La Vita Nuova (La Vie Nouvelle)

Chapter 8

Chapter 83,741 wordsPublic domain

Lorsque la Commune avait décidé quelque expédition de ce genre (_di fare le oste_), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze à soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester à la garde de la ville, en payant (_pagando_). Et l'on formait un ou plusieurs corps de 200 hommes qui montaient à cheval, escorté chacun d'un compagnon bien armé et d'un cheval équipé; on déployait les enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'était généralement pas très éloigné).

Ce fut donc à une expédition de ce genre que Dante dut prendre part. Quelle fut cette expédition, que M. del Lungo rapporte à l'année 1288? Quels en furent le caractère, la destination et la durée? C'est ce qu'il ne lui a pas été possible de déterminer, malgré de patientes recherches parmi les souvenirs et les actes officiels de cette époque. Ce n'était là quelquefois que de simples démonstrations. Était-ce le cours de l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en soit, son éloignement de Florence ne paraît pas avoir été de longue durée.[4] 4: Dans le XXIIe chant de l'Enfer de la _Comédie_, Dante fait allusion à une campagne qu'il aurait faite sur le territoire des Arétins: «J'ai vu des coureurs parcourir vos terres, O Arétins....»

NOTES:

[1] Chapitre VIII.

[2] Chapitre XXXVI.

[3] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII_, _Milano_,1891.

CHAPITRE XI

Il est intéressant de rapprocher du onzième chapitre de la _Vita nuova_ cette pensée de Vauvenargues, c'est-à-dire d'un contemporain de Voltaire et de Diderot:

«Quand un jeune homme ingénu aime pour la première fois, tous ceux qui le connaissent se ressentent de son bonheur. Il tend la main à ceux qui ont voulu lui nuire, il donne, il pardonne, il réconcilie: son amour devient pour lui toutes les vertus.»

N'est-ce pas une même inspiration qui a dicté ces lignes au poète italien et au philosophe français? Et l'on peut se demander si l'un d'eux n'a pas été le reflet direct de l'autre.

CHAPITRE XII

Ballata, io vo'che tu ritruovi amore....

_Cette ballade se divise en trois parties: Dans la première, je lui dis où elle doit aller, et je l'encourage pour qu'elle s'en aille plus hardiment, et je lui dis quelle compagnie elle doit prendre pour aller en sécurité et sans courir aucun danger. Dans la seconde partie, je dis ce qu'il lui appartient de faire entendre. Dans la troisième, je la laisse libre de partir quand elle voudra en recommandant son voyage à la fortune. La seconde partie commence à_: Dis-lui d'abord avec douceur.... _La troisième à_: ma gentille ballade....

_On pourrait m'adresser un reproche, et dire que l'on ne saurait pas à qui je me serais adressé à la seconde personne, parce que cette ballade n'est autre chose que mes propres paroles: aussi je dis que ce doute, j'entends le résoudre et l'éclaircir dans ce petit livre, ainsi qu'un doute plus grand encore. Et alors comprendra celui qui doutera encore et qui voudra me le reprocher de cette manière_.

* * * * *

Si jusqu'ici nous n'avons guère vu dans la partie lyrique qu'une répétition ou un développement de la prose qui la précède, nous trouvons ici deux sujets différans dont l'un est la préparation de l'autre.

Le Poète, dont la pensée, suivant son habitude, s'abrite sous la fiction de l'Amour, se laisse d'abord aller à ses réflexions. Il sent bien qu'il s'est mis dans un mauvais cas. La femme dont il a voulu faire la nouvelle défense de son amour a été compromise (_ha ricevuto alcuna noia_) par les bavardages auxquels ont donné lieu ses assiduités simulées. Béatrice (laquelle est _contraria di tutta la noia_) ne se soucieras de se trouver mêlée à tous ces commérages, et elle en veut à celui qui y a donné lieu. Dante en a conscience et cherche à corriger les choses. Il fait son plan, et la ballade en est l'exécution.

Peut-être trouvera-t-on que le lyrisme dont la _nota suave_ est pleine de charme, recouvre plus de politique que d'inspiration. Mais cela même témoigne de la sincérité du Poète et de la réalité de son récit.

Quant à la ballade elle-même, elle nous représente une scène à quatre personnages, l'amoureux qui l'a écrite, l'aimée à qui elle est destinée, la ballade qui est chargée de présenter les excuses et les explications, enfin, l'Amour qui devra l'accompagner pour la faire agréer.

Il faut remarquer les précautions infinies que prend le premier. D'abord, il n'ose s'adresser directement à celle qui s'est crue offensée. Puis, il multiplie les formes les plus délicates et les plus pressantes de la courtoisie et de l'humilité. Il espère que la forme harmonieuse de son apologie disposera en sa faveur celle dont il implore le pardon: mais il ne se fie pas suffisamment à sa propre éloquence et à ses bonnes raisons. Alors il invoque l'Amour afin qu'il témoigne pour lui et qu'il plaide sa cause. Mais ce n'est pas seulement à l'amour qui habite son propre coeur, qu'il fait appel, c'est peut-être et surtout à l'amour même de Béatrice.

CHAPITRE XIII

Tutti li miei pensier parlan d'amore....

_Ce sonnet peut se diviser en quatre parties. Dans la première, je dis et j'établis que toutes mes pensées sont d'amour. Dans la deuxième, je dis quelles sont diverses, et je raconte leurs diversités. Dans la troisième, je dis en quoi elles paraissent toutes s'accorder. Dans la quatrième, je dis que, en voulant parler de l'Amour, je ne sais où je dois le prendre. Et si je veux le prendre de toutes, il faut que j'appelle mon ennemie madame la pitié. Je dis madame_ (madonna) _par mode dédaigneux_.

_La deuxième partie commence à_: et le font.... _la troisième à_: elles s'accordent seulement.... _la quatrième à_: c'est à ce point....

CHAPITRE XIV

Coll' altre donne mia vista gabbate....

_Je ne divise pas ce sonnet en plusieurs parties, parce que l'on n'établit de divisions que pour expliquer le sens des parties ainsi divisées. Il n'y a donc pas lieu de le faire pour que la signification en soit comprise_.

_Il est vrai que, parmi les expressions relatives au sens de ce sonnet, il en est qui demeurent douteuses. Ainsi, quand je dis que l'Amour tue tous mes esprits et ne laisse en vie que ceux qui leur servent d'instrumens, ceci demeure inexplicable à qui n'est pas au même degré fidèle de l'Amour. Et il est certain que ces mots douteux seraient compris de ceux qui le sont_.

_Il n'est donc pas nécessaire de donner cette explication qui serait inutile et même superflue._

* * * * *

La scène qui vient d'être reproduite ne rappelle-t-elle pas ce que faisait ressentir aux Anciens l'approche imaginaire d'un Dieu, et surtout l'approche de sanctuaires particulièrement redoutés? Il s'agissait là de phénomènes d'hystéricisme soit isolés, soit communiqués aux foules par une véritable contagion. L'état général des esprits pendant toute la durée du moyen âge était tout à fait favorable à des manifestations de ce genre. Quelque part que l'on puisse faire à l'enveloppe romanesque dont sont entourés la plupart des incidents de la _Vita nuova_, même les plus sûrement réels, on peut être assuré que le Poète n'a pas inventé de toutes pièces les sensations extraordinaires que l'aspect ou seulement l'approche de Béatrice déterminaient en lui.

Il m'a été reproché d'avoir parlé d'hystérie à propos des phénomènes singuliers qu'il s'attribue à lui-même dans mainte circonstance[1]. Ce sont des témoignages significatifs d'une nervosité véritablement maladive. Il faut ici que ce trouble du système se soit produit avant même que la présence de celle qui en était la cause se fût révélée ou fût même prévue. Il s'agit là d'un phénomène qui rentre dans ceux auxquels se rapporte la télépathie ou action à distance. Si je l'osais, je dirai que Dante eût pu faire un excellent medium.

NOTE:

[1]_Giornale Dantesco_.

CHAPITRE XV

Ciò che m'incontra nella mente more....

_Ce sonnet se divise en deux parties: dans la première, je dis la raison pour laquelle je ne me décide pas à m'approcher de cette femme; dans la seconde, je dis ce qui m'arrive quand je m'approche d'elle; et cette partie commence par_: et quand je suis.... _Et cette seconde partie se divise aussi en_ _cinq, suivant ce qui s'y raconte. Dans la première,_ _je dis ce que l'Amour, sur le conseil de la raison,_ _me dit quand je suis près d'elle; dans la seconde,_ _j'explique l'état de mon coeur d'après celui de mon_ _visage; dans la troisième, je dis comment je perds_ _tout courage; dans la quatrième, je dis combien a_ _tort celui qui ne me témoigne aucune compassion,_ _parce que cela me rassurerait; dans la dernière, je_ _dis pourquoi les autres devraient avoir pitié de_ _moi, c'est-à-dire en raison de l'angoisse qui me_ _monte aux yeux; angoisse qui disparaît, c'est-à-dire_ _dont les autres ne s'aperçoivent pas, à cause de_ _la moquerie de cette femme, laquelle attire à elle_ _les regards de ceux qui verraient peut-être cette_ _angoisse. La seconde partie commence à_: mon _visage montre.... _la troisième à_: et tout frissonnant.... _la quatrième à_: il a bien tort.... _la cinquième à_: et me montre....

CHAPITRE XVI

Spesse fiate vennemi alla mente....

_Ce sonnet se divise en quatre parties suivant qu'il comprend quatre choses. Et comme ces choses ont été exprimées plus haut, je n'ai pas besoin de distinguer les parties par lesquelles elles commencent. Je dis donc seulement que la deuxième partie commence à_: que l'amour m'assaille.... _La troisième à_: puis je, m'efforce.... _La quatrième à_: et je lève mes yeux....

CHAPITRE XVIII

Il faut admettre, d'après les dernières paroles qui venaient de lui être adressées, que le Poète s'était plaint hautement de la, sévérité de sa Dame, soit en paroles, soit dans des vers qui auraient reçu déjà quelque publicité. Et nous voyons qu'il en est honteux et repentant; et il exprime la résolution «de prendre toujours désormais ses louanges pour sujet de ses paroles», et il se demande comment il a pu parler différemment.

On sait que la _Vita nuova_ ne nous donne pas la reproduction intégrale des pièces qu'il a composées à l'honneur ou à propos de Béatrice. Il en est un certain nombre qui datent certainement de la même époque et qu'il aura probablement éliminées lui-même, que l'on trouve généralement annexées au texte de la _Vita nuova_.

Mais il y avait alors des élémens de publicité dont il est difficile de nous faire une idée précise, et un côté de cette Société qui nous échappe complètement.

Nous voyons que le premier sonnet de la _Vita nuova_, purement symbolique, a été adressé à des rimeurs notables. «Sitôt que ce sonnet fut répandu», dit le poète. Et nous connaissons quelques-unes des réponses qui lui furent faites. Parlant du sonnet _Donne ch'avete intelletto d'amore...._ (chap. XX), il dit encore: «Après que ce sonnet eut été répandu dans le monde....» (chap. XX).

Il y avait certainement là un mode de correspondance analogue à cette correspondance par petits vers, madrigaux, sonnets, que nous retrouvons dans le XVIIIe siècle, et dont Voltaire faisait un si large usage.

N'y avait-il pas également alors quelque chose d'analogue à ce qu'on appelait, au dernier siècle, des bureaux d'esprit? Nous voyons un de ses amis (le frère de Béatrice) venir demander à Dante de dire quelque chose à propos d'une femme qui venait de mourir (chap. XXXIII). Un autre de ses amis (Forese) le prie de lui dire ce que c'est que l'amour (sonnet, page 57). De nobles dames viennent lui demander de ses vers (chap. LXII), et il en écrit de nouveaux pour mieux leur faire honneur.

Les Florentins avaient l'habitude de se réunir le soir, _al fresco dei marmi_, sur les bancs de marbre que l'on voit encore autour de la cathédrale (_Santa Maria del fiore_), et où l'on montre _il sasso di Dante_, la pierre où Dante venait s'asseoir.

C'est là que devaient s'échanger les racontars de la ville et les commérages du jour, et se communiquer les productions journalières des rimeurs à la mode. N'est-ce pas la fidèle représentation des cafés et des cercles de nos villes de province?

CHAPITRE XIX

Donne, ch' avete intelletto d'amore....

_Cette canzone, afin qu'elle soit mieux comprise, Je la diviserai avec plus de soin que les précédentes, et j'en ferai ainsi trois parties_.

_La première partie est la préface de ce qui suit; la deuxième est le sujet traité; la troisième est comme la servante_ (una servigiale) _des précédentes. La deuxième commence à_: un ange a fait appel...; _la troisième à_: Canzone, je sais....

_La première partie se divise en quatre_.

_Dans la première, je dis à qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je veux le faire. Dans la deuxième, je dis ce que je pense de ses mérites, et comment j'en parlerais si je l'osais. Dans la troisième, je dis comment je crois devoir m'exprimer, afin que je ne sois pas empêché par timidité. Dans la quatrième, revenant à ceux à qui j'ai voulu m'adresser, je dis la raison pour laquelle j'ai fait ainsi_.

_La deuxième partie commence à_: je dis donc que lorsque...; _la troisième à_: et je ne veux pas non plus...; _la quatrième à_: avec vous, femmes et jeunes filles....

_Puis quand je dis_: un ange a fait appel.... _je commence à traiter de cette femme; et cette partie doit se diviser en deux. Dans la première, je dis qu'on s'occupe d'elle dans le ciel, et dans la deuxième qu'on s'occupe d'elle sur la terre_: ma dame est désirée.... _Cette deuxième partie se divise encore en deux: dans la première, je dis quelle est la noblesse de son âme en parlant des vertus qui procèdent de celle-ci. Dans la deuxième, je parle de la noblesse de son corps en signalant quelques-unes de ses beautés, ainsi_: l'amour dit d'elle.... _Cette deuxième partie se divise encore en deux. Dans la première, je parle des beautés de toute sa personne; dans la deuxième, je parle de certaines beautés appartenant à certaines parties déterminées de sa personne, ainsi_: de ses yeux....

_Cette même deuxième partie se subdivise encore en deux: dans l'une, je parle de ses yeux qui sont le principe de l'amour et dans l'autre de sa bouche qui est la fin (le but) de l'amour. Et afin que ceci ne sollicite aucune pensée blâmable, que le lecteur se rappelle ce qui a été écrit plus haut: que le salut de cette femme, qui était l'opération de sa bouche, était la fin de mes désirs, quand il m'était permis de le recevoir_.

_Lorsque ensuite je dis_: Canzone, je sais.... _j'ajoute une stance qui est comme la servante des autres, où je dis ce que je demande à cette Canzone. Et comme cette dernière partie est facile à comprendre, je ne m'occuperai plus d'autres divisions_.

_Je dis que pour bien pénétrer le sens de cette Canzone il faudrait avoir recours à des divisions plus détaillées: mais cependant celui qui n'a pas assez d'entendement pour se contenter de celles-ci, il ne me déplaît pas qu'il s'en tienne â cela. Car certainement je crains d'avoir expliqué à trop de gens la signification de cette Canzone_.

* * * * *

Le passage de ce sonnet entre «un ange a fait appel à la divine Intelligence» et «ma Dame est donc désirée dans le ciel» est fort difficile à interpréter, et a exercé sans grands résultats apparens la sagacité des commentateurs.

On a cru y percevoir d'abord le pressentiment de la fin prématurée de Béatrice, et comme une allusion à la descente du Poète aux enfers.

Mais, suivant cette hypothèse, il faudrait admettre que le plan de la Comédie se fût trouvé déjà arrêté dans son esprit lorsqu'il écrivait ce sonnet. On a fait observer que les expressions _inferno_, l'enfer, et _mal nati_, les méchans, pourraient s'appliquer simplement à la conception qu'il a plus d'une fois exprimée dans des termes analogues, de la condition de notre monde, un véritable _inferno_, et des hommes, _malvagi_ ou _malnati_.

Quoi qu'il en soit de cette interprétation, s'il n'a pas adressé cette Canzone directement à Béatrice, mais aux femmes (_ch'avete intelletto d'amore_), il dit qu'elle sera envoyée à celle dont il célèbre la louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander à elle et à l'Amour qui sera près d'elle. Et d'ailleurs, si elle est désirée dans le ciel, c'est qu'elle est encore vivante.

Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens énigmatique de la première partie de la canzone. M. Scherillo pense qu'il a dû y avoir une interpolation introduite dans sa rédaction plus tard, après la mort de Béatrice[1]. Dante ne se conforme pas toujours dans ses récite à l'ordre des temps. La _Divine Comédie_ est pleine de prédictions qui n'étaient que la reproduction de faits accomplis. Il est permis de croire que la _Vita nuova_, lors de sa rédaction définitive et de son encadrement dans ses récits en prose, a subi plus de retouches, de corrections, d'additions que nous ne pouvons le discerner.

Il ne me paraît pas possible d'admettre que, pendant que se déroulait le roman de la _Vita nuova_ et qu'il écrivait ce poème d'amour, alors qu'il n'avait pas encore pénétré, bien avant au moins, dans la vie publique, il eût déjà conçu le plan de la _Divine Comédie_ et fait les préparatifs de son voyage sacré.[2]

Dans un article tout récent[3] consacré à l'important ouvrage de Scherillo (_alcuni capitoli dalla biografia di Dante_) un éminent critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d'une source antérieure à la _Vita nuova_. Je reproduis à peu près ses paroles:

Il ne pouvait prévoir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour lequel il n'avait aucun titre, «n'étant pas Énée ni saint Paul».[4]

Alors que Dante écrivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient pas encore donné l'expérience des besoins du siècle pour lui faire concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.[5]

C'est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Comédie que nous interprétons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement en 1289 que Dieu fît dire dans l'Enfer aux perdus par la bouche du Poète: «J'ai vu l'espérance des Bienheureux....»

Je ne puis m'empêcher de faire encore remarquer le caractère de politesse raffinée qui était dans les habitudes du Poète. Dans les milieux les plus dramatiques de la Comédie, comme dans la vie sociale où nous amène la _Vita nuova,_ il se montre toujours d'une correction et d'une courtoisie irréprochables, soit qu'il se rencontre avec des femmes, soit qu'il se trouve en présence de personnages dont il veut reconnaître la supériorité intellectuelle ou sociale. Il nous apparaît toujours comme un homme bien élevé, et la délicatesse de ses manières et de ses expressions nous laisse l'idée que nous nous faisons d'un homme qui a été élevé par des femmes.[6] Il y a là un contraste manifeste avec l'apreté de son caractère et la violence habituelle de son langage.

Nous ne savons rien du reste de sa première éducation et de son milieu domestique. J'ai déjà rappelé le silence absolu qu'il garde sur sa famille et sur les premières impressions de son enfance, en dehors de sa passion précoce. Pour ce qui est de la Comédie, nous pouvons dire que le Virgile qu'il nous présente pouvait bien lui servir de modèle en matière de courtoisie; ce qui paraît mieux en harmonie avec les souvenirs de la cour d'Auguste qu'avec le milieu où Dante a vécu, et avec la barbarie effective que recouvraient encore à peine certains raffinemens bien superficiels sans doute.

NOTES:

[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_.«Quand Dieu dit: «il dira, aux âmes des _malvagi_», c'est déjà une allusion à la _Comédie_.» (Page 835.)

[2] Voir encore sur ce dernier sujet l'intéressant et compendieux travail de M. Leynardi (_la Psicologia dell' arte nella Divina Commedia_). L'éminent professeur de philosophie au lycée Doria de Gênes a étudié avec autant de sagacité que de finesse (_sottilezza_) tous les points qui se rapportent à la composition de la _Divine Comédie_. Dans la dissertation _come avenne la preparazione dell' opera_, il fait observer que l'intention première du Poète, entièrement annoncée dans la _Vita nuova,_ était d'élever un monument à Béatrice: et ce n'est que peu à peu, et suivant le cours des événemens et l'évolution de son propre esprit, et enfin le développement de son génie, que cette oeuvre est devenue la _Divine Comédie_. Et il proteste contre l'idée exprimée par Giuliani d'une construction architecturale de la _Divine Comédie_, qui aurait été arrêtée dans l'esprit du Poète dès ses années de jeunesse.

[3] _Bullettino della Società Dantesca Italiana, Firenze_, octobre, novembre 1896.

[4] _La Divine Comédie, l'Enfer_, ch. IL.

[5] Se reporter à mon Introduction, p. 14.

[6] Ceci a déjà été signalé dans _l'Introduction_.

CHAPITRE XX

Amor e cor gentil sono una cosa....

_Ce sonnet se divise en deux parties: dans la première, je parle de l'amour en tant qu'il est en puissance. Dans la seconde, j'en parle en tant que de la puissance il s'est résolu en acte. Cette seconde commence à_: puis la beauté apparaît....

_La première partie se divise elle-même en deux. Dans la première, je dis de quel genre est cette puissance. Dans la seconde, je dis comment ce sujet et cette puissance sont produits ensemble, et comment l'un est à l'autre, ce que la forme est à la matière. Cette seconde commence à_: quand la nature....

_Et quand je dis_: puis la beauté apparaît ..._je dis comment cette puissance s'est résolue en acte, et d'abord comment elle se fait chez l'homme, ensuite comment elle se fait chez la femme_, e simil fa la donna.

* * * * *

L'amour en puissance est celui dont on a les éléments sans avoir eu l'occasion de l'appliquer. L'amour en acte est celui qui s'adresse à un objet déterminé.

CHAPITRE XXI

Negli occhi porta la mia donna Amore....

_Ce sonnet a trois parties. Dans la première, je dis comment cette femme résout en acte cette puissance par la grande noblesse de ses yeux; et la troisième dit la même chose de la noblesse de sa bouche. Et entre ces deux parties, il s'en trouve une moindre gui a l'air de demander leur aide à celle gui précède et à celle qui suit: et elle commence à_: Aidez-moi, Mesdames.... _Cette troisième commence à_: toute douceur.... _La première partie se divise en trois. Dans la première, je dis comment par sa vertu tout ce qu'elle voit devient noble, ce gui va jusqu'à amener l'amour en puissance là où il n'était pas. Dans la seconde partie, je dis comment elle résout l'amour en acte dans les coeurs de tous ceux qu'elle voit. Dans la troisième, je dis ce qu'ensuite par sa vertu elle accomplit dans leurs coeurs_.

_La deuxième partie commence à_: où elle passe.... _et la troisième commence à_: et son salut.

_Quant je dis ensuite: aidez-moi, mesdames ... je donne à entendre à qui j'ai l'intention de m'adresser, en demandant aux femmes de m'aider à l'honorer. Puis quand je dis_: toute douceur ... _je répète ce que j'ai dit dans la première partie à propos des deux actes de sa bouche dont l'un est sa douce parole et l'autre son admirable sourire: sauf que je ne dis pas de ce dernier comment il agit dans les coeurs des autres, parce que la mémoire ne peut le garder pas plus que l'impression qu'il a produite_.

CHAPITRE XXII

Voi che portate la sembianza umile....

_Le premier sonnet se divise en deux parties. Dans la première, j'appelle ces femmes, et je leur demande si elles viennent d'auprès d'elle, en leur disant que je le crois, alors qu'elles reviennent ennoblies par son approche. Dans la seconde partie, je les prie de me parler d'elle. Cette seconde partie commence à_: et si vous venez....

Se' tu colui c'hai trattato sovente....