La Vita Nuova (La Vie Nouvelle)
Chapter 4
Et je les quittai en réfléchissant à ces paroles, presque honteux de moi-même, et je me disais en marchant: si je trouve une telle béatitude dans les mots qui expriment la louange de ma Dame, comment ai-je pu parler d'elle différemment? Alors je résolus de prendre toujours désormais sa louange pour sujet de mes paroles. Et comme je pensais beaucoup à cela, il me sembla que j'avais entrepris quelque chose de trop élevé relativement à moi-même, de sorte que je n'osais plus m'y mettre; et je demeurai ainsi plusieurs joues avec le désir de parler et la peur de commencer.
NOTE:
[1] Commentaire du ch. XVIII.
CHAPITRE XIX
Puis il arriva que, passant par un chemin le long duquel courait un ruisseau aux eaux très claires[1], il me vint une volonté si forte de parler que je commençai à songer à la manière dont je m'y prendrais, et j'ai pensé qu'il ne conviendrait pas de parler d'elle, mais de m'adresser aux femmes à la seconde personne, et non à toutes les femmes, c'est-à-dire aux femmes distinguées, et qui ne sont pas seulement des femmes. Et alors ma langue se mit à parler comme si elle eût été mue par elle-même, et elle dit: «Femmes qui comprenez l'amour....» Je mis alors ces mots de côté dans ma mémoire avec une grande joie, en pensant à les prendre pour mon commencement. Puis je rentrai dans la ville, et, après y avoir songé pendant plusieurs jours, je commençai cette canzone.[2]
Femmes qui comprenez l'amour,[3] Je veux m'entretenir avec tous de ma Dame, Non pas que je pense arriver au bout de sa louange, Mais pour satisfaire mon esprit. Je dis donc que, quand je pense à ses mérites, L'amour se fait sentir en moi si doux Que, si la hardiesse ne venait à me manquer, Mes accens rendraient tout le monde amoureux. Et je ne veux pas non plus me hausser à un point Que je ne saurais soutenir jusqu'à la fin. Mais je traiterai délicatement de sa grâce infinie Avec vous, femmes et jeunes filles amoureuses, Car ce n'est pas une chose à en entretenir d'autres que vous Un ange a fait appel à la divine Intelligence et lui a dit: Seigneur, on voit dans le monde Une merveille dont la grâce procède D'une âme qui resplendit jusqu'ici. Le ciel, à qui il ne manque Que de la posséder, la demande à son Seigneur, Et tous les saints la réclament. La pitié seule prend notre parti[4] Car Dieu dit en parlant de ma Dame: O mes bien aimés, souffrez en paix Que votre espérance attende tant qu'il me plaira Là où il y a quelqu'un qui s'attend à la perdre, Et qui dira dans l'Enfer aux méchans: J'ai vu l'espérance des Bienheureux. Ma Dame est donc désirée là-haut dans le ciel. Maintenant je veux vous faire connaître la vertu qu'elle possède,. Et je dis: que celle qui veut paraître une noble femme S'en aille avec elle, car quand elle s'avance L'Amour jette au coeur des méchans un froid Tel que leurs pensées se glacent et périssent; Et celui qui s'arrêterait à la contempler Deviendrait une chose noble ou mourrait. Et s'il se trouve quelqu'un qui soit digne De la regarder, il éprouve les effets de sa vertu, Et s'il arrive qu'elle lui accorde son salut Il se sent si humble qu'il en oublie toutes les offenses. Et Dieu lui a encore accordé une plus grande grâce: C'est que celui qui lui a parlé ne peut plus finir mal. L'Amour dit d'elle: comment une chose mortelle Peut-elle être si belle et si pure! Puis il la regarde, et jure en lui-même Que Dieu a voulu en faire une chose merveilleuse. Elle porte ce teint de perle[5] Qui convient aux femmes, mais sans exagération.[6] Elle est tout ce que la nature peut faire de bien, Et on la prend pour le type de la beauté. De ses yeux, quand ils se meuvent, Sortent des esprits enflammés d'amour Qui blessent les yeux de ceux qui les regardent, Et puis s'en vont droit au coeur. Vous voyez l'amour peint sur ses lèvres Sur lesquelles le regard ne peut demeurer fixé. Canzone, je sais que c'est surtout les femmes Que tu viendras trouver quand je t'aurai envoyée. Maintenant, je t'avertis, puisque je t'ai élevée Comme une enfant de l'Amour, pure et modeste, Que, là où tu iras, ta dises en priant: Apprenez-moi où je dois aller, car je suis envoyée A celle dont la louange est ma parure. Et si tu ne veux pas aller inutilement, Ne t'arrête pas près des gens indignes. Efforce-toi, si tu le peux, de ne te montrer Qu'à des femmes ou à des hommes d'élite Qui te montreront le chemin le plus court. Tu trouveras l'Amour près d'elle: Recommande-moi, comme c'est ton devoir, à l'un et à l'autre.[7]
NOTES:
[1] C'était probablement le _Mugnone_.
[2] N'est-ce pas là un exemple curieux de la méthode de travail ou de composition du Poète? Nous le verrons plus loin s'y reprendre à deux fois pour écrire un sonnet.
[3] _Donne ch' avete intelletto d'amore_.... Faut-il voir dans le mot _intelletto_ l'idée de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.)
[4] Dieu a pitié de nous en nous la conservant.
[5] Il répète souvent que la pâleur est la couleur de l'amour, et la teinte de la perle en est le type.
[6] _Non fuor misura_.
[7] Commentaire du ch. XIX.
CHAPITRE XX
Après que cette canzone eut été un peu répandue dans le monde, comme quelqu'un de mes amis l'avait entendue, il voulut me prier de dire ce que c'est que l'amour[1], s'étant d'après cela fait de moi peut-être une opinion exagérée. De sorte que je pensai qu'après avoir écrit ce qui précède, il serait bon de dire quelque chose de l'amour, et, pour obliger mon ami, je me décidai à consacrer quelques mots à ce sujet.
Amour et noblesse de coeur sont une même chose,[2] Comme l'a dit le poète. C'est ainsi que si l'un ose aller sans l'autre C'est comme si l'âme raisonnable allait sans la raison. Quand la nature est amoureuse, L'Amour devient son maître et le coeur est sa demeure. C'est là qu'il se repose quelquefois un instant, Et quelquefois y séjourne longtemps. Puis la beauté apparaît dans une femme sage,[3] Et elle plaît tellement aux yeux que dans le coeur Naît un désir de la chose qui plaît. Et ce désir persiste en lui assez Pour éveiller un désir d'amour. C'est la même chose qu'un homme de valeur éveille chez une femme.[4]
NOTES:
[1] Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a accompagné les deux poètes quelques instans dans le Purgatoire (Giuliani). Le Poète est Guido Guinicelli (_a cor gentil ripera sempre amore_).
[2] _i. Amore e cor gentil none una cosa_....
[3] _Saggia donna. Saggia_ doit avoir ici une extension particulière et qui répond à _uomo valente_ du dernier vers.
[4] Commentaire du ch. XX.
CHAPITRE XXI
Après avoir traité de l'amour dans ces vers, il me vint à l'idée de dire à la louange de cette beauté des paroles où je montrerais comment cet amour s'éveille pour elle, et comment non seulement il s'éveille là où il dormait, mais comment, grâce à son action merveilleuse, il s'éveille là où il n'était pas en puissance.
Ha Dame porte l'amour dans ses yeux,[1] De sorte que ce qu'elle regarde s'embellit. Où elle passe chacun se tourne vers elle Et son salut fait trembler le coeur, De sorte que baissant son visage on pâlit, Et on se repent de ses propres fautes. L'orgueil et la colère s'enfuient devant elle. Aides-moi, Mesdames, à lui faire honneur. Toute douceur, toute pensée modeste, Naissent dans le coeur de celui qui l'entend parler; Aussi est heureux celui qui l'entrevoit seulement. Ce qu'elle paraît être quand elle sourit un peu Ne peut se dire ni se retenir en esprit, Tant est merveilleux un tel miracle.[2]
NOTES:
[1] _Negli occhi porta la mia donna Amore...._
[2] Commentaire du ch. XXI.
CHAPITRE XXII
Peu de jours s'étaient passés quand, suivant le plaisir du glorieux Seigneur qui ne s'est pas refusé à mourir lui-même, celui qui avait été le père d'une telle merveille qu'était cette très noble Béatrice quitta la vie pour la gloire éternelle.
Et comme une telle séparation est douloureuse pour ceux qui restent et avaient été amis de celui qui s'en va, et qu'il n'y a pas d'affection aussi intime que celle d'un bon père pour un enfant tendre, et d'un enfant tendre pour un bon père, et comme cette femme possédait un haut degré de bonté, et que son père était aussi d'une grande bonté (comme on le croyait et comme c'était la vérité), elle fut plongée dans une douleur très amère.
Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les hommes avec les hommes, s'assemblaient dans la maison en deuil. Or beaucoup de femmes s'étaient réunies là où cette Béatrice pleurait à faire pitié. Et moi-même j'en vis revenir quelques-unes que j'entendais parler de ses lamentations. Et elles disaient: «Elle pleure tellement que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion.»
Puis elles passèrent, et je restai plongé dans une telle tristesse que les larmes inondaient mon visage, et que je devais à chaque instant cacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n'était que je me trouvais dans un endroit où passaient la plupart des femmes qui parlaient d'elle, attentif à ce qu'elles disaient, je serais allé me cacher aussitôt que mes larmes commencèrent à couler. Et, comme je me tenais toujours là, d'autres passèrent encore devant moi, qui se disaient les unes aux autres: «Qui de nous pourra être gaie, maintenant que nous l'avons vue tant pleurer?» D'autres disaient en me voyant: «En voici un qui pleure ni plus ni moins que s'il l'avait vue comme nous.» D'autres disaient encore: «Comme il est changé! Il ne paraît plus du tout le même.»
C'est ainsi que j'entendais les femmes qui passaient parler d'elle et de moi. Je pensai alors à prononcer quelques paroles que je pouvais bien exprimer à propos de tout ce que j'avais entendu dire à ces femmes. Et comme je leur en aurais volontiers demandé la permission, si je ne m'étais trouvé retenu par quelque crainte, je me décidai à faire comme si je la leur avais demandée et qu'elles m'eussent répondu. Je fis alors deux sonnets: dans l'un, je m'adresse à elles comme j'aurais pu le faire de vive voix; dans l'autre, je prends la réponse dans les mots que j'avais entendu prononcer comme s'ils avaient été réellement adressés à moi-même.
O vous dont la contenance affaissée[1] Et les yeux baissés témoignent de votre douleur, D'où venez-vous? Et dites-moi Pourquoi la compassion est peinte sur votre visage. Est-ce que vous avez vu notre Dame Le visage baigné des pleurs de son filial amour? Dites-le-moi, Mesdames, Car mon coeur me le dit à moi-même, Et je le vois rien qu'à votre démarche. Et si vous venez d'un endroit si pitoyable Veuillez rester ici un moment avec moi, Et, quoi qu'il en soit d'elle, ne me le cachez pas. Car je vois combien vos yeux ont pleuré, Et je vois votre visage si altéré Que le coeur m'en tremble rien qu'à le voir.
Es-tu celui qui a parlé si souvent[2] De notre dame, en ne l'adressant qu'à nous? Tu lui ressembles par la voix, Mais ton visage n'est pas reconnaissable. Pourquoi pleures-tu dans ton coeur, Que tu fais naître chez les autres la compassion de toi-même? Est-ce que tu l'as vue pleurer que tu ne peux Celer ta propre douleur? Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement. Il est inutile de chercher à nous consoler, Nous qui l'avons entendue parler dans ses pleurs. Elle a la pitié tellement empreinte sur son visage Que quiconque l'eût voulu regarder Serait tombé mort devant elle.[3]
NOTES:
[1] _Voi, che portate la sembianza umile_....
[2] _Se' tu volui c'hai trattata sovente_.... Dans ce second sonnet, le poète donne la parole aux femmes à qui il s'était adressé dans le précédent.
[3] Commentaire du ch. XXII.
CHAPITRE XXIII
Quelques jours après ceci, il m'advint dans certaines parties de ma personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me fallut rester semblable à ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme le neuvième jour je fus pris de douleurs intolérables, il me vint une pensée qui était celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pensée pendant quelque temps, je revins à celle de ma vie misérable. Et, voyant combien la vie tient à peu de chose, même quand la santé est parfaite, je me mis à pleurer en dedans de moi-même sur tant de misère, et, dans mes soupirs, je me disais: «il faudra que cette divine Béatrice meure un jour!» Et je tombai alors dans un égarement tel que je fermai les yeux et commençai à m'agiter comme un frénétique, puis à divaguer.
Alors m'apparurent certains visages de femmes échevelées qui me disaient: «tu mourras aussi». Et après ces femmes vinrent d'autres visages étranges et horribles à voir qui me disaient: «tu es mort». Et mon imagination continuant à s'égarer, j'en vins à ce point que je ne savais plus où j'étais. Je croyais toujours voir des femmes échevelées, extrêmement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil s'obscurcissait tellement que les étoiles se montraient d'une couleur qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands tremblemens de terre.[1] Et au milieu de ma surprise et de mon effroi, je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: «tu ne sais pas? Ton admirable Dame n'est plus de ce monde».
Alors, je me mis à pleurer à chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui remontaient en suivant un petit nuage très blanc. Et ils chantaient d'un air de triomphe _hosanna in excelsis_, sans que j'entendisse autre chose.[2]
Il me sembla alors que mon coeur, qui était tout amour, me disait: il est vrai que notre Dame est étendue sans vie; et je crus aller voir ce corps qui avait logé cette âme bienheureuse et si pure. Et cette imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme morte, et des femmes qui lui couvraient la tête d'un voile blanc. Et son visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: «Voici que je vois le commencement de la paix.» Et je sentais tant de douceur à la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens à moi, ne me repousse pas. Tu dois être bonne, puisque tu as habité ce corps. Viens à moi, car je te désire beaucoup: tu vois que je porte déjà ton empreinte.
Et il me sembla alors qu'après avoir vu remplir ces douloureux offices que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais le ciel, et je disais à haute voix: «O âme bienheureuse, bienheureux est celui qui te voit!»
Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait près de mon lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient à ma propre maladie, se mit tout effrayée à pleurer comme moi. Et les autres femmes qui étaient dans la chambre, attirées par ses pleurs et s'apercevant que je pleurais aussi, l'éloignèrent de moi: cette jeune femme était une de mes plus proches parentes.
Alors elles s'approchèrent toutes de mon lit et voulurent me réveiller, car elles croyaient que je rêvais, et elles me disaient: «Ne dors plus, ne te laisse pas décourager ainsi.» Et pendant qu'elles me parlaient, mon imagination se calma, au point que je voulais dire: «O Béatrice, sois bénie!» Et à peine avais-je prononcé Béatrice que j'ouvris les yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'étais trompé. Et, tout en prononçant ce nom, ma voix était tellement brisée que ces femmes ne pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles se mirent à dire: «On dirait qu'il est mort.» Puis elles ajoutèrent entre elles: «Il faut le ranimer.» Et elles me dirent beaucoup de choses pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi, ayant retrouvé un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon imagination, je leur répondis: «Je vais vous dire ce que j'ai eu.» Alors je commençai par le commencement, et je finis en leur disant ce que j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aimée. Et plus tard, guéri de ma maladie, je résolus de raconter ce qui m'était arrivé, parce qu'il m'a semblé que ce serait une chose intéressante.
Une femme jeune et compatissante,[3] Ornée de toutes les grâces humaines, Se trouvait là où j'appelais à chaque instant la mort. Voyant mes yeux pleins d'angoisse Et entendant mes paroles dépourvues de sens, Elle s'effraya et se mit à pleurer à chaudes larmes. Et d'autres femmes, attirées près de moi Par celle qui pleurait ainsi, L'éloignèrent et cherchèrent à me faire revenir à moi. L'une me disait: il ne faut pas dormir, Et une autre: pourquoi te décourager? Alors je laissai cette étrange fantaisie fit je prononçai le nom de ma Dame. Ma voix était si douloureuse Et tellement brisée par l'angoisse et les pleurs Que mon coeur seul entendit ce nom résonner. Et, la honte peinte sur mon visage, L'Amour me fit me tourner vers elles. Ma pâleur était telle Qu'elles se mirent à parler de ma mort: Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une à l'autre. Et elles me répétaient: «Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?» Quand j'eus repris un peu de force Je dis: «Mesdames, je vais vous le dire. Tandis que je pensais à la fragilité de ma vie, Et que je voyais combien sa durée tient à peu de chose, L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit à pleurer; De sorte que mon âme fut si égarée Que je disais en soupirant, dans ma pensée: «Il faudra bien que ma Dame meure un jour!» Et mon égarement devint tel alors Que je fermai mes yeux appesantis; Et mes esprits étaient tellement affaiblis Qu'ils ne pouvaient plus s'arrêter sur rien. Et alors mon imagination, Incapable de distinguer l'erreur de la vérité, Me fit voir des femmes désolées Qui me disaient: «Tu mourras, tu mourras.» Puis je vis des choses terribles. Dans la fantaisie où j'entrais Je ne savais pas où je me trouvais, Et il me semblait voir des femmes échevelées Qui pleuraient, et qui lançaient leurs lamentations Comme des flèches de feu. Puis je vis le soleil s'obscurcir peu à peu, Et les étoiles apparaître, Et elles pleuraient ainsi que le soleil. Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomber Et je sentais la terre trembler. Alors m'apparut un homme pâle et défait Qui me dit: «Qu'est-ce que tu fais là? Tu ne sais pas la nouvelle? Ta Dame est morte, elle qui était si belle.» Je levais mes yeux baignés de pleurs Quand je vis (comme une pluie de manne) Des anges se dirigeant vers le ciel, Précédés d'un petit nuage Derrière lequel ils criaient tous: hosanna! S'ils avaient crié autre chose, je vous le dirais bien. Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus, Viens voir notre Dame qui est gisante. Mon imagination, dans mon erreur, Me mena voir ma Dame morte; Et quand je l'aperçus Je voyais des femmes la recouvrir d'un voile. Et elle avait une telle apparence de repos Qu'elle semblait dire: je suis dans la paix. Et la voyant si calme Je ressentis une telle douceur Que je disais; O mort, désormais que tu me parais douce, Et que tu dois être une chose aimable, Puisque tu as habité dans ma Dame! Tu dois avoir pitié et non colère. Tu vois que je désire tant t'appartenir Que je porte déjà tes couleurs. Viens, c'est mon coeur qui t'appelle. Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal. Et, quand je fus seul, Je disais en regardant le ciel: Heureux qui te voit, ô belle âme.... C'est alors que vous m'avez appelé, Et grâce à vous ma vision disparut.[4]
NOTES:
[1]
. . . . . . . . . . _O heavy hour!_ _Methink it should be now a huge éclipse_ _O sun and moon, and that th'affrighted globe_ _Should yawn in alteration_....
(SHAKESPEARE, _Otello_, act. V.)
[2] Ce petit nuage très blanc était l'âme de Béatrice.
[3] _Donna pietosa e di novella etate_....
[4] Commentaire du ch. XXIII.
CHAPITRE XXIV
Après tous ces rêves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part à songer, je sentis que mon coeur se mettait à trembler, comme si j'eusse été en présence de cette femme. Alors mon imagination me fit voir l'Amour. Il me semblait venir d'auprès d'elle, et parler à mon coeur d'un air joyeux. «Bénis le jour où je t'ai pris, disait-il, parce que tu dois le faire.» Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que ce n'était pas mon propre coeur, tant il était changé.
Et peu après ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'était cette beauté célèbre dont mon meilleur ami[1] était très épris, et qui exerçait sur lui beaucoup d'empire. Elle avait nom _Giovanna_[2], mais à cause de sa beauté sans doute on l'appelait _Primavera_[3]. Et en regardant derrière elle je vis l'admirable Béatrice qui venait!
Ces dames s'approchèrent de moi l'une après l'autre, et il me sembla que l'Amour parlait dans mon coeur et disait: «C'est parce qu'elle est venue la première aujourd'hui qu'il faut l'appeler _Primavera_. C'est moi qui ai voulu qu'on l'appelât _Prima verrà_[4], parce qu'elle sera venue la première le jour où Béatrice se sera montrée après le délire de son fidèle. Et si l'on veut considérer son premier nom, autant vaut dire _Primavera_, parce que son nom _Giovanna_ vient de Giovanni (saint Jean) celui qui a précédé la vraie lumière en disant: «_Ego vox clamantis in deserto: parate viam Domini_.»[5]
Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots, c'est-à-dire: «Qui voudrait y regarder de tout près appellerait cette Béatrice l'Amour; à cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.»
Alors moi, en y repensant, je me proposai d'écrire quelques vers à mon excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire), croyant que son coeur était occupé encore de la beauté de la belle Primavera[6]. Je fis donc le sonnet suivant:
J'ai senti se réveiller dans mon coeur[7] Un esprit amoureux qui dormait; Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour Si joyeux qu'à peine si je le reconnaissais. Il disait: il faut maintenant que tu penses à me faire honneur. Et il souriait à chacun des mots qu'il prononçait. Et comme mon Seigneur se tenait près de moi, Je regardai du côté d'où il venait Et je vis Monna Vanna et Monna Rice[8] Venir de mon côté, L'une de ces merveilles après l'autre. Et, comme je me le rappelle bien, L'amour me dit: celle-ci est _Primavera_, Et celle-là a nom _Amour_, tant elle me ressemble.[9]
NOTES:
[1] Guido Cavalcanti.
[2] _Giovanna_, Jeanne.
[3] _Primavera_, printemps.
[4] _Prima verrà_, elle viendra la première.
[5] Je suis celui qui crie dans le désert: préparez la voie du Seigneur.
[6] Il paraît que Guido, lorsque ce sonnet fut écrit, avait cessé d'être épris de Giovanna.
[7] _Io mi sentii svegliar dentro allo care_....
[8] _Madonna Giovanna_ et _Madonna Beatrice_.
[9] Commentaire du ch. XXIV.
CHAPITRE XXV