La Vita Nuova (La Vie Nouvelle)

Chapter 2

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Il est probable qu'il a retouché les produits de ses inspirations journalières, et on ne saurait douter, qu'il n'y ait introduit après coup plus d'une interpolation, car il y a plusieurs passages de la _Vita nuova_ dont l'interprétation ne paraît possible que moyennant une telle supposition.

Cette prose nous aide à établir la filiation des circonstances qui ont sollicité ou inspiré les pièces poétiques. Elle n'est souvent que comme la préparation de celles-ci, et le même récit peut se reproduire ainsi sous deux formes successives. Quelquefois aussi cette double expression d'événemens ou d'impressions identiques se présente sons des formes un peu différentes. C'est comme un motif musical que le compositeur répète dans un ton différent ou avec des développemens nouveaux.

V

Cette traduction est absolument littérale. On reconnaîtra aisément que le traducteur a sacrifié plus d'une fois les exigences du style moderne au scrupule de s'écarter le moins possible d'un style encore médiéval, mais alors nouveau, _dolce stil nuovo_, qui est un des charmes de cette oeuvre. Il s'est contenté de conserver la coupe des morceaux rimes. C'est tout ce qu'il pouvait faire, toute tentative de reproduire en vers une oeuvre poétique ne pouvant que compromettre la fidélité de la traduction, en raison des nécessités et des procédés d'une prosodie tout autre que celle du modèle. Et la pensée du Poète est toujours si nette et si concise qu'il n'a été que très rarement nécessaire d'intervertir l'ordre de leur alignement.

La seule modification que je me sois permise dans la construction générale de l'oeuvre a été de renvoyer aux _Commentaires_ les analyses scolastiques qui accompagnent chacun des poèmes. Il m'a semblé que cette dichotomie glaciale n'était pas à sa place parmi ces lignes de grâce et d'émotion. Mais on la retrouvera fidèlement reproduite dans les commentaires se rapportante chacun des chapitres.

Le présent travail n'est pas une oeuvre d'érudition. Il a été fait sur le texte de Fraticelli et sur celui de Giuliani. Les textes qu'ont pu suivre ces savans éditeurs de la _Vita nuova_ avaient dû subir avant eux bien des vicissitudes. Je ne sais si tous les efforts de l'érudition italienne parviendront à les rétablir dans leur pureté primitive: il y a longtemps qu'on y travaille. Un récent fascicule publié par la _Società Dantesca Italiana_[18] nous fournit un grand nombre d'exemples des variantes infinies qu'ont pu y introduire les erreurs, les inattentions, les fantaisies de nombreuses générations de copistes. Il m'a paru que ces variantes et ces corrections portaient surtout sur des lettres ou des syllabes, rarement sur des mots entiers, sans parler de la ponctuation qui a dû être bien souvent défectueuse. Mais il ne m'a pas semblé que les intentions de l'auteur aient eu beaucoup à en souffrir. Et ce qui doit nous intéresser ici, c'est uniquement ses sentimens, sa pensée, son imagination.

Il n'est peut-être pas un des incidens de la vie de Dante ou un des passages de sa production poétique qui n'ait été l'objet de disquisitions contradictoires portant sur la valeur des textes transmis à la postérité (les manuscrits originaux ayant rapidement disparu), ou sur les dates ou sur la succession des événemens auxquels ils font allusion. Comme tout est extraordinaire dans la vie comme dans l'oeuvre du Poète, on n'a pu parvenir à déterminer, avec quelque précision, même l'époque approximative où ces oeuvres ont été conçues, achevées, ou se sont succédé.

Et encore, l'énormité et la diversité de l'oeuvre prise dans son ensemble, comment la concilier avec une existence aussi profondément mouvementée? Il est même une époque qui semblait devoir être fermée à son activité littéraire.

Après la _tributazione_ qui a suivi la mort de Béatrice (1290), nous voyons son existence remplie par le travail et l'étude: il consacre des années, trente mois (_Il Convito_), à l'étude du latin, que jusqu'alors il ne possédait qu'imparfaitement et où il devait trouver ses auteurs de prédilection, à l'assiduité aux leçons des philosophes et des théologiens. Puis son entrée officielle dans la vie publique[19], puis son Priorat[20], sa durée courte mais effective, puis les premières années de son exil et l'agitation politique à laquelle il s'associe.... Voilà, si l'on considère la vie qu'il pouvait mener, bien des sujets de stupéfaction, on pourrait dire d'une sorte de vertige.

N'ayant pas qualité pour intervenir dans les débats dont ces sujets ont été, dont ils sont encore tous les jours, l'occasion, j'ai dû m'en tenir à la tradition, plus ou moins légendaire, que j'ai pu demander aux sources les plus autorisées, et à la représentation, aussi fidèle qu'il m'a été possible, du texte, sinon officiel, du moins accepté de la _Vita nuova_.

Les _Commentaires_ dont j'ai accompagné la traduction du texte concernent les interprétations de la partie symbolique et philosophique du poème, et ont en même temps pour objet de ramener à l'esprit du lecteur la propre personnalité du Poète et le tableau de son époque et de son milieu, et les images qui ont dû frapper ses yeux.

J'ai demandé à quelques-uns des historiens de l'oeuvre de l'Alighieri, à Carducci, à del Lungo, aux récentes et compendieuses publications de Leynardi et de Scherillo[21], à de nombreux articles du _Giornale Dantesco_, etc., des renseignemens sur les faits contemporains du poème; j'ai interrogé leurs propres opinions et leurs sentimens. Mais je m'en suis rapporté surtout à ce dont m'avait pénétré une longne communion avec la personne et avec l'oeuvre du Poète de la _Divine Comédie_.

Mais, en vérité, était-il indispensable d'aller plus loin et de remonter plus haut? La littérature Dantesque d'aujourd'hui s'est naturellement approprié toutes celles qui l'ont précédée, et elle les résume. Et je ne crois pas qu'il soit nécessaire, pour comprendre le Poète de la _Vita nuova_, de repasser par toutes les étapes qu'a parcourues l'esprit humain à l'enquête du grand Symboliste. C'est dans lui-même qu'il faut venir chercher les sources de sa sensibilité, les origines de ses raisonnemens, le sens de ses symboles.

Si l'on veut comprendre et sentir ce que la _Vita nuova_ renferme de beautés subtiles et de charmes suggestifs, on y arrivera plus sûrement par un commerce intime avec cette grande personnalité qu'en interrogeant les autres.

NOTES:

[1] La _Vita nuova_ est beaucoup plus familière aux Anglais. Entre 1862 et 1895 on n'en compte pas moins de quatre traductions littérales. En outre, deux éditions italiennes, avec introductions et notes en anglais, ont été publiées récemment à Londres par M. Whitehead et par M. Perini.

[2] La _Divine Comédie_, traduction libre, 1897. Plon et Nourrit.

[3] Dante, _Il Convito_, trait. ii.

[4] Les Guelfes représentaient les franchises communales, et les Gibelins les privilèges féodaux (Ozanam).

[5] _Il Convito_, tratt. ii, chap. XIII.

[6] WHITEHEAD. Édition italienne de la _Vita nuova_, London, 1893.

[7] Commentaire du ch. II.

[8] _Il Convito_, tratt. ii, ch. XIII.

[9] La _Divine Comédie_, ch. XV de l'_Enfer_.

[10] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia_.

[11] LUMINI, _Giornale Dantesco_.

[12] Commentaire de Boccace.

[13] Voir au ch. II de la _Vita nuova_.

[14] Le Purgatoire de la _Divine Comédie_, chant XXXI.

[15] Ozanam croit que le séjour de Dante à Paris doit être reporté entre 1294 et 1299, c'est-à-dire entre la mort de Béatrice et l'accession du poète au Priorat, et que c'est à cette époque qu'eurent lieu les désordres dont il s'accuse lui-même (_Oeuvres complètes_, t. VI, p. 416). Ceci me paraît difficilement acceptable (Voir l'_Épilogue_).

[16] «Un petit oiseau, encore sans expérience, peut s'exposer deux ou trois fois aux coups du chasseur. Mais pour ceux qui ont déjà fatigué leurs ailes, c'est en vain qu'on tend les rets et qu'on lance la flèche» (chant XXXI du Purgatoire).

[17] Ce tableau, bien superficiel, ne se rapporte qu'à ce qu'on pourrait appeler la littérature courante. Il y avait déjà, dans la France d'alors, une haute littérature, celle de l'Épopée, une de nos gloires nationales, de la Satire, et ces grandes Chroniques où, Joinville et Villehardouin annonçaient les Mémoires dont nous sommes encombrés aujourd'hui.

[18] _Bollettino della Società Dantesca Italiana, Firenze_, décembre 1896.

[19] Il se fit admettre en 1295 dans le sixième des sept _arti maggiori_, celui des médecins et des apothicaires _(medici e speziali_). C'était une condition exigée pour l'entrée dans la vie publique.

[20] 1306.

[21] Professeur LUIGI LEYNARDI, _la Psicologia dell' urte nella Divina Commedia_, Torino, 1894.--MICHELE SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_, Torino, 1896.

LA VITA NUOVA

CHAPITRE PREMIER

Dans cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle on ne trouverait pas grand'chose à lire, se trouve un chapitre (_rubrica_), ayant pour titre: _Incipit vita nuova_ (Commencement d'une vie nouvelle). Dans ce chapitre se trouvent écrits des passages que j'ai l'intention de rassembler dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant la signification qu'ils avaient.[1]

CHAPITRE II

Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumière[2] était retourné au même point de son évolution, quand apparut à mes yeux pour la première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent Béatrice, ne sachant comment la nommer.[3]

Elle était déjà à cette période de sa vie où le ciel étoile s'est avancé du côté de l'Orient d'un peu plus de douze degrés.[4] De sorte qu'elle était au commencement de sa neuvième année, quand elle m'apparut, et moi à la fin de la mienne.

Je la vis vêtue de rouge[5], mais d'une façon simple et modeste, et parée comme il convenait à un âge aussi tendre. A ce moment, je puis dire véritablement que le principe de la vie que recèlent les plis les plus secrets du coeur se mit à trembler si fortement en moi que je le sentis battre dans toutes les parties de mon corps d'une façon terrible, et en tremblant il disait ces mots: _ecce Deus fortior me qui veniens dominabitur mihi_.[6] Puis l'esprit animal qui habite là où tous les esprits sensitifs apportent leurs perceptions[7] fut saisi d'étonnement et, s'adressant spécialement à l'esprit de la vision, dit ces mots: _apparuit jam beatitudo vostra_[8]. Puis, l'esprit naturel qui réside là où s'articule la parole[9] se mit à pleurer, et en pleurant il disait: _heu miser! quia frequenter impeditus ero deinceps_.[10]

Depuis ce temps, je dis que l'Amour devint seigneur et maître de mon âme, et mon âme lui fut aussitôt unie si étroitement qu'il commença à prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une domination telle qu'il fallut m'en remettre complètement à son bon plaisir.

Il me commandait souvent de chercher à voir ce jeune ange; et c'est ainsi que dans mon enfance (_puerizia_) je m'en allais souvent chercher après elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que certes on pouvait lui appliquer cette parole d'Homère. «Elle paraissait non la fille d'un homme mais celle d'un Dieu.»[11]

Et, bien que son image ne me quittât pas, m'encourageant ainsi à me soumettre à l'Amour, elle avait une fierté si noble qu'elle ne permit jamais que l'Amour me dominât par delà des conseils fidèles de la raison tels qu'il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses. Aussi, comme il peut paraître fabuleux que tant de jeunesse ait pu maîtriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et, laissant de côté beaucoup de choses qui pourraient être prises là d'où j'ai tiré celles-ci[12], j'en arriverai à ce qui a imprimé les traces les plus profondes dans ma mémoire.

NOTES:

[1] Commentaire du chap. I.

[2] Le Soleil.

[3] Commentaire du ch. II.

[4] Révolution qui s'opère en cent ans _(Tutto quel cielo si muove seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a oriente, in cento anni uno grado_). Tous ces passages se rapportent à la conception de la cosmographie céleste qui se trouve longuement développée dans, _Il Convito_ (tratt. ii, ch. II et XV).

[5] Beatrice est toujours représentée, jusque dans les régions célestes, vêtue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Poète.

[6] Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer.

[7] Le cerveau.

[8] C'est votre Béatitude qui vous est apparue.

[9] Dans le texte: _ove si ministrato nutrimento nostro_. Je me suis permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a également interprétée dans son commentaire par: _lo spirito vocale_.

[10] «Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empêché.» Nous trouvons plusieurs fois le mot _impeditus_ employé dans le sens de embarrassé, troublé.

[11] C'est d'Hélène passant devant la foule qu'Homère parlait ainsi.

[12] C'est-à-dire de mon esprit.

CHAPITRE III

Après que furent passées neuf années juste[1] depuis la première apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai vêtue de blanc, entre deux dames plus âgées. Comme elle passait dans une rue, elle jeta les yeux du côté où je me trouvais, craintif, et, avec une courtoisie infinie, dont elle est aujourd'hui récompensée dans l'autre vie[2], elle me salua si gracieusement qu'il me sembla avoir atteint l'extrémité de la Béatitude. L'heure où m'arriva ce doux salut était précisément la neuvième de ce jour. Et comme c'était la première fois que sa voix parvenait à mes oreilles, je fus pris d'une telle douceur que je me sentis comme ivre, et je me séparai aussitôt de la foule.

Rentré dans ma chambre solitaire, je me mis à penser à elle et à sa courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil où m'apparut une vision merveilleuse.

Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inquiétant pour qui le regardait[3]; et il montrait lui-même une joie vraiment extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais qu'une partie, où je distinguais seulement: «_Ego dominus tuus_.»[4] Il me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue[5], sauf qu'elle était légèrement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en regardant attentivement, je connus que c'était la dame du salut, celle qui avait daigné me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il tenait dans une de ses mains une chose qui brûlait, et qu'il me disait: «_Vide cor tuum_.»[6] Et quand il fut resté là un peu de temps, il me semblait qu'il réveillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle manière qu'il lui faisait manger cette chose qui brûlait dans sa main, et qu'elle mangeait en hésitant. Après cela, sa joie ne tardait pas à se convertir en des larmes amères; et, prenant cette femme dans ses bras, il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel.

Je ressentis alors une telle angoisse que mon léger sommeil ne put durer davantage, et je m'éveillai.

Je commençai aussitôt à penser, et je trouvai que l'heure où cette vision m'était apparue était la quatrième de la nuit, d'où il résulte qu'elle était la première des neuf dernières heures de la nuit.[7] Et tout en songeant à ce qui venait de m'apparaître, je me proposai de le faire entendre à quelques-uns de mes amis qui étaient des trouvères fameux dans ce temps-là. Et, comme je m'étais déjà essayé aux choses rimées, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les fidèles de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur écrivis donc ce que j'avais vu en songe:

A toute âme éprise et à tout noble coeur[8] A qui parviendra ceci Afin qu'ils m'en retournent leur avis, Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est-à-dire l'Amour. Déjà étaient passées les heures Où les étoiles brillent de tout leur éclat, Quand m'apparut tout a coup l'Amour Dont l'essence me remplit encore de terreur. L'Amour me paraissait joyeux. Il tenait mon coeur dans sa main Et dans ses bras une femme endormie et enveloppée d'un manteau. Puis il la réveillait et, ce coeur qui brûlait, Il le lui donnait à manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile, Puis je le voyais s'en aller en pleurant.[9]

Il vint plusieurs réponses à ce sonnet, et des opinions diverses furent exprimées. Parmi elles fut la réponse de celui que j'appelle le premier de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: «Il me semble que tu as vu la perfection....»[10] Et de là date le commencement de notre amitié mutuelle, quand il sut que c'était moi qui lui avais fait cet envoi. La véritable interprétation de ce sonnet ne fut alors saisie par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins perspicaces.[11]

NOTES:

[1] Dante avait alors 18 ans et Béatrice à peu près 17.

[2] _Nel gran secolo_.

[3] Ce personnage était l'Amour.

[4] Je suis ton maître.

[5] On a vu dans cette nudité un symbole de virginité. L'opinion exprimée par quelques auteurs que Béatrice était déjà mariée à cette époque, ne saurait se concilier avec cette attribution symbolique.

[6] Vois ton coeur.

[7] Voir au ch. XXX pour ce qui concerne le nombre 9.

[8] _A ciascun' alma presa, e gentil cuore_....

[9] Commentaire du ch. III.

[10] Cet ami était Guido Cavalcanti, l'un des poètes les plus réputés de cette époque. Il avait répondu: _Vedesti al mio parer ogni valore_....

[11] On trouvera plusieurs de ces réponses dans le _Commentaire_ du ch. III.

CHAPITRE IV

Après cette vision, ma santé[1] commença à être troublée dans ses fonctions parce que mon âme ne cessait de penser à cette beauté; de sorte que je devins en peu de temps si frêle et si faible que mon aspect était devenu pénible pour mes amis. Et beaucoup poussés par la malice cherchaient à savoir ce que je tenais à cacher aux autres. Et moi, m'apercevant de leur mauvais vouloir, je leur répondais que c'était l'Amour qui m'avait mis dans cet état. Je disais l'Amour parce que mon visage en portait tellement les marques que l'on ne pouvait s'y méprendre. Et quand ils me demandaient: «Pourquoi l'Amour t'a-t-il défait à ce point?» Je les regardais en souriant, et je ne leur disais rien.

NOTE:

[1] Dans le texte: mon esprit naturel.

CHAPITRE V

Il arriva un jour que cette beauté était assise dans un endroit où l'on célébrait la Reine de la gloire[1], et de la place où j'étais je voyais ma Béatitude. Et entre elle et moi en ligne droite était assise une dame d'une figure très agréable, qui me regardait souvent, étonnée de mon regard qui paraissait s'arrêter sur elle; et beaucoup s'aperçurent de la manière dont elle me regardait. Et l'on y fit tellement attention que, en partant, j'entendais dire derrière moi: «Voyez donc dans quel état cette femme a mis celui-ci.» Et, comme on la nommait, je compris qu'on parlait de celle qui se trouvait dans la direction où mes yeux allaient s'arrêter sur l'aimable Béatrice.[1]

Alors je me rassurai, certain que mes regards n'avaient pas ce jour-là dévoilé aux autres mon secret; et je pensai à faire aussitôt de cette gracieuse femme ma protection contre la vérité. Et en peu de temps, j'y réussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir découvert ce que je tenais à cacher.

Grâce à elle, je pus dissimuler pendant des mois et des années.[2] Et pour mieux tromper les autres, je composai à son intention quelques petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui s'adresseraient à la divine Béatrice, et je ne donnerai que ceux qui seront à sa louange.

NOTES:

[1] La fête de la Vierge.

[2] Il paraît difficile de croire que ce manège ait duré des années.

CHAPITRE VI

Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection à mon grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint à l'idée de vouloir rappeler le nom de celle qui m'était chère, en l'accompagnant du nom de beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celle dont je viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes de la ville, où ma Dame a été mise par le Seigneur, j'en composai une épître sous la forme de Sirvente[1], que je ne reproduirai pas. Et si j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer précisément que le neuvième parmi ceux de toutes les autres.

NOTE:

[1] _Sirvente_, sorte de poésie usitée par les trouvères et les troubadours. C'est peut-être quelque convenance de rime qui aura placé le nom de Béatrice au neuvième rang, sans que le Poète s'en soit d'abord aperçu, mais non sans que son imagination en ait été frappée plus tard (Voir le ch. XXX).

CHAPITRE VII

Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi à cacher ma volonté, il fallut qu'elle quittât la ville où nous étions, pour une résidence éloignée. De sorte que moi, fort troublé d'avoir perdu la protection de mon secret, je me trouvai plus déconcerté que je n'aurais cru devoir l'être. Et pensant que, si je ne témoignais pas quelque chagrin de son départ, on s'apercevrait plus tôt de ma fraude, je me proposai de l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains passages s'y adresseront à ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura le comprendre.

O vous qui passez par le chemin de l'Amour,[1] Faites attention et regardez S'il est une douleur égale à la mienne. Je vous prie seulement de vouloir bien m'écouter; Et alors vous pourrez vous imaginer De quels tourmens je suis la demeure et la clef. L'Amour, non pour mon peu de mérite Mais grâce à sa noblesse, Me fit la vie si douce et si suave Que j'entendais dire souvent derrière moi: Ah! A quels mérites Celui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux? Maintenant, j'ai perdu toute la vaillance Qui me venait de mon trésor amoureux, Et je suis resté si pauvre Que je n'ose plus parler. Si bien que, voulant faire comme ceux Qui par vergogne cachent ce qui leur manque, Je montre de la gaité au dehors Tandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.[2]

NOTES:

[1] _O voi che per la via d'Amore passate_.

[2] Commentaire du ch. VII.

CHAPITRE VIII

Après le départ de cette dame, il plut au Seigneur des anges d'appeler à sa gloire une femme jeune et de très gracieuse apparence, laquelle était aimée dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui pleuraient.

Alors, me rappelant l'avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque chose sur sa mort, à l'intention de celle près de qui je l'avais vue. Et c'est à cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis à son sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les deux sonnets qui suivent:

Pleurez, amans, alors que l'amour pleure,[1] En entendant ce qui le fait pleurer. L'Amour entend les femmes sangloter de pitié, Et leurs yeux témoignent de leur douleur amère. C'est parce que la mort méchante a exercé Son oeuvre cruelle sur un coeur aimable En détruisant, sauf l'honneur[2], ce qui attire aux femmes Les louanges du monde. Écoutez comment l'Amour lui a rendu hommage, Car je l'ai vu sous une forme réelle[3] Se lamenter sur cette belle image. Et il levait à chaque instant ses yeux vers le ciel Où était déjà logée cette âme gracieuse Qui avait été une femme si attrayante.