La vivante paix

Part 18

Chapter 183,628 wordsPublic domain

Ils demeurèrent l’un en face de l’autre, comme dans un silencieux combat. Le regard de Cyril exprimait une autorité pressante, inexorable. Celui de Laurence une supplication affolée, une peur panique. Mais peu à peu ses yeux se firent plus doux, plus humbles. Elle cédait dans le déchirement horrible de tout son être. Ce fut le point culminant de son amour, l’instant où Cyril, en quelque sorte, lui arracha son âme. Sans résistance, elle subit ce rapt profond, cette âpre violence. Elle se laissa dépouiller de tout, elle donna tout ce qui lui restait, abdiquant à la fois sa liberté, sa volonté, sa dernière espérance. Sa tête roula sur l’épaule de son ami. Dans un gémissement d’agonie, elle balbutia le serment qu’il exigeait d’elle, et il la tint entre ses bras, inerte, entièrement rompue par ce suprême effort.

Alors il se fit infiniment tendre et, tandis que, silencieuse et foudroyée, elle savourait l’amer calice dont il venait de l’empoisonner, il essaya de relever son courage.

--Croyez-le, dit-il. Cette heure, si sombre qu’elle soit, est une heure sanctifiante. C’est comme si, dans la forêt où nous risquions de nous perdre, une main bienfaisante avait détruit toutes les routes pour n’en laisser qu’une seule, celle qui mène au vrai but du voyage, vers l’éternité, vers Dieu. Tout est simple, clair et facile, parce que le monde autour de nous tombe en ruines et nous n’y sommes plus que pour une heure, «en étrangers et en pèlerins». Déjà nous nous étonnons d’avoir désiré ses biens périssables. Pourquoi tant de soucis, de travaux inutiles? En dehors de ce qu’il accomplit pour Dieu, tout ce que fait l’homme ici-bas, tout ce qu’il aime n’est que néant, vanité, illusion, fumée.

--Des êtres tels que vous ne sont pas que fumée, s’écria passionnément Laurence. Je ne me trompais pas en vous aimant. Oh! Cyril, vous me suffisiez pleinement et vous m’auriez toujours suffi!

--Jusqu’à la mort seulement, reprit-il d’une voix plus forte et presque solennelle. Si vous supprimez Dieu, je ne suis, pour votre amour même, qu’une statue d’argile animée, prête à se dissoudre au moindre souffle du vent. Dieu seul peut me donner une âme indestructible participant à son éternelle existence et je n’ai pas de réalité hors de lui.

Elle couvrit ses yeux de sa main, comme éblouie par une lumière trop vive, et elle murmura sourdement:

--S’il est vrai que lui seul peut vous rendre à moi, que veut-il de moi?

--Il vous veut simplement, reprit Cyril avec une douceur persuasive. Il vous veut, comme il me voulait, Laurence. Oh! j’ai été préparé d’une manière miraculeuse à cette épreuve. Depuis un an, je sentais en moi comme un appel, une sollicitation pressante, une main toujours sur moi et qui m’arrachait tout. Je résistais, malgré moi, sauvagement. L’homme a peur de ce qui est grand: il se refuse instinctivement à l’amour infini, comme la femme à celui qu’elle adore. Mais voici le dernier coup de la grâce. Le temps n’est plus à moi. La mort est toute proche. Il n’y a plus d’hésitation possible. Naturellement, je ne partirai pas sans avoir mis en ordre ma conscience, sans m’être réconcilié avec Dieu. Je voudrais que vous le fissiez aussi, Laurence; car alors je ne vous laisserais plus seule.

De nouveau, elle céda et promit ce qu’il lui demandait. Quelle que fût la route où il s’engageait, il fallait bien qu’elle le suivît. Il ne pouvait rien aimer qu’elle n’aimât comme lui, rien croire qu’elle ne crût aussitôt.

--Cyril, est-ce tout? dit-elle avidement. N’avez-vous plus rien à réclamer de moi?

--Plus rien, soupira-t-il, voici que je vous ai tout repris. Je vous confie encore ce que j’ai de plus cher. Maman, comme vous reste seule. Qu’une même douleur vous unisse. Demeurez avec elle et priez pour moi.

Elle accepta, docile, les devoirs qu’il lui laissait. Alors, ayant ainsi en quelque sorte terminé son testament, il se leva. C’était l’heure des adieux. Laurence avait beau l’enlacer de ses faibles bras, elle ne pouvait plus le retenir qu’une minute encore.

--Au revoir, disait-elle, les yeux levés vers ce vivant visage où déjà elle croyait voir l’ombre de la mort. Au revoir! Ne me dites pas d’autre mot. Je souffrirai tout ce qu’il faudra souffrir. Je vivrai tant qu’il faudra vivre, afin de mériter qu’un jour vous me soyez rendu. Mais, Cyril, souvenez-vous de moi, même au delà du monde, que je puisse vous reconnaître et vous aimer encore. Vous m’appellerez, n’est-ce pas, ami cher? Vous m’appellerez et je vous répondrai. Vous me prendrez en vous, pour toujours, pour toujours.

Il détourna la tête pour cacher ses larmes, car il défaillait d’émotion en la voyant accueillir avec une telle ferveur la dernière espérance qu’il lui avait offerte. Si tendre que soit un homme, tout l’amour qu’il a jamais pu concevoir est cent fois dépassé par l’amour de la femme, cet amour acharné, inextinguible, que n’effraient ni la séparation, ni la mort même, et qui martyrisé, condamné ici-bas, se tourne avidement vers l’éternité, la sommant de réaliser son rêve. Bien qu’il fût affligé de constater que, dans la religion même, Laurence ne cherchait, ne désirait que lui, Cyril fut vaincu par son cri passionné:

--Au revoir donc, dit-il gravement, concluant le pacte que lui proposait cette pauvre âme en peine. Au revoir de toutes façons, sur cette terre, ou au delà.

Ils étaient parvenus sur un sommet trop escarpé, trop pur. Laurence eut un soudain vertige. Elle faiblit pour la première fois. Sa douleur, longtemps contenue, rompit les bornes où l’enfermaient sa volonté et sa raison. Elle se mit à délirer.

--Non, non, gémissait-elle en roulant sur l’épaule de Cyril sa tête échevelée; non, je vous ai trompé, je ne puis m’élever si haut. Que m’importent l’au-delà, le ciel? Sais-je seulement si je pourrai vous retrouver? Si triste qu’il soit, ce monde, lorsque vous êtes avec moi, devient mon paradis. Restez encore quelques heures. Ne me dites plus rien. Que votre main soit dans la mienne, votre cœur près du mien, et ma joie sera telle que, peut-être, elle pourra me tuer. Alors vous m’abandonnerez et je reposerai tranquille. Mais ne me quittez pas ainsi vivante. Oh! restez, restez avec moi!

Elle s’accrochait à lui, convulsivement, avec un regard horrible. Il était aussi pâle, aussi bouleversé qu’elle.

--Laurence, mon amie, mon enfant, murmura-t-il d’une voix tremblante, pardonnez-moi. J’ai été cruel pour vous, je le sais bien. Mais il fallait qu’entre nous tout fût dit. Je devais vous préparer au plus grand malheur, vous dicter toutes mes volontés, afin que vous soyez avec moi, toujours. Pourtant, je puis être épargné. Priez pour moi, espérez, et votre attente ne sera pas trompée.

Elle souffrait trop pour le croire; mais elle comprit soudain le mal qu’elle lui faisait. Par pitié pour lui, elle réussit à feindre une confiance qu’elle n’avait point. Calmée, elle dit avec un sourire héroïque:

--C’est vrai, vous reviendrez, Cyril, je le sais, j’en suis sûre!

Elle le reconduisit jusqu’au seuil de la porte. Ils s’embrassèrent encore. Puis Cyril commença de descendre l’escalier. Appuyée à la rampe, Laurence regardait, sans une larme, ce beau visage, admirable lumière, qui, lentement, déclinait sur sa vie. Jusqu’au dernier moment, elle lui sourit, calme, sereine, réprimant avec force les cris déchirants de son cœur. Enfin, lorsque tout fut fini, lorsqu’elle eut refermé la porte, elle chancela comme au bord d’un abîme. Ses yeux, quoique grands ouverts, ne voyaient plus rien qu’une nuée informe. Et il lui sembla que son âme n’était plus qu’un faible souffle entre ses dents, tout prêt à s’exhaler. Elle eut soudain la conviction absolue qu’il lui suffirait de consentir à la mort pour cesser aussitôt d’exister. Mais si grand que fût son mal, elle souhaitait qu’il se prolongeât. De toute sa volonté, elle retenait impérieusement, passionnément, sa vie défaillante. Les promesses faites à Cyril l’enchaînaient à la terre. Il lui fallait les accomplir et sauver, dans ce grand désastre, l’honneur de son amour.

Elle descendit dans la rue et se dirigea vers Saint-Sulpice. En débouchant sur la place, elle aperçut un groupe compact qui stationnait devant la mairie. Tous les passants, se détournant de leur route, venaient grossir ce rassemblement d’où, par moments, une femme se détachait, s’enfuyait précipitamment, couvrant de ses mains son visage. Cette foule était calme et regardait silencieusement une petite affiche d’aspect inoffensif. Laurence, à son tour, s’en approcha et lut les deux lignes concises qui ordonnaient la mobilisation générale des armées de terre et de mer. Alors, pour la première fois depuis une semaine, ses larmes jaillirent. Elle s’éloigna, courbée en deux, les épaules secouées de sanglots. Elle entra dans l’église de Saint-Sulpice, s’arrêta près d’un confessionnal. Et là elle attendit, pleurant à fendre l’âme, que le moment fût venu de se réconcilier avec le Dieu que Cyril lui avait rendu et devant lequel il s’agenouillait aussi, dans une église voisine, à la même heure, sans qu’elle le sût.

IX

Quel que soit le malheur qui nous arrive, la plupart du temps nous l’endurons et nous attendons qu’il finisse.

Samuel BUTLER.

Le surlendemain, Laurence se rendit à Bourg-la-Reine. Cyril était parti le matin même. L’heure des adieux pour sa mère durait encore. Elle la prolongeait, l’éternisait, l’évoquait sans cesse en pleurant. De nombreux amis l’entouraient qui, tous, la plaignaient sincèrement. Mais plus que leurs paroles et leurs consolations, l’émouvaient le visage altéré de Laurence, son silence, sa consternation. Cyril lui avait trop tendrement recommandé la jeune femme pour qu’elle ne devinât pas, la voyant si triste, son amour secret. Déjà un lien aussi fort que celui du sang unissait l’une à l’autre ces deux abandonnées. Sans avoir besoin de s’expliquer, elles savaient qu’elles allaient désormais souffrir, attendre ensemble, sans que rien jamais pût les séparer. Quand tous les visiteurs se furent retirés, Laurence s’attarda longtemps dans le salon où la présence de Cyril semblait flotter encore. La société de Mme de Clet lui était douce. Elle avait le regard de son fils, la même nature ouverte, chaleureuse, quoique plus superficielle. Son cœur était moins sombre, moins meurtri que celui du poète. Alors qu’il s’était soumis au malheur docilement, complètement, sans imaginer que le sort pût lui faire grâce, elle gardait une espérance acharnée. Cyril reviendrait, elle en était sûre. Elle allait tant prier pour lui! Son amour agissant, de loin le défendrait. Quelques mois d’inquiétudes, de craintes, et ce cauchemar prendrait fin, faisant place à l’ivresse du retour et de la réunion. Peu à peu, Laurence se laissait pénétrer par la même certitude. Tous les hommes, en effet, ne pouvaient être tués. Peut-être qu’au-dessus de ce cataclysme, une justice indéfectible subsisterait. Peut-être Dieu rappellerait-il à lui seulement les inutiles, les lâches, purgeant la terre et laissant vivre les meilleurs, les plus grands, les mieux aimés: Cyril.

Le sixième jour de la mobilisation, André Dacellier partit, sans enthousiasme excessif, mais pourtant sans répugnance. Depuis longtemps, sous l’influence de sa femme, si correcte, si «bien pensante», son antimilitarisme entêté de jeune homme, heureux de s’insurger contre les idées de son père, s’était changé en neutralité insouciante, absence méprisante de toute opinion politique. Entraîné malgré lui par l’élan magnifique d’un peuple entier, las d’un long asservissement, il admit sans effort la nécessité de combattre, de vaincre l’Allemagne, pour assurer à jamais la paix du monde. Contraint d’abandonner son foyer, ses travaux, de rompre avec toutes ses habitudes, il trouva, dans sa légèreté, la force que d’autres, plus nobles, puisaient dans l’amour du devoir et du sacrifice. Il appartenait à la race trop nombreuse des êtres qui, exempts de passion, incapables de s’attacher sérieusement à rien, s’accommodent aisément de tout. Puisqu’il devait faire la guerre, il s’y intéressait comme à son métier de journaliste. Au reste, dans cette catastrophe, aveugle et borné toujours, il ne voyait nulle part la douleur. On l’eût fait sourire en lui parlant des cœurs brisés par la séparation. Il quittait sans émoi sa femme et sa fille. Pas un instant il ne songea qu’il pourrait ne pas revenir. Laurence méprisa ce courage qui prenait sa source dans un optimisme chimérique, dans l’égoïsme et la frivolité de l’âme.

A son tour, Gaston Noret vint lui faire ses adieux. Il était extrêmement gai et trouvait la vie magnifique. La guerre l’amusait comme une aventure pittoresque, imprévue, folle. Il brûlait du désir de combattre. Pas plus qu’André, il ne se croyait menacé dans sa vie. Narguant le danger, il se confiait joyeusement à sa bonne étoile, à la chance qui, jamais, jusqu’alors, ne l’avait trahi.

Juliane, dès que son mari fut parti, se fit engager comme infirmière-major dans un hôpital de Paris. Son activité nouvelle, le sentiment de son importance, les grandes phrases qu’elle débitait sur le sacrifice et la patrie compensaient, pour cette créature vaniteuse, l’absence et les dangers d’André. Mlle Drevain, un peu rassurée, s’occupait activement d’entasser chez elle des provisions de toutes sortes en prévision d’un siège ou d’une disette. Edith Albertaud avait eu la chance de garder son mari, placé à la tête d’un hôpital militaire. Absorbée par ses nombreux devoirs, heureuse de voir son foyer préservé, elle ne songeait pas à la douleur des autres.

Lorsqu’elle quittait Mme de Clet, Laurence ne se plaisait que dans la société des Arêle. Ceux-là, vraiment, savaient souffrir. Si dans cette grande épreuve, ils ne proféraient pas une plainte, leur sérénité n’avait pas pour cause l’indifférence. Déjà leurs deux fils aînés, les jésuites, étaient rentrés en France. Le plus jeune revenait du Maroc avec son régiment. Ils allaient trembler jour et nuit pour ces trois existences. Si sainte que fût Mme Arêle, elle n’en restait pas moins la plus tendre, la plus craintive des mères. Sans cesse, elle s’inquiétait, ne songeait qu’aux soldats. Les yeux fixés sur le ciel maintenant rayonnant et implacable, elle disait à Laurence en soupirant: «Pauvres enfants, comme ils doivent être fatigués, marchant en plein soleil sur les routes brûlantes. Et cette nuit, avez-vous entendu l’orage, la pluie diluvienne? Ils ont été trempés, ils ont eu froid peut-être!» Laurence, pour qui toutes les variations atmosphériques prenaient les proportions d’une tragédie et qui, sans cesse, implorait les éléments, le soleil, la pluie, la foudre de ne point faire mal à son bien-aimé, Laurence s’associait de toute son âme à cette anxiété maternelle. Elle fut heureuse d’offrir à ses vieux amis une immense consolation en leur annonçant son retour à la foi. Leurs visages resplendirent de joie lorsqu’ils apprirent qu’elle avait communié. Ils l’embrassèrent avec des larmes, louant Dieu, bénissant l’épreuve même qui les frappait. Elle leur avoua que Cyril avait été l’instrument de sa conversion et les supplia de prier pour lui. Ils comprirent son amour. Ce furent eux alors qui s’efforcèrent de la rassurer, de l’aider à porter cette croix trop lourde sous laquelle ils la voyaient plier. Ils furent aussi heureux qu’elle lorsque Cyril écrivit qu’il restait à Chaumont, où il devrait probablement subir une longue période d’entraînement avant d’être envoyé au front.

La guerre commençait. Après quelques succès éphémères, remportés par nos troupes en Alsace, la bataille s’engagea bientôt, formidable, en Belgique, et notre armée, vaincue, recula. Cette défaite de Charleroi fut pour Laurence un coup terrible. Nos premières victoires ne l’avaient émue que dans sa piété filiale, lui faisant regretter que son père ne fût plus là, à l’heure où se réalisait son rêve, où il eût goûté la plénitude du bonheur; mais elle comprit soudain ce qu’est l’amour de la patrie, lorsqu’elle sentit la France, ouverte sans défense, devant l’envahisseur. Il lui semblait maintenant que c’était son cœur même que les Allemands foulaient aux pieds avec notre sol. Ils entraient chez nous, vainqueurs. Bien que les journaux n’avouassent pas encore la vérité, ni l’étendue de nos désastres, on devinait leur avance progressive. Dans le silence épouvanté du monde, on entendait le bruit de leur marche lourde. Et, un matin, parut le sinistre communiqué officiel annonçant que notre armée, dans son recul, avait atteint la Somme. Dès lors, de jour en jour, les nouvelles se firent plus précises, plus mauvaises. Les Allemands ne semblaient rencontrer aucun obstacle. Nos villes du Nord et de l’Est tombaient, l’une après l’autre, sans résistance. Ils avançaient, ils avançaient, ils étaient victorieux toujours, ils avaient dépassé Reims, dépassé Saint-Quentin, ils atteignaient Compiègne. Demain, ils seraient sous les murs de Paris. La ville, dans ce grand danger, restait affreusement calme. Mais une foule silencieuse et consternée se pressait dans les banques, devant les commissariats de police, s’écrasait aux abords des gares. Peu à peu, les quartiers les plus animés se vidaient. Les magasins étaient déserts, les appartements se fermaient. On sentait partout, l’angoisse, la panique, l’affolement sombre de la défaite. Jamais Laurence n’avait trouvé Paris plus beau qu’en ces jours de deuil. Il semblait vivre maintenant ainsi qu’un être humain. On croyait presque entendre monter de ses pierres un murmure continu, une plainte. Ses jardins mornes, ses avenues, ses places, ses monuments prirent soudain un aspect pathétique, devinrent émouvants comme un visage, comme la face d’un père insulté qui, rassemblant autour de lui ses enfants, les conjure de venger son offense. Bien souvent, Laurence, accoudée sur les quais près du Louvre, regardant la courbe gracieuse de la Seine, ses rives nobles et charmantes, et, au loin, Notre-Dame, adorait, dans ce paysage insensible, l’image de la patrie. Lorsque Cyril, comme elle éperdu de douleur, écrivait, se plaignant de son inaction, exprimant le désir d’être au plus tôt engagé dans la lutte, elle l’approuvait de toute son âme, acceptant qu’il partît, acceptant de trembler pour lui, avide à présent de souffrir sans répit.

Cyril, cependant, avait ordonné à sa mère de quitter Paris. Laurence, qui ne voulait pas se séparer d’elle, la suivit à Orléans où une amie de Mme de Clet leur offrit un local provisoire. L’attente continua. Mais, peu à peu, comme avertis par un secret pressentiment, les cœurs se rassuraient, s’abandonnaient à l’espérance. Les journaux demeuraient vagues et circonspects. Soudain les nouvelles officieuses et imprécises, qui circulent toujours en des temps troublés, devinrent merveilleuses. On se répétait que les Allemands n’avançaient plus. On affirmait que l’aile droite de von Kluck avait été tournée, son armée détruite, son état-major fait prisonnier. Enfin, un matin, le communiqué officiel annonça la victoire de la Marne et la déroute allemande. Ce fut un jour de joie inouïe, joie grave et contenue, mais qui éclatait sur tous les visages et faisait se jeter les uns vers les autres, avec une effusion subite, des gens qui se connaissaient à peine, habitants du même hôtel, réfugiés d’une même ville, d’une même province.

Laurence crut s’éveiller d’un long cauchemar. Elle respirait avec ivresse l’air allègre de la victoire et ne craignait plus rien. Elle savait Cyril à l’abri. Nos soldats avançaient. Peut-être allaient-ils, en quelques jours, délivrer la France, entrer à leur tour en Allemagne. La paix pouvait suivre ces éclatants triomphes. Tous les espoirs semblaient permis. Le lendemain, une nouvelle affreuse vint assombrir le cœur de la jeune femme. Le colonel Arêle, par dépêche, lui apprit la mort de son fils, le jeune lieutenant qui, sous les ordres de Maunoury, avait été tué sur l’Ourcq.

Laurence quitta aussitôt Orléans. Elle aimait trop tendrement les Arêle pour consentir à demeurer loin d’eux lorsqu’ils souffraient. Avant qu’elle les eût rejoints, un nouveau malheur les frappa. Ils apprirent le décès de leur second fils. Enrôlé parmi les brancardiers, il avait été blessé mortellement, par un éclat d’obus, au moment où il relevait un blessé sur le champ de bataille. Si forte que fût leur âme, ils défaillaient sous ce double coup, sous ces deux glaives enfoncés dans la même blessure. Mme Arêle, déjà affaiblie par une longue maladie, n’était plus que l’ombre d’elle-même, l’image de la douleur inconsolable. Le colonel semblait un chêne foudroyé. Voûté, vieilli, méconnaissable, les cheveux tout blancs, il ne trouvait plus de paroles pour bénir sa souffrance. Seul son regard bleu, si candide et si triste, attestait sa résignation. L’infortune de ces deux vieillards navra Laurence. Sans doute, leurs fils étaient morts noblement, en accomplissant le devoir auquel ils s’étaient consacrés: le prêtre dans un acte de charité, l’officier en pleine victoire, après s’être couvert de gloire dans l’attaque des positions ennemies. Déjà ce père, cette mère désolés pouvaient chercher au ciel leurs deux héros, mais tout de même, ils étaient seuls. Ils avaient mis leur espoir dans leur plus jeune fils, unique lien qui les rattachât encore à la terre. Lui seul, en se mariant plus tard, aurait pu leur donner une famille, des enfants. Sa mort achevait de les dépouiller. Ils avaient tout offert, tout sacrifié, tout perdu. Ils vieilliraient sans aucune consolation humaine, privés des affections les plus légitimes. Et Laurence se révoltait devant une telle détresse.

--Ah! colonel, disait-elle en sanglotant, c’est trop, c’est trop injuste. Pourquoi, lorsque tant d’êtres misérables et vils sont épargnés, vos deux fils, si nobles, si parfaits, si purs, ont-ils été repris? Pourquoi une si lourde croix vous est-elle envoyée, à vous dont la vie fut sans tache et que Dieu devrait tant chérir?

Alors il se souvint qu’elle aussi tremblait pour son amour, qu’elle pouvait demain, dans quelques jours, voir sa vie détruite par la mort de Cyril. Il comprit la nécessité d’être pour elle un exemple. Ce devoir lui rendit quelque force, tarit ses larmes. Il répondit avec douceur:

--Mon enfant, ce serait trop simple d’aimer Dieu, si cela devait, non seulement nous acquérir la récompense éternelle, mais encore le bonheur ici-bas. C’est dans le sacrifice et l’arrachement du cœur que notre foi a quelque prix. Je remercie le Seigneur puisqu’il me permet de lui prouver ma fidélité, et je le bénis, surtout s’il me frappe à la place de ceux que le malheur écarterait de ses autels.

En prononçant ces paroles, il posa la main sur le front de Laurence dans un geste de protection; car déjà, dans sa charité, il offrait sa douleur pour elle et pour Cyril. Mais elle se disait tout bas: «S’il n’a pu sauver ses fils, pourra-t-il sauver mon ami? A quoi bon espérer? Puisque les prières des plus saints ne sont pas exaucées, que vaudront les miennes?» Et, plus que jamais, elle tremblait en songeant à son bien-aimé.