La Vita Nuova (La Vie Nouvelle)

Chapter 6

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Et j'aperçus une femme jeune et très belle qui semblait me regarder d'une fenêtre, avec un air si compatissant qu'on eût dit que toutes les compassions se fussent recueillies en elle. Et alors, comme les malheureux qui, aussitôt qu'on leur témoigne quelque compassion, se mettent à pleurer, comme s'ils en ressentaient pour eux-mêmes, je sentis les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre faiblesse, je m'éloignai des yeux de cette femme, et je disais à part moi: il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l'amour ne soit pas très noble. Je résolus alors de faire un sonnet qui s'adresserait à elle et raconterait ce que je viens de dire.

Mes yeux ont vu combien de compassion[1] Se montrait sur votre visage Quand vous regardiez l'état Où ma douleur me met si souvent. Alors je m'aperçus que vous pensiez Combien ma vie est angoissée, De sorte que vint à mon coeur la peur De trop laisser voir la profondeur de mon découragement, Et je me suis éloigné de vous en sentant Les larmes qui montaient de mon coeur Bouleversé par votre aspect. Et je disais ensuite dans mon âme attristée: Il est bien dans cette femme Cet amour qui me fait pleurer ainsi.[2]

NOTES:

[1] _Videro gli occhi miei quanta pietale_....

[2] Commentaire du ch. XXXVI.

CHAPITRE XXXVII

Il arriva ensuite que, partout où cette femme me voyait, son visage se recouvrait d'une expression compatissante, et prenait comme une couleur d'amour, ce qui me rappelait ma très noble dame à qui j'avais vu cette même pâleur. Et il est certain que souvent, quand je ne pouvais plus pleurer ni décharger mon coeur angoissé, j'allais voir cette femme compatissante, dont l'aspect tirait des larmes de mes yeux. Aussi, ai-je voulu m'adressera elle dans le sonnet suivant:

Couleur d'amour et signes de compassion[1] Ne se sont jamais imprimés aussi merveilleusement Sur le visage d'une femme, Avec de doux regards et des pleurs douloureux, Comme sur le vôtre quand vous voyez devant vous Ma figure affligée. Si bien que par vous me revient à l'esprit Une frayeur telle que je crains que le coeur m'en éclate Je ne puis empêcher mes yeux obscurcis De vous regarder, souvent, Quand ils ont envie de pleurer. Et vous accroissez tellement ce désir Qu'ils s'y consument tout entiers. Mais devant vous ils ne savent plus pleurer.[2]

NOTES:

[1] _Color d'amore, e di pietà sembianti_....

[2] Commentaire de ch. XXXVII.

CHAPITRE XXXVIII

A force de regarder cette femme, j'en arrivai à ce point que mes yeux commencèrent à trouver trop de plaisir à la voir. Aussi, je m'en irritais souvent, et je me taxais de lâcheté, et je maudissais encore mes yeux pour leur sécheresse, et je leur disais dans ma pensée: vous faisiez habituellement pleurer ceux qui voyaient la douleur dont vous êtes pénétrés, et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier pour cette femme qui vous regarde, mais ne vous regarde précisément que parce qu'elle pleure aussi la glorieuse femme que vous pleurez. Mais faites comme bon vous semblera: je vous la rappellerai souvent, maudits yeux dont la mort seule devait arrêter les larmes. Et, quand j'avais ainsi parlé à mes yeux, mes soupirs m'assaillaient encore plus grands et plus angoissans. Et afin que cette bataille, que je me livrais ainsi à moi-même, ne demeurât pas connue seulement du malheureux qui la subissait, je voulus en faire un sonnet qui décrivît cette horrible situation.

Les larmes amères que vous versiez,[1] O mes yeux, depuis si longtemps, Faisaient tressaillir les autres De pitié, comme vous l'avez vu. Il me semble aujourd'hui que vous l'oublieriez Si j'étais de mon côté assez lâche Pour ne pas chercher toute raison de venir vous troubler En vous rappelant celle que vous pleuriez. Votre sécheresse me donne à penser. Elle m'épouvante tellement que c'est de l'effroi que me cause Le visage d'une femme qui vous regarde. Vous ne devriez jamais, si ce n'est après la mort, Oublier notre Dame qui est morte. Voilà ce que mon coeur dit; et puis il soupire.[2]

NOTES:

[1] _L'amaro lagrimar che voi faceste_....

[2] Commentaire du ch. XXXVIII.

CHAPITRE XXXIX

La vue de cette femme me mettait dans un état si extraordinaire que je pensais souvent à elle comme à une personne qui me plaisait trop; et voici comment je pensais à elle: cette femme est noble, belle, jeune et sage; et c'est peut-être par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue pour rendre le repos à ma vie. Et quelquefois j'y pensais si amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma raison. Puis, après cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc cette pensée qui vient si méchamment me consoler, et ne me laisse plus penser à autre chose? Puis se redressait encore une autre pensée qui disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne veux-tu pas te débarrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est un souffle qui t'apporte des désirs amoureux, et qui vient d'un côté aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a témoigné tant de compassion? Et, après avoir bien souvent combattu en moi-même, j'ai voulu en dire quelques mots. Et comme c'était les pensées qui me parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est à elle que j'ai cru devoir adresser ce sonnet.

Une pensée charmante s'en vient souvent,[1] En me parlant de vous, demeurer en moi. Elle me parle avec tant de douceur Qu'elle y entraîne mon coeur. Mon âme dit alors à mon coeur: qui donc Vient consoler ainsi notre esprit, Et dont le pouvoir est si grand Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pensée? Et mon coeur répond: O âme pensive, C'est un nouveau souffle d'amour Qui m'apporte ses désirs; Et il a tiré sa vie et son pouvoir Des yeux de cette compatissante Que nos souffrances avaient tellement émue.[2]

NOTES:

[1] _Gentil pensiero che mi parla di vui_....

[2] Commentaire du ch. XXXIX.

CHAPITRE XL

Un jour, vers l'heure de none, il s'éleva en moi contre cet adversaire une puissante imagination qui me fit apparaître cette glorieuse Béatrice avec ce vêtement rouge sous lequel elle s'était montrée à moi pour la première fois. Alors, je me mis à penser à elle, et me reportant à l'ordre du temps passé je me souvins, et mon coeur commença à se repentir douloureusement du désir dont il s'était si lâchement laissé posséder pendant quelques jours, en dépit de la constance de la raison. Et rejetant tout désir coupable, mes pensées retournèrent à la divine Béatrice. Et depuis lors je commençai à penser à elle de tout mon coeur honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer.

Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans mon coeur, c'est-à-dire le nom de cette femme, et comment elle nous avait quittés. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se renouvelaient en même temps les pleurs interrompus, de sorte que mes yeux paraissaient être devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuité de ces pleurs, ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des pensées martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compensés de leur sécheresse que désormais ils ne purent regarder personne sans que toutes ces pensées leur revinssent.

Aussi voulant que ces désirs coupables et ces vaines tentations fussent détruits de manière qu'il ne restât aucune signification de ce qui précède, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre.

Hélas, par la force des soupirs[1] Qui naissent des pensées contenues dans mon coeur, Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables De regarder ceux qui les regardent. Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux désirs: Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur, Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour Les cerne des stigmates du martyre. Ces pensées, et les soupirs que je pousse Me remplissent le coeur de telles angoisses Que l'Amour s'évanouit en gémissant. Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.[2]

NOTES:

[1] _Lasso! per forza de' molti sospiri_....

[2] Commentaire du ch. XL.

CHAPITRE XLI

Après que j'eus rendu cet hommage à sa mémoire, il arriva que tout le monde venait voir cette image bénie que Jésus-Christ nous a laissée de sa belle figure[1], image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui. Une troupe de pèlerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de la ville «où elle est née, où elle a vécu, où elle est morte....» Et ils me semblaient marcher pensifs.

Et moi, songeant à eux, je me disais: ces pèlerins me paraissent venir de loin, et je ne crois pas qu'ils aient entendu parler de cette femme, et ils ne savent rien d'elle. Aussi pensent-ils à tout autre chose, peut-être à leurs amis lointains que nous ne connaissons pas. Si je pouvais les entretenir un peu, je les ferais pleurer avant qu'ils ne sortent de cette ville, parce que je leur dirais des paroles qui feraient pleurer quiconque les entendrait. Aussi, après qu'ils eurent disparu, je me proposai de faire un sonnet qui exprimerait ce que je m'étais dit en dedans de moi, et pour qu'il fût plus touchant, je fis comme si j'eusse parlé à eux-mêmes.

O pèlerins, qui marchez en pensant[2] Peut-être à ceux qui sont loin de vous, Vous venez donc de bien loin, Comme on en peut juger par votre aspect; Car vous ne pleurez pas, en traversant Cette ville affligée, Comme des gens qui ne savent rien De ce qui la plonge dans la désolation. Si vous vouliez rester et l'entendre, Mon coeur me dit en soupirant Que vous n'en sortiriez qu'en pleurant. Cette ville a perdu sa Béatrice. Et tout ce qu'on peut dire d'elle Est fait pour faire pleurer les autres.[3]

NOTES:

[1] C'est ce qu'on a appelé le mouchoir de Sainte-Véronique, sur lequel, suivant la légende, se serait imprimée la figure de Jésus, alors que Véronique essuyait la sueur qui la recouvrait lors de la montée au Calvaire. Ce mouchoir aurait été conservé dans une église de Rome, où il était l'objet de pèlerinages.

[2] _Deh peregrini, che pensosi andate_....

[3] Commentaire du ch. XLI.

CHAPITRE XLII

Puis deux nobles dames me firent prier de leur envoyer quelques-uns de mes vers. Et moi, voyant qui elles étaient, je me proposai de le faire et de leur envoyer quelque chose de nouveau que je leur adresserais pour répondre d'une manière honorable à leur prière. Je fis donc un sonnet qui exprimait l'état de mon esprit, accompagné du précédent, avec un autre qui commençait par _Venite a intendere_[1]. Voici ce sonnet.

Bien au delà de la sphère qui parcourt la plus large évolution[2] Monte le soupir qui sort de mon coeur. Une intelligence nouvelle que l'Amour En pleurant met en loi le pousse tout en haut. Quand il est arrivé là où il aspire Il voit une femme qui est l'objet de tant d'honneur Et brille d'une telle lumière Qu'elle fascine et attire ce souffle errant. Il la voit si grande que, lorsqu'il me le redit, Je ne le comprends pas, tant il parie subtilement Au coeur souffrant qui le fait parler. Mais je sais, moi, que c'est de cette charmante créature qu'il parle, Car il me rappelle souvent le nom de Béatrice, De sorte, chères Dames, que je le comprends alors.[3]

NOTES:

[1] _Venite a intendere i miei sospiri_....(Voir le sonnet du ch. XXIII.)

[2] _Oltre la spera che più larga gira_.... C'est la sphère la plus élevée et la plus rapprochée de l'Empyrée, c'est-à-dire le sommet de la fin de l'Univers.

[3] Commentaire du ch. XLII.

CHAPITRE XLIII

Après que ce sonnet fut achevé, m'apparut une vision merveilleuse dans laquelle je vis des choses qui me décidèrent à ne plus parler de cette créature bénie, jusqu'à ce que je pusse le faire d'une manière digne d'elle. Et je m'étudie à y arriver, autant que je le puis, comme elle le sait bien.

Si bien que, s'il plaira à celui par qui vivent toutes les choses que ma vie se prolonge encore de quelques années, j'espère dire d'elle ce qui n'a encore été dit d'aucune autre femme.

Et puis, qu'il plaise à Dieu, qui est le Seigneur de toute grâce que mon âme puisse s'en aller contempler la gloire de sa Dame, c'est-à-dire de cette Béatrice bénie qui regarde la face de celui qui est _per omnia saecula benedictus!_....

FIN DE LA VITA NUOVA

ÉPILOGUE

Les lecteurs de la _Vita Nuova_ peuvent désirer de savoir si Dante a toujours été fidèle à la mémoire de sa bien-aimée, après avoir repoussé la séduction à laquelle il avait cédé dans un entraînement bientôt suivi de regrets et de repentir. Je dirai, non pas ce que j'en sais, mais ce qu'il me sera permis d'exprimer, en dehors de ce qu'ont prétendu nous apprendre la légende, la tradition ou l'imagination des intarissables commentateurs de l'oeuvre dantesque.

Oui, l'âme de Dante a été fidèle à la mémoire de Béatrice. Car, c'est peu de jours avant que sa glorieuse dépouille fût reçue par la modeste église de Ravenne que, dans des pages immortelles, il se montrait lui-même, son voyage terminé, regagnant la terre, et la laissant, elle, au séjour des Bienheureux, devant cette lumière surhumaine qui était Dieu, et, dans l'étincelante fulguration de la _Rose mystique_.[1]

Mais son coeur était resté sur la terre; séparé à jamais de sa Béatrice que le ciel avait réclamée, séparé de toutes ses affections familiales que sa patrie lui refusait, il n'a pu sans doute le tenir définitivement fermé aux séductions qu'il devait rencontrer sur sa route, et à ce besoin d'aimer que laissent transparaître ses haines les plus vivaces et ses plus ardentes indignations.

Que savons-nous donc? Je ne veux faire aucune allusion aux anecdotes, aux racontars que l'on a multipliés, non plus qu'aux déductions hasardées ou purement imaginaires que l'on a tirées de simples mots rencontrés dans son oeuvre, ou de récits douteux. On a même énuméré les maîtresses de Dante. Sans doute, on n'y a pas trouvé les _mille e tre_ de don Juan. Mais il y en a plus que le respect dû à la mémoire d'un grand homme ne permettait d'exhumer de rapports suspects ou de sources infirmes et de venir ensuite offrir à l'histoire.

Y eût-il en effet dans la sienne quelques pages regrettables, ne devrions-nous pas jeter sur elles un voile pieux? Car c'est a lui seul qu'il faut demander les secrets de sa vie amoureuse, ou du moins ceux qu'il a voulu lui-même nous laisser entrevoir.

La Divine Comédie est une véritable confession (Ozanam). Mais celle-ci n'a pas été dictée, comme tant d'autres, par quelque vanité cynique ou par une perversion ou un défaut de sens moral. C'est bien la confession des premiers temps de l'Église, confession à haute voix et devant les fidèles assemblés, et dont les larmes et le repentir consacraient l'expiation.

Lorsque Dante, parvenu au sommet du Purgatoire, s'apprêtait à franchir les espaces célestes pour atteindre au Paradis le séjour des Bienheureux, il se trouva soudain en présence de Béatrice transfigurée. Ici se place une scène, peut-être un peu théâtrale, mais dont il serait difficile de méconnaître la tragique grandeur.[2]

Ce n'était plus la jeune fille de Florence, couronnée et vêtue de candeur et de modestie, _tanto gentile e tanto modesta_. C'était une sainte d'une grandeur écrasante. Sa tête était recouverte d'un voile blanc ceint d'olivier; elle portait un manteau vert sur un vêtement couleur de feu. Son aspect était fier et royal, et sa voix était celle du commandement. Et sa beauté surpassait la beauté qui surpassait déjà celle des autres, au temps où elle était encore avec elles.

«Regarde-moi, lui dit-elle, je suis, je suis bien Béatrice.»

Puis, s'adressant aux créatures célestes qui l'entouraient: «la grâce divine avait si bien doué celui-ci que, dès le principe de sa vie, il semblait que toute habitude droite devait produire en lui des effets merveilleux. Mais une terre fournie de mauvaises semences et mal cultivée, devient d'autant plus mauvaise elle-même et plus sauvage qu'elle possédait plus de vigueur. Je l'ai soutenu quelque temps par mon aspect en lui montrant mes jeunes yeux. Je le menais avec moi sur le droit chemin. Dès que je m'approchai de ma seconde vie, il s'est séparé de moi et il s'est donné à d'autres. Alors que mon corps s'est élevé à l'état d'esprit, et que j'eus grandi en beauté et en vertu, je lui devins moins chère et moins agréable. Il tourna ses pas vers un chemin mensonger, courant après des images séduisantes et fausses qui ne rendent rien de ce qu'elles promettent.»

Puis, s'adressant à Dante lui-même: «Tu vas entendre quel effet contraire devait te produire l'enfouissement de ma chair. Ni la nature ni l'art ne t'a jamais représenté la beauté aussi bien que la belle enveloppe qui m'avait revêtue, et qui n'était plus que de la terre. Et, quand cette beauté suprême est venue à te manquer par ma mort, quelle chose mortelle devait donc attirer tes désirs?... Et alors que tu n'avais plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[3], devais-tu te laisser séduire par la beauté de quelque jeune fille et par d'autres vanités dont la jouissance devait être éphémère?...»

Dante se tenait d'abord devant elle «comme les enfans honteux et muets, la tête baissée, qui restent à écouter, reconnaissant leurs fautes et se repentant, et à peine put-il articuler: «Ce que je rencontrais avait attiré mes pas par des plaisirs trompeurs, après que votre visage eut disparu de mes yeux....»

Puis il se sentit pénétré d'un repentir si poignant qu'il s'abîmait aux pieds de la Sainte et, vaincu par la violence de ses émotions, il s'évanouit.

Et les anges qui volaient autour de Béatrice chantaient: «_In te, Domine, speravi_....» Et les créatures célestes imploraient son pardon, et elles chantaient: «Nous sommes nymphes dans ce séjour, nous sommes étoiles dans le ciel, tourne, Béatrice, tourne tes yeux saints vers ton fidèle qui pour te voir a fait tant de chemin, et permets-lui de contempler ta seconde beauté....»

NOTES:

[1] C'est l'année même de sa mort qu'il écrivait dans son cantique du _Paradis_ les derniers chants de la _Divine Comédie_. Il a donné le nom de _Rose mystique_ à l'extraordinaire figuration qu'il a tentée de l'Assemblée des Bienheureux dans l'Empyrée.

[2] Ce qui suit est emprunté au _Purgatoire_ de la _Divine Comédie_.

[3] Voir la note de la page 14 de l'Introduction.

COMMENTAIRES

CHAPITRE PREMIER

On a généralement interprété ce titre: La _Vita nuova_, dans le sens Ce période de la vie succédant à une autre période.

Fraticelli, l'un des éditeurs et des commentateurs les plus autorisés de la _Vita nuova_ (comme de la _Divina Commedia_), pense que le mot _nuova_ peut être pris dans le sens où le Poète l'emploie souvent, _nuova età_, jeune âge, enfance ou jeunesse. La _Vita nuova_ signifierait ainsi ma jeunesse, histoire de ma jeunesse.[1]

Une telle interprétation m'avait paru d'abord très acceptable: mais il me semble que le texte: _incipit vita nuova_ (ici commence une vie nouvelle) ne saurait laisser de doute sur le sens que l'auteur a entendu donner au titre de son livre.

Quoi qu'il en soit, il s'explique lui-même très nettement sur la genèse de ce livre, comme aussi sur les époques respectives auxquelles on peut en rapporter les diverses parties, c'est-à-dire soit la prose soit les vers.

Il y a dans toutes les langues certains mots qui n'ont pas dans telle autre leur correspondant exact. Il en est ainsi du mot _gentile_ que l'on rencontre à chaque page dans la _Vita nuova_.

Si l'on ouvre un dictionnaire italien-français, on trouve que _gentile_ s'emploie dans le sens de agréable, noble, gracieux, gentil, qui a bon air ou bonne mine.

Aujourd'hui, dans le langage courant, le sens le plus habituel de _gentile_ (auquel répond _gentilezza_) est: aimable, avec une idée de distinction qui y ajoute un caractère particulier de courtoisie.

Dans la _Vita nuova_, cette qualification accompagne habituellement le mot _donna_ (femme), soit parce qu'il répondait à l'attrait que la femme exerçait sur le Poète, soit parce que les femmes qu'il introduisait dans son poème appartenaient toutes à une certaine classe de la Société. Il accompagne à chaque instant le nom de Béatrice, et celle-ci est souvent désignée simplement par _questa gentile_, ou la _gentilissima_. Et la _donna gentile_ est devenue la désignation typique de Béatrice.

Il m'a donc fallu remplacer le mot _gentile_ par les différentes épithètes que m'offrait le vocabulaire français, sauf le mot _gentil_ qui n'aurait guère rencontré ici d'application.

Quelques explications sont encore nécessaires au sujet du mot _donna_. Le mot _donna_ répond exactement au mot français _femme_, et s'applique comme celui-ci au sexe féminin en général. Mais nous ne trouvons pas en italien de mot correspondant exactement au mot _dame_, qui, en France ne s'applique qu'à certaines conditions sociales.

Le mot _signora_ accompagne en général un nom propre, et ailleurs correspond au mot _épouse_, que nous n'employons guère dans le langage courant.

_Madonna_, dont nous avons fait _Madone_, n'est qu'une abréviation de _mia donna_. Il ne s'emploie que pour les femmes mariées, et _madonna Bice_, _madonna Vanna_ semblerait signifier (on l'a du moins supposé), que _Bice_ (Béatrice) et _Vanna_ (Giovanna) étaient mariées.

Mademoiselle se dit _madamigella_ ou _signorina_; ce dernier mot, plus usité, accompagne habituellement le nom de la personne.

Dante applique le mot _donna_ aux demoiselles comme aux femmes. Dans la _Vita nuova_, Béatrice est toujours désignée sous le nom de _donna, donna Beatrice_, ou la _donna gentile_.

Il n'emploie que deux fois un nom correspondant à celui de demoiselle: _donne e donzelle,_ dans les sonnets du chapitre XIX et du chapitre XXXII.

NOTE:

[1] _Donna pietosa e di novella etate (di giovanile età)_.--_lo son pargoletta_ (jeune fille), _Bella e nuova_.

CHAPITRE II

Ce n'est pas auprès des lecteurs de la _Vita nuova_ qu'il est nécessaire d'insister sur la réalité de l'existence de Béatrice, que l'on s'est plu quelquefois à traiter de pur symbole et de création imaginaire. La _Vita nuova_ est un hymne enthousiaste à L'Amour glorieux et un lamento touchant sur l'Amour brisé. C'est la voix d'un coeur qu'elle fait entendre, et le coeur ne peut se méprendre à la vérité de ses accens.

On a élevé des doutes sur l'identité de la Béatrice de la _Vita nuova_ avec une Béatrice Portinari. On a prétendu que l'amie de Dante ne s'appelait pas Béatrice de son propre nom, et que celui de Béatrice était alors un nom banal et tellement répandu qu'il ne pouvait que servir au secret que le Poète prétendait garder, alors qu'il le prononce même avant, mais surtout après la mort de celle qu'il avait tant aimée. Et ceci peut s'appuyer sur le sens énigmatique de ce passage où il dit: «l'ont appelée Béatrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner.» Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu'on la voyait, on lui appliquait involontairement le nom de Béatrice, tant ce nom paraissait lui convenir.[1]

Voici le récit de la première rencontre de Dante avec Béatrice, tel qu'il paraît pouvoir être reconstitué, d'après Boccace.

Au mois de mai de l'année 1274, avait lieu à Florence la fête du Printemps, qu'une coutume gracieuse et poétique avait sans doute empruntée à des souvenirs païens. Ces fêtes du renouveau se célébraient du reste également dans les pays environnans.[2] Réjouissances publiques et fêtes particulières mettaient alors la ville en liesse.

Un signor Folco Portinari donnait à cette occasion une fête privée. L'Alighieri, père de Dante, était au nombre des invités. Ce Folco Portinari était un personnage riche et considérable dans le parti Guelfe.