La Vraye Suitte Du Cid Tragi Comedie Representee Par La Troupe

Chapter 2

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Grand Prince quel qui soit je vay vous contenter. Je ne fus pas plutost hors de cette frontiere Que mon bras qui cherchoit quelque noble matiere, D'exercer sa valeur; d'un sang ardent & prompt Prit pour premier objet le Tyran d'Ayamont D'abord je l'investis, puis je forçay sa ville Et je fis son tombeau du lieu de son azile Ce siege fut suivy d'un plus heureux effet Les Algarbes confus virent leur Roy deffaict Et de leur propre sang la campagne couverte Leur mit devant les yeux un tableau de leur perte Apres ce grand combat dont je vous advertis Je ralliay mes gens, & passay le Bethis A rondes je reçeus le renfort de vos armes Et je mis tous le monde en d'estranges alarmes Tariffe & Gibralfar revinrent soubs vos loix Je repris Algesire, & tous ces petits Roys Qui s'estoient revoltez contre vostre puissance Esprouverent les maux qui suivent l'insolence De cet heureux succez Je ne fus pas content Le Prince de Jahen en ressentit autant Et par son arrogance attira cet orage Pour avoir refusé de me donner passage Enfin ceux dont Seville a craint les trahisons Sont dedans les enfers, ou bien dans vos prisons, De là voulant plus loing porter ma renommée J'advançay vers Cordouë avecque mon armée, Et je l'eusse d'abord emportée aisement Sans le secours qu'elle eut assez heureusement: Ce Prince genereux la voyant assiegée Voulut par quelque effort la rendre soulagée, Mais jugeant que par là son espoir estoit vain Comme il estoit prudent il changea de dessein; Enfin, apres avoir consulté sa vaillance Son coeur en conçeut un, digne de sa naissance, Par un de ses Herauts il m'envoye un cartel Mon courage aussi-tost consent à ce duel Et d'un mot de ma main je luy marque la place Qui devoit achever ma vie ou son audace, Il s'y rend, j'y parois, nous en venons aux mains Le Ciel en voit partir mille coups inhumains, Et je croy que son front pallit en cet orage Mais enfin le bon-heur me donna l'advantage.

SPHERANTE.

La modestie icy trahit vostre valeur La force me vainquit & non pas le mal-heur Vantez vous librement d'un affront que j'aduoüe,

LE CID.

Sire ce fut ce coup qui fit tomber Cordoüe, Je veis par cet effort son orgueil abatu [Montrant Cheriffe.] Ce Guerrier par sa cheute opprima sa vertu, Et cet objet divin par son intelligence Me la fit emporter presque sans resistance,

CELIMANT.

Oüy grand Prince il est vray, par un noir attentat Ce monstre de nature a trahy mon Estat, Vous possedez mes biens mon Sceptre & ma personne, Mais regardez un peu celle qui vous les donne, Voyez de quelle main vous prenez ces presens Et quelle main m'a mis en des fers si pesans, [Montrant Cheriffe.] Grand Roy vous cognoistrez aux traits de ce visage Que c'est ma propre soeur qui m'a faict cet outrage: Ma soeur! il ne se peut, c'est plutost un demon Qui pour mieux me trahir s'est servy de ce nom.

CHERIFFE.

Cruel ne me fay pas un reproche si lasche Ce nom est de mes jours la plus honteuse tache, Et je trouve mon sort rigoureux en ce point Que m'ostant de tes fers, il ne me l'oste point Mais toy qui faits icy le vaillant & le brave: M'as-tu traittée en soeur! non: j'estois ton esclave, Au moins n'ay-je pas eu de meilleur traictement, Et cette qualité m'a manqué seulement. Sire ne croyez pas qu'une jeune imprudence Ayt porté mon esprit à cette intelligence, Ou que ce que j'ay fait soit une trahison Vous livrant ce cruel je rompois ma prison Je me tirois des fers où sa rage excessive Tenoit honteusement ma liberté captive Où malgré tout respect sa lasche intention Me destinoit l'object de mon aversion Et je voyois desja le moment de ma perte Lors que l'occasion a mes voeux s'est offerte, Qui repoussant les traicts & leur injuste effort [Montrant le prince de Tolede.] A fait en mesme temps leur naufrage & mon port Ouy, Sire, quand je veis que ce superbe Prince Estoit pour m'enlever sorty de sa province Et qu'avec cet amas d'armes & de guerriers Il songeoit à ce rapt plustost qu'à des lauriers Je creus que je pouvois mesme avecque justice A cette violence opposer l'artifice, Trahir ses partizans, & qu'il m'estoit permis De chercher un azile entre leurs ennemis Je formai ce dessein mais ce coup d'importance M'arresta quelque temps, & me tint en balance, Jusqu'à ce que ce rare & glorieux objet M'eust obligée en fin d'achever ce projet.

CHYMENE.

Il n'en faut plus douter, le perfide l'adore, Quoy je voy ma rivale, & je respire encore? Puis-je bien sans mourir endurer cét affront?

LE ROY.

Quand l'esprit est ardent & le courage prompt Un dessein n'a jamais de malheureuse suitte, Mais l'affaire qui traine est à demy destruite.

CHERIFFE.

Sire, pour negliger cette execution, J'avois trop de courage & trop de passion, Mon ame en peu de temps, cessa d'estre incertaine Et l'amour acheva le complot de la hayne: Ce Cid dont le renom est par tout si fameux D'ennemy qu'il estoit fut l'object de mes voeux, Sa vertu me vainquit, mon coeur fut sa conqueste, Et ma felicité nacquit par ma deffaite: Car cedant aux efforts d'un coup si glorieux J'acquis en me perdant un butin precieux Cét honneur des Guerriers, ce Cid incomparable.

L'INFANTE.

He bien qu'espere-tu Princesse miserable, Peus-tu douter encor qu'il ne soit engagé.

LE CID.

Madame je vous suis doublement obligé Puis qu'à l'heureux effect de vostre intelligence Vostre ame en ma faveur, joint tant de bienveillance. Et rien si puissamment ne me sçauroit ravir Comme l'occasion de vous pouvoir servir Mais que puis-je pour vous, commandez moy Madame.

CHYMENE.

Qu'a-t-elle à desirer, ingrat, elle a ton ame.

CHERIFFE.

Ah! grand Cid tu peux tout & je veux tout aussi.

LE CID.

Cheriffe le Roy seul est souverain icy, Luy seul peut tout donner.

LE ROY.

Et tu peux tout promettre Ton merite est au point qu'on luy doit tout permettre Dispose librement de mon authorité. Et croy que je fais moins que tu n'as merité.

CHERIFFE.

Je ne souhaitte pas cette faveur extréme Tous les biens que je veux grand Cid sont en toy-mesme, C'est à ce seul objet que tendent mes desirs, Et c'est le seul espoir qui fait tous mes plaisirs,

LE CID.

Je ne sçay pas, Madame, avec quelle apparence Vostre esprit a conceu cette belle esperance: Mais Rodrigue jamais ne vous en a parlé.

CHYMENE.

Ah! Dieux qu'il est adroit!

L'INFANTE.

Qu'il est dissimulé.

CHERIFFE.

Quoy, Monsieur, avez-vous oublié vos promesses? Est-ce là cét amour? sont-ce là les caresses Qu'apres mon action je devois recevoir?

LE CID.

Et qui vous a donné cét inutile espoir?

CHERIFFE.

Vous.

LE CID.

Moy? j'en doute.

CHERIFFE.

O Dieux, cognois-tu cette lettre.

LE CID.

Ouy.

CHERIFFE.

Tien: ly donc ingrat; elle fera paroistre Par combien de raisons cét espoir m'est permis.

LE CID.

Je sçay ce que je dois, & ce que j'ay promis Je ne suis pas ingrat, vous le verrez, Madame.

CHERIFFE.

Ah! grand Cid excusez les transports de mon ame, Vous les avez causez avecque ces mespris Dont la feinte d'abord a troublé mes esprits Mais apres cette peur maintenant je respire, Puisque vous promettez d'alleger mon martyre.

LE CID.

Madame, ce desir excede mon pouvoir: Mais attendez de moy tout ce que le devoir Et que la courtoisie aux nobles naturelle M'ordonneront pour vous.

CHERIFFE.

Quoy doncq Cid infidele Tu retournes encor à ton premier propos? O lettre, ô trahison fatale à mon repos, Descouvre tes secrets & montre à cét infame Son infidelité.

LE CID.

Je le veux bien, Madame. Qu'on lise cet escrit, je ne m'en deffends point Et je veux desormais l'observer de tout point.

LE ROY.

Cette condition me semble raisonnable, Et Rodrigue en cela paroist tres-equitable, Voyons en cet escrit quel est vostre interest.

LE CID.

Grand Prince je consens qu'il nous serve d'arrest.

CHERIFFE.

Je le veux bien aussi.

LE ROY.

Je vous rendray justice.

CHYMENE.

Dieux on va prononcer l'arrest de mon supplice, Et je resiste encore à ce cruel effort.

L'INFANTE.

J'attends de cette lettre ou ma vie ou ma mort.

LETTRE DE RODRIGUE A CHERIFFE.

Cheriffe si la tyrannie D'un frere plein de cruauté, Au lieu de respecter son sang & ta beauté Se plaist à te donner une peine infinie: Porte tes genereux esprits Aux sentimens que tu m'escris Sors de ce rigoureux empire. Mais avant ton depart qu'il sente ton courroux, Et vien alleger ton martyre Dans le camp d'un vainqueur qui te sera plus doux.

CHERIFFE continuë.

Hé! bien traistre entends-tu le sens de ces paroles? Ces termes rendent-ils tes promesse frivolles? Ne suis-je pas Cheriffe? & n'es-tu pas vainqueur? Ne t'ay-je pas ouvert & Cordoue & mon coeur Toutefois desloyal tu me veux mescognoistre Et m'oster un espoir que ta main a faict naistre? Est-ce là ce destin si charmant & si doux Que tu me preparois?

LE CID.

Dequoy vous plaignez-vous? Est-il quelque insolent qui vous ayt faict outrage, N'estes vous pas, Madame, à couvert de l'orage, Que ce frere inhumain vous avoit preparé: Outre ce traitement qu'aviez-vous esperé, Pensiez-vous que je deusse estre vostre conqueste? Cheriffe il n'est plus temps, un autre object m'arreste Et mes fers sont si beaux que sans aveuglement Je ne sçaurois changer un object si charmant.

CHERIFFE.

Hé! bien ne changes point, mais finis ma misere, Efface avec mon sang ce traistre caractere, Et comme de ton crime il est desja noircy Pour me punir du mien fay-le rougir aussi Barbare qu'attens-tu? rends ta hayne assouvie, Adjoute à mes malheurs la perte de ma vie, Et pour mieux contenter l'excez de ta rigueur Arrache de mon sein, & ma flame & mon coeur.

CELIMANT.

Ah! que je suis content! & que cette vangeance Faict gouster à mes sens une douce allegeance, Que mes yeux sont ravis de te voir en ce point, Où ton plus grand espoir est de n'en avoir point Triomphe maintenant perfide, fay la brave Pour n'avoir point de fers tu n'es pas moins esclave.

CHERIFFE.

Quoy! barbare.

LE ROY.

Tout beau moderez ce transport, Je vous promets à tous un favorable sort Je suis Prince, & je veux vous obliger à croire Que je sçay prudemment user d'une victoire, Vous gardes ayez soin qu'en leurs appartemens Ils ne reçoivent point de mauvais traitemens, En quelque estat qu'ils soient je veux qu'on les revere, [Parlant au Cid.] Toy va-te delasser dans les bras de ton pere, Qui brusle des long-temps du desir de te voir.

LE CID.

Je vay puis qu'il vous plaist luy rendre ce devoir.

[Tout rentre horsmis Chymene, l'Infante & le Cid.]

SCENE QUATRIESME.

LE CID, L'INFANTE, CHYMENE.

LE CID parlant à l'Infante.

Mais, Madame, souffrez que je rende à Chimene L'honneur que je luy dois.

CHYMENE.

N'en prenez pas la peine. Vous ne me devez rien, & Cheriffe en courroux N'a que trop de sujet de se plaindre de vous Sans que vous commettiez encore cette offence.

[Elle fait une humble reverence & sort.]

SCENE CINQUIESME.

LE CID, L'INFANTE.

LE CID.

Quelle raison bons Dieux me ravit sa presence! Quel crime ay-je commis! quelle infidelité?

L'INFANTE.

Je ne sçay mais tu vois quelle est sa cruauté; Tu voy comme elle change à son premier caprice, Ne te lasse-tu point d'endurer ce supplice? Ah! Rodrigue tu dois tesmoigner plus de coeur, Et montrer qu'on doit mieux recevoir un vainqueur: Advouë avecque moy qu'elle est un peu trop vaine.

LE CID.

Je n'en murmure point, Madame, c'est Chimene Toute ingrate qu'elle est je ne la puis haïr.

L'INFANTE.

Cet excez de bonté pourroit bien te trahir Tu te rends malheureux pour estre trop fidele.

LE CID.

Madame, vous sçavez où mon devoir m'appelle Souffrez que de ce pas j'aille m'en acquitter.

L'INFANTE.

Va. Tu prends ce pretexte, afin de me quitter Mais je seray vangee, & pour croistre ta peine, J'emploiray contre toy les rigueurs de Chimene.

ACTE III.

SCENE PREMIERE.

LE CID.

[Sortant de l'appartement de Chymene.]

Ouy, Chymene: vivez en repos desormais, Rodrigue asseurément ne vous verra jamais, Jamais doresnavant sa presence odieuse N'aura plus le mal-heur de vous estre ennuyeuse, Vous voulez qu'il endure, il est prest à souffrir: Et s'il ne sçait vous plaire il sçaura bien mourir. Quoy! Chymene bons Dieux! me traitter de la sorte? S'armer à mon abord d'une rigueur si forte Mespriser mes devoirs, tenir indifferens Les soins & les honneurs qu'aujourd'huy je luy rens: Ah! cette cruauté n'est pas imaginable! Il est vray toutesfois que je suis miserable, Et que par le malheur de mon triste retour Je bannis de ces lieux la douceur & l'amour. Ah! que ne suis-je mort au milieu des batailles Toute une armee en deuil eust faict mes funerailles: Je serois glorieux & j'aurois le bon-heur D'avoir finy mes jours dedans le lict d'honneur, Chymene en cet estat m'eust trouvé plein de charmes Et mon sort de ses yeux auroit tiré des larmes Au lieu que retournant icy victorieux, Quand chacun me cherit je luy suis odieux: Mais tant qu'il vous plaira faites de l'inhumaine, Je ne vous verray plus rigoureuse Chymene, [Il se promene en levant.] Ouy, vivez en repos & croyez desormais Que mon funeste abord ne le rompra jamais.

SCENE DEUXIESME.

CHERIFFE, LE CID.

CHERIFFE.

Que le sort m'est cruel! & que je suis confuse! Quoy je ne veux qu'un coeur & l'on me le refuse Apres ce que j'ay faict on me rebutte ainsi, Et j'adore un ingrat! mais bons Dieux le voicy Taschons encore un coup de fleschir son courage.

LE CID.

Ouy Chymene, je cede aux coups de cet orage, Contre cette rigueur il n'est point de vertu.

CHERIFFE.

Hé bien perfide, en fin à quoy te resous-tu?

LE CID.

A mourir, puis qu'apres un mespris si funeste Le trespas seulement est l'espoir qui me reste.

CHERIFFE.

Quoy, le traict de la mort a pour toy des appas, Et celuy de l'amour ne te touchera pas. Ah! grand Cid.

LE CID.

Laissez-moy rigoureuse Chymene, Je vay finir ma vie achevez vostre hayne, Ce nom ne sied pas bien avecques vos mespris.

CHERIFFE.

Je n'en usay jamais ingrat tu t'es mespris Une autre a fait le mal dont je porte le blame.

LE CID la regardant.

Ah! bons Dieux c'est Cheriffe, Excusez-moy Madame, Je n'ay pas eu dessein de me plaindre de vous.

CHERIFFE.

Ce reproche grand Cid me sembleroit bien doux, Et plustost que tes jours je finirois ta peine, Si tu traitois Cheriffe aussi bien que Chymene.

LE CID.

Chymene! ouy je l'adore; & l'ingrate est sans foy.

CHERIFFE.

Pourquoy doncq l'aymes-tu?

LE CID.

Madame, laissez-moy.

CHERIFFE.

Que je te laisse?

LE CID.

O Dieux quelle est mon infortune! Dois-je apres une ingrate ouyr une importune.

CHERIFFE.

Importune? cruel, si j'avois ce malheur Qu'il falloit que je fusse en butte à ta rigueur, Que ne me laissois-tu faire mes funerailles Dans le funeste enclos de nos tristes murailles: Tu ne souffrirois pas un object odieux, Et ta main m'eust esté plus douce que tes yeux, Tu serois plus heureux, je serois plus contente, Et j'aurois le bon-heur de mourir innocente, Si parmy le debris d'un Empire abbatu J'eusse laissé ma vie & non pas ma vertu. Mais barbare, il falloit qu'elle fust estouffee, Et que Cheriffe en fin te servist de trophee Il falloit que je fusse en ce funeste estat Qui trahit ma naissance & perd tout son esclat. Hé! bien puisque tu veux que je sois malheureuse, Grand Cid fleschis un peu cette ame rigoureuse J'estoufferay mes voeux, puis qu'ils sont superflus Et j'oubliray des biens que je n'espere plus, Je voy bien desormais que mon attente est vaine, Suy tes affections, adore ta Chymene: Et mesme si tu veux prefere sa rigueur Aux tendres sentimens qui partent de mon coeur: Mais quoy que le destin insolemment me brave, Rodrigue souffre au moins que je sois ton esclave Pour satisfaction des maux que j'ay souffers Je ne demande rien que l'honneur de mes fers Ce bon-heur que je veux n'oste rien à ta gloire, Paye avecque ce bien le prix de ta victoire; A ton affection adjoute la pitié Que Chymene ayt l'amour, & moy ton amitié.

LE CID.

En l'estat où je suis mon ame est si confuse Que ma mauvaise humeur est bien digne d'excuse, Laissez-moy doncq, Madame, & cessez vos discours En vain d'un malheureux on attend du secours Vous cognoissez combien mon malheur est extreme Et vous voulez un bien dont je manque moy-mesme De tant de passions que l'on m'a veu souffrir Il ne me reste plus que celle de mourir, Adieu.

SCENE TROISIEME.

CHERIFFE seule.

Va desloyal je cognois ton envie, Cheriffe seule helas te faict haïr la vie, Et si tost que tes yeux ont quitté cet object Tu quitte quant & quant ce funeste project: O Ciel quel est ton sort Princesse infortunee: Quel malheur te poursuit, sous quel astre es-tu nee, Que tes justes desirs & tes pretentions Succedent au rebours de tes intentions, Cid mais indigne, Cid qui me rens malheureuse, Desseins precipitez, fortune rigouruse, Pernicieux amour, importunes fureurs Ne finirez vous point ma vie ou mes erreurs. Ouy, je sens que desja ma force est affoiblie Et de ce triste corps mon ame se delie, Les ombres de la mort errent devant mes yeux: Rodrigue viens au moins recevoir mes Adieux.

SCENE QUATRIESME.

LE ROY, L'INFANTE, DOM DIEGUE, D. SANCHE, CHERIFFE.

[Cheriffe continüe & prend le Roy pour Rodrigue.]

Ah! grand Cid qu'apropos la pitié te rameine Pour voir icy finir & ma vie & ma peine, Je vay mourir contente, & je ne me plains pas Puis que tes yeux au moins honnorent mon trespas.

LE ROY.

Que dit-elle bons Dieux! quelle melancolie Tient dedans cette erreur son ame ensevelie? D'où luy vient ce transport, & ce desreiglement?

CHERIFFE.

Ne t'en va pas si tost, arreste un seul moment, Souffre qu'entre tes bras je puisse rendre l'ame.

DOM SANCHE.

Reprenez vos esprits, ouvrez les yeux, Madame, Ce n'est pas-là le Cid, & vous parlez au Roy.

CHERIFFE.

Non ce n'est pas le Cid, Ah! Sire, excusez-moy En l'estat où m'a mis la malice d'un traistre, A peine je me puis moy-mesme recognoistre.

LE ROY.

De qui vous plaignez-vous? & quelle trahison A si soudainement troublé vostre raison?

CHERIFFE.

Grand Monarque, Rodrigue a commis cette offence.

LE ROY.

Tout beau belle Cheriffe, espargnez l'innocence Ses rares qualitez & vos perfections Ne luy permettent pas ces viles actions.

CHERIFFE.

Cet ingrat a pourtant trahy mon esperance.

L'INFANTE.

Ouy, mais estant conceüe avec peu d'apparence Vous mesme vous avez trompé vostre dessein, Et le traistre, Madame, est dedans vostre sein Ce fier tyran des coeurs dont vous portez les chaisnes Est celuy qui se plaist à prolonger vos peines, Resistez aux efforts de ce superbe enfant, Qui par vostre foiblesse est de vous triomphant En cette occasion montrez plus de courage, Mesprisez un Amant alors qu'il est volage Estimez ses devoirs quand il vous faict la Cour Et s'il manque de foy, manquez aussi d'amour: Vous cherissez Rodrigue, il adore Chymene, Et cette affection rend vostre attente vaine, Depuis un trop long-temps il aime cet object Pour esperer jamais qu'il change de projet.

CHERIFFE.

Mais il me l'a promis.

L'INFANTE.

C'est ce qu'il desadvoüe.

CHERIFFE.

Qu'il nie aussi l'ingrat qu'il tient de moy Cordoüe Qu'il desappreuve encor les effets de sa main.

L'INFANTE.

Madame, encore un coup vous esperez en vain. Son coeur est engagé.

CHERIFFE.

Il faut donc que je meure.

DOM SANCHE.

Vostre condition peut bien estre meilleure Madame, & si le Cid manque pour vous d'amour, Assez d'autres Seigneurs qui sont en cette Cour, Se croiront bien-heureux de perdre leur franchise, Pour acquerir un bien que cét ingrat mesprise.

CHERIFFE.

Mon malheur est de ceux qu'il ne faut point flatter. Dom Sanche, en cét estat que puis-je meriter, Si ceux que j'ay servis avec tant d'asseurance Ont peine seulement de souffrir ma presence Sans grace, sans support, sans merite, & sans bien: Je suis sans esperance, & je ne veux plus rien Que l'agreable coup, qui finira ma vie.

LE ROY.

Perdez belle Cheriffe une si lasche envie, Vous devez esperer un meilleur traittement, Remeine-la Dom Sanche à son appartement, Et rends luy les devoirs que sa beauté merite.

DOM SANCHE.

Madame, s'il vous plaist, agreez ma conduitte, Souffrez que j'obeisse aux volontez du Roy, Et que je satisface à ce que je vous doy.

[Ils sortent.]

SCENE CINQUIESME.

LE ROY, DOM DIEGUE, L'INFANTE.

LE ROY.

Dom Diegue enfin le Cid a-t'il l'ame contente, Sçait-il que j'ay dessein de luy donner l'Infante, Consent-il aisément à ce nouveau projet.

DOM DIEGUE.

Vous estes son Roy, Sire, il est vostre sujet, Et par cette raison il ne peut sans offence, S'opposer au devoir de son obeïssance: J'ay sondé toutesfois son esprit sur ce point Son inclination ne s'en esloigne point, Et je croy seulement qu'une modeste crainte Arreste ses desirs & le tient en contrainte.

LE ROY.

C'est, que Chymene encore a sur luy tout pouvoir.

DOM DIEGUE.

Il l'oublira, Seigneur, plustost que son devoir Le comte vous en est une preuve certaine Des ce temps-là Rodrigue idolatroit Chymene, On le veid toutesfois luy-mesme se trahir, Et s'il sçait bien aimer il sçait mieux obeir.

LE ROY.

Je n'ay jamais douté de son obeïssance Et sa seule vertu m'en donne l'asseurance. Vous, ma soeur, acceptez son amour & ses voeux Et pour toute raison sçachez que je le veux, Il n'a receu du Ciel ny sceptre ny couronne Et sa grandeur consiste en sa seule personne: Mais c'est là qu'il a faict ses plus nobles efforts, C'est là qu'il a versé ses plus riches thresors: Son coeur est l'Element où la valeur reside, Sa belle ame est le trône où la vertu preside Et les perfections qui le font estimer Sont les solides biens que vous devez aimer.

L'INFANTE.

Un tel commandement, Monsieur, ne m'est pas rude, Je prends facilement cette douce habitude, Ce que vous estimez je ne le puis haïr Vous devez commander & je dois obeir.

LE ROY.

Que Chymene à mes voeux n'est-elle aussi facile, Je ne bruslerois pas d'une flame inutile Je serois satisfaict, & mes desirs contens Ne m'obligeroient pas de languir si long-temps: Mais c'est trop endurer une si dure peine, Il faut resolument que j'espouse Chymene, Je l'absous de l'amour qu'au Cid elle a promis, Aux Princes comme moy ce qui plaist est permis. L'affection des Rois n'est jamais temeraire, Et le respect sied bien seulement au vulguaire; Envoyez-la querir, & lui faictes sçavoir Qu'en vostre appartement je desire la voir, Pour lui communiquer un dessein d'importance, Et qui pour son effect exige sa presence Je me lasse à la fin de vivre en cet ennuy, Je veux que cet hymen s'accomplisse aujourd'huy.

SCENE SIXIESME.

CHIMENE seule.

Amour sors en fin de mon ame, Porte ailleurs ton triste flambeau, Puisque les cendres du tombeau Doivent tantost couvrir & mon corps & ma flame, Mes regrets vont m'oster du jour, Cherche un plus aimable sejour Abandonne mon coeur, ma Rivale t'appelle, Va regner desormais dans ce superbe sein, Puisque pour l'adorer, Rodrigue est infidele, Je vay par mon trespas approuver ton dessein,

Ne m'entretien plus de sa gloire, Ny du souvenir de ses faicts Que tant de merveilleux effects Sortent avecque toy de ma triste memoire. Ne laisse rien dans mes esprits Que la vengeance & le mespris Qui le doivent punir d'une amour criminelle, Rens à mes tristes yeux leur premiere rigueur: Il est victorieux: mais il est infidele Et par cette raison il n'est plus mon vainqueur