Part 7
Quant aux effets, ils sont déplorables: la barre d’accouplement de la direction est tordue, la roue de gauche a renoncé à son parallélisme (si nécessaire!) avec celle de droite, tout le carter protecteur est arraché et réduit à l’état d’accordéon; pour comble de malheur, la souche malencontreuse empêche absolument soit d’avancer soit de reculer.
--Nous voilà frais! dit Guérin.
Et cette constatation, que la chaleur ambiante devrait pourtant nous rendre si agréable, nous plonge dans un abîme de désespoir.
Nous sommes consternés. Il y a de quoi. Mais puisque le mal est fait, il ne nous reste qu’à le réparer! M. de la Palisse lui-même, qui est la plus parfaite incarnation de la raison pratique, ne penserait pas autrement.
Après un coup d’œil navré sur le désastre, notre brave Guérin endosse la blouse et se met, sans mot dire, à démonter la barre. Puis, muni d’un gros marteau, il la frappe à coups redoublés pour tenter de la redresser.
Cependant, à l’aide d’une scie articulée, nous débitons la souche de malheur et nous parvenons enfin à l’arracher des entrailles de la voiture. La souche enlevée, la barre redressée ou à peu près, nous pouvons repartir...
Vraiment je ne saurais dire assez mon admiration pour le courage et l’adresse de ce brave Guérin qui, par cette chaleur accablante, couché dans le sable brûlant, ne perd pas une minute sa gaîté et sa bonne humeur. C’est un vrai Français... et je ne sais pas de plus bel éloge. Avec des hommes de cette trempe-là on peut tenter l’impossible et l’on n’a jamais le droit de désespérer.
La réparation si vite faite nous rend tout notre entrain. Nous retrouvons même l’affreux courage de commettre quelques mauvaises plaisanteries sur notre carter accordéon, que nous emportons soigneusement d’ailleurs, espérant qu’il nous servira dans la suite à autre chose qu’à accompagner la complainte que méritent nos infortunes! Et nous reprenons plus prudemment cette fois la course si fâcheusement interrompue... D’abord, nous entendons bien sous nos pieds quelques bruits de casserole et de ferraille, et ce fracas de ferblanterie nous semble de mauvais augure, mais peu à peu le moteur se remet à régler et tout rentre dans l’ordre.
Déjà nous apercevons les rives du Mé-Kong et cette présence du grand fleuve remplit le paysage d’une solennelle beauté. Mais hélas! nous n’avons pas le loisir de nous laisser aller à l’admiration... il est écrit que ça n’ira jamais tout seul et que jusqu’au bout nous aurons des difficultés.
La dernière (pour aujourd’hui!) se présente sous l’aspect désagréable et peu encourageant d’un torrent (encore un!) qu’il nous faut passer dans des ornières très profondes. Juste au milieu de la descente l’essieu touche la terre... mais la proximité du but nous donne des ailes. Un coup de marche arrière, un coup de pioche! et en route! Nous longeons maintenant la rive gauche du fleuve, entre les huttes d’un petit village: sur l’autre rive se dresse la ville de Kompong-Cham et nous pouvons voir d’ici l’édifice blanc de la Résidence.
Un autre guide, envoyé à notre rencontre, nous fait arrêter la voiture à l’endroit où la berge est le moins escarpée et juste en face de la maison de M. Beaudoin, dont nous ne sommes plus séparés que par la largeur du fleuve; mais, selon la forte expression de Guérin, «ce n’est pas une cuvette!»
Il est quatre heures. Hervé de Bernis et Guérin prennent un sampan pour aller prévenir le Résident de notre arrivée.
Nous en profitons, le compagnon et moi, pour faire un brin de toilette, au petit bonheur, sur le bord de l’eau: nous mettons une cravate et une veste.
Une chaloupe à vapeur se détache de l’appontement qui nous fait face et se dirige vers nous.
M. Dessenlis, chancelier de la Résidence, en descend avec Bernis et Guérin. Il vient très aimablement, de la part de M. Beaudoin, nous souhaiter la bienvenue et nous emmener loger à la Résidence, avec armes et bagages. Nous acceptons de grand cœur cette gracieuse hospitalité.
Quant à la voiture, elle va rester ici, toute la nuit, sous la garde de deux linhs et de l’inévitable Brin-d’Amour qui se distingue surtout dans les fonctions sédentaires et de tout repos. Demain matin, on la passera sur l’appontement de la douane, remorquée par la chaloupe de la Résidence. Les charrettes qui viennent d’arriver resteront aussi sur le bord du fleuve jusqu’à demain.
Nous embarquons dans la chaloupe et nous traversons le Mé-Kong, un vrai bras de mer!
M. Beaudoin, qui ne nous attendait que demain, nous reçoit avec la plus charmante cordialité, nous fait faire le tour du propriétaire, nous montre nos chambres et une salle de douches. C’est, pour le moment, la salle de la Résidence qui nous inspire le plus d’admiration.
Après tout ce que nous venons de traverser, une douche bienfaisante nous semble une volupté inexprimable... Et pouvoir se changer, enfin!...
Il va sans dire que nous n’avons ni smoking, ni costumes blancs, le blanc n’étant pas précisément la couleur de l’automobilisme.
Notre garde-robe se réduit à un complet culotte à peu près présentable. Enfin, puisque M. Beaudoin veut bien excuser notre négligé, nos remords ne nous empêchent pas de faire honneur au dîner... et rarement il nous fut donné d’en faire d’aussi gai et d’aussi agréable.
M. de Caland nous l’avait bien prédit. Tout de suite, grâce à l’aimable accueil de M. Beaudoin, nous nous sentons à l’aise et vraiment sous le charme. Nous jouissons avec délices de l’heure exquise, de la causerie délicate et légère, en un mot, nous retrouvons la France...
Rentré dans ma chambre, je refais par la pensée tout le chemin déjà parcouru et j’établis le petit bilan de notre voyage.
Voici neuf jours que nous avons quitté Saïgon... et nous ne sommes encore qu’à 200 kilomètres du lieu de notre départ. Nous avons fait en moyenne 22 kilomètres par jour. Il n’y a pas à se le dissimuler, une telle vitesse ne suffirait pas à nous classer dans un circuit et nous n’avons battu aucun record... si ce n’est pourtant le record de l’obstacle. Mais tel n’était pas notre but. Si lentement que nous avancions, nous arriverons toujours les premiers à Ang-Kor et rien ne sert de courir.
Je m’estime déjà fort heureux que nous ayons gagné un jour sur les prévisions de M. Beaudoin qui connaît le pays mieux que personne, qui comprend si bien l’intérêt de notre tentative et qui se rend compte des difficultés que nous traversons.
... Mais ma joie la plus vive et la plus réelle est encore de coucher ce soir dans un grand lit... où il fera bon rêver de la Ville au Bois dormant!
CHAPITRE VIII
SÉJOUR A KOMPONG-CHAM
25 mars 1908.
Cette matinée va être employée au repêchage de la voiture qui a passé, elle aussi, une bonne nuit... mais de l’autre côté du fleuve!
Après tant de torrents passés «à pneus secs», notre vaillante compagne va traverser le Mé-Kong et malgré toutes les précautions prises, je ne suis pas sans inquiétude: une personne de son poids et de son importance ne voyage à l’aise que sur les grands paquebots et toute la flottille de Kompong-Cham ne suffirait pas à la transporter, sinon en pièces détachées. (A vous, Comiot!)
Donc, dès sept heures et demie, Bernis et Guérin s’embarquent avec l’interprète de la Résidence, sur la chaloupe qui remorque l’appontement; ils emportent des planches et des bambous pour construire une amorce de pont, de la rive au radeau, car la principale difficulté consiste à embarquer et à débarquer la lourde voiture sans trop de secousses. Une fois en pleine eau et bien installée sur l’appontement, elle n’aura qu’à se laisser remorquer, mais le plus dur est de l’y mettre.
L’appontement et la chaloupe abordent près de la rive gauche du Mé-Kong... En quelques instants, avec une rapidité et une adresse qui me rassurent pleinement, les indigènes ont établi la passerelle. L’auto la franchit sans encombre. La voilà sur l’appontement! La chaloupe revient vers la rive droite où les mêmes travaux sont exécutés à merveille. Des cordes sont attachées à l’avant de la voiture. Deux cents prisonniers s’y attellent; ces pauvres gens y vont de tout leur cœur et semblent s’amuser de cette besogne imprévue. On dirait des gamins en récréation. Leur pittoresque bousculade évoque l’idée d’un jeu bruyant, bien plutôt que d’une corvée.
D’ailleurs, ça ne traîne pas! Sous leur vigoureuse impulsion, la voiture a vite fait de gravir la berge escarpée et sablonneuse, tandis que je prends deux ou trois photographies de cette manœuvre.
Un tour de manivelle et nous rentrons à la Résidence où nous remercions M. Beaudoin d’avoir donné des instructions si utiles et si précises pour le passage du fleuve.
Après le déjeuner, vers les trois heures, nous prenons place tous les trois, M. Beaudoin, le compagnon et moi, dans la victoria de la Résidence pour aller visiter les ruines de Vat no Kor situées à environ 4 kilomètres de Kompong-Cham.
La route qui nous y conduit, œuvre du Résident actuel, mérite les plus vifs éloges. C’est elle que nous suivrons lorsque nous partirons pour Kompong-Thom. Près de 15 kilomètres sont déjà terminés. Dans un an ils auront fait des petits et seront 30, 40 peut-être. Voilà de bonne et utile besogne et j’y trouve une fois de plus la preuve que si les Anglais sont d’incomparables constructeurs de ports, les Français n’ont pas de rivaux pour installer des routes et bâtir des villes. Saïgon et Hanoï le démontrent assez et si tous les Résidents imitent M. Beaudoin, l’Indo-Chine française offrira d’ici peu d’années un réseau de communications qui contribuera plus que tout au développement et à la prospérité de la colonie.
... Les ruines cambodgiennes sont imposantes et nous donnent un très agréable avant-goût des merveilles qui nous attendent à Ang-Kor.
Après une promenade délicieuse, nous rentrons à la Résidence, où je demande à M. Beaudoin les renseignements nécessaires sur les étapes que nous avons à parcourir d’ici à Kompong-Thom. Il me donne l’itinéraire que l’on trouvera reproduit dans ce livre.
* * * * *
Le Résident de Kompong-Thom, M. Chambert, est prévenu de notre passage. De plus, tous les villages ont reçu des instructions pour déblayer la route, autant que possible.
Dans la province de M. Chambert où nous aurons une grande rivière à traverser, un pont provisoire doit être établi par les soins de ce Résident! Nous ne saurions assez dire combien nous sommes touchés de tant de prévenances et de bons procédés. Nous y trouvons le plus précieux encouragement et la réconfortante certitude que nous avons été compris, et que tous ceux qui aiment ce pays ne nous ménageront pas leur concours et favoriseront de leur mieux la réussite de notre expédition.
Ainsi, dorénavant, notre route est tracée et tout y semble savamment étudié et prévu. Nous ne marcherons donc plus dans l’inconnu, et pour ainsi dire, à la découverte des obstacles et au petit malheur!
* * * * *
26 mars 1908.
Chacun sait par expérience que rien n’est plus occupé ni souvent plus fatigant qu’une journée de repos!... et que l’on se donne plus de mal pour son plaisir que pour son profit.
Conformément à cette règle générale nous avons décidé de nous adonner en ce jour au noble plaisir de la chasse.
Dès six heures du matin, nous partons donc, M. Dessenlis, Bernis et moi pour chasser en forêt.
Aussitôt placés la battue commence.
Elle rabat peu de gibier: un gros singe, deux coqs et une civette que M. Dessenlis s’adjuge d’un coup de fusil magistral.
A force de marcher, nous arrivons jusqu’à un étang d’où s’envolent à notre approche des cormorans serpentins et des canards. Faute de mieux, nous en tirons quelques-uns et nous rentrons déjeuner, non sans avoir donné un coup d’œil à la voiture qui reste le principal objet de nos préoccupations.
Elle nous paraît se porter à merveille. Guérin l’a soignée de main de maître. Il a changé contre une neuve la barre de connexion tordue. Le carter sera arrangé et remonté demain. Les pneus sont bons, bien qu’usés jusqu’à la corde sur les côtés extérieurs.
Toutes les munitions, l’essence, l’huile, le carbure, ainsi que les grosses pièces de rechange sont prêtes à être chargées dans les charrettes. A quatre heures, rassurés par cette inspection, nous retournons tous à cet étang qui nous a paru mériter une seconde visite, mais cette fois-ci, nous prenons une barque et nous nous glissons à travers les roseaux d’où notre invasion fait sortir des poules sultanes, des poules d’eau, des hérons, des canards, des cormorans, toute une volière.
Nous nous livrons à un massacre ornithologique et les victimes pleuvent autour de nous. Tous les chasseurs comprendront cette joie... elle est si vive que la nuit nous surprend et qu’il nous faut rentrer précipitamment à la Résidence, où nous arrivons tout juste pour le dîner.
Ce soir, Brin-d’Amour fait les frais de la conversation.
M. Beaudoin s’amuse de l’ignorance encyclopédique étalée en toute occasion par notre interprète-gâte-sauces, mais à entendre le récit des méfaits accomplis par ce personnage encombrant et désastreux, l’aimable Résident finit par nous prendre en pitié et nous propose, avec sa bonne grâce ordinaire, d’emmener un de ses boys chinois dont il nous vante l’intelligence et qui parle, en plus de sa langue, l’annamite, le cambodgien, et même le français!
Un si précieux cadeau nous semble inestimable et nous sommes ravis à l’idée de ne plus voir la figure chagrine et renfrognée du vilain petit babouin qui fut jusqu’ici le mauvais génie de l’expédition.
Les charrettes sont parties tantôt pour Baraï, village situé à près de 100 kilomètres. Elles doivent nous y attendre le samedi 28 au soir.
* * * * *
27 mars 1908.
_Sic transit gloria mundi!_... Brin-d’Amour est en prison! Telle est la nouvelle que nous annonce M. Beaudoin à l’heure de l’apéritif! Il paraît que, pour occuper ses loisirs, notre bête jaune s’est exercée à ce sport que les doux anarchistes appellent «la reprise individuelle»... J’ai comme une idée qu’il n’en est pas à son coup d’essai et je m’explique la disparition de quelques objets depuis notre départ. Toujours est-il qu’ici Brin-d’Amour a voulu travailler dans le grand et qu’il a volé hier une montre au boy chef de la Résidence. Mais ce digne serviteur ne s’est point laissé faire: il a pris Brin-d’Amour sur le fait et par la peau du cou, et la montre volée marquera l’heure de la séparation et de notre délivrance.
Puisse Brin-d’Amour, dit Bec-dans-l’huile, trouver dans cet incident regrettable le principe de sa régénération, et que la retraite lui inspire des méditations salutaires! C’est la grâce que nous lui souhaitons!
... La voiture est tout à fait prête. Elle tend à devenir une célébrité indo-chinoise, et elle emportera de Kompong-Cham un nouveau surnom. Les administrés de M. Beaudoin l’ont appelée le «Dragon» et un artiste local a calligraphié sur le radiateur en beaux caractères chinois ce redoutable pseudonyme. Il lui vaudra, espérons-le, le respect superstitieux des populations...
Nous avons gardé les trois charrettes de Tay-Ninh, elles nous accompagneront jusqu’à Ang-Kor sous les ordres du fidèle Nam-Ay, dont nous n’avons jamais eu qu’à nous louer.
L’après-midi, nous retournons faire une partie de chasse aquatique sur «notre» étang et nous y prenons le plus vif plaisir.
L’aimable chancelier de la Résidence, M. Dessenlis, s’est vraiment multiplié pour nous amuser pendant notre séjour ici et ce nous est un devoir agréable de reconnaître qu’il y a pleinement réussi. Sa parfaite gracieuseté est pour beaucoup dans le souvenir ému et reconnaissant que nous emportons de ces trois jours à Kompong-Cham.
Demain matin, nous partons pour Baraï, où nous devons coucher. M. Beaudoin a pensé à tout. Tous les ordres sont donnés.
Nous avons comme interprète celui même de la Résidence. Il est d’origine portugaise et s’appelle Lopez, et nous emmenons Tiam, notre nouveau boy, dont la physionomie mobile et fine m’inspire dès l’abord beaucoup de sympathie. Il nous fera sans peine oublier son malencontreux prédécesseur.
... Tout de même cette étape de demain, d’ici Baraï, me semble quelque peu hardie. Cent kilomètres en un jour! cela paraîtrait presque honorable sur de bonnes routes en pays civilisés... Enfin, M. Beaudoin nous assure que cela ira tout seul. Il oublie sans doute tout ce qu’il aura fait pour nous faciliter un si beau record. Il ne nous reste qu’à l’établir. Ayons confiance!
CHAPITRE IX
DÉPART DE KOMPONG-CHAM
LE PONT DE PNOW ET TANG KRASSANG
LE FEU DANS LA PRAIRIE
ENSABLÉS--ARRIVÉE A KOMPONG-THOM
28 mars 1908.
Allons! Il faut nous résigner à quitter cette résidence où nous avons reçu un si charmant accueil. Ce matin, dès six heures et demie, les bagages sont chargés sur l’auto, tout le monde est prêt... et nous faisons nos derniers adieux à M. Beaudoin et à M. Dessenlis. Vraiment il nous semble que nous quittons des amis que nous aurions toujours connus et nous voudrions mieux leur dire toute notre gratitude.
Pour la première fois, depuis notre départ de Saïgon, nous démarrons tristement et sans enthousiasme.
Nous refaisons d’abord la route déjà parcourue jusqu’aux ruines et nous la suivons jusqu’au 15e kilomètre où l’a poussée l’initiative de M. Beaudoin. C’est donc encore à lui que nous devons notre magnifique allure. A partir du 16e kilomètre la face des choses devient rébarbative! Nous suivons à travers la forêt un chemin accidenté, ce qui fait dire à Guérin «qu’il ne faut pas pousser la sensibilité jusqu’à se désoler devant des accidents de terrain.» (!!!) Nous franchissons deux montées naturellement suivies de deux descentes rocailleuses, puis une quantité de petits ponts en bois... dont la solidité mérite les plus grands éloges, car tous résistent victorieusement à la dure épreuve que leur impose le poids de la voiture et nous nous étonnons joyeusement qu’ils n’aient pas craqué à notre passage.
Au sortir de la forêt, nous trouvons une vaste plaine que traverse une route sablonneuse. Cela ne nous dit rien qui vaille, mais le moteur travaille ferme et nous avançons sans encombres. Bientôt, par bonheur, cette route se sépare en deux et nous suivons celle de droite dont le sol est gazonné. Alors nous roulons sur le velours. A nous la quatrième vitesse. Cette route idéale est toute jalonnée de perches en bambous que couronne une touffe de feuilles: ce sont nos poteaux indicateurs.
--Tout un corps de balais, dit Guérin, et il ajoute:
--Quand on a été à la peine, c’est bien le moins qu’on soit jalonneur!
Je le regarde sévèrement, car je crois bien me rappeler que j’ai déjà lu cela quelque part... dans les œuvres complètes de Willy, sans doute!
Tout d’un coup, sans qu’on sache pourquoi, cette belle chaussée se termine dans une rizière.
Adieu la vitesse! Voilà les bêtises qui recommencent.
N’importe! nous avons gagné une fameuse avance sur notre horaire, il n’est que dix heures et nous avons déjà avalé 75 kilomètres, c’est-à-dire les trois quarts de ce record inespéré que nous promettait hier M. Beaudoin.
Maintenant nous roulons à travers des rizières, dont les indigènes ont coupé de place en place les remblais séparateurs afin de nous laisser passer. Malgré cette aimable attention, le terrain est très dur et nous retombons aux cahots: c’est la promenade des mille secousses.
Les fameux balais nous précèdent toujours et nous indiquent notre chemin.
A dix heures et demie, nous rentrons en forêt. La route est tortueuse et terriblement étroite, mais nous n’avons pas le droit de nous plaindre, car les coolies ont coupé les branches et les lianes qui auraient gêné notre passage. Et après les tristes aventures de ces derniers jours, nous nous estimons trop heureux de ne pas avoir à nous arrêter toutes les cinq minutes pour déblayer le chemin.
Néanmoins, les tournants sont d’une brusquerie tout à fait blâmable! A chaque virage les coffres des marchepieds accrochent... et crient leur souffrance. Les pneus ne disent rien, mais ils n’en pensent pas moins. A onze heures et demie, nous retrouvons la plaine... Là-bas, tout là-bas à l’horizon, se dresse un bouquet de cocotiers que l’interprète nous montre d’un geste large et fier.
Baraï! c’est Baraï! où d’après nos prévisions les plus audacieuses nous ne devions arriver qu’à la nuit tombante. Nous avons peine à le croire... mais il faut bien se rendre à l’évidence. Si impossible que cela paraisse à notre modestie nous avons fait, en plein Cambodge, cent kilomètres avant déjeuner. M. Beaudoin serait fier de nous! et ma foi, nous le sommes aussi un peu, tout de même!
... Mais un petit accident nous rappelle à la réalité, une branche accroche et arrache la valve du pneu arrière qui s’empresse de s’aplatir. Tant pis, nous n’en sommes plus à nous émouvoir à de pareilles vétilles! Et aussi bien, puisque la route est sablonneuse, nous ne risquons rien et nous ne daignons même pas nous arrêter. Un peu plus loin, dans une ornière profonde, le carter touche avec force. Guérin descend, se couche sur le dos et travaille à le démonter, mais nous voyons la terre promise et l’espérance nous soutient.
Enfin, nous repartons et nous entrons dans Baraï en première vitesse, à midi et demi. J’aurais préféré midi juste! mais le sable et le pneu nous ont quelque peu retardés.
Nos charrettes, elles aussi, ont fait de la vitesse, sous l’habile conduite de Nam-Ay; elles sont là depuis le matin. On dirait vraiment que la Némésis indo-chinoise a renoncé à nous dresser des embûches.
Le gouverneur indigène de Baraï nous reçoit avec des honneurs qui ne laissent pas que de nous intimider quelque peu et la «Voiture de feu» lui inspire un mélange de crainte, de respect et d’admiration qui se traduit par des politesses à n’en plus finir.
Après mille protestations de dévouement, il nous remet une lettre du Résident de Kompong-Thom.
Bien persuadé que jamais nous ne pourrons parvenir avec la voiture jusque dans sa province, M. Chambert a la bonté de nous envoyer cinq chevaux pour nous et quatre éléphants pour nos bagages!
Tant de prévenances nous désempare. Certes, nous n’en voulons nullement à l’aimable Résident d’avoir douté de nous; c’est qu’il ne sait pas encore de quoi nous sommes capables. Mais nous allons bien le lui faire voir! Un grand complot se forme pendant le déjeuner, nous décidons à l’unanimité que non seulement nous arriverons à Kompong-Thom, et bien entendu avec la voiture, mais que nous y arriverons ce soir même!!
Nous le jurons, nous le jurons!!!
(_Chœur des Conspirateurs_, trémolo à l’orchestre.)
Le même enthousiasme nous soulève tous et le feu sacré de l’automobilisme nous pénètre. Nous nous sentons capables des plus grandes choses. Le déjeuner en souffre... mais qu’importe. Mange-t-on quand on a des ailes?
Nous sortons de table en proie au plus généreux délire.
En hâte, Guérin, le plus emballé de nous tous! remet une chambre à air neuve et fait les pleins d’huile et d’essence pendant que l’on charge les éléphants avec les caisses des deux charrettes de Kompong-Cham. Les braves bœufs venus de Tay-Ninh resteront ici sous la garde du gouverneur. En effet, le voyage ne leur a pas réussi, et les pauvres bêtes se ressentent de leurs fatigues. Elles sont maigres et efflanquées à faire pitié. Le village nous en fournira six autres.