La Vita Nuova (La Vie Nouvelle)
Chapter 3
Mort brutale, ennemie de la pitié,[4] mère antique de la douleur, Jugement dur et irrécusable, Puisque tu as donné l'occasion à mon coeur affligé De se livrer à ses pensées, Ma langue se fatiguera à t'accuser; Et si je te refuse toute excuse, Il faut que je dise Tes méfaits et tes crimes: Non que le monde les ignore, Mais pour soulever l'indignation De quiconque se nourrit d'amour. Tu as séparé du monde la beauté, Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu. Tu as détruit la grâce amoureuse D'une jeunesse joyeuse. Je ne veux pas découvrir ici davantage la femme Dont les mérites sont bien connus. Celui qui ne mérite pas son salut[5] Qu'il n'espère jamais être en sa compagnie[6].
NOTES:
[1] _Piangete amanti, perché piange amore_....
[2] C'est-à-dire que la mort peut dépouiller une femme de tout ce qui charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la distinguait.
[3] L'Amour représente ici Béatrice, qui était elle-même présente à cette scène douloureuse.
[4] _Morte villana, di pietà nemica_....
[5] C'est à Béatrice que s'adressent ces deux derniers vers. Vivre en sa compagnie, c'est-à-dire dans le ciel.
[6] Commentaire du ch. VIII.
CHAPITRE IX
Quelques jours après la mort de cette femme, il survint une chose qui m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit où était cette aimable femme qui avait servi à protéger mon secret, car le but de mon voyage n'en était pas très éloigné. Et quoique je fusse en apparence en nombreuse compagnie, il m'en coûtait de m'en aller, à ce point que mes soupirs ne parvenaient pas à dégager l'angoisse où mon coeur était plongé dès que je me séparais de ma Béatitude.
Or, le doux Seigneur[1], qui s'était emparé de moi par la vertu de cette femme adorable, m'apparut dans mon imagination comme un pèlerin vêtu simplement d'humbles habits. Il me paraissait hésitant, et il regardait à terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle rivière, dont le courant était très pur, et qui longeait la route où je me trouvais.
Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: «Je viens d'auprès de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volonté je t'avais fait avoir près d'elle, je l'ai repris et je le porte à une autre belle qui te servira à son tour de protection, comme l'avait fait la première (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en répéter quelques-unes, fais-le de manière à ce qu'on ne puisse discerner l'amour simulé que tu avais montré à celle-là et qu'il te faudra montrer à l'autre.»
Ceci dit, toute cette imagination disparut tout à coup, à cause du grand pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage altéré, tout pensif et accompagné de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et le jour d'après, je fis le sonnet suivant:
Chevauchant avant hier sur un chemin[2] Contre mon gré et tout pensif, Je rencontrai l'Amour au milieu de la route, Portant le simple vêtement d'un pèlerin. Il avait un aspect très humble Comme s'il avait perdu toute sa dignité. Il marchait pensif et soupirant, La tête inclinée, comme pour ne pas voir les gens. Quand il me vit, il m'appela par mon nom Et dit: Je viens de loin, Là où ton coeur se tenait par ma volonté, Et je l'apporte pour qu'il serve à une nouvelle beauté. Alors je me sentis tellement envahi par lui Qu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse aperçu comment.[3]
NOTES:
[1] L'Amour.
[2] _Cavalcando l'alta ier per un cammino_....
[3] Commentaire du ch. IX.
CHAPITRE X
Après mon retour, je me mis à la recherche de cette femme que mon Seigneur m'avait nommée sur le chemin des soupirs. Et, afin que mon discours soit plus bref, je dirai qu'en peu de temps j'en fis ma protection, si bien que trop de gens en parlèrent, en dépassant les limites de la discrétion et de la courtoisie, ce qui me fut souvent fort pénible. Et il résulta de ces bavardages, qui semblaient m'accuser d'infamie, que cette merveille, qui fut la destructrice de tous les vices et la reine de toutes les vertus, passant quelque part, me refusa ce si doux salut dans lequel résidait toute ma béatitude. Et ici j'interromprai mon récit pour faire comprendre l'effet que son salut exerçait sur moi.
CHAPITRE XI
Lorsqu'elle venait à m'apparaître, dans l'espoir de cet admirable salut, je ne me sentais plus aucun ennemi; une flamme de charité m'envahissait, qui me faisait pardonner à tous ceux qui m'avaient offensé; et à quiconque m'eût alors demandé quelque chose je n'aurais répondu qu'un mot: Amour, l'humilité peinte sur mon visage. Et quand elle était sur le point de me saluer, un esprit d'amour détruisait toutes mes sensations, et se peignait sur mes organes visuels intimidés, et il leur disait: allez honorer votre dame, et ils demeuraient fixés sur elle. Et qui aurait voulu connaître ce que c'est que l'amour n'aurait eu qu'à regarder le tremblement de mes yeux. Et quand cette admirable me saluait, l'amour ne parvenait pas à cacher mon intolérable béatitude: mais je me trouvais écrasé par une telle douceur que mon corps, qui en subissait tout entier l'empire, se mouvait comme un objet inanimé et pesant, ce qui montrait bien que dans son salut habitait ma Béatitude, laquelle surpassait et dominait toutes mes facultés.
CHAPITRE XII
Maintenant, revenant à mon récit, je dirai que, après que ma Béatitude m'eut été refusée, je fus pris d'une douleur si vive que je me séparai de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apaisés, je me réfugiai dans ma chambre, où je pouvais me lamenter sans être entendu. Et là, demandant miséricorde à la reine de la courtoisie, je disais: Amour, viens en aide à ton fidèle. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant qui vient d'être battu.
Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre, tout près de moi, un jeune homme couvert d'un vêtement d'une grande blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, étendu comme j'étais, et après m'avoir regardé quelque temps, il me sembla qu'il m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: «_Fili, tempus est ut praetermittantur simulata nostra_.»[1]
Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il m'avait appelé plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-même rassuré, je commençai à lui parler ainsi: «Noble seigneur, pourquoi pleures-tu?» Et lui: «_Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se habent circumferentiae partes; tu autem non sic_.»[2]
Alors, en pensant à ses paroles, il me parut qu'il m'avait parlé d'une façon très obscure, et je lui dis: «Qu'est cela, Seigneur, que tu me parles d'une manière si obscure?» Il me répondit en langue vulgaire: «Ne demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.»
Puis, je lui parlai du salut qui m'avait été refusé, et je lui demandai quelle en avait été la raison. Voici comment il me répondit: «Notre Béatrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la femme que je t'ai nommée sur le chemin des soupirs éprouvait à cause de toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette très noble femme, qui est ennemie de toute espèce de tort, n'a pas daigné saluer ta personne, craignant d'avoir à en subir elle-même quelque désagrément. Aussi comme ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux que tu écrives quelque chose sous la forme de vers, où tu exprimeras l'empire que j'exerce sur toi à son sujet, et comment elle te fit sien dès ton enfance. Et tu peux en appeler en témoignage celui qui le sait bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-là, je lui en parlerai volontiers. Elle connaîtra ainsi ce que tu penses, et comprendra comment on s'y est trompé. Fais en sorte que tes paroles ne soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas précisément à elle, ce qui ne conviendrait guère. Et ne lui envoie rien sans moi pour que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera nécessaire.»[3]
Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai que cette vision m'était apparue à la neuvième heure du jour. Et avant d'être sorti de ma chambre, j'avais résolu de faire une ballade où je suivrais ce que m'avait recommandé mon Seigneur.
Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour[4] Et que tu te présentes avec lui devant ma Dame, Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elle De mes excuses que tu lui chanteras. Tu t'en vas, Ballade, d'une façon si courtoise Que, même sans sa compagnie, Tu pourras te présenter partout sans crainte. Mais si tu veux y aller en toute sécurité, Va d'abord retrouver l'Amour; Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui. Car celle qui doit t'entendre Si, comme je le crois, elle est irritée contre moi, S'il ne t'accompagnait pas, Elle pourrait bien te recevoir mal. Et, quand vous serez là ensemble, Commence à lui dire avec douceur, Après lui en avoir d'abord demandé la permission: Madame, celui qui m'envoie vers vous Veut, s'il vous plaît, Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez. C'est l'amour qui, à cause de votre beauté, A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet à ses regards. Aussi, pourquoi il a regardé ailleurs, Jugez-en par vous-même, du moment que son coeur n'a pas changé. Dis-lui: Madame, son coeur a gardé Une foi si fidèle Que sa pensée est à tout instant prête à vous servir. Il a été vôtre tout d'abord, et il ne s'est pas démenti. Si elle ne le croit pas, Dis qu'elle demande à l'Amour si cela est vrai, Et à la fin prie-la humblement, S'il ne lui plaît pas de me pardonner, Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir, Et elle verra son serviteur lui obéir. Et dis à celui qui est la clef de toute pitié,[5] Avant que tu ne t'en ailles, De lui expliquer mes bonnes raisons[6] Par la grâce de mes paroles harmonieuses. Reste ici auprès d'elle Et dis-lui ce que ta voudras de son serviteur. Et si elle lui pardonne à ta prière Viens lui annoncer cette belle paix. Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira, Au moment qui te paraîtra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.[7]
NOTES:
[1] «Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.»
[2] «Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points sont à égale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi.» (Je suis toujours le même, et toi tu changes.) _Commentaire_ de Giuliani.
[3] Commentaire de ch. XII.
[4] _Ballata, io vo' che tu ritruovi amore_....
[5] L'Amour.
[6] Ceci veut dire sans doute: c'était pour ne pas vous compromettre.
[7] Commentaire du ch. XII.
CHAPITRE XIII
Après la vision que je viens de raconter, et après avoir dit les paroles que l'Amour m'avait imposées, me vinrent des pensées nombreuses et diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une à une, sans pouvoir m'en défendre. Parmi celles-ci, quatre m'ôtaient tout repos.
L'une d'elles était celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce qu'elle écarte de toute vilenie l'esprit de son fidèle. L'autre était que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est soumis, plus il faut passer par des chemins pénibles et douloureux.
Une autre était celle-ci: le nom de l'Amour est si doux à entendre qu'il paraît impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliqués, comme il est écrit: _nomina sunt complementa rerum_. La quatrième était celle-ci: la femme à qui l'Amour t'attache si étroitement n'est pas comme les autres femmes dont le coeur se meut si légèrement.
Et chacune de ces pensées me faisait la guerre au point que je ressemblais à celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait bien marcher, mais qui ne sait pas où il va. Et si je songeais à chercher un chemin battu, c'est-à-dire celui que prendraient les autres, ce chemin se trouvait tout à fait contraire à mes pensées, qui étaient de faire appel à la pitié, et de me remettre entre ses bras. C'est dans cet état que je fis le sonnet suivant:
Toutes mes pensées parlent d'amour,[1] Et le font de manières si diverses Que l'une me fait vouloir m'y soumettre Et une autre me dit que c'est une folie.[2] Une autre m'apporte les douceurs de l'espérance, Et une autre me fait verser des larmes abondantes. Elles s'accordent seulement à demander pitié, Tout tremblant que je suis de la peur qui étreint mon coeur. C'est à ce point que je ne sais de quel côté me tourner; Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire. C'est ainsi que je me trouve comme égaré dans l'amour. Et si je veux les accorder toutes Il faut que j'en appelle à mon ennemie, Madame la Pitié[3], pour qu'elle me vienne en aide.[4]
NOTES:
[1] _Tutti li miei pensier parlan d'amore_....
[2] Il y a ici deux versions différentes: Fraticelli lit _folle,_ folie, version que j'ai suivie. Giuliani lit _forte_, ce qui signifierait que cette pensée est plus forte.
[3] Il explique lui-même que c'est par ironie qu'il appelle _Madonna Pietà_ la _mia nemica_.
[4]Commentaire du ch. XIII.
CHAPITRE XIV
Après que ces diverses pensées se furent livré de telles batailles, il arriva que cette adorable créature se rendit à une réunion où se trouvaient assemblées un grand nombre de dames, et j'y fus amené par un de mes amis qui crut me faire plaisir en m'introduisant là où tant de femmes venaient faire montre de leur beauté. Je ne savais donc pas où j'étais amené, me confiant à l'ami qui allait me conduire ainsi jusqu'aux portes de la mort[1], et je lui dis: «Pourquoi sommes-nous venus près de ces dames?» il me répondit: «C'est pour qu'elles soient servies d'une manière digne d'elles.»
La vérité est que ces femmes s'étaient réunies chez une d'elles qui s'était mariée ce jour-là et les avait invitées, suivant la coutume de cette ville, au premier repas qui se donnait dans la maison de son nouvel époux. De sorte que, pensant faire plaisir à cet ami, je me décidai à venir me tenir à la disposition de ces dames en sa compagnie. Et, comme je venais de le faire, il me sembla sentir un tremblement extraordinaire qui partait du côté gauche de ma poitrine et s'étendit tout à coup dans le reste de mon corps.
Je fis alors semblant de m'appuyer contre une peinture qui faisait le tour de la salle et, craignant que l'on se fût aperçu de mon tremblement, je levai les yeux et, regardant ces dames, je vis au milieu d'elles la divine Béatrice. Alors, mes esprits se trouvèrent tellement anéantis par la violence de mon amour, quand je me vis si près de ma Dame, qu'il ne resta plus en moi de vivant que l'esprit (le sens) de la vision.
Et encore, tandis que mes yeux auraient voulu fixer en eux-mêmes l'image de cette merveille, ils ne parvenaient pas à la contempler, et ils en souffraient et ils se lamentaient, et ils se disaient: Si nous n'étions pas ainsi projetés hors de nous-mêmes, nous pourrions rester à regarder cette merveille, comme font les autres.
Plusieurs de ces dames, s'apercevant comme j'étais transfiguré, commencèrent par s'étonner, puis se mirent a parler entre elles et à rire et à se moquer de moi avec la gentille Béatrice. Alors mon ami, qui ne se doutait de rien, s'en aperçut aussi et, me prenant par la main, m'emmena hors de la vue de ces dames en me demandant ce que j'avais. Alors, un peu calmé et ayant repris mes esprits anéantis, et ceux-ci ayant retrouvé la possession d'eux-mêmes, je lui dis: «J'ai mis les pieds dans cette partie de la vie où l'on ne peut aller plus loin avec la pensée de s'en revenir.»[2]
Puis le quittant, je rentrai dans la chambre des larmes où pleurant, et honteux de moi-même, je me disais: «Si cette femme savait dans quel état je me trouve, je ne crois pas qu'elle se moquerait de moi; je crois plutôt qu'elle en aurait grande pitié.» Et, tout en pleurant ainsi, je me proposai de dire quelques mots qui s'adresseraient à elle-même et lui expliqueraient la cause de ma transfiguration, ou je lui dirais que j'étais bien sûr qu'elle n'en était pas consciente, et que si elle l'avait été, sa compassion aurait gagné les autres. Et je souhaitais qu'en lui tenant ce langage mes paroles pussent arriver jusqu'à elle,
Vous avez ri de moi avec ces autres femmes,[3] Et vous ne savez pas, Madame, d'où vient Que je vous montre un visage si nouveau Quand je contemple votre beauté. Si vous le saviez, votre pitié ne pourrait pas Garder contre moi votre habituelle rigueur. Car l'Amour, lorsqu'il me trouve près de vous, S'enhardit et prend un tel empire Qu'il frappe mes esprits craintifs, Et les tue ou les chasse, De sorte qu'il reste seul à vous regarder. C'est ce qui me fait changer de figure, Mais pas assez pour que je ne sente pas alors Les angoisses où me plongent les tourmens qu'ils subissent.[4]
NOTES:
[1] Ceci est une allusion à un incident qui allait se produire peu d'instants après.
[2] J'ai cru que j'allais mourir.
[3] _Coll' altre donne mia vista gabbate_....
[4] Commentaire du ch. XIV.
CHAPITRE XV
Après cette nouvelle transfiguration, il me vint une pensée opiniâtre, qui ne me quittait guère, mais me reprenait continuellement et me disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de cette femme, pourquoi cherches-tu à la voir? Si elle te le demandait, qu'aurais-tu à lui répondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre pour le faire?
Et une autre pensée répondait humblement: si je ne perdais pas toutes mes facultés et que j'eusse assez de liberté pour lui répondre, je lui dirais: aussitôt que je m'imagine sa merveilleuse beauté, il me vient un désir de la voir d'une telle puissance qu'il détruit, qu'il tue dans ma mémoire, tout ce qui pourrait s'élever contre lui, et les souffrances passées ne sauraient retenir mon désir de chercher à la voir.
Alors, cédant à ces pensées, je songeai à lui adresser certaines paroles dans lesquelles, en m'excusant près d'elle des reproches que j'avais pu lui adresser[1], je lui ferais connaître ce qu'il advient de moi quand je l'approche.
Tout ce que j'ai dans mon esprit expire[2] Quand je vous vois, ô ma belle joie! Et quand je suis près de vous, j'entends l'Amour Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir. Mon visage montre la couleur de mon coeur, Et quand il s'évanouit, il s'appuie où il peut[3] Et, tout tremblant comme dans l'ivresse, Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs. Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors, S'il ne venait pas rassurer mon âme éperdue, Rien qu'en me montrant qu'il me plaint, Et en me témoignant cette pitié que votre rire tue, Et que ferait naître cet aspect lamentable Des yeux qui ont envie de mourir.[4]
NOTES:
[1] Il paraît que Dante s'était plaint hautement, soit en paroles soit autrement, du rire moqueur de Béatrice. Mais il ne s'est pas expliqué davantage sur ce sujet.
[2] _Ciò che m'incontra nella menta, more_....
[3] Ici le _coeur_ est pris pour la personne. Allusion à la scène de la page 54.
[4] Commentaire du ch. XV.
CHAPITRE XVI
Ce sonnet, après que je l'eus écrit, m'amena à dire encore quatre choses sur mon état, qu'il me semblait n'avoir pas encore exprimé.
La première est que je souffrais souvent quand ma mémoire venait représenter à mon imagination ce que l'amour me faisait endurer.
La seconde, que l'amour m'envahissait souvent tout à coup avec tant de violence qu'il ne restait de vivant en moi qu'une pensée, celle qui me parlait de ma Dame.
La troisième est que, quand cette bataille de l'amour se livrait en moi, je partais tout pâle pour voir cette femme, croyant que sa vue ferait cesser ce conflit, et oubliant ce qui m'était arrivé en m'approchant d'elle.
La quatrième est comment cette vue ne venait pas à mon secours, mais venait finalement abattre ce qui me restait de vie. Tel est le sujet du sonnet suivant.
Souvent me revient à l'esprit[1] L'angoisse que me cause l'amour. Et il m'en vient une telle pitié que souvent Je dis: hélas, cela arrive-t-il à quelqu'un d'autre Que l'amour m'assaille si subitement Que la vie m'abandonne presque, Et il ne me reste alors de vivant pour me sauver Qu'un seul esprit, parce qu'il me parle de vous. Puis, je m'efforce de venir moi-même à mon aide; Et tout pale et dépourvu de tout courage Je viens vous voir, croyant me guérir: Et si je lève les yeux pour regarder, Mon coeur se met à trembler si fort Que ses battements cessent de se faire sentir.[2]
NOTES:
[1] _Spesse fiate vennemi alla mente_....
[2] Commentaire du ch. XVI.
CHAPITRE XVII
Après avoir fait ces trois sonnets adressés à cette femme, comme ils faisaient le récit exact de mon état, j'ai cru devoir me taire, parce qu'il me semblait avoir assez parlé de moi. Mais bien que je cesse de lui parler, il me faut reprendre une matière nouvelle et plus noble que la précédente. Et comme ce nouveau sujet sera agréable à entendre, je vais le traiter aussi brièvement que possible.
CHAPITRE XVIII
Comme plusieurs personnes avaient lu sur mon visage le secret de mon coeur, certaines dames, qui se réunissaient parce qu'elles aimaient à se trouver ensemble, connaissaient bien mes sentimens, chacune d'elles ayant été témoin de mes violentes émotions. Et comme je me trouvais passer près d'elles par hasard, une d'elles m'appela. C'était une femme d'un parler agréable. Quand je fus arrivé devant elles, je vis bien que ma charmante dame n'était pas là, et, rassuré, je les saluai et leur demandai ce qu'il y avait pour leur service.
Ces dames étaient en assez grand nombre. Il y en avait qui riaient entre elles; d'autres me regardaient en attendant ce que j'allais dire, et d'autres jasaient ensemble. L'une d'elles, tournant les yeux vers moi et m'appelant par mon nom, me dit: «Pourquoi et dans quel but aimes-tu donc cette personne, puisque tu ne peux soutenir sa présence? Dis-nous-le parce que le but d'un tel amour, il faut qu'il soit d'un genre très particulier.» Et quand elle eut dit ces paroles, elle et toutes les autres se regardèrent en attendant ma réponse.
Alors je leur dis: «Mesdames, tout ce que demandait mon amour était le salut de cette femme, dont vous entendez peut-être parler. C'est en cela que résidait la béatitude qui était la fin de tous mes désirs. Mais, depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur l'Amour a mis par sa grâce toute ma béatitude dans ce qui ne peut me manquer.»
Ces dames se mirent alors à parler entre elles et, de même que nous voyons quelquefois tomber la pluie mêlée à une neige très blanche, il me semblait voir leurs paroles entrecoupées de soupirs. Et quand elles eurent ainsi parlé quelque temps ensemble, celle qui m'avait adressé la parole la première me dit: «Nous te prions de nous dire en quoi réside ta béatitude.» Et je répondis: «Elle réside dans les paroles qui sont à la louange de ma Dame.» Et elle dit à son tour: «Si tu disais vrai, ce que tu nous as dit en parlant de ton état, tu l'aurais dit dans un autre sens.»[1]