La Vita Nuova (La Vie Nouvelle)

Chapter 9

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_Ce second sonnet a quatre parties suivant que les femmes au nom desquelles je réponds auraient eu quatre réponses à me faire. Et, comme je l'ai exprimé, plus haut, je n'ai pas à les reproduire; aussi j'en fais seulement la distinction. La deuxième partie commence à_: pourquoi pleures-tu?... _La troisième commence à_: laisse-nous pleurer ... _la quatrième à_: elle a la pitié....

M. Del Lungo nous a conservé le testament de Folco Portinari, daté du 14 janvier 1287. Ce testament très long, et rédigé d'une manière fort minutieuse, distribue la grande fortune du testateur, d'abord et pour la plus grande partie à des oeuvres ou fondations pieuses et durables, puis à chacun des membres de sa famille, parmi lesquels nous trouvons Bice (Béatrice) l'une de ses filles, _uxori domini Simonis dei Bardi_, pour cinquante florins.[1]

NOTE:

[1] Del Lungo, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII, Milano_, 1891.

CHAPITRE XXIII

Donna pietosa e di novella etate....

_Cette canzone a deux parties: dans la première, je dis en parlant à une personne indéterminée comment je fus tiré d'une imagination délirante par certaines femmes, et comment je leur promis de la leur raconter. Dans la seconde, je dis comment je l'ai fait. La seconde commence à_: tandis que je pensais.... _La première partie se divise en deux: dans la première, je dis ce que certaines femmes, et une en particulier, dirent et firent au sujet de mon délire avant que j'eusse repris ma connaissance. Dans la seconde, je dis ce que ces femmes me dirent après que feus cessé de divaguer, et elle commence à_: ma voix était.... _Ensuite, quand je dis_: tandis que je pensais ... _je dis comment je leur ai raconté mon imagination. Et relativement à ceci, je fais deux parties: dans la première, je les raconte dans l'ordre. Dans la seconde, en disant à quelle heure ces femmes m'ont appelé, je les remercie intérieurement; et cette partie commence à_: vous m'avez appelé....

* * * * *

La femme jeune et compatissante (_donna pietosa e di novella etate_) qui se trouve à la tête de la canzone est la même que la femme jeune et gentille qui n'a fait que passer dans le récit. C'est celle qui se tenait près de son lit, et que les autres femmes en avaient écartée, à cause sans doute de ses frayeurs et de ses bruyantes lamentations.

Il a suffi au poète de quelques mots à peine pour donner la vie à une image gracieuse, mais toute fugitive. Celle-ci était sa plus proche parente (_eta meio di propinquissima sanguinità,_) c'est-à-dire sa soeur, mariée depuis à un Léone Poggi (Fraticelli).

CHAPITRE XXIV

Io mi sentii svegliar dentro allo core....

_Ce sonnet a plusieurs parties_.

_La première dit comment je sentis s'éveiller en moi le tremblement bien connu de mon coeur, et comment il me sembla que l'amour venait à m'apparaître de loin tout joyeux. La deuxième dit comment il me sembla que l'amour parlait dans mon coeur et ce qu'il me semblait dire. La troisième dit comment, après qu'il fut resté ainsi avec moi un peu de temps, je vis et j'entendis certaines choses_.

_La deuxième partie commence à_: et il disait ... _la troisième commence à_: et comme mon Seigneur....

_Cette troisième partie se divise en deux: dans la première, je dis ce que j'ai vu; et dans la deuxième, ce que j'ai entendu. Et elle commence à_: l'amour me dit....

* * * * *

Ceci nous fait assister à la réconciliation de Dante avec Béatrice. Il a plu au Poète de donner à ce récit une forme presque sibylline, sans doute à cause du caractère solennel qu'il lui attribuait. Il paraîtra peut-être difficile d'en saisir au premier abord la signification: voici l'interprétation qui peut en être donnée.

Guido Cavalcanti «le premier des amis de Dante», avait aussi une amie, qui se nommait _Giovanna_. Dante la vit donc s'approcher de lui, et derrière elle marchait Béatrice. Voilà tout ce que contient le récit. Cette Giovanna, qui était connue sous le nom de _Primavera_ qu'on lui avait donné sans doute à cause de son genre de beauté, il traduit son nom de Primavera par celui de _Prima verrà_(celle qui viendra la première). Et il trouve en outre que le nom de Giovanna lui convient parce qu'il lui vient de celui de Giovanni (saint Jean), qui avait annoncé la vraie lumière (_Vox clamantis_ ...).

Ici la vraie lumière, c'est Béatrice. Et c'est Giovanna qui la précède et l'annonce, s'étant sans doute chargée de ramener Béatrice à Dante, et de mettre fin à la brouille qui les séparait.

Tout ceci est bien alambiqué et typique de l'époque, ainsi que cette intrusion d'allusions sacrées au simple fait du rapprochement de deux amans brouillés par suite d'un malentendu. Mais il ne faut pas oublier que nous sommes au XIIIe siècle.

* * * * *

Voici encore un sonnet, compris dans les _rime spettanti alla Vita nuova_, qui se rapporte à ce même incident, et dont les termes mêmes ne permettent aucun doute sur son authenticité.[1]

J'ai vu une gracieuse compagnie de femmes, C'était le jour de la Toussaint passée. Et l'une d'elles venait presque la première, Menant avec elle l'amour à sa droite. Ses yeux jetaient une lumière Qui semblait un esprit enflammé: Et ayant eu la hardiesse de regarder son visage, J'y vis la figure d'un ange. Cette douce et sainte créature Saluait de ses yeux Ceux qui en étaient dignes. Et le coeur de chacun s'imprégnait de sa vertu. Je crois que c'est dans le ciel qu'est née cette merveille. Et qu'elle est venue sur la terre pour notre salut. Heureuses donc celles qui l'accompagnent.

NOTE:

[1] _Di donne io vidi una gentil Schiera.... (Altre rime spettanti alla Vita nuova_.)

CHAPITRE XXV

Est-ce pour satisfaire aux règles qu'il vient d'établir qu'il exprimera plus tard en strophes amoureuses les louanges de la philosophie dans _Il Convito_? (Fraticelli.) Et, s'il a transformé la Philosophie en une femme douée de tous les attraits de son sexe, est-ce afin de pouvoir la célébrer ainsi, et la louer dans un langage approprié? Et, chose assez singulière, les expressions symboliques qu'il adresse à la Philosophie ont un caractère de sensualité que nous ne rencontrons dans aucune des invocations dont Béatrice est l'objet.

On est très embarrassé avec le poète de la _Vita nuova_ et de la _Divine Comédie_. S'il a bien établi la distinction dans le discours du sens littéral et du sens allégorique[1], il ne nous aide pas souvent à faire la part de l'un et de l'autre. Il fait penser, si l'on ne trouve pas un tel rapprochement un peu irrespectueux, à ces personnes que nous rencontrons dans le monde, quelquefois très intelligentes ou très spirituelles, mais d'un esprit ainsi fait qu'on ne sait jamais si elles parlent sérieusement, ou si elles ne pensent pas le contraire de ce qu'elles disent.

NOTE:

[1] _Il Convito_, Trait, ii.

CHAPITRE XXVI

Tanto gentile e tanto onesta pare....

_Ce sonnet est si facile à comprendre, après le récit gui précède, qu'il n'a besoin d'aucune division. Je n'y insisterai donc pas_.

* * * * *

Il est remarquable que, parmi toutes les expressions de pieuse adoration que le poète adresse à sa bien-aimée, nous ne percevions aucun indice propre à la personne même de Béatrice.

Il nous dit bien: «quand on la voyait passer, on répétait: ce n'est pas une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.» Ou bien: «c'est une merveille, béni soit Dieu qui a fait une oeuvre si belle!» Mais nous ne connaissons rien de plus.

Était-elle brune ou blonde? Nous ne savons pas la couleur de ses yeux, de ses beaux yeux, _begli occhi_, qui lui versaient ses joies et ses douleurs. Elle ne reste pour nous qu'un pur esprit, une âme impalpable et insaisissable.

Si, dans les oeuvres consacrées à la représentation des passions humaines, on aime à apercevoir quelques lueurs immatérielles, on n'aime pas moins à voir une oeuvre idéale et mystique s'éclairer de quelques rayons humains.

Aussi je n'ai pu vivre avec elle, comme j'ai vécu, sans chercher à m'en faire une représentation sensible.

Je la vois d'une taille moyenne, blonde comme la Laure de Pétrarque, mais sans la froideur un peu hautaine que nous montre le profil de celle-ci conservé à la _Lauranziana_ de Florence. Ses yeux sont changeants comme la surface de la Méditerranée, tantôt d'un saphir étincelant et tantôt d'une teinte assombrie. Elle a la démarche d'une Déesse et le charme d'une Grâce. Nous reconnaissons, dans la pâleur de perle que son poète lui attribue, la pâle morbidesse de celles qui doivent mourir jeunes....

Et, si nous voulons compléter cette représentation tout idéale des traits plus marqués que, plus tard, elle laissera entrevoir à celui qu'elle guidera sur le chemin du Paradis, nous distinguerons alors, sous une beauté fulgurante que les yeux auront souvent de la peine à supporter, cette expression maternelle que les femmes aiment à prendre auprès de ceux qu'elles sentent asservis à leurs charmes, un sourire doux, indulgent, et par instant légèrement ironique.

CHAPITRE XXVII

Vede perfettamente ogni salute....

_Ce sonnet a trois parties: dans la première, je dis près de quelles personnes cette personne paraissait le plus admirable; dans la seconde, je dis combien sa compagnie était agréable; dans la troisième, je dis l'effet qu'elle produisait sur les autres par la vertu de sa présence. La deuxième partie commence à_: celles qui vont ... _la troisième à: _et sa beauté....

_Cette dernière partie se divise en trois. Dans la première, je dis l'action qu'elle exerçait sur les femmes au sujet d'elle-même; dans la seconde, je dis l'action qu'elle exerçait sur elles au sujet des autres; dans la troisième, je dis comment cette action se faisait sentir merveilleusement non seulement sur elles, mais sur tout le monde, non seulement par sa présence mais aussi par son souvenir. La seconde partie commence à_: à sa vue.... _La troisième à_: et tout ce qu'elle fait....

* * * * *

Lorsque le Poète nous dit que la noblesse et la beauté de Béatrice répandaient leur reflet «sur les femmes qui allaient avec elle,» et que tous ceux qui l'approchaient se pénétraient de sa perfection au point d'en oublier leurs bassesses et leurs fautes, il ne semble d'abord se livrer qu'à quelque amplification poétique.

Lorsqu'il nous montre les anges du ciel réclamant cette merveille pour qu'elle vienne partager la paix dont ils jouissent, nous n'y apercevons d'abord qu'une figure de rhétorique propre à nous faire pressentir la destinée d'une créature dont «le monde où elle vit n'est pas digne».

Cependant, n'est-il pas vrai que, dans la vie commune, le commerce assidu d'une grande beauté ou d'un pouvoir insigne nous relève aux yeux des autres et à nos propres yeux, et que l'intimité avec une intelligence supérieure ou une vertu éclatante réagit sur notre propre personnalité, et exerce une influence, consciente ou non, sur nos jugemens et sur nos actes?

Et qui, présent aux lamentations d'une mère pleurant une fille adorée ne l'a entendue s'écrier, presque dans les mêmes termes que le Poète: elle était trop belle et trop bonne, c'est le ciel qui nous l'a prise et qui en a fait un ange?

C'est que, sous ces hyperboles familières à la poésie, et surtout à la poésie trécentiste, nous retrouvons toujours une conscience précise de la réalité, et, sous la grandiloquence habituelle du langage, une expression fidèle des sentimens et des sensations humaines. C'est là un des caractères les plus frappans du génie du Poète que, dans ses harmonies les plus éclatantes ou les plus confuses, on ne saisit jamais une note douteuse.

CHAPITRE XXIX

Giuliani pense qu'en s'exprimant ainsi le Poète fait allusion par avance à la place que Béatrice tiendra dans le Paradis (Rose mystique) auprès de Marie, cette reine bénie, et qu'il faut voir là un «témoignage de l'architecture qui a présidé à toute son oeuvre».[1]

C'est voir les choses de loin. Si l'on suppose que le nom de Marie est invoqué ici parce que la place de Béatrice près de Marie dans la Rose mystique se trouvait déjà déterminée dans l'esprit du Poète, on pourrait aussi bien supposer que l'épisode paradisiaque de Marie n'est qu'un souvenir de la _Vita nuova_.

D'ailleurs Dante nous dit qu'il avait lui-même une dévotion particulière à la Sainte Vierge, et l'invocation qu'il lui adresse (_nel paradiso della Divina Commedia_) est une des plus belles pages du Poème.

L'idée que, peu après la mort de Béatrice (1292), fût arrêté le plan du Paradis de la Comédie, qu'il devait travailler encore et terminer vingt ans après, c'est-à-dire l'année même de sa mort, me paraît tout à fait inadmissible. Je suis déjà revenu à plusieurs reprises sur ce sujet.[2]

On peut s'étonner de voir exprimées d'une façon aussi dogmatique les raisons pour lesquelles le Poète ne parlera pas de la mort de Béatrice.

M. Scherillo, dans le livre si intéressant que j'ai cité plusieurs fois, s'est livré sur ce sujet à une longue dissertation où, comme d'habitude, on voit chercher à relier avec l'oeuvre future du Poète les passages dont l'interprétation paraît douteuse. Cette interprétation me paraît cependant assez simple.

Je ne dis pas cela pour la première raison, peu importante du reste, parce qu'on ne comprend pas bien en quoi, de la préface _(proemio)_ du livre, il résulterait que ceci n'entrait pas dans son plan. La seconde raison renvoie ce récit; qu'il ne saurait entreprendre lui-même (sans doute parce qu'il lui serait trop douloureux), à un autre _glossatore_: ceci peut être pris dans un sens général sans qu'il soit nécessaire de chercher si l'auteur a entendu faire allusion à un glossateur en particulier. Quanta la troisième raison,il ne saurait faire ce récit sans s'y introduire lui-même, et dans un sens plutôt _laudatore_. Or il a établi quelque part qu'il est toujours blâmable de parler de soi, sans une nécessité formelle.[3]

NOTES:

[1] GIULIANI, Commentaires de la _Vita Nuova_.

[2] Se reporter au commentaire du chapitre III.

[3] _Il Convito_, Tratt. i, chapitre 11.

CHAPITRE XXX

On a pu remarquer, dans maint passage de la _Vita nuova_, comment Dante s'arrête au nombre 9, toutes les fois qu'il le rencontre.

Les anciens philosophes Grecs supposaient que l'univers avait été réglé par les Nombres, et ils attachaient à certains nombres des propriétés mystérieuses. C'est ce qu'on a appelé la _Doctrine des Nombres_.

Nous ne sommes pas encore tout à fait affranchis, sinon de cette doctrine, du moins de cette croyance à la propriété des nombres, «que l'on a respectée, dit Voltaire, précisément parce qu'on n'y comprenait rien».

On voit que sur ce point Dante n'était pas en avance sur son temps. Comment l'aurait-il été, alors qu'il s'appuyait sur ce qu'enseignaient, après Ptolémée, l'astrologie (astronomie), et la philosophie, sur la Vulgate «c'est-à-dire sur la vérité chrétienne, ce qui équivaut à vérité infaillible.»[1]

Cela ne doit pas nous surprendre puisque, en dépit des progrès de la science et de l'expérience, de telles idées ont, pendant des siècles encore, exercé une certaine domination non seulement sur le vulgaire, mais aussi sur les représentants les plus éclairés de la Société moderne, et ne sont pas encore entièrement oubliées.

NOTES:

[1] Voir _Il Convito_, Tratt. ii, chap. IV.

CHAPITRE XXXI

«Il écrivit aux princes de la terre....»

On a dépensé passablement d'érudition et d'imagination à propos de ce passage, dont l'interprétation pourrait être beaucoup plus simple. Qu'étaient ces princes de la terre? Les potentats qui gouvernaient les pays environnans?... Les Cardinaux à Rome? On peut s'étonner que l'on n'ait pas songé que le mot _terra_ s'appliquait souvent au territoire, c'est-à-dire à un espace nettement déterminé. C'était donc sans doute aux notabilités de la république Florentine qu'il s'adressait. Il faut se prêter ici à l'exaltation du Poète, à la grandiloquence habituelle avec laquelle, dans la _Comédie_, il semble attribuer une si grande part dans l'univers et dans les vues de la providence divine à cette ville de Florence, qui après tout n'occupait pas une si grande place dans le monde. S'il veut que les pèlerins qui traversent la ville prennent part à son deuil et unissent leurs larmes à celles de la cité devenue _veuve_[1], il peut bien avoir eu la pensée de convier à ce deuil les gouvernans de son pays. Tout cela nous ramène aux moeurs de cette époque, au caractère de la poésie médiévale, et encore une fois à l'exaltation du Poète de la Comédie sur tous les sujets qui mettent en jeu ses passions, ou même ses idées.

NOTE:

[1] Voir au chap. XLI.

CHAPITRE XXXII

Gli occhi dolenti per pietà del core....

_Afin que eette canzone garde mieux son caractère de veuve, après-qu'elle sera terminée, j'en marquerai les divisions avant de l'écrire, et je ferai ainsi désormais_.[1]

_Je dis que cette triste canzone a trois parties: la première en est la préface; dans la seconde, je parle de ma Dame; dans la troisième, c'est à la canzone que j'adresse mes plaintes. La seconde commence à_: Béatrice s'en est allée.... _La troisième à_: O ma pieuse canzone....

_La première se divise en trois. Dans la première division, je dis pourquoi je me mets à parler. Dans la seconde, je dis à qui je veux parler. Dans la troisième, je dis de qui je veux parler. La seconde commence à_: et comme je me souviens ... _la troisième à_: je dirai ensuite.... _Quand je dis plus loin_: Béatrice s'en est allée ... _je parle d'elle, et je fais là deux parties_.

_Je dis d'abord la raison pour laquelle elle fut enlevée; après je dis comment les autres ont pleuré son départ; et je commence cette partie par_: s'est séparée.... _Cette partie se divise en trois: dans la première, je dis ceux qui ne la pleurent pas. Dans la seconde, je dis ceux qui la pleurent. Dans la troisième, je parle de ma propre condition. La seconde commence à_: mais tristesse et douleur.... _La troisième à_: Je ressens les angoisses....

_Quand je dis ensuite_: O ma plaintive canzone ... _je m'adresse à ma canzone en lui désignant les femmes qu'elle doit aller trouver et près de qui elle doit rester_.

NOTE:

[1] Malgré cette déclaration, je continue de renvoyer ces divisions aux _Commentaires_, afin de ne pas interrompre le récit et les accens poétiques qui en font partie.

CHAPITRE XXXIII

Venite a intender li sospiri miei....

_Ce sonnet a deux parties: dans la première, je fais appel aux fidèles de l'amour pour qu'ils m'entendent. Dans la seconde partie, j'expose ma condition misérable. Cette seconde partie commence à_: ils s'échappent inconsolés....

CHAPITRE XXXIV

Quantunque volte, lasso! mi ricorda....

_La canzone commence à_: toutes les fois, hélas!... _et elle a deux parties. Dans l'une, c'est-à-dire dans la première stance, se lamente ce cher ami, qui lui était si proche. Dans la seconde partie, je me lamente moi-même, c'est-à-dire dans l'autre stance qui commence à_: dans mes souvenirs, je recueille....

* * * * *

Il paraît ainsi que dans cette canzone deux personnes se lamentent, l'une comme frère, l'autre comme serviteur.

Dante avait annoncé deux sonnets: en fait, il les a confondus l'un dans l'autre: seulement, il y distingue deux stances qui répondent à son idée d'introduire deux personnages dans ses vers.

CHAPITRE XXXV

Era venuta nella mente mia....

_Je dis que le premier sonnet a trois parties. Dans la première, je dis que cette femme était déjà dans ma mémoire. Dans la seconde, je dis l'effet que me faisait l'amour. Dans la troisième, je parle des effets de l'amour_.

_La deuxième commence à_: l'amour qu.... _La troisième à_: et chacun sortait....

_Cette dernière partie se divise en deux: dans l'une, je dis que tous mes soupirs sortaient en parlant; dans l'autre, comment les uns disaient certaines paroles différentes des autres_.

_La deuxième commence à_: mais ceux qui en sortaient.... _L'autre commencement se divise de la même manière, sauf que dans la première partie je dis quand cette femme est venue dans ma mémoire, ce que je ne dis pas dans l'autre_.

CHAPITRE XXXVI

Giuliani remarque que l'aveu de ce nouvel amour est accompagné de son excuse. Nous devons reconnaître que cette excuse est dans ce sentiment, très humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu'il lui rappelait les émotions ressenties naguère.

Il retrouve sur le visage de cette femme la même pâleur (masque de l'amour) que lui avait laissé voir le visage de Béatrice. Il lui semble que dans ce coeur doit habiter un amour pareil (il dit presque le même) que celui qui l'a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent les douleurs les plus vives qui se laissent pénétrer le plus facilement par les marques d'une sincère et profonde sympathie.

Ce n'est certainement pas un des côtés les moins saisissans de cette àme de poète que ce besoin auquel il cède si souvent de confesser ses faiblesses et de s'en repentir. C'est dans le Purgatoire que l'on en retrouve la consécration suprême, dans la rencontre dramatique où sa confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse Béatrice, aboutit au pardon dû à tout pêcheur repentant.

* * * * *

On lit dans le _Bullettino della società Dantesca,_ (vol. 11, fas. 1) «que la _femme compatissante_ de la _Vita nuova_(c'est-à-dire la femme à la fenêtre) ne devait être qu'une représentation symbolique de la _Philosophie_, à laquelle Dante dut d'efficaces consolations après la mort de Béatrice».

Mais que signifieraient alors son repentir et sa résolution de s'arracher à cet entraînement sentimental, au moment même où nous pouvons dire qu'il est prêt à se jeter dans les bras de la Philosophie. Et comme il déclare en même temps qu'il n'écrira plus désormais que ce qui sera à la louange de Béatrice, il semble que ce soit dans Béatrice elle-même que l'on devra s'attendre à trouver la personnification de la Philosophie, et non dans cette figure passagère à laquelle nous ne rencontrerons plus aucune allusion.

Mais voilà que _Il Convito_ nous fait assister à une rivalité ardente entre le souvenir d'un amour ancien et réel et l'entraînement d'un amour nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous perdons encore dans ce dédale où le poète se plaît à nous enfermer.

Dans tous les cas, ce n'est pas encore à cette époque que le symbole de la Philosophie paraît avoir pris figure dans l'esprit du Poète. Dante nous initie dans _Il Convito_, avec de grands détails, aux consolations qu'il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les études qu'il poursuivit, les enseignements qu'il alla demander aux philosophes et aux théologiens, les lectures où il se plongea. C'est Cicéron (Tullius) et Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C'est dans leur compagnie qu'il s'est épris (on pourrait dire qu'il s'est énamouré) de la Philosophie.[1] Et il me paraît certain que celle-ci ne s'est emparée de lui qu'à une époque beaucoup plus avancée que celle où le poème nous conduit ici.

Au milieu de tout cela la _Femme compatissante_ n'est plus qu'un épisode de jeunesse où l'entraînement des sens a dû prendre une part, moindre sans doute, que l'énervement qui suit les grandes douleurs.

NOTE:

[1] Il ne paraît pas que les Écritures, c'est-à-dire l'ancien ou le nouveau Testament, ni les Pères de l'Église, aient tenu grande place dans les études auxquelles Dante a consacré ces années de transition entre la mort de Béatrice (1289) et son entrée dans la vie publique (1295). Dans la _Divine Comédie_, il les célèbre avec éloquence, souvent avec onction; mais on ne les voit pas apparaître ici.

L'âme de Dante était profondément religieuse; mais il ne semble pas avoir eu celle d'un dévot.

CHAPITRE XXXVII