Part 2
Préoccupé de l'amélioration organique des végétaux, des animaux et de l'homme, Auguste Comte a même proposé d'appliquer d'une manière, au moins curieuse, les théories de Lamarck; «sous la double influence de l'exercice individuel et de la transmission héréditaire, la vraie providence (c'est-à-dire la providence humaine), lui semblait pouvoir étendre la variation normale des espèces jusqu'à la transformation complète des herbivores en carnivores[10], dans le but de perfectionner l'intelligence de nos auxiliaires et spécialement celle du cheval».
[10] _Politique positive_, I, p. 666.
D'autre part, «le principe irrécusable de Lamarck sur l'influence nécessaire d'un exercice homogène et continu, pour produire dans tout organisme animal, et surtout chez l'homme, un perfectionnement organique, susceptible d'être graduellement fixé dans la race, après une persistance suffisamment prolongée», lui paraît propre à expliquer à la fois, «la plus grande aptitude naturelle aux combinaisons d'esprit que présentent les peuples très civilisés, indépendamment de toute culture quelconque», et la prépondérance croissante, chez ces mêmes peuples, des plus nobles penchants de notre nature[11].
[11] _Philosophie positive_, IV, pp. 276 et suivantes.
Néanmoins, Auguste Comte ne rendit à Lamarck qu'une justice partielle, parce qu'il professait «qu'on ne saurait se refuser d'admettre, comme une grande loi naturelle, la tendance essentielle des espèces vivantes à se perpétuer indéfiniment avec les mêmes caractères principaux, malgré la variation du système extérieur de leurs conditions d'existence»[12].
[12] _Ibidem_, III, p. 396.
C'est pourquoi, tout en reconnaissant, selon sa propre méthode, qu'aucun problème n'est jamais nettement formulé, tant qu'on n'en fournit pas une première solution approximative, et que Lamarck eut le mérite de poser, sous cette forme, le problème de l'influence exercée par les milieux sur les êtres vivants, Auguste Comte considère, comme purement subjectives et même comme «naïves», les idées de Lamarck sur l'évolution continue des espèces.
Finalement, les conceptions magistrales de Lamarck semblaient devoir rester enfouies, avec lui, dans les ténèbres de la tombe, lorsque parut, en 1859, le livre de Darwin sur l'_Origine des Espèces_.
Ce livre fut le point de départ d'un ébranlement scientifique et philosophique, universel, relativement aux questions qui avaient fait l'objet incessant des méditations du grand naturaliste dont nous venons de retracer l'existence laborieuse.
La _Philosophie zoologique_ et son complément, l'introduction de l'_Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, furent alors exhumés, et le génie de Lamarck resplendit enfin dans tout son éclat; on peut même, sans exagération, dire qu'à plusieurs égards il éclipse, aujourd'hui, celui de Darwin, non seulement à cause de son antériorité, mais en raison de l'ampleur et de l'importance supérieures des sujets sur lesquels il s'est exercé.
C'est du moins ce qui ressortira, je l'espère, de l'appréciation des principales théories biologiques de Lamarck, à laquelle je vais maintenant procéder, en dégageant préalablement les idées directrices et la philosophie qui les inspirèrent; car elles jettent une vive lumière sur l'ensemble de son œuvre, dont toutes les parties s'enchaînent, et permettent d'en mieux scruter les profondeurs.
II
La philosophie générale de Lamarck.
Lamarck était imbu de la philosophie du XVIIIe siècle; son esprit offre ce curieux mélange de métaphysique et de positivité, qui caractérisait la plupart de ses contemporains et qu'Auguste Comte, le premier, a définitivement dissocié; il invoque souvent, dans ses explications, «l'auteur suprême de toutes choses», et «la nature»; toutefois, il ne considère pas celle-ci comme un pouvoir arbitraire et sa préoccupation incessante est de découvrir les lois qui la constituent et la gouvernent, en dehors de toute influence surnaturelle.
C'est ainsi qu'il consacre toute la VIe partie de l'introduction de l'_Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_ à l'étude «de la nature, ou de la puissance, en quelque sorte _mécanique_, qui a donné l'existence aux animaux et qui les a faits nécessairement ce qu'ils sont».
Et, d'autre part, il dit: «la nature, ce mot si souvent prononcé comme s'il s'agissait d'un être particulier, ne doit être à nos yeux que _l'ensemble d'objets_ qui comprend:
«1º tous les corps physiques qui existent;
«2º les lois générales et particulières qui régissent les changements d'état et de situation que ces corps peuvent éprouver;
«3º enfin, le mouvement diversement répandu parmi eux, perpétuellement entretenu ou renaissant dans sa source, infiniment varié dans ses produits, et d'où résulte l'ordre admirable de choses que cet ensemble nous présente»[13].
[13] _Philosophie zoologique_, vol. I; p. 349. Édition Martins.
Car, ajoute-t-il, ailleurs:
«Je dirai, sans crainte de me tromper, que la nature ne nous offre d'observable que des _corps_; que du mouvement entre des _corps_ ou leurs parties; que des changements dans les _corps_ ou parmi eux; que les propriétés des _corps_; que des phénomènes opérés par les _corps_ et surtout par certains d'entre eux; enfin, que des lois immuables, qui régissent partout les mouvements, les changements et les phénomènes que nous présentent les corps»[14].
[14] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, vol. I, Introduction; p. 260.
Sa théorie même des causes premières de la vie et des générations spontanées constituait un rigoureux effort, pour arracher à la théologie l'explication de l'origine des êtres organisés et tenter de prouver que la vie résulta, primitivement, d'une manière directe, des milieux matériels.
En réalité, malgré quelques déviations furtives, qui n'altèrent ni sa méthode générale, ni l'ensemble de ses découvertes, Lamarck subordonne toujours l'imagination à l'observation; c'est dans l'observation seule, qu'il puise ses idées les plus lumineuses et ses arguments les plus péremptoires.
«Quant à moi, dit-il, convaincu que les seules connaissances positives que nous puissions avoir, ne sont autres que celles que l'on peut acquérir par l'observation, sachant d'ailleurs que, hors de la nature, hors des objets qui sont de son domaine, et des phénomènes que nous offrent ces objets, nous ne pouvons rien observer, je me suis imposé pour règle, à l'égard de l'étude de la nature, de ne m'arrêter dans mes recherches, que lorsque les moyens me manqueraient entièrement»[15].
[15] _Ibidem_; pp. 165, 213 et suiv.
Et, dans son testament philosophique, dans son _Système des connaissances positives de l'homme, restreintes à celles qui proviennent directement ou indirectement de l'observation_, que j'ai signalé plus haut, il écrit encore:
«Je me suis livré constamment à l'observation des faits et me suis ensuite efforcé de rassembler tous ceux qui avaient été constatés par d'autres observateurs. Alors, faisant provisoirement abstraction de mes pensées et de toute opinion admise à l'égard des sujets que je considérais, j'ai longtemps examiné tous les faits parvenus à ma connaissance, j'en ai tiré des conséquences, les unes générales, les autres plus particulières et progressivement dépendantes, et j'en ai formé une théorie dont je présente ici les principes qui la fondent.....
* * * * *
«Ayant une longue habitude de méditer sur les faits observés, ces principes ont obtenu toute ma confiance et ont dirigé toutes les considérations éparses dans mes divers ouvrages»[16].
[16] _Discours préliminaire_; p. 2.
Aussi déclare-t-il, dans le même ouvrage, que le premier de ses principes est le suivant:
«_Premier principe_: Toute connaissance qui n'est pas le produit réel de l'observation ou des conséquences tirées de l'observation, est tout à fait sans fondement et véritablement illusoire»[17].
[17] _Ibidem_; p. 84.
Lamarck n'avait donc plus foi que dans l'esprit positif. C'est pour cela qu'il estime que l'essor de l'intelligence humaine est circonscrit par ce qu'il nomme: «le champ des réalités»[18]; mais, parmi toutes les réalités observables, il en est une qui, par sa nature propre, par son intérêt, par son importance, lui semble infiniment supérieure à toutes les autres: c'est l'homme.
[18] _Ibidem_; p. 78.
Et, dominé par cette conception maîtresse, il assigne, comme but suprême à toutes les études, une connaissance plus complète de l'homme, de son organisation, de ses besoins, de ses sentiments, de ses idées, de leurs résultats, des lois naturelles qui régissent l'évolution de son espèce, et par suite de ses devoirs. L'homme, dit-il, est forcé de reconnaître que l'histoire naturelle est assurément «la plus grande et la plus importante de toutes les sciences dont il puisse s'occuper», et qu'il a le plus grand intérêt à la connaître et à l'étudier, «afin de ne point se mettre en contradiction, par ses actions, avec un ordre et une force de choses auxquels il est entièrement assujetti»[19].
[19] _Discours préliminaire_; p. 82.
C'est pourquoi Lamarck est résolument hostile à la dispersion scientifique; il en pressent le danger; il s'indigne de l'étendue croissante des spécialités qu'il nomme le _faux-savoir_ par lequel «la philosophie des sciences perd de plus en plus la simplicité qui lui est si essentielle; ses connexions intimes avec les lois de la nature disparaissent insensiblement et les théories de ces mêmes sciences, encombrées par une immensité de détails dans lesquels elles continuent de s'enfoncer, obscurcies par les fausses vues dont elles sont remplies, deviennent de jour en jour plus défectueuses»[20].
[20] _Ibidem_; p. 87.
En outre, non seulement Lamarck ne perd jamais de vue que la science a la philosophie pour couronnement, mais encore la morale et l'intérêt public lui servent aussi de régulateurs. Il n'est pas de ces dilettantes de la science, reclus dans leur laboratoire, qui demeurent indifférents à tout ce qui se passe au dehors.
Le second et le troisième des principes fondamentaux qui ont dirigé sa vie sont ainsi formulés par lui:
«_Second principe_: dans les relations qui existent, soit entre les individus, soit envers les diverses sociétés que forment ces individus, soit encore entre les peuples et leurs gouvernements, la _concordance_ entre les intérêts réciproques est le principe du bien, comme la _discordance_ entre ces mêmes intérêts est celui du mal.
«_Troisième principe_: relativement aux affections de l'homme social, outre celle que lui donne la nature pour sa famille, pour les objets qui l'ont entouré ou qui ont eu des rapports avec lui dans sa jeunesse, et quelles que soient celles qu'il ait pour tout autre objet, ces affections ne doivent jamais être en opposition avec l'intérêt public, en un mot, avec celui de la nation dont il fait partie»[21].
[21] _Discours préliminaire_; p. 85.
Bref, après avoir fait, avec une scrupuleuse sincérité, l'examen de toute sa conscience philosophique, Lamarck conclut lui-même:
«1º que, pour l'homme, la plus utile des connaissances est celle de la _nature_, considérée sous tous ses rapports;
«2º que, conséquemment, la plus importante de ses études est celle qui a pour but l'acquisition entière de cette connaissance; que cette étude ne doit pas se borner à l'art de distinguer et de classer les productions de la nature, mais qu'elle doit conduire à reconnaître ce qu'est la nature elle-même, quel est son pouvoir, quelles sont ses lois dans tout ce qu'elle fait, dans tous les changements qu'elle exécute et quelle est la marche constante qu'elle suit, dans tout ce qu'elle opère;
«3º que, parmi les sujets de cette grande étude, celle des lois de la _nature_ qui régissent les faits et les phénomènes de l'organisation de l'homme, son sentiment intérieur, ses penchants, etc..... et celles aussi auxquelles sont soumis les agents extérieurs qui l'affectent, ou ceux qui peuvent compromettre tout ce qui l'intéresse directement, doivent attirer son attention et inciter ses recherches avant les autres;
«4º qu'à l'aide des connaissances qu'il peut obtenir par ses études, il se conformera plus aisément aux lois de la _nature_ dans toutes ses actions; il pourra se soustraire à des maux de tout genre; enfin il en retirera les plus grands avantages»[22].
[22] _Discours préliminaire_; p. 95.
Avec Lamarck, nous sommes donc, bien manifestement, en présence d'un génie éminemment philosophique, et social, voué à l'étude positive et simultanée du monde, de l'homme et de la société, dont la pensée s'est rapidement élevée et familièrement maintenue sur les plus hauts sommets.
Pour toutes ces raisons, ce grand homme est digne de la plus profonde vénération des positivistes.
Je vais, du moins, m'efforcer de mettre cette affirmation hors de tout débat contradictoire, en effectuant une analyse plus spéciale des principales œuvres de Lamarck.
III
Appréciation des principaux travaux de Lamarck.
I
TRAVAUX COSMOLOGIQUES
L'activité studieuse, vraiment extraordinaire, de Lamarck, s'est exercée dans tous les domaines des sciences physiques et naturelles avec une grande fécondité, et, bien que sa gloire dérive surtout de ses découvertes biologiques, il n'en a pas moins émis, en cosmologie, quelques théories ingénieuses dont la conception suffirait à l'honneur d'un savant ordinaire; car, à cet égard même, il a souvent devancé son époque[23].
[23] L'énumération détaillée de tous les ouvrages de Lamarck se trouve dans un index bibliographique, publié dans le livre le plus complet qui existe, jusqu'ici, sur Lamarck: _Lamarck, the founder of evolution, his life and work, with translations of his writings on organic évolution, by Alphens S. Packard, Longman, green, and Co, New-York, 1901._
En minéralogie, par exemple, il a mis en lumière les caractères fondamentaux qui distinguent les corps organiques des corps vivants, et proposé de classer les premiers en séries, en prenant pour base initiale, soit l'ancienneté de leur origine, soit l'éloignement qui existe entre la structure de chacun d'eux et celle des êtres organisés.
En géologie, il soutenait, à juste titre, que la surface terrestre est dans un état permanent de transformation et que l'intelligence des phénomènes anciens est subordonnée à l'étude préalable des phénomènes actuels.
On lui doit sur ce sujet tout un ouvrage intitulé: _Hydrogéologie ou recherches sur l'influence qu'ont les eaux sur la surface du globe terrestre; sur les causes de l'existence du bassin des mers, de son déplacement et de son transport successif sur les différents points de la surface du globe; enfin sur les changements que les corps vivants exercent sur la nature et l'état de cette surface_ (An X).
Certes, ce livre contient des hypothèses que les observations scientifiques, postérieures, ont ruinées; mais son auteur n'en est pas moins au premier rang de ceux qui ont conçu la doctrine, aujourd'hui triomphante, de la lenteur et de la continuité des grandes révolutions du globe, et qui se sont efforcés de la substituer à la théorie des cataclysmes, universels et successifs.
De plus, Lamarck a dévoilé le rôle énorme des protozoaires et des zoophytes, dans la constitution des couches calcaires de la croûte terrestre et c'est à lui qu'on doit l'attribution exclusive, aux restes des anciens êtres organisés, du nom de fossiles, qui, primitivement, était donné, d'une manière vague, à tous les objets de curiosité trouvés dans la terre.
«C'est à ces dépouilles encore reconnaissables des corps organisés, dit-il, qu'on trouve dans le sein de la terre et à sa surface, que j'ai donné particulièrement le nom de _fossiles_»[24].
[24] _Hydrogéologie_; p. 55.
«Ces fossiles sont des _monuments_ extrêmement précieux pour l'étude des révolutions qu'ont subies les différents points de la surface du globe et des changements que les êtres vivants y ont eux-mêmes successivement éprouvés»[25].
[25] _Sur les fossiles_; appendice au _Système des animaux sans vertèbres_, 1801; p. 408.
S'appuyant sur cet ensemble de matériaux et de faits, Lamarck éliminait les traditions bibliques relatives au déluge et à l'origine récente de la terre; scrutant l'immensité des temps que représentent les modifications que notre planète a subies, il écrivait:
«Combien cette antiquité du globe terrestre s'agrandira encore aux yeux de l'homme, lorsqu'il se sera formé une juste idée de l'origine des corps vivants, ainsi que des causes du développement et du perfectionnement graduels de l'organisation de ces corps et surtout lorsqu'il concevra que le temps et les circonstances ayant été nécessaires pour donner l'existence à toutes les espèces vivantes telles que nous les voyons actuellement, il est lui-même le résultat et le _maximum_ actuel de ce perfectionnement, dont le terme, s'il en existe, ne peut être connu»[26].
[26] _Hydrogéologie_, p. 89, et _Mémoires sur les fossiles des environs de Paris_, 1823; Introduction.
Passionné pour l'histoire de notre globe, il avait même conçu le projet de ne publier ses travaux biologiques qu'après ses observations sur la météorologie, qui devaient servir de première partie à une _Physique terrestre_, dans laquelle il aurait étudié tout ce qui se passe et tout ce qu'on observe à la surface et dans la croûte externe de la terre.
Effectivement, il publia plusieurs mémoires sur la météorologie, et, pendant onze ans consécutifs, de 1800 à 1810, un annuaire météorologique.
Arago, dans l'_Histoire de sa jeunesse_, raconte, à ce sujet, une anecdote édifiante, datant de 1809; il venait d'entrer à l'Académie des Sciences et il assistait à une séance solennelle dans laquelle les membres de cette Académie devaient présenter à Napoléon leurs dernières œuvres.
Lamarck lui ayant offert un livre, Napoléon s'écria:
--Qu'est-ce que cela? C'est votre absurde météorologie! C'est cet ouvrage dans lequel vous faites concurrence à Mathieu Lænsberg, cet annuaire qui déshonore vos vieux jours; faites de l'histoire naturelle et je recevrai vos productions avec plaisir.--Ce volume, je ne le prends que par considération pour vos cheveux blancs. Tenez..... et il passa le livre à un aide de camp, sans l'examiner.
Vainement Lamarck insista pour faire remarquer qu'il y avait confusion et que le livre qu'il offrait était un ouvrage d'histoire naturelle; le despote insolent ne l'écouta pas et reçut la _Philosophie zoologique_, qu'en réalité l'auteur lui présentait, comme un annuaire de météorologie.
Le vieux philosophe naturaliste, affligé de cette brutale méconnaissance, versa des larmes, ajoute Arago.
L'injure gratuite, qui lui fut faite en cette circonstance, dut, en effet, lui être d'autant plus sensible qu'elle attestait que Bonaparte n'était pas moins ignorant du but que Lamarck poursuivait avec son annuaire météorologique, qu'incapable d'apprécier la _Philosophie zoologique_; car Lamarck s'est toujours défendu, dans toutes les préfaces de cet annuaire, de faire des _prédictions_; il n'a jamais voulu donner que des _probabilités_, résultant de l'observation des phénomènes correspondants des années précédentes; il proclamait bien haut et sans cesse, que l'objet de son annuaire météorologique était «de publier annuellement toutes les observations des physiciens météorologistes qu'il aurait pu recueillir, pendant l'année, ou au moins leurs principaux résultats, d'y exposer les siennes, et d'employer ces faits, sous les yeux même du public, à la recherche d'un ordre quelconque dans les principales variations de l'atmosphère en nos climats»[27].
[27] _Annuaire météorologique pour l'an X_; p. 1.
En un mot, Lamarck voulait introduire la méthode scientifique dans les études météorologiques.
Il demanda et obtint qu'on établît, en différents points de la France, «une correspondance d'observations météorologiques détaillées et régulières, faites au moins trois fois par jour, dans chacun de ces points, et ensuite toutes ramenées à un point central pour y être mises en comparaison les unes avec les autres et en regard, avec les causes qui ont pu occasionner les faits que ces observations concernent, afin d'en pouvoir obtenir des résultats»[28].
[28] _Ibidem_; p. 7.
Lamarck fut, un moment, chargé, par le ministre de l'Intérieur, de diriger cette correspondance et il eut ainsi, le premier, la conception de notre bureau central météorologique actuel et des observatoires régionaux qui lui sont rattachés.
Il a, de plus, émis l'idée des marées atmosphériques et du peuplement de l'air par des germes microscopiques, qui, croyait-il, donnaient naissance à des animalcules.
Enfin, en chimie générale, Lamarck s'est efforcé de prouver que tous les actes chimiques dépendent des atomes, qui entrent dans la composition des corps, et que ces atomes, par leur nature, leur forme et leur disposition, déterminent la différence des corps composés.
Au surplus, je ne signale que pour mémoire toutes ces vues cosmologiques, originales, de Lamarck, dont quelques-unes, plus approfondies, ont cependant fait fortune ultérieurement; car l'influence, exercée par ce grand homme sur la science et sur l'évolution de l'esprit humain, est exclusivement inhérente à ses travaux biologiques.
II
TRAVAUX BIOLOGIQUES
Les travaux biologiques de Lamarck sont innombrables et gigantesques. Ils ont, à vrai dire, pour objet, tous les aspects de la biologie, puisqu'ils concernent: la biologie générale, l'anatomie générale et descriptive, l'histoire naturelle, la biotaxie, la physiologie générale, la physiologie spéciale du système nerveux périphérique, la physiologie cérébrale, la théorie des milieux, la théorie de la modificabilité, la généalogie des animaux et de l'homme.
Nous allons successivement passer en revue tous ces travaux qui se distinguent par le génie philosophique et synthétique. Ils sont condensés dans: les _Considérations sur l'organisation des corps vivants_, la _Philosophie zoologique_ et l'_Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, pièces justificatives et supplément de la _Philosophie zoologique_, fruit de quarante ans d'études ininterrompues[29].
[29] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_: Avertissement; pp. ij; vj; xiij.
_Biologie générale._
Spéculant, comme Buffon, comme Bichat, comme tous les penseurs de son temps, sur la nature des phénomènes que présentent tous les êtres organisés, sans distinction, Lamarck s'est continuellement préoccupé de formuler une théorie générale de la vie, aussi positive que possible.
Il ne méconnaît nullement les propriétés spéciales, qui font que les corps inorganiques forment, à nos yeux, une catégorie distincte des corps vivants; il démontre que les premiers ont une constitution essentiellement moléculaire, qu'ils sont homogènes, solides, liquides ou gazeux, que leur forme est inconstante, que leurs molécules sont indépendantes, qu'ils sont dans un état apparent de repos et perdent leur forme, leur consistance et même leur nature, sous l'influence du mouvement et de certains changements extérieurs, que leur croissance n'est pas limitée et s'opère par juxtaposition, enfin qu'ils sont formés de parties séparables, qu'ils ne sont pas soumis à l'obligation de se nourrir et n'ont, à proprement parler, ni naissance, ni mort; tandis que, tout au contraire, les corps vivants sont individualisés; ils sont hétérogènes; ils réunissent en eux, au moins deux états de la matière; ils ont une forme spéciale; leurs molécules dépendent les unes des autres et concourent à une même fin; ils subissent de perpétuels changements d'état, sans changer de nature; ils sont continuellement en voie de destruction et de rénovation matérielle; leur développement est borné et s'opère par intussusception; enfin ils sont astreints à la nutrition; ils proviennent d'un germe originel; ils n'ont qu'une existence limitée durant laquelle ils évoluent; ils naissent, se développent et meurent[30].
[30] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, 1re partie, chap. I et II.