La Vita Nuova (La Vie Nouvelle)
Chapter 7
A cette époque, il n'y avait pas à proprement parler d'aristocratie à Florence. Celle-ci ne s'y est établie, au profit des marchands riches, que plus tard, après que les Médicis eurent introduit dans la république Florentine des institutions plutôt monarchiques. Il y avait seulement là comme partout des gens riches et des gens qui ne l'étaient pas, et des familles prépondérantes par leur fortune ou leur popularité. Il y avait aussi, auprès de la ville, des châteaux où vivaient retirées de vieilles familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d'une cité où le travail, l'industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient leur inaction de souvenirs, de rancunes et de rêves. Elles se montraient rarement dans la ville; mais aux grandes fêtes, religieuses surtout, elles y descendaient se mêler à des foules populaires, grossières, mal odorantes[3], qu'y versaient les populations d'alentour, attirées par l'attrait éternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait y voir alors des regards étonnés et hautains venir se croiser avec des regards défians ou hostiles.
L'Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invité à la fête qu'il donnait, demeurait à Florence dans une maison voisine de la sienne. Il appartenait également au parti Guelfe: les Alighieri étaient Guelfes par tradition de famille. Il était donc du même bord, si ce n'est du même monde. S'il portait un nom honorable, et s'il y a lieu de croire qu'il possédait une certaine aisance, il ne paraît pas avoir tenu une grande place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui venait d'atteindre sa neuvième année, à cette sorte de _garden party_.
Suit le récit de la première rencontre du jeune Dante avec la fille de Folco Portinari.[4]
Ce n'est donc qu'après un intervalle de plusieurs années après cette courte entrevue, qui ne paraît pas s'être renouvelée, que le récit reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans.
On s'est étonné que, vivant dans la même ville et dans un voisinage très rapproché, le jeune homme n'eût pas trouvé d'occasion de se rapprocher d'elle «bien qu'il cherchât toujours à la voir». Il peut cependant paraître assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et important ne fréquentât pas beaucoup les rues, ou du moins sans être très accompagnée, et qu'un jeune garçon de condition modeste, et sans relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autorisé par une simple rencontre à l'aborder. Il nous rend du reste lui-même très bien compte de l'intimidation que son approche exerçait sur lui.[5]
Une critique plus sérieuse a trait au mariage de Béatrice avec le cavaliere Simone dei Bardi[6] et à l'impossibilité de faire tenir la mort de son père et son mariage et sa propre mort dans le court espace de temps que comporte le récit du Poète.[7]
C'est à Boccace que nous devons ces détails, uniformément répétés depuis, sur la foi de son Commentaire _sull' amore per Beatrice_[8], et, fait remarquer l'un des commentateurs les plus autorisés du Poète, faut-il accepter aveuglément tout ce qu'il nous raconte, sans faire la part de sa propre imagination, de la facilité avec laquelle, à cette époque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux témoignages les moins respectables, ou encore de la vanité de ceux qui, voyant la gloire du Poète grandir aussitôt après sa disparition, voulurent lui avoir appartenu par un lien quelconque?[9]
Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il faut considérer la _Vita nuova_? Ce n'est pas une biographie précise ni une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Poète a rassemblé ses souvenirs, il a fait un choix parmi eux, il les a retouchés, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute pas inquiété de leur donner une forme rigoureusement suivie.
Qu'importe après tout que la femme aimée de Dante se soit appelée Béatrice, qu'elle ait été ou non la fille d'un Portinari, et, plus tôt ou plus tard, épouse d'un Simone dei Bardi? «c'est à Florence qu'elle est née, qu'elle a vécu et qu'elle est morte.» Voilà ce qu'il nous faut retenir de cette figure énigmatique. C'est à l'âme du Poète que nous devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette âme, pas une ligne ou un vers du poème, qui ne garde tout son prix, indépendamment de toutes les circonstances qui peuvent être rattachées à son récit.
NOTES:
[1] Béatrix signifie «celle qui porte bonheur....» (OZANAM, Oeuvres complètes, t. VI, p. 95).
[2] BÉDIER, les fêtes de Mai et les commencemens de la poésie lyrique en France (_Revue des Deux Mondes_, lère mai 1896).
[3] _Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione_. (La Divine Comédie, _Il Paradiso_, chant XVI.)
[4] Voir page 28.
[5] Voir pages 45 et 58.
[6] Le cavaliere Simone dei Bardi était un riche commerçant comme l'étaient à cette époque les personnages les plus importans de Florence.
[7] Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l'on ne connaît pas l'époque de ce mariage, et que l'on a pu émettre cette supposition, que l'héroïne du roman n'était pas une jeune fille, mais une femme mariée!
[8] BOCCACCIO, _Commento sulla Commedia_, 1273.
[9] SCARTAZZINI, _Fu la Beatrice di Dante la Figlia di Portinari_ (_Giornale Dantesco_, an 1, quad. in).
CHAPITRE III
A ciascun alma presa e gentil cuore....
_Ce sonnet se divise en deux parties; dans la première, je salue et demande la réponse. Dans la deuxième est indiqué à quoi l'on doit répondre. Cette deuxième partie commence à:_ à peine étaient arrivées....
Les réponses suivantes ont été adressées à l'auteur du sonnet.
CINO DA PISTOJA.[1]
Tout amoureux désire[2] Que son coeur soit connu de sa Dame. Et c'est cela que l'Amour a entendu te montrer Lorsque ta Dame humblement S'est repue de ton coeur brûlant, Pendant son long sommeil, Enveloppée d'un manteau et insensible. L'Amour se montrait joyeux en venant Te donner ce que ton coeur désirait, En unissant ainsi deux coeurs. Et quand il connut la peine amoureuse Qu'il avait infusée en elle, Il partit en pleurant de compassion pour elle.
GUIDO CAVALCANTI.
Tu as vu à mon avis toute perfection,[3] Et tout ce que l'homme peut sentir de bon et de bien, S'il est dominé par le puissant Seigneur Qui gouverne le monde de l'honneur. Il vit[4] la où meurt toute peine, Et il s'établit dans tous les esprits tendres, Et il vient charmer les rêves de ceux Dont il a pris les coeurs. Voyant Que la mort demandait votre Dame, Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce coeur. Quand il te sembla qu'il s'en allait en gémissant, Ce fut un doux sommeil qui s'achevait, Car le réveil te gagnait.
L'interprétation de ce premier sonnet de Dante a été l'objet d'une infinité de controverses et d'interprétations. Que signifie ce contraste entre la joie que témoignait l'Amour en arrivant, et son chagrin quand il partit?
Il faut entendre d'abord que le rôle assigné à l'Amour par le Poète, dans les circonstances où il simule son intervention, n'est autre chose que la traduction de ce qui se passait dans son esprit.
La joie vient ici de l'espérance ou de la révélation que son amour sera partagé. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l'issue funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de Béatrice ou une séparation fatale? Avait-il, derrière les illusions dont ne se départ guère une passion exaltée, le sentiment que son union avec Béatrice se heurterait à des obstacles infranchissables? On a encore supposé que Béatrice était déjà promise, ou même mariée a Simone dei Bardi. Mais il serait inutile de s'arrêter à des circonstances qui ne peuvent être encore que de simples suppositions.
Il importe de remarquer que dans le sonnet, c'est-à-dire dans ce que nous devons considérer comme la rédaction primitive, «le retour vers le ciel» _ne gisse verso il cielo_, n'existe pas. On ne le trouve que dans la prose ajoutée longtemps après, et alors que Béatrice était montée _nel gran secolo_.
Un véritable pressentiment de la mort de Béatrice, dont on a cru rencontrer des traces dans bien des passages de la _Vita nuova_, ne pouvait exister dès cette époque naissante de sa vie amoureuse et dès cette première expression formulée et publiée d'une passion encore secrète.
Ne serait-ce pas simplement l'expression d'une profonde mélancolie propre au caractère même du poète et à la nervosité qui le domina dès son enfance, et propre aussi à cette époque où les esprits et les consciences étaient livrés à un trouble inexprimable, et plongés dans une atmosphère de doute angoissant, que les esprits d'élite subissaient aussi bien que les foules?
Les idées et les raisonnemens suivaient alors, si l'on veut me permettre cette manière de parler, des procédés perdus aujourd'hui et bien difficiles à retrouver. Les écrivains les plus distingués, à qui nous devons tant de commentaires précieux de l'oeuvre dantesque, ont peut-être eu le tort de trop chercher la logique et la clarté modernes dans des esprits faits autrement que les nôtres.
* * * * *
La réponse de Guido n'est pas moins difficile à déchiffrer que le sonnet de Dante. J'ai dû la traduire aussi littéralement qu'il m'était possible, sans me préoccuper des interprétations auxquelles elle pouvait être soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la terminent, et ne sont qu'indiquées dans la réponse de Cino (beaucoup plus claire dans son ensemble), l'expression des angoisses de Béatrice, déjà mariée à l'approche d'un amour qui ne pouvait qu'être coupable[5]. Mais le sonnet ne comportait aucune révélation et ne pouvait donner lieu à aucune suspicion. Ne faut-il pas voir là simplement une allusion mélancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse, sans aller chercher des explications qui me semblent tout à fait imaginaires?
Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument amphibologique:
_Veggendo_ _Che la vostra donna la morte chiedea...._
Comme, en italien, le sujet et le régime suivent ou précèdent à peu près indifféremment le verbe actif (ce qui n'est usité en français qu'assez exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire: «Votre Dame demandait la mort» ou «la mort demandait (réclamait) votre Dame.» A quel propos cette femme aurait-elle demandé la mort? Le sonnet de Dante ne contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne serait-ce pas simplement une allusion à la fragilité de la vie, semblable à celle que le poète de la _Vita nuova_ exprimera plus tard (chap. XXVIII)?
Le langage des rimeurs du _trecento_, même les plus avancés dans le _dolce stil nuovo_ est, autant qu'il m'a été permis d'en juger par moi-même, beaucoup plus difficile à pénétrer et à reproduire que celui de l'Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l'obscurité symbolique dont il aime à s'envelopper, le style en lui-même est généralement d'une clarté remarquable.[6]
Il me semble que pareille observation peut encore être faite à propos de quelques _rimeurs_ (poètes) modernes.
C'est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus difficiles à reproduire littéralement en français que ceux de la _Vita nuova_.
* * * * *
Quoi qu'il en soit, il paraît que dès maintenant nous pouvons saisir bien nettement les deux époques différentes auxquelles appartiennent d'une part la poésie et de l'autre la prose de la _Vita nuova_.
Ici la poésie, le sonnet, c'est-à-dire l'expression première, n'exprime que de vagues pressentimens sans aucune signification précise.
Dans la prose, c'est-à-dire dans la rédaction manifestement postérieure à la mort de Béatrice, nous voyons celle-ci formellement exprimée: «avec une courtoisie qui est aujourd'hui récompensée dans l'autre vie».[7]
Ceci ne laisse donc aucun doute relativement à la date respective des deux rédactions.
Quant aux éclaircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux réponses qui lui furent faites, on ne peut que répéter avec M. Melodia: «Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe.»
* * * * *
«C'était la première fois que sa voix frappait mes oreilles.» Il paraît donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que Béatrice y joignit quelques paroles, peut-être un compliment banal que permettait seul la compagnie où elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose pour transporter un amoureux tel que Dante l'était alors.
Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret à propos de tout ce qui lui vient de la femme qu'il aime, et comment il s'attache à affirmer la noblesse de son propre amour, et à écarter tout _vizioso pensiero_, qui pourrait offenser le moins du monde la mémoire de Béatrice.[8] Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la pâleur des femmes alors qu'elles se sentent touchées par l'amour, avouer qu'il avait vu plus d'une fois pâlir ainsi le visage de Béatrice.[9] Nous devons donc croire, sans que cela doive entraîner aucune atteinte à la pureté de l'affection qu'elle lui portait, qu'il a reçu d'elle des témoignages plus significatifs que ceux qu'il nous laisse à peine entrevoir.
Si, dans les oeuvres uniquement consacrées à la représentation des passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques lueurs de sentimens immatériels, nous ne devons pas l'être moins de voir une oeuvre tout idéale et mystique s'éclairer de quelques rayons humains.
NOTES:
[1] Ce sonnet est attribué, dans l'édition de M. Whitehead, à Cino da Pistoja. M. Scherillo semble l'attribuer à Torino de Castel Fiorentino (_alcuni capitoli_.... p. 330).
[2] _Naturalmente chere (chiede) ogn' amadore_....
[3] _Vedesti al mio parer ogni valore_....
[4] Ce seigneur c'est-à-dire l'Amour.
[5] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_. Voir aussi un article très intéressant de M. Melodia sur _le premier sonnet de Dante_, dans le _Giornale Dantesco_, an V, nouv. série, _quaderno_ i-ii.
[6] Je ne connais pas de traduction française du sonnet de Guido Cavalcanti, et n'ai rencontré aucun commentaire italien à son sujet.
[7] _Per la sua ineffabile cortesia, la quale è oggi meritata nel gran secolo_.
[8] P. GIULIANI, la _Vita nuova_.
[9] Voir au chapitre XXXVII.
CHAPITRE VII
O voi che per la via d'Amor passate....
_Ce sonnet a deux parties principales: dans la première, j'entends appeler les fidèles de l'Amour par ces paroles du prophète Jérémie_: O vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut dolor meus[1], _et les prier de vouloir bien m'entendre. Dans la deuxième partie je raconte où m'avait mis l'Amour, dans un sens autre que celui que montrent les dernières parties du sonnet, et je dis ce que j'ai perdu. Cette seconde partie commence à_: l'Amour, non par mon peu de mérite....
On a recueilli, parmi les pièces se rapportant (_spettanti_) à la _Vita nuova_, la Ballade suivante que Fraticelli croit pouvoir affirmer être une de ces _cosette per rime_ que Dante dit avoir écrites (il ne signale pourtant que le sonnet reproduit ici page 39) à propos du départ de la femme qui lui avait servi à dissimuler aux autres son véritable amour (_la quale fece schermo alla veritade_[2]).
BALLADE
_In abito di saggia messaggera_....
Revêtue comme une messagère intelligente, Va, Ballade, sans t'attarder, Vers cette belle dame à qui je t'envoie. Et dis-lui combien je sens ma vie réduite à peu de chose. Ta commenceras par dire que mes yeux, En regardant sa figure angélique, Avaient coutume de porter la couronne du désir. Maintenant qu'ils ne peuvent plus là voir La mort les fait fondre dans une frayeur telle Qu'ils en ont fait la couronne du martyre.[3] Hélas! je ne sais pas vers quel côté les tourner Pour leur plaisir, si bien que tu me trouveras A demi-mort si tu ne me rapportes quelque confort De sa part. Adresse-lui donc une douce prière.
Si l'on trouve les termes de cette ballade un peu vifs, à propos d'une simple simulation, on pourra penser que cette personne lui avait peut-être inspiré un intérêt plus particulier qu'il ne l'avoue. Mais il faudra penser également au langage habituel, et très conventionnel, des poètes, et surtout des rimeurs de ce temps-là. Si aujourd'hui, dans le langage de la polémique usuelle, traiter quelqu'un de scélérat signifie souvent simplement qu'il ne partage pas votre manière de voir, dire à une femme qu'on mourra de son absence pouvait signifier simplement qu'on avait du plaisir à la voir.
NOTES:
[1] O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne.
[2] FRATICELLI, _La Vita nuova de Dante Alighieri_, Fiorenze, 1890.
[3] Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que nous retrouverons encore signifie simplement des paupières profondément cernées.
CHAPITRE VIII
Piangete amanti perchè piange Amore....
_Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la première, j'appelle et je sollicite les fidèles de l'Amour à pleurer, et je dis que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer, ils m'écoutent avec attention. Dans la deuxième partie, je raconte la raison de ses pleurs. Dans la troisième, je parle de l'honneur que l'Amour rend à cette femme. La seconde partie commence à_: l'Amour entend ... _la troisième à_; écoutez comment l'amour....
* * * * *
Morte villana, di pietà nemica....
_Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la première, j'appelle la Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxième, m'adressant à elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets à l'accuser. Dans la troisième, je la flétris. Dans la quatrième, je me mets à parler à une personne indéfinie, bien que dans ma pensée elle soit bien définie_.
_La deuxième partie commence à_: puisque tu as donné ... _la troisième à_: et si je te refuse ... _la quatrième à_: celui qui ne mérite pas....
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Les accens _douloureux_ qu'inspire à Dante la mort de cette jeune femme, dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes éplorées, sont de nature à laisser croire que son coeur avait pris une part assez particulière à ce douloureux événement. Mais il faut tenir compte de l'exaltation facile de sa sensibilité, et de l'exubérance habituelle propre à la poésie trécentiste. D'ailleurs son âme a toujours été hantée par la pensée de notre fin mortelle, elle s'y complaisait; et l'on pourrait dire que le poète de la _Divine comédie_ a vécu dans la mort.
Dès les premières expressions de son amour juvénile et craintif et dans les courts épanouissemens de ses béatitudes, on sent toujours planer au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l'image de son idole ne tardera pas à s'évanouir, et une ardente aspiration à s'en aller avec elle.
Mais ce n'est pas seulement un des caractères les plus originaux de la poésie de Dante; c'est également un des caractères de toute la poésie du _dolce stil nuovo_, cette mélancolie qui jette son ombre sur les manifestations les plus joyeuses et les plus passionnées[1]. C'est ainsi que, peu après lui, Pétrarque célébrait les triomphes de la Mort, entre les triomphes de l'Amour et ceux de la Renommée.
Laissons passer plusieurs siècles, et nous entendrons le poète de la tristesse et de la désespérance nous redire, comme les rimeurs du _dolce stil nuovo_, que: _con l'amoroso affetto un desiderio di morte si sente_. On connaît le beau poème de Leopardi: _Amore e morte_.
Le destin a engendré en même temps Deux frères, l'Amour et la Mort. Il n'y a dans le monde, il n'y a dans les étoiles Nulle autre chose aussi belle. De l'une naît le bien Et naissent les plus grands plaisirs Qui se rencontrent dans la mer de l'Être. L'autre détruit tous les maux Et toutes les douleurs....
Ne serait-ce pas un sujet intéressant que de rapprocher et comparer entre elles les mélancolies issues des terres ensoleillées du Midi, et les tristesses, filles des régions embrumées du Nord?
NOTE:
[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della vita di Dante_.
CHAPITRE IX
Cavalcando l'atro ier per un cammino....
_Ce Sonnet a trois parties: dans la première, je dis comment je rencontrai l'Amour et sous quelle apparence; dans la deuxième, je dis ce qu'il m'a dit, quoique pas complètement, de peur de découvrir mon secret. Dans la troisième, je dis comment il disparut. La seconde partie commence à:_ quand il me vit ... _la troisième à_: alors je pris ...
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On peut remarquer que ceci ne nous est pas donné précisément comme une vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination hantée par des pensées obstinées. Ce ne serait donc que la traduction de ces pensées sous une forme figurative.
Lorsque le Poète évoque la présence et l'inspiration de l'Amour, ce n'est sans doute qu'une manière d'exprimer ce qui se passait au dedans de lui-même. Lorsque l'Amour lui apparaît brillant et joyeux, c'est que son âme était allègre et ouverte à de douces perspectives. S'il lui apparaît ici mal vêtu, hésitant et inquiet, c'est que son âme à lui était inquiète et hésitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'était la préoccupation de sa propre dissimulation, de la défense de son amour (comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait déjà à remplacer, avec un empressement où l'on ne saurait nier qu'il y n'eût quelque chose de suspect; c'était enfin un certain malaise, peut-être quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du côté de la belle rivière, symbole de son amour si pur.
Il y a en effet dans le langage énigmatique qu'il se fait tenir par l'Amour la trace d'arrière-pensées que, suivant son habitude, il ne peut s'empêcher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout à deviner.
Si l'Amour lui a rapporté son coeur d'auprès de celle qui avait servi de défense à son secret pour qu'il lui serve près d'une autre, c'est donc que son coeur était en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait encore quelques places disponibles. N'est-ce pas à cela que l'Amour (ou sa conscience) fait allusion quand il lui dit: «moi je suis toujours le même, mais toi tu changes»? Et il lui recommande de n'en rien laisser transpirer.
Et ce n'est pas seulement le départ de la dame de l'église qui sollicite l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune et belle lui inspirer des accens non moins émus.[1] Et plus tard enfin les témoignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beaux yeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour brisé.[2]
Il semble que, dans ce grand poème en l'honneur de Béatrice, il ait tenu à ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs strophes à eux, comme des figures secondaires viennent orner les soubassemens d'un monument élevé à une gloire qu'on a voulu immortaliser.
* * * * *
On s'est beaucoup occupé de cet éloignement de Florence qui devait séparer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de ses pensées. Ce n'était certainement pas une partie de plaisir qu'il faisait avec de nombreux (_molti_) compagnons, mais une obligation qu'il subissait à contre-coeur, et où, jeune homme de vingt ans, il emportait les pensées obsédantes et mélancoliques d'un amoureux contraint s'éloigner d'une maîtresse adorée. J'emprunte au Prof. del Lungo des détails intéressans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son habitude, le poète laisse planer une obscurité toujours difficile à éclaircir.[3]
Il y avait à Florence une organisation militaire que les occasions ne manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de voisins alliés ou de régler des contestations avec des voisins hostiles.