La Ville au Bois dormant

Part 9

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M. Chambert a la bonté de mettre sa jonque à notre disposition et à dix heures du soir, Guérin part accompagné d’Hervé de Bernis et plus désolé de ce triste contre-temps que de sa blessure elle-même. Je ne puis dire avec quelle tristesse je vois s’en aller nos deux compagnons. Il me semble que notre expédition se disloque et qu’il va falloir renoncer à notre voyage.

* * * * *

4 avril 1908.

Ce matin, pour m’occuper et m’entretenir dans l’illusion que tout n’est pas perdu sans retour, je ramène l’auto à son garage et je nettoie les soupapes.

... Notre beau pont est déjà presque tout à fait démonté, le Chinois qui avait prêté les planches les ayant réclamées dès hier.

M. Chambert nous entoure d’intentions si aimables que nous nous félicitons que la fortune adverse nous retienne auprès de lui, car il sait nous consoler de notre tristesse.

Il trouve que nous avons eu assez de malheurs et cherche à nous persuader de renoncer à la fin de notre voyage...

Ne pas aller à Ang-Kor! En sommes-nous là vraiment? Hélas! il faut bien s’avouer que si notre pauvre Guérin met trop longtemps à se rétablir nous nous verrons forcés de repartir sans lui. Une perte de temps trop prolongée peut tout faire échouer, car la saison des pluies approche et dès qu’elles commenceront à tomber, les plaines que nous avons à traverser ne seront plus qu’un immense lac infranchissable.

Jamais encore, depuis notre départ de Saïgon, nous ne nous sommes trouvés dans un aussi cruel embarras.

Nous attendons avec anxiété une dépêche de Bernis qui nous renseignera sur l’état de ce malheureux Guérin.

* * * * *

5 avril 1908.

Nous avons fait ici la connaissance de M. Colin qui s’intitule, non sans une légitime fierté «le seul colon du Cambodge». Lui aussi s’intéresse à notre expédition et dans l’aimable intention de me distraire et de me faire oublier les ennuis de mon inaction, il m’a très gentiment offert de me mener à la chasse.

Ce matin donc, à sept heures, je pars avec lui et le compagnon pour certain endroit qu’il connaît et où se trouvent, paraît-il, beaucoup d’élans qui sont, comme nul ne l’ignore, de grands cerfs, faits pour remplir d’enthousiasme un Nemrod européen. En route, pour me faire la main, je tire à balle un chacal et un marabout.

Après trois heures de marche, nous arrivons à une pagode, aux abords de laquelle les élans ont coutume de se donner rendez-vous... Mais ils n’y viennent que vers quatre heures et il nous faut attendre leur bon plaisir...

Or, nous mourons de faim et de soif, et nous n’avons pour toute nourriture et pour tout breuvage que les noix de coco qui pendent à notre portée.

Dans une pareille disette je ne vois d’autre secours que l’inépuisable générosité de M. Chambert et je lui dépêche un indigène avec un mot griffonné à la hâte pour le supplier de nous envoyer le plus vite possible à boire et à manger... Et nous attendons dans une canha en regardant les bonzes de la pagode déguster leur riz.

A une heure, Tiam arrive à cheval suivi d’une escorte de coolies qui fléchissent sous le poids des flacons et des victuailles. M. Chambert a répondu sans perdre une minute à notre attente et nous a envoyé en hâte tout ce qu’il avait de prêt... c’est-à-dire de quoi repaître plusieurs Gargantuas. Nous occupons donc à déjeuner les loisirs que Messieurs les Élans veulent bien nous laisser.

Mais nous finissons par trouver que ces loisirs se prolongent trop. Les indigènes nous font une battue...

Décidément, ils n’ont pas «la manière».

Les élans, qui ne veulent rien savoir, se sont enfuis.

Pour se consoler, le compagnon tire mélancoliquement un autre chacal et nous rentrons à pied pour dîner.

J’ai la joie de trouver à la Résidence une dépêche rassurante de Bernis qui me donne de bonnes nouvelles du blessé et m’annonce leur arrivée.

* * * * *

6 avril 1908.

Encore une journée de repos forcé.

Dans l’après-midi je reçois de Kompong-Chnang un second télégramme. Il m’annonce l’arrivée de Bernis qui rentre à cheval; quant à Guérin, heureusement opéré du phlegmon qui l’a tant fait souffrir, il revient en jonque accompagné par le docteur Dupont.

Ces bonnes nouvelles me consolent de notre inaction et me rendent enfin l’espérance. Nous allons donc pouvoir reprendre notre voyage et partir pour Siem-Reap.

* * * * *

7 avril 1908.

A trois heures, Bernis arrive. Il est très fatigué de sa longue et dure chevauchée, mais il reprend courage en nous la racontant!

Il nous dit aussi toutes les péripéties du triste voyage qu’il a fait en jonque avec le blessé; ils s’échouaient à chaque instant et n’avaient, pour toute nourriture et pour toute boisson, que ces sempiternelles noix de cocos... qui semblent remplir ici le rôle bien connu des briques dans l’alimentation européenne.

Notre pauvre Guérin a terriblement souffert. Mais grâce à Dieu, le voilà hors de danger: ce n’est plus maintenant qu’une question de soins pour laver et désinfecter la plaie. Auprès de nous ils ne lui manqueront pas.

* * * * *

8 avril 1908.

Comme il nous faut repasser le fleuve en quittant Kompong-Thom et que par la mauvaise volonté du Chinois qui nous loua ses planches, notre pont a rendu son tablier, nous nous trouvons dans un certain embarras.

M. Colin s’offre gracieusement à nous en tirer.

Il veut bien se charger de faire rétablir le tablier pour le passage de l’auto. Et, sous sa direction, des indigènes se sont déjà mis à l’œuvre.

Mais le grand événement du jour, c’est la rentrée de Guérin! Il arrive après déjeuner, accompagné de l’excellent docteur Dupont qui l’a si vite et si bien opéré--et qui ne veut pas se séparer de son malade avant de le savoir tout à fait hors d’affaire.

En nous revoyant, ce brave Guérin retrouve sa gaîté et sa bonne humeur. Il ne parle que de repartir et demande à reprendre son service... et tout de suite! J’essaie de le calmer et de modérer son ardeur: mais j’admire son courage: car il n’a pas encore fini de souffrir. Sa plaie n’a pas bon aspect. Elle est très profonde et creusée en trois endroits sous les nerfs.

Pourtant le docteur nous affirme qu’il n’y a plus aucun danger et donne des instructions au compagnon qui devra deux fois par jour faire au blessé des lavages d’eau phéniquée, au moyen d’une seringue spéciale. Moyennant quoi, Guérin pourra repartir avec nous dès demain. Je veux protester, mais notre rescapé insiste si vivement, il se reproche avec tant d’amertume de nous avoir retardés que, sur un signe du docteur, je finis par lui donner raison. Je sais bien d’ailleurs que nous ne pourrons pas partir demain et que ce ne sera pas trop de la journée pour achever le tablier du pont, en éprouver la solidité et faire passer la voiture de l’autre côté du fleuve. Mais je suis si heureux du retour de Guérin que les difficultés me paraissent bien peu de chose: notre groupe est reconstitué, voilà l’essentiel.

* * * * *

9 avril 1908.

Notre pont a repris un aspect tout à fait coquet: il sera terminé tantôt et M. Colin m’affirme que la voiture pourra le franchir en troisième vitesse!... Je m’en garderai bien, mais tantôt vers cinq heures, j’essaierai modestement de faire traverser l’auto sur l’autre rive... Guérin a passé une bonne nuit et se désespère de ne pas quitter dès ce matin Kompong-Thom. Il n’a plus d’autre fièvre que la fièvre du départ.

Je viens d’envoyer en avant les six charrettes, qui restent sous la conduite habile de Nam-Ay. Elles se dirigent vers Kompong-Chen où elles devront nous attendre demain soir.

Après déjeuner, nous faisons une courte promenade dans la Diétrich avec MM. Chambert et de Conchy et le gouverneur cambodgien... qui ne trouve pas de mots, même dans sa langue, pour exprimer son admiration... Puis j’amène la voiture au pont.

A première vue je ne partage pas toute la confiance de M. Colin dans la solidité des planches. J’envisage sans enthousiasme l’éventualité d’un plongeon qui compromettrait la cause de l’automobile aux yeux des populations massées sur la rive et qui pourrait terminer un peu brusquement la carrière de notre héroïque voiture. Aussi je ne m’engage qu’avec une extrême prudence. Et bien m’en prend!... car mes prévisions sceptiques ne se justifient que trop... A peine la Diétrich a-t-elle avancé de trois mètres que les roues d’avant passent au travers des planches qui craquent avec un fracas ironique: le tablier est défoncé et le moteur repose sur les piquets. Voilà notre auto sur pilotis.

Des coolies se précipitent et s’accrochent aux roues d’arrière: ils parviennent à ramener notre pauvre voiture sur la rive. Une fois de plus, tout est à recommencer!

Par bonheur, M. Chambert, à qui nos malheurs inspirent une commisération active et dévouée, donne des ordres pour faire remplacer les planches perfides par d’autres plus épaisses.

Je me reprends à espérer que nous pourrons partir demain.

CHAPITRE XI

DÉPART DE KOMPONG-THOM

ARRIVÉE A KOMPONG-CHEN--CHICK-REANG

PLUS DE ROUTE--ARRIVÉE A SIEM-REAP

10 avril 1908.

Tout est prêt enfin!

Le pont rendrait des points à celui d’Avignon... On y danse... tout autant et sans plus de péril: la voiture le traverse en toute sécurité et comme des planches ont été disposées sur le sable de l’autre côté du fleuve, nous franchissons la berge dans un style tout à fait impressionnant.

A huit heures et demie, nous prenons congé de M. Chambert et nous quittons Kompong-Thom dont il nous a rendu le séjour si agréable, malgré les coups du mauvais sort.

Nous revoilà donc en route et presque étonnés d’entendre ronfler le moteur et de nous retrouver en bon ordre de marche.

Guérin a repris toute sa bonne humeur et ne veut plus entendre parler de sa blessure. Elle doit pourtant le faire souffrir encore, mais il s’efforce si courageusement de nous la faire oublier qu’il semble vraiment l’oublier lui-même.

Nous marchons à bonne allure.

A neuf heures, nous traversons la mare de Saloniet sur des poutres très solides... mais fort étroites, ce qui nous contraint à des prodiges d’équilibre et à des prouesses de direction pour maintenir une roue sur chaque poutre: car la moindre déviation entraînerait des conséquences... sur lesquelles, à l’exemple de la voiture, il vaut mieux ne pas s’appesantir.

Le paysage est merveilleux: la verdure et les fleurs nous entourent d’un immense jardin naturel et la route est passable sinon carrossable. Tout marche assez bien jusque vers dix heures, où nous retrouvons cet imprévu décevant et sournois qui semble en vérité nous attendre à tous les détours du chemin: la voie des charrettes, qui se confondait avec celle de l’auto, se rétrécit brusquement d’au moins 15 centimètres, de sorte que notre voiture se trouve réduite au rôle de charrue et forcée de s’ouvrir le passage en écartant la terre des deux côtés.

Je commence à me demander quel nouveau genre d’obstacles nous allons bien pouvoir trouver d’ici Ang-Kor. Serait-il donc écrit que nous aurons toutes les déveines?

Nous n’avançons plus qu’en deuxième vitesse, puis en première.

Enfin, la route daigne s’élargir un peu et nous roulons maintenant à une honnête vitesse à travers une vaste plaine.

Mais la chaleur devient telle et le moteur chauffe à tel point que l’essence s’évapore avant d’arriver à l’admission et que les explosions se font irrégulières: puissent ces détails techniques nous valoir la sympathie attendrie et d’ailleurs rétrospective de tous les chauffeurs pour qui sont écrites ces notes... Ils comprendront que, comme nous, notre radiateur a besoin de quelque rafraîchissement.

Nous nous arrêtons donc près d’une mare pour le réconforter d’une douche nécessaire.

Pendant cet arrêt, je prends ma carabine et j’ai la chance d’abattre un chevreuil qui broutait à 400 mètres de nous. Ce bel exploit plonge notre nouveau guide et notre boy Tiam dans une stupeur admirative où il entre un peu d’épouvante! Évidemment, cela ne leur paraît pas naturel... Ils nous contemplent, ma carabine et moi, avec des yeux hagards en se demandant auquel de nous deux attribuer ce miracle: j’en rends grâce à la précision extraordinaire de mon arme.

Nous déjeunons sous une touffe de bambous, et tandis que nous nous reprenons à reparler d’Ang-Kor, comme des gens bien décidés à y arriver, voilà que tout à coup Guérin nous apparaît coiffé d’un bonnet extraordinaire qui semble lui avoir poussé sur le crâne par une sorte de magie: c’est un nid de fourmis rouges qui vient de s’abattre sur lui! Notre brave mécanicien se refuse à voir un don du ciel dans cette coiffure mouvante et pittoresque et s’en débarrasse avec une vivacité en somme excusable.

L’émotion générale étant apaisée, nous repartons et nous avons la joie de retrouver une route suffisamment déblayée et jalonnée par les fameux balais indicateurs... discrets et silencieux comme d’utiles amis.

Nous sommes bien un peu inquiets de ne pas trouver d’obstacles, car l’habitude nous manque!... mais nous avançons rapidement: le moteur, lui, n’a pas de mauvais pressentiments.

A trois heures, nous faisons halte auprès d’une autre mare pour remettre de l’eau dans la machine... et aussi pour nous reposer un peu. Je m’étends à l’ombre d’un immense banian avec la ferme intention de m’y _pausoler_, selon l’heureux néologisme qu’inventa Pierre Louÿs à l’usage du plus aimable des «Rois fainéants».

Et comme je considère l’envers des feuilles doucement agitées au-dessus de moi, un objet extraordinaire frappe mes regards...

Quelquefois, en levant les yeux j’aperçois au ciel une étoile: il semble même difficile qu’il en soit autrement, quand le ciel reste clair! Mais jamais, au grand jamais, il ne m’était arrivé en levant les yeux d’apercevoir une boîte aux lettres! Cette tirelire à secrets se trouve généralement à portée de la main: à trois mètres au-dessus du sol et solidement fixé au tronc d’un arbre gigantesque, un pareil objet étonne le voyageur; il se demande s’il s’agit d’une convention postale ignorée, d’un rite religieux ou d’une simple plaisanterie.

Je m’informe et l’on m’apprend que c’est «fait exprès», car la saison des pluies transforme les plaines que nous traversons en un lac immense dont les eaux sont si hautes que les transports s’y font en jonques, et qu’alors, cette boîte aux lettres de Tantale se trouve remise à la portée des facteurs indigènes qui n’ont plus qu’à se baisser pour faire la levée! Guérin en conclut justement que pendant la saison sèche «la correspondance est à l’impériale».

Nous ne trouvons pas d’autres curiosités locales jusqu’à Kompong-Chen où nous arrivons à cinq heures.

Nos charrettes nous y attendent et la sala qui nous est réservée répond à toutes les exigences du confort asiatique: il diffère sans doute un peu du confort européen, mais nous commençons à savoir l’apprécier. Nous avons pour y passer la nuit ces matelas cambodgiens qui se replient comme des paravents et qui sont durs et frais ainsi qu’il sied sous ce climat accablant.

Guérin souffre beaucoup moins de sa main et la voiture se porte à merveille. On fait un pansement à l’un et l’on resserre un boulon à l’autre. Je ne les sépare point, car notre vaillant mécanicien se soucie plus de sa voiture que de lui-même et tout lui semble aller pour le mieux quand _son_ carburateur ou _son_ radiateur ou _son_ moteur ne lui donnent pas de tracas.

Avant le dîner nous recevons la visite du gouverneur indigène. Il nous apporte gracieusement des drapeaux français que nous attachons sur la voiture... Tous ceux qui ont vécu trop longtemps loin de leur pays comprendront combien nous sommes touchés de cette attention délicate et charmante.

Ce brave homme nous apparaît comme un messager de paix et de bon augure. Il m’annonce que notre route est toute préparée et que nous n’aurons donc aucune difficulté pour franchir la grande mare qui nous inquiétait un peu.

Et pour que rien ne manque à notre joie, le gouverneur nous apprend encore que ce soir il donnera, à notre intention, des danses cambodgiennes et une pantomime. Toute la lyre!

Tant de félicités nous ont ouvert l’appétit et nous dînons superbement et magnifiquement d’un cuissot de chevreuil, le reste de la bête ayant été partagé entre le gouverneur et notre fidèle Nam-Ay.

Après dîner, danses et pantomime. Le programme est un peu chargé, mais on ne saurait trop encourager les Arts... et la fête se prolonge fort avant dans la nuit.

Nous avons fait aujourd’hui cinquante kilomètres.

Aussi les matelas cambodgiens et surtout le silence qui suit le tintamarre des musiciens nous semblent tout à fait délicieux.

* * * * *

11 avril 1908.

... Notre première démarche matinale est de rendre visite en auto à notre excellent gouverneur: il nous reçoit, entouré de toute sa famille, avec une parfaite bonne grâce et nous invite à boire: on se croirait vraiment chez un hobereau des bords de la Loire; c’est le même accueil simple, cordial et franc, la même politesse attentive et gentiment familière.

Puis nous repartons pour la sala où nous prenons Tiam et le guide qui doit nous conduire jusqu’à Siem-Reap.

Les charrettes sont déjà en route.

Après avoir passé le pont de Kompong-Chen, nous nous engageons dans la prairie...

Ici, au lieu de boucher et de combler les ornières, les coolies ont fait mieux: ils ont simplement fauché les herbes sur une largeur de trois mètres et presque en ligne droite. Le résultat nous apparaît tout à fait louable... car nous roulons sur un terrain un peu cahoteux sans doute, mais d’une dureté propice à la vitesse et nous avançons rapidement.

Ce n’est pas pour nous vanter, comme dit à peu près le vaudevilliste, mais il fait terriblement chaud! Le moteur lui-même en souffre quoiqu’il ne manque pas une goutte d’eau au radiateur. Mais il en a vu de plus dures, et son malaise ne se traduit heureusement par aucune panne.

A midi, nous entrons (sans frapper) dans un bouquet d’arbres et nous débouchons sur la grande mare entourée de cabanes de pêcheurs.

Le site est ravissant et, selon la formule des écrivains du dix-septième siècle, «fait à souhait pour le plaisir des yeux». Ce frais paysage nous repose, après la monotonie de l’interminable plaine. Nous descendons une légère pente, puis nous contournons la mare pour aller la traverser à l’endroit le moins large, sur un pont formé de planches posées sur les pirogues.

Nous commençons d’abord par nous arrêter pour remercier le chef du village qui nous a préparé la route et pour le prier de ne pas faire démolir cette confortable et solide passerelle que nous comptons bien retrouver en revenant d’Ang-Kor.

... Je ne sais pourquoi, cette prévision du retour me fait espérer que nous arriverons!

La passerelle se comporte très vaillamment.

De l’autre côté de l’eau, nous remontons une berge assez escarpée et nous retrouvons la plaine qui s’étend à perte de vue devant nous.

Le chemin tracé par les soins des gouverneurs nous permet de goûter cette joie ineffable: «la quatrième vitesse!»

Nous nous enivrons d’espace, et cette boisson symbolique nous rafraîchit un peu, malgré la chaleur qui continue de se surpasser.

A une heure après-midi, nous nous arrêtons devant une pittoresque canha que sa position nous autorise à qualifier de lacustre, car elle s’élève sur pilotis à 3 mètres au-dessus du sol. Nous garons l’auto dessous, puis nous déjeunons et prenons un peu de repos jusqu’à trois heures.

A trois heures et demie, nous rentrons en forêt et, après avoir traversé une clairière, nous nous trouvons brusquement devant la maison du gouverneur indigène de Chick-Reang... Notre arrivée est saluée par des pétarades, des détonations et tout un bombardement: c’est un feu d’artifice que l’on tire en notre honneur! Nous ne songeons pas à lui reprocher d’être diurne. Sans doute il y perd un peu, mais il n’y a pas de sa faute: on ne nous attendait pas si tôt. D’ailleurs, cet accueil pyrotechnique regagne en vacarme ce qu’il perd en couleur, et nous en demeurons quelques instants confus mais assourdis.

Le gouverneur qui nous a fait cette surprise nous reçoit solennellement chez lui: il a mis des fleurs partout et pavoisé sa demeure avec des branches de palmiers fort artistement arrangées.

Cette gracieuse réception nous va droit au cœur. Ce nous est une vraie joie de penser que les populations indigènes, aussi bien que les administrateurs français, s’intéressent à notre voyage.

Nous avons fait depuis ce matin 50 kilomètres.

La direction a dû être un peu faussée lorsque l’avant passa à travers le pont de Kompong-Thom et a pris beaucoup de jeu.

Nous demandons au gouverneur de nous faire creuser une fosse; cette exigence lui semble un peu prématurée et sa politesse se refuse à admettre que nous en soyons réduits à une telle extrémité! Mais nous lui faisons comprendre que «c’est pour la voiture» et en quelques instants notre fosse est prête. Il ne reste plus qu’à y descendre...

Hervé et Guérin disparaissent sous la voiture et, quoique notre pauvre mécanicien n’ait encore qu’une seule main de libre, tous deux s’escriment si bien qu’en deux heures le mal est réparé (en fourrant des pièces de 50 centimes dans la direction!).

Mais il est bien trop tard pour repartir et d’ailleurs notre aimable gouverneur s’y oppose formellement: il nous tient, il nous garde. Ah! Mais!

Pour que rien ne manque à son hospitalité il nous conduit dans une pièce de sa maison qui nous remplit d’enthousiasme: c’est une magnifique salle de bains où nous nous isolons avec délices, pendant que Tiam prépare le dîner.

Les charrettes arrivent à six heures sous la conduite de l’habile et toujours exact Nam-Ay!

Tout marche donc à souhait. Et reposés, propres et affamés, nous nous apprêtons à faire honneur au dîner.

Hélas! à peine sommes-nous à table qu’une pluie d’insectes s’abat sur nous: il en sort de partout... il nous en entre surtout dans les yeux, dans la bouche, dans les narines. Et, comme c’est la lumière qui les attire, nous nous trouvons forcés de continuer notre repas dans l’obscurité. Mais ce petit inconvénient nous paraît de bien peu d’importance après tout ce que nous avons souffert, et la gaîté générale n’y perd rien, au contraire...!

La main de Guérin va de mieux en mieux, quoiqu’il lui soit encore impossible de s’en servir, mais son autre main en vaut deux! Néanmoins, il faut encore le panser chaque soir avec beaucoup de soins et cela ne va pas sans souffrances: mais à sentir que nous approchons du but, notre blessé oublie son mal et il est le seul à ne pas s’en plaindre.

* * * * *

12 avril 1908 (Dimanche des Rameaux).

Départ à dix heures et demie.

En sortant de Chick-Reang nous avons à traverser une petite rivière presque sans eau et que nous considérons comme inoffensive.

Les indigènes y ont élevé une étroite digue en terre qui va nous permettre de passer à gué...

La jolie rivière, o gai; la jolie rivière.

Pleins d’une présomptueuse assurance, nous nous engageons sur notre digue de fortune... mais la terre encore molle et mal tassée s’effondre du côté droit. Notre lourde voiture prend des libertés dangereuses avec la ligne droite. Elle penche, elle penche... à rendre des points à la tour de Pise... Je sens que nous allons chavirer! Par bonheur, un changement de vitesse rapide et opportun remet tout en place et nous tire de peine.

--Encore un obstacle «qui ne nous aura pas!» dit Guérin.

C’est égal, nous retrouvons la terre ferme avec un certain soulagement.

Elle est très ferme en effet, et la route d’une dureté aussi engageante qu’hier. Aussi, nous roulons en quatrième vitesse à la grande joie des populations, qui nous regardent passer comme une trombe. L’absence de vaches nous humilie un peu, mais on ne peut pas tout avoir!