Part 7
Ce n’était pas qu’Edith fût pour elle un soutien moral, mais ses visites la distrayaient, l’arrachaient de force à l’obsession d’une même pensée. Privée de cette diversion salutaire, pourrait-elle supporter le poids écrasant de souffrance et de solitude qui l’accablait? Elle avait renoncé entièrement aux longues promenades jadis tant aimées. La forêt, dont les abords directs étaient, à cette époque de l’année, très fréquentés, ne la voyait plus passer sous ses ombrages avec son chien Consul. Enfermée dans sa chambre tout l’après-midi, elle lisait, écrivait ou méditait sur la douleur humaine, et elle avait, à la fin de ces longues journées solitaires, le regard fiévreux, les mouvements saccadés, les rires inattendus de l’être guetté par la folie.
Ursule confia ses inquiétudes au colonel Arêle qui, depuis que ses amis étaient malheureux, venait tous les quinze jours déjeuner avec eux. Lui aussi remarquait avec peine le dépérissement de Laurence et cherchait le moyen de la secourir. Il entreprit de décider Dacellier à venir habiter Paris. Celui-ci, depuis qu’il avait quitté son école, avait pris Fontainebleau en horreur; cependant comme il comptait fermement, son congé fini, redemander un commandement, il jugeait inutile de faire, pour si peu de temps, une installation nouvelle. Arêle triompha assez vite de sa résistance en lui parlant de Laurence. Il affirma que sa langueur, l’état précaire de sa santé n’avaient d’autre cause que l’ennui qui la dévorait. Elle avait besoin de mener une vie moins sévère, plus en rapport avec sa jeunesse. A Paris elle retrouverait, en même temps qu’Edith, sa belle-sœur; elle pourrait, puisqu’elle aimait la musique, les livres, l’étude, entendre des concerts, fréquenter les bibliothèques et les musées. Ces distractions conformes à ses goûts l’arracheraient à ce perpétuel tête-à-tête avec elle-même que nulle âme ne peut supporter impunément. Dacellier apprécia la justesse de ces arguments. Il en vint à considérer que son installation à Paris était une question de vie ou de mort pour sa fille. Dès lors, toutes ses hésitations cessèrent devant l’imminence du danger dont sa sombre et fougueuse nature lui exagérait l’importance. Il devait, durant le mois d’août, faire dans une maison d’hydrothérapie une cure ordonnée par le professeur Noveu. La veille de son départ, il remit cinq mille francs à Ursule, et comme celle-ci s’étonnait de recevoir une si grosse somme pour vivre six semaines, il expliqua:
--C’est pour notre déménagement. Je désire que vous le fassiez en mon absence. Puisqu’il s’agit de la santé, du bonheur de Laurence, il ne faut pas perdre de temps. Allez à Paris, choisissez un appartement, je vous donne carte blanche. Je ne rentrerai pas à Fontainebleau, nous nous retrouverons là-bas.
Ursule fut un peu suffoquée de cette décision si brusque, mais le colonel l’avait habituée à une obéissance passive. Sans discuter ses ordres, elle se mit en devoir d’accomplir le tour de force exigé. Dès la première semaine d’août, elle partit pour Paris, resta quinze jours à l’hôtel, visitant du matin au soir des appartements. Elle en découvrit un, rue Vaneau, dont la situation la séduisit, car les plus belles chambres, exposées au midi, donnaient toutes sur des jardins. Laurence, qui vint passer vingt-quatre heures à Paris, fut ravie de voir tant d’arbres et de verdure autour de sa future demeure. Le déménagement fut fixé au 5 septembre.
Le jour du départ, Laurence se leva de bonne heure, et, laissant Ursule surveiller les derniers préparatifs, elle se rendit à l’église, entendit une messe. Puis, en sortant, elle gagna la forêt qu’elle voulait revoir une fois encore. Son cœur était violemment agité. Elle avait accepté avec joie de quitter Fontainebleau. Une expression de triomphe ironique passait dans son regard lorsqu’elle songeait que Lucie Jaffin, absente depuis les premiers jours d’août, à son retour, ne la retrouverait plus. Elle se réjouissait d’échapper pour toujours à l’atmosphère de haine qui lui était insupportable, mais elle regrettait cependant le cadre où les rêves passionnés de sa jeunesse solitaire s’étaient épanouis. Déjà la vieille maison, où elle avait vécu des heures monotones que rendaient parfois si belles les orages ardents de son âme, ne lui appartenait plus. Envahie par une grise et morne poussière, encombrée de caisses, de malles, de défroques hétéroclites parmi lesquelles errait Royale Egypte hérissée et furieuse, elle avait pris un aspect délabré, hostile, qui décourageait le regret fidèle. Au contraire, dans les bois où rien n’était changé, Laurence retrouvait à chaque pas de nouveaux souvenirs qui se levaient à son approche, lui souriaient d’un sourire suranné, gracieux et poignant. Tendrement, elle saluait ses douleurs évanouies, ses illusions mortes, et même l’ombre déshonorée de Lætitia Heller.
Ces fantômes peu à peu s’écartaient de son chemin, tristement, discrètement, comme une femme vieillie devant un amant trop jeune, car déjà elle ne leur accordait plus qu’un regard distrait tandis qu’elle montait à vive allure la route du Bouquet-du-Roi. Son cœur se détachait du passé pour se tourner vers l’avenir, vers ce Paris qu’elle ne connaissait pas et ne voulait connaître qu’à travers les romans de Balzac. Elle évoquait le bal où Mme de Beauséant, convaincue de l’infidélité de son amant, reçoit ses hôtes avec un rayonnant sourire, tandis que dans ses appartements privés on prépare son départ et qu’on attelle la voiture qui doit, à l’aube, l’emporter dans ses terres. Elle songeait à la duchesse de Langeais, sa préférée, tout d’abord si coquette, si froide, puis humiliée jusqu’à la mort par le cruel amour de Montriveau. Oui, Paris était bien la patrie des grands égarements, des folles douleurs. Laurence ne se comparait pas aux belles héroïnes qu’elle chérissait si tendrement. Pas un instant elle n’imaginait pouvoir inspirer les grandes passions qui la faisaient rêver. Mais aujourd’hui, pour la première fois, elle se jugeait capable de les ressentir peut-être et cette idée la fit tressaillir longuement.
Elle venait d’atteindre le but de sa promenade: une haute futaie qui s’ouvre après le carrefour des Cépées et qu’on nomme «la cathédrale» parce que ses hêtres immenses, largement espacés, montant deux par deux en colonnes accouplées, imitent avec une exactitude saisissante les nefs d’une église géante. Laurence avait choisi ce lieu pour y venir adorer une dernière fois la forêt. Elle s’enfonça sous les beaux piliers lisses, et lorsqu’ils l’entourèrent de toutes parts, lui masquant la route, elle s’étendit à terre, la tête appuyée sur le tronc d’un hêtre, le bras posé sur Consul accroupi. C’était un de ces émouvants matins de septembre où, bien que le soleil brille de tout son éclat, l’air garde la fraîcheur de la menthe. Un vent fort qui ne pouvait pénétrer sous les arbres, bien défendus par leurs dômes épais, passait et repassait sur la cime de la forêt, faisant chanter et bruire ses palpitantes feuilles. L’atmosphère était comme saturée d’allégresse. Tout paraissait neuf et juvénile. On eût dit que les arbres, hier encore petits, venaient de monter d’un seul jet le plus haut possible, épuisant toute leur sève dans un subit élan de joie, tandis qu’éclataient à la fois tous leurs bourgeons. Et Laurence, gagnée par l’ivresse des choses, s’étonnait de se sentir, après tant de malheurs, si jeune, si vivante, si forte, toute prête à accueillir l’amour cruel qu’elle avait paru craindre et que son cœur, avouant enfin sa folie, appelait dans un cri frénétique. Les yeux clos, la tête inclinée, elle s’abandonnait à sa chimère, inventant tout un avenir auprès d’un être dont le visage restait indistinct, dont les moindres paroles lui apportaient une lumière nouvelle. Mais, dans ses rêves les plus ardents, jamais elle ne se représentait les délices de la passion heureuse. Elle n’imaginait que séparations, traverses, tourments, durs sacrifices, et de tout l’amour, imprudemment, ne désirait que la douleur.
Le temps passait. Le moment vint où il fallut partir. Laurence se leva. Regardant avec ferveur les grands hêtres calmes dont la cime seule frémissait et chantait, elle comprit à la fois et combien ils lui étaient chers et qu’ils ne lui suffisaient plus.
--Adieu! songeait-elle, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes, adieu et pardonnez-moi! Chers arbres sous lesquels j’ai passé le temps de la jeunesse et de l’attente, pardonnez-moi si je m’en vais, car j’obéis à mon destin. L’heure est venue pour moi d’aller au milieu des hommes pour y parfaire mon expérience, pour y chercher cet amour nécessaire sans quoi nul être ne sait rien. Beaux amis près desquels j’ai grandi et qui, si fortement, avez trempé mon âme, je tâcherai d’être digne de vous, de vivre noblement. Je ne vous quitte pas pour toujours, car je ne marche pas vers le bonheur, mais vers des épreuves nouvelles. Si jamais mon cœur est brisé par une peine irréparable, quand tout sera fini pour moi, ô ma forêt, c’est toi qui seras mon asile. Pour retrouver la paix, je reviendrai vers toi.
Elle entoura de ses bras le tronc d’un hêtre et scella d’un baiser sur son écorce rude ce serment solennel.
VIII
Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris...
V. HUGO.
Bien qu’elle fût profondément fidèle à tout ce qu’elle avait aimé, Laurence ne songeait plus à Fontainebleau, ni à sa chère forêt, un dimanche où, sortant à cinq heures du concert Lamoureux, elle roulait en taxi à travers les rues trépidantes.
Elle avait en effet subi d’un cœur docile le charme malsain de Paris, et rien ne distinguait cette enfant, hier encore à demi sauvage, des correctes mondaines qui la croisaient dans le brouhaha constant des voitures. Elle était vêtue, avec une recherche toute nouvelle, d’une robe en voile de soie gris et d’un manteau de velours noir garni de chinchilla. Une légère couche de fard avivait la pâleur de son teint, l’intensité de son regard. Un bouquet de violettes de Parme se fanait dans ses mains. Sur ses genoux reposait un sac en perles d’acier qui renfermait une boîte à poudre, une glace d’or, un flacon de sels, mille autres choses dont elle ne se servait guère, mais dont l’inutilité l’enchantait. Elle avait pris le goût du luxe, des fleurs, des parfums, des bibelots futiles, et se croyait frivole.
Pourtant son caractère n’avait pas changé, ni ses habitudes. Elle était seule aujourd’hui dans sa voiture comme elle l’était autrefois dans la forêt. Si elle aimait cette heure où Paris n’est qu’un tourbillon de lumière et de bruit, si, penchée à la portière, elle regardait avec des yeux ravis les feux chatoyants des lampadaires et des boutiques, et la foule qui se pressait sur les trottoirs, pourtant elle savait que toute cette pompe n’était que néant, vide et vanité. Bientôt, ce tumulte excita sa tristesse. Elle eut soif de recueillement et souhaita de se retrouver dans sa chambre, au milieu de ses livres. Mais elle devait, avant de rentrer, prendre des nouvelles de sa belle-sœur, arrivée au dernier terme de sa grossesse.
Juliane supportait assez bien ses tortures. Le matin même elle avait reçu Laurence, et comme celle-ci la plaignait de tant souffrir, elle avait dit, reprenant haleine entre deux douleurs:
--Que voulez-vous, ma chère petite, il faut bien aimer ce supplice, c’est la rançon sublime de la maternité.
«Bizarre créature! Elle fera des phrases jusque dans son agonie», songeait Laurence, égayée par ce souvenir.
Malgré le mépris profond que Paul Dacellier éprouvait toujours pour son fils, les rapports des deux ménages étaient plus cordiaux qu’on n’eût pu s’y attendre et tout le mérite de cette réconciliation apparente revenait, sans conteste, à Juliane. Nulle sympathie réelle ne l’entraînait vers sa belle-famille, mais sa parfaite éducation ne lui permettait pas de consulter ses inclinations ni ses goûts personnels dans ses rapports avec ses semblables. Le code de la politesse réglait la vie de cette mondaine comme les commandements de Dieu règlent celle du chrétien. Paul Dacellier et Laurence étaient devenus ses plus proches parents; à ce titre, elle leur devait et leur prodiguait plus d’égards, de soins, d’attentions, de visites qu’à ses meilleurs amis. Elle obtint aisément d’André, mari soumis et débonnaire, qu’il s’abstînt désormais de contredire son père. Elle témoignait à ce grand solitaire une déférence empressée, approuvait chaleureusement ses avis, accueillait en souriant ses rebuffades, savait désarmer sa mauvaise humeur par des paroles habiles, des louanges discrètes. Laurence, appréciant le tact de la jeune femme, la croyait par moments vraiment bonne et s’efforçait de l’aimer. Sachant que la mère de Juliane était morte en couches, elle s’inquiéta sincèrement à la pensée d’un accident toujours possible, et elle se sentait émue en sonnant à la porte de son frère.
La femme de chambre qui vint lui ouvrir la salua d’un joyeux: «Tout va bien!», et s’enfuit aussitôt, réclamée par d’autres devoirs. Le moment critique approchait. L’appartement était en désarroi. Les portes ne cessaient de s’ouvrir et de se refermer. Les domestiques couraient de tous côtés, se heurtaient avec des rires étouffés, des exclamations confuses. Laurence, ne pouvant obtenir d’eux aucun renseignement précis, gagna le petit salon où Mlle Drevain, cérémonieuse et poudrée comme de coutume, attendait dans un calme olympien et charmait les ennuis de sa solitude en agitant avec grâce ses belles mains.
--L’enfant ne tardera pas beaucoup, je pense, dit-elle, en accueillant Laurence. Tout s’est passé normalement, mais la pauvre Juliane a bien souffert. Chère petite, quel courage! Ecoutez, pas un cri!
Juliane avait, en effet, trop de fois fait devant témoins l’éloge de sa force d’âme pour ne pas se trouver contrainte d’en donner aujourd’hui une preuve éclatante. L’orgueil la soutenait dans ses souffrances et, bien que sa chambre touchât le petit salon, on n’entendait à travers les murs qu’une plainte étouffée, sourde et continue. Pourtant, il vint un moment où la jeune femme oublia le rôle qu’elle jouait perpétuellement sur la scène du monde. La douleur trop vive lui arracha un cri perçant qui grandit, s’enfla, devint une véritable clameur, puis décrut, s’éteignit. Tout de suite lui succéda un autre cri, faible, navrant et ridicule, le vagissement de l’enfant.
Laurence avait pâli. Cette plainte tragique la remuait profondément et son cœur débordait de compassion pour le petit être qui, à peine arraché à la paix du néant, semblait déjà la regretter. Pourtant, elle était la seule à s’affliger. L’appartement retentissait d’un brouhaha confus et joyeux. La femme de chambre, rouge, animée, exultante, ouvrit la porte du petit salon:
--C’est une fille, cria-t-elle à tue-tête, une grosse pouponne, un amour!
Puis elle s’enfuit, riant comme une folle.
--Ma chère enfant, permettez que je vous embrasse, dit Mlle Drevain, radieuse et solennelle, en pressant Laurence contre son cœur.
Dans sa joie, elle embrassa même un jeune peintre, Gaston Noret, qui venait d’entrer précédant André, son ami.
--Chère mademoiselle Drevain, voilà le père, l’heureux père! Vive l’heureux père! s’exclama le bohème en agitant son chapeau comme une palme.
--La paix, bon vieux, la paix! Ne me rends pas trop ridicule, s’écria André en riant, car il eût rougi de laisser deviner son émotion réelle et sa fierté secrète.
--Vous eussiez sans doute préféré un garçon? interrogea Mlle Drevain, surprise de ce flegme apparent. Les pères, en général, désirent tous que leur premier-né soit un fils.
--Mon Dieu, chère tante, fils ou fille, cela m’est tout à fait indifférent. Je n’ai pas le sens de la paternité très développé, je l’avoue.
--Vous êtes encore trop jeune, en effet, et vous ne savez pas combien il est doux de vieillir entouré de ces petits êtres dont les caresses réchauffent notre cœur, soupira sans vergogne la noble demoiselle que son parfait égoïsme avait seul éloignée du mariage et qui, se trouvant chargée de sa nièce, l’avait mise en pension jusqu’à sa dix-huitième année.
A son tour, Laurence serra la main de son frère et, peu habile à déguiser ses impressions, lui dit mélancoliquement:
--Je n’ose te féliciter. C’est terrible au fond de donner la vie à un être dont on ne peut, quoi qu’on fasse, assurer le bonheur.
André reçut avec sérénité ce compliment de condoléances. Depuis longtemps, il croyait fermement que sa sœur était folle et ses bizarreries ne l’étonnaient plus. Seul, Gaston Noret s’indigna de ce pessimisme.
--Donner la vie! s’écria-t-il, mais c’est un présent magnifique! J’espère bien que le nombre de mes enfants est déjà considérable et je m’en réjouis pour l’humanité de demain.
--Quelle horreur! gémit Mlle Drevain, avec un gloussement de poule effarouchée.
Elle protestait pour la forme, car le cynisme du jeune peintre enchantait cette prude. Laurence était sincèrement scandalisée.
--Le plus étrange, c’est que vous êtes convaincu de ce que vous dites, murmura-t-elle, en fixant sur Gaston Noret son regard scrutateur qui s’emplissait d’un vague effroi.
Lui la considérait avec une pitié railleuse et sympathique. Il la rencontrait chaque semaine chez Juliane, et cette nature sombre, mais si profondément originale, l’intéressait. Si différents qu’ils fussent l’un de l’autre, ils avaient tous deux un esprit vif et fantasque qui leur permettait de prendre un égal plaisir aux discussions qu’ils engageaient à tout propos. Une fois encore, ils s’apprêtaient à se combattre lorsque la sage-femme en entrant vint détourner leur attention. Elle portait un petit être nu qui geignait et agitait gauchement ses membres rouges.
--Pouah! criait André, repoussant le bébé qu’on voulait lui mettre dans les bras, pouah! quel petit monstre! Etes-vous sûrs que ce soit un enfant?
--Voulez-vous vous taire, mauvais père! Oh! l’amour! mi, mi, mi, susurrait Mlle Drevain avec les mines d’une fillette appelant son petit chat.
--Elle sera belle, je m’y connais, proféra le peintre d’un ton sentencieux.
--Oh! mais elle ressemble à Juliane, dit Laurence amusée; voyez, c’est son nez, sa bouche, une Juliane minuscule!
Tous approuvaient avec des exclamations bruyantes cette étonnante constatation, quand la femme de chambre présenta à André une carte de visite sur laquelle il jeta les yeux distraitement.
--Bon, c’est M. Hecquin. Chère tante, Laurence, voudriez-vous le recevoir et le prier de m’attendre un instant, car je voudrais bien enfin embrasser ma femme, dit-il, en levant vers la garde un regard suppliant.
Elle accorda d’un signe de tête l’autorisation demandée et sortit avec lui, tandis que Mlle Drevain, reprenant sa majesté, passait au salon. Laurence et Gaston Noret la suivirent avec empressement, car les discours amphigouriques de M. Hecquin, sa politesse pompeuse et surannée les divertissaient fort. Laurence plaignait cependant le correct banquier, le sachant seul au monde. Il était veuf, brouillé avec son fils unique qui s’était, disait-il, mal conduit envers lui et dont il déplorait souvent l’ingratitude. Lié depuis dix ans avec Mlle Drevain, qu’il avait rencontrée aux eaux, il l’aidait à gérer sa fortune, lui indiquait des placements avantageux et faisait valoir habilement les capitaux d’André Dacellier. Juliane appréciait beaucoup ce vieil ami, rompu aux affaires, qui, touché de sa sympathie, était devenu le commensal attitré de sa maison.
--C’est mon véritable foyer, avait-il dit à Laurence avec émotion.
Debout sur ses jambes démesurées, M. Hecquin, ganté de paille, son haut de forme à la main, attendait au milieu du salon dans l’attitude d’un portrait officiel. Il inclina sa haute taille devant Mlle Drevain et Laurence, serra la main de Gaston Noret, puis s’écroula dans un fauteuil. Assis, il parut tout petit, sans rien perdre pourtant de sa dignité vénérable. Son visage, surmonté d’un grand crâne chauve luisant comme un parquet ciré, avait une expression sévère dès qu’il baissait les yeux, ce qu’il faisait souvent. Mais son regard bleu, un peu fixe et qui n’annonçait pas une vive intelligence, ne manquait pas de douceur et son sourire était béat et bienveillant.
--Comment va notre bonne Juliane? N’est-elle point trop affectée de l’intervention de cet événement? demanda-t-il à Mlle Drevain, en employant ces formules nobles et vagues qui rendaient sa conversation si piquante pour Laurence et Gaston Noret.
--La chère enfant a fait preuve d’un merveilleux courage. Et quand vous êtes arrivé, nous étions en train d’admirer la petite Monique, un gros et ravissant bébé.
--Oh! ravissant, objecta Laurence, je ne la trouve pas très jolie, bien qu’elle ait les traits de sa mère, et c’est même étonnant qu’une enfant puisse être laide, en ressemblant si fort à une personne très belle.
--Le cas auquel vous faites allusion n’est point à la vérité extraordinaire; j’ai fait parfois au cours de ma longue carrière la même remarque, repartit M. Hecquin avec sa loquacité habituelle. Au reste, ces ressemblances fugitives qui s’effacent bien souvent avec les années ne signifient rien, je puis en donner une preuve frappante. Mon beau-frère, ou pour parler plus exactement, ma belle-sœur, lorsqu’elle mit au monde sa fille aînée, en 1876 ou 77, je crois, car cette naissance, si mes souvenirs sont précis, précéda de quelques mois celle de mon fils, ma belle-sœur, dis-je, fut frappée de la ressemblance de cette enfant avec sa propre mère qui fut une des plus belles personnes que j’aie connues. Elle s’en réjouit, car elle croyait fermement qu’il n’est point de qualités plus désirables pour une femme que la beauté. C’est une opinion qui annonce de la frivolité et que je ne partage pas. En d’autres termes, je prétends que la grâce, un caractère aimable, une grande bonté d’âme parent le sexe faible mieux que la vraie beauté. L’enfant à laquelle je fais allusion, ou pour parler plus exactement ma nièce, fut réellement éblouissante durant son jeune âge. Mais, en grandissant, c’est une chose très remarquable, elle accusa une ressemblance de plus en plus frappante avec son père, qui n’était point, tant s’en faut, un Adonis. Ma nièce, ravissante enfant, fut une femme hommasse et sans charmes et, après avoir offert tous les traits de sa grand’mère maternelle, devint le vivant portrait de son père. J’ose donc affirmer qu’il ne faut point se presser de dire qu’une enfant sera belle ou laide, ni qu’elle ressemble à personne.
--Sans doute, dit poliment Laurence, en échangeant avec Gaston Noret un regard amusé.
Ravi de son approbation, le banquier s’apprêtait à lui faire part de quelques autres observations aussi judicieuses. Mais André entrait, apportant d’heureuses nouvelles: Juliane semblait tout à fait remise, elle allait essayer de dormir et envoyait ses compliments à ceux qu’elle savait réunis. M. Hecquin fut particulièrement touché de ce souvenir. Tous les visages étaient radieux. C’est alors que Gaston Noret, qui devait être le parrain de l’enfant, dont Laurence avait accepté d’être la marraine, s’éclipsa d’un air mystérieux. Cinq minutes après, il revenait, berçant dans ses bras une bouteille de champagne. La femme de chambre le suivait avec un plateau chargé de coupes.
--De par mes droits de parrain, s’écria le bohème élevant triomphalement son fardeau, de par mes droits de parrain, je prie l’honorable société de bien vouloir boire avec moi à la santé de la nouvelle rose qui vient d’éclore dans le beau jardin du monde.
--Mais, mon cher Noret, remarqua Mlle Drevain, vous anticipez sur les événements, ce n’est qu’au baptême qu’on sable le champagne.