La Ville au Bois dormant

Part 1

Chapter 13,697 wordsPublic domain

DUC DE MONTPENSIER

LA Ville au Bois dormant

DE SAÏGON A ANG-KOR EN AUTOMOBILE

Avec 89 illustrations dans le texte et hors texte d’après des photographies de l’auteur et deux cartes

PARIS LIBRAIRIE PLON PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 8, RUE GARANCIÈRE--6e

1910 Tous droits réservés

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Copyright 1909 by Plon-Nourrit et Cie.

Malgré son titre de «la Ville au Bois dormant», ceci n’est pas un conte de fées, encore moins un livre prétentieux, un ouvrage à thèse; c’est un simple cahier de route rédigé au jour le jour par de jeunes fous qui ont conduit l’automobile, cette avant-dernière conquête bien française de l’industrie, à un pèlerinage difficile devant les ruines de la plus ancienne, de la plus merveilleuse des civilisations asiatiques.

Dû à la collaboration de tous les écervelés du pèlerinage, ce journal n’a subi aucune correction et je suis obligé de le signer seul, mes compagnons se refusant à prendre la responsabilité des plaisanteries et des propos risqués qui ont égayé notre route souvent pénible et dangereuse.

Mais le temps passe; et, en remaniant ces notes pour en faire une relation sévère et grave, je craindrais trop de perdre mon avance, devant les étonnants progrès de l’Aviation, cette étonnante dernière conquête de la France, toujours!

Je veux montrer que nous lui avons ouvert la voie.

En avant! toujours en avant!

DUC DE MONTPENSIER

CHAPITRE PREMIER

ARRIVÉE A SAÏGON

28 février 1908.

Saïgon! Enfin!

Depuis l’aube, à mesure que _le Polynésien_ remontait la rivière, la silhouette de la ville s’est précisée, blanche et rouge sur le fond vert du paysage cochinchinois. Partout autour de nous, sur les deux rives du fleuve, jusqu’aux confins de l’horizon, du vert, rien que du vert, toute la gamme des verts, du vert nuancé des rizières, au vert profond et comme vernissé des arbres aux feuilles immobiles. Toute cette nature semble peinte par un impressionniste truculent! «C’est une symphonie en vert majeur», eût-on dit aux temps anciens (déjà) du naturalisme...

Dois-je avouer, pourtant, que cette symphonie ne suffit pas à distraire mon inquiétude?... Décidément, par ce clair et chaud matin, l’automobiliste remplace en moi l’amant de la nature exotique; à chaque tour d’hélice, mon angoisse grandit et s’exaspère: et tous mes états d’âme se pourraient résumer en trois mots (_Mané, Thécel, Pharès_ du chauffeur!)

--Et la voiture!?!?

... La chère et précieuse voiture laissée voilà quinze jours déjà aux soins du brave Guérin qui nous a précédés ici... La Diétrich dont je n’ai plus de nouvelles depuis le Caire.

Dans quel état allons-nous la retrouver? Comment a-t-elle supporté sa dernière étape de paquebot? Pourvu, mon Dieu, qu’il ne lui soit rien arrivé! Sans elle, c’en serait fait de tout l’imprévu, de tout le charme, de tout le nouveau et l’inédit de ce voyage... de cette randonnée vers la sublime et mystérieuse ville morte, vers Ang-Kor, à travers la Cochinchine et le Cambodge.

* * * * *

Mais _le Polynésien_ vient de stopper. Parmi la foule blanche massée sur l’appontement, je reconnais le fidèle Guérin. Sous le casque colonial, son front me paraît soucieux... Est-ce que par hasard?...

De loin, Guérin me semble esquisser des gestes sémaphoriques, mais incompréhensibles: des signes de détresse sans doute!

Mon anxiété redouble... j’ai beau me répéter fortement la maxime de Calderon: «Le pire n’est pas toujours certain!» je me sens en proie aux plus sombres pressentiments, tel un héros de roman... feuilleton!

Enfin, voici Guérin qui monte à bord!

Ce que je craignais est arrivé. Le poète espagnol a tort contre M. de Talleyrand qui a dit si justement:

--Il faut toujours s’attendre à de l’imprévu.

... Et tout notre voyage, du reste, ne sera qu’un long commentaire de cette parole... épiscopale et prophétique!

Les contingences, ces satanées contingences, contre quoi mon professeur de philosophie me mit si fort en garde, se sont acharnées sur ma pauvre voiture...

En débarquant de _l’Annam_ la caisse qui contenait le si précieux fardeau, le câble a cassé par deux fois et laissé tomber le tout à fond de cale, d’une hauteur que Guérin croit pouvoir évaluer à 10 mètres...

Un mètre de plus ou de moins... la conclusion est qu’il faut s’y mettre. A quoi bon se demander s’il sied de voir en cet accident un mauvais présage? La volonté déjoue le destin! Le mal est fait, il faut le réparer. A l’œuvre!

Forgerons, carrossiers, mécaniciens, tout le monde s’en est mêlé... et, au bout de quelques jours, il n’y paraît plus.

Toutefois, la Justice... (et la Vérité donc!) me font un devoir, d’ailleurs agréable à remplir, de reconnaître hautement que, sans la solidité extraordinaire de la voiture, notre voyage se serait terminé avant d’avoir commencé!... En effet, rien dans le châssis ni dans le mécanisme n’a gardé trace du choc effroyable dont ils avaient eu à souffrir. Bravo pour les Diétrich!

* * * * *

1er mars 1908.

Et maintenant, il s’agit... d’agir: mais on n’entreprend pas un pareil voyage sans un itinéraire bien établi.

Puisque aussi bien, grâce à l’initiative de Guérin, le malheur est en bonne voie de réparations (... et ce pluriel n’est pas involontaire), nous allons consacrer les deux ou trois jours qu’exige la mise en état complète de la voiture à recueillir des renseignements sur les chemins--si l’on peut appeler ainsi les voies de... non-communication qui nous séparent, bien plus qu’elles ne nous en rapprochent, des fameuses ruines d’Ang-Kor!

J’interroge d’abord Guérin, qui depuis quinze jours a eu le temps de se documenter: sa réponse concilie la netteté avec la concision. Ici tout le monde est unanime à déclarer que notre entreprise relève de la folie furieuse, et qu’il est matériellement impossible de tenter un pareil voyage en automobile.

--C’est de l’automaboulisme, a déclaré un fonctionnaire facétieux, et il faudrait avoir l’âme chevillée aux records...

Ces à peu près, de mauvais augure, ne me découragent pas: je m’attendais à de telles prédictions.

Hervé de Bernis tente une suprême démarche et va rendre visite au Résident supérieur, M. Outrey... Il revient accablé: un désespoir tranquille se lit dans son œil bleu.

* * * * *

Ainsi, tous les renseignements concluent à nous conseiller de reprendre le prochain courrier et de laisser Ang-Kor à d’autres... Je commence à en avoir assez des renseignements!

Ils sont trop!... quand il n’y en a plus... il y en a Ang-Kor.

La voiture est prête... qu’importe tout le reste?

Je me rappelle les beaux vers de Baudelaire:

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent Pour partir, cœurs légers semblables aux ballons: De leur fatalité, jamais ils ne s’écartent Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!

Le mouvement se prouve en marchant!

Enfin, je veux bien consentir à tenter une dernière chance.

Puisque les renseignements sont si décourageants ici, allons en chercher ailleurs!

Notre itinéraire passe par Tay-Ninh, Kompong-Cham, Kompong-Thom, Siem-Reap, Ang-Kor!... Commençons toujours par aller voir le Résident de Tay-Ninh. Un bout de causette, après un bout de route.

... Après quoi, nous reviendrons à Saïgon nous occuper des ravitaillements. Et ensuite, ma foi, à la grâce de Dieu!

* * * * *

2 mars 1908.

Donc, à six heures du matin, nous montons en auto, Gustave de Bernis, Guérin, «le compagnon», un interprète annamite, et moi au volant.

Encore que l’interprète annamite se fût présenté de lui-même et dans les meilleurs termes, je ne crois pas qu’il soit inutile de le présenter à mon tour. A l’entendre, c’était une perle. Par la suite, il m’a fait souvent songer à l’humble origine de ce précieux bijou... Son nom? Le fidèle Guérin l’avait surnommé Brin-d’Amour et jamais nous ne l’avons appelé autrement!

Sur «le compagnon», je ne puis dire qu’une chose... oh! bien peu!... c’est que, tout le temps de ce long et pénible voyage, aux heures de lassitude ou de désespoir, nous trouvions toujours dans ses paroles un réconfort ou un encouragement. Merci de tout cœur «au compagnon».

* * * * *

Un bagage est nécessaire!... a dit Victor Hugo.

Cette juste parole ne fut jamais plus de circonstance...

Nous emportons donc deux jours de vivre, des pneus de rechange, des provisions d’essence, et la seule carte de la région qui nous paraisse mériter ce nom, une belle carte en vérité, de dimensions imposantes, fortement entoilée, toute bariolée de noms et de références; elle n’a qu’un défaut: c’est que l’on n’y trouve jamais ce que l’on y cherche. Mais les cartes servent-elles jamais à autre chose qu’à inspirer le goût des voyages à ceux qui restent chez eux? Quand on les consulte à tête reposée, à la clarté des lampes, il semble que le paysage se déroule sous les yeux: on se sent envahi d’une délicieuse nostalgie. Il en est autrement, hélas! quand on leur demande un renseignement net et précis. La route, qui paraissait si droite et si belle, se hérisse d’obstacles et ne conduit plus nulle part: on éprouve alors combien la réalité diffère du rêve.

Ainsi, je m’étais composé à grand’peine un joli petit itinéraire, dont la première étape devait nous conduire jusqu’à Tracop, et tout fier de ma science, j’eus le tort de vouloir l’étaler aux yeux bridés de Brin-d’Amour... Une longue discussion s’ensuivit... une discussion en annamite bien entendu... en fin de quoi, notre guide-interprète-cuisinier voulut bien conclure que j’avais raison sur toute la ligne et que nous pouvions marcher.

Nous voilà donc partis à pleine allure, sur une route admirable: les routes sont toujours belles quand on part! Au bout d’un quart d’heure nous trouvons une rivière et un bac... Je ne m’y reconnais plus, nous stoppons: je consulte la carte; par miracle le bac et la rivière y sont indiqués... et j’y découvre que nous sommes juste à 15 kilomètres... en sens opposé de Tracop.

Mon juste courroux s’exprime en un vocabulaire choisi mais véhément contre Brin-d’Amour qui demeure impassible (ah! certes... impassible n’est pas français). Après quoi, nous nous résignons à faire demi-tour. Et nous voilà repartis sur une autre belle route... qui aboutit, elle aussi, à une rivière... la même peut-être! avec cette différence pourtant que cette fois-ci nous n’y trouvons pas le moindre bac. C’est déjà mieux!

... Je cherche de nouvelles épithètes à l’adresse de Brin-d’Amour, mais ma provision commence à s’épuiser.

En désespoir de cause, nous essayons de parlementer avec quelques indigènes qui sont venus se grouper à distance respectueuse--autour de la machine, dont l’immobilité, sans doute, les rassure.

Quelle cacophonie, mon Dieu!

Enfin, Brin-d’Amour veut bien condescendre à remplir ses fonctions d’interprète... Toutes les mains se tendent, d’un accord unanime, vers une longue suite d’ornières, là-bas, tout là-bas!... qui évoque l’idée d’une percée de labourage à travers la forêt vierge: il paraît que, décidément, c’est notre route et, cette fois-ci, la bonne!

Nous sommes quand même enchantés de faire sa connaissance. Il va sans dire que les paysans nous préviennent charitablement qu’elle est impraticable en auto... Du moins, nous apparaît-elle ainsi comme pavée de bonnes intentions. Et voilà si longtemps que nous la cherchons, que, pour rien au monde, nous n’y voudrions renoncer!

Un coup d’accélérateur... et la brave Diétrich bondit en avant comme un coursier sous l’éperon.

De cette nouvelle route, nous ne savons rien, sinon qu’elle s’annonce mal et qu’elle a la réputation de conduire à Tracop: mais, mon professeur de philosophie m’a appris à me défier du consentement unanime des peuples. Cette route inconnue n’a pour elle jusqu’ici... que le suffrage annamite; et, je ne sais pourquoi, cela ne me rassure qu’à demi.

Qu’allons-nous trouver au bout?

Peut-être Tracop, peut-être une rivière, peut-être pire?

Nous verrons bien...

CHAPITRE II

LE VOYAGE D’ESSAI A TRACOP

DÉBUT DE LA DIÉTRICH DANS LA BROUSSE

2 mars 1908.

Les premiers mètres ne valent pas grand’chose, mais en revanche les suivants, et ils sont beaucoup!... deviennent bientôt abominables: c’est une consolation.

Les ornières se creusent, sous nos roues, de plus en plus profondes et sablonneuses: le carter commence à donner des signes d’inquiétude--en quoi il semble se conformer à ma triste pensée. Toutefois, nous continuons en première vitesse et nous arrivons à un carrefour, où trois chemins s’offrent à nous. L’absence de poteau indicateur ne nous surprend pas autrement. A tout hasard nous prenons le moins mauvais... si l’on peut établir des comparaisons dans le pire!

Maintenant la route s’enfonce dans la forêt. On se croirait dans un tunnel... un tunnel végétal. Le grand mystère de la forêt nous enveloppe, les branches et les lianes s’entre-croisent au-dessus de nos têtes. A maintes reprises nous nous couchons presque dans la voiture pour éviter une branche, car la capote n’est pas encore adaptée à la carrosserie.

Le chemin devient si étroit que les marchepieds éraflent les troncs d’arbres et les bords du sentier aux places où il est encaissé.

Et le tunnel se complique d’un labyrinthe, c’est un tunnel en spirale! Comme nos roues, ce maudit sentier tourne, tourne toujours--et son étroitesse rend la direction très pénible. Honneur aux virages malheureux!

Il ne faut point s’en étonner toutefois, c’est un trait commun à tous les sentiers de charrettes, de mépriser la ligne droite: ils rappellent en cela ce classique «Panthéon--Place Courcelles» immortalisé par Courteline. Ils font consciencieusement le tour de tous les obstacles. Souvent même, ils tournent pour rien, pour le plaisir.

* * * * *

Crac! ça y est... Tout d’un coup, dans une clairière, les roues d’arrière restent prises dans un trou plus profond, tandis que celles d’avant travaillent à faux, s’inclinent d’une façon peu rassurante; le réservoir touche et le moteur cale.

Mais nous ne calons pas, nous. Vite à bas de nos sièges, nous entamons la lutte avec le spectre terrible de la panne! A l’aide d’une hachette, Gustave de Bernis creuse deux tranchées devant les roues d’arrière et dégage le réservoir. Cependant, le sort des roues d’avant me remplit d’une juste crainte!

Enfin, le travail s’achève. On remet en marche, et en poussant un peu, nous parvenons à gagner une bonne suée et le côté du chemin.

Sauvés pour cette fois!... J’ai comme un vague pressentiment que nous ne sommes pas au bout de nos peines.

Il est onze heures. Brin-d’Amour ignore éperdument à quelle distance nous nous trouvons du fameux Tracop... Nous ne savons rien, sinon qu’il fait une chaleur étouffante, que nous avons très faim et encore plus soif: le déjeuner s’impose.

Après avoir mis la voiture à l’ombre, nous l’imitons et nous nous installons sous un gros arbre, qui ferait fortune à Robinson; puis nous attaquons joyeusement le menu, bien qu’il ne rappelle ni Voisin, ni Paillard, ni le Café Anglais!

Quand nous sortons de table, si l’on peut s’exprimer ainsi, nous constatons que la chaleur communicative des banquets n’est rien auprès de celle qui tape sur la Cochinchine... Mais il est une heure, et ces considérations atmosphériques ne sauraient nous empêcher de repartir à la découverte de l’introuvable Tracop. Nous secouons Brin-d’Amour qui déjà s’apprêtait à goûter la douceur d’une sieste réparatrice. Notre guide interprète se résigne, non sans peine, à suivre ces Européens dont l’activité paraît lui inspirer quelque mépris; et nous remontons dans la voiture.

Enfin, à deux heures, nous arrivons en vue d’une hutte isolée... (disons une _canha_ pour répandre un peu de couleur locale sur ces pages sévères). Les habitants sont sur le seuil, attirés sans doute par ce besoin de voir passer les voitures qui est commun à toute l’humanité, et qui, chez eux, semble d’ailleurs tout naturel... Je donne un coup de sirène en guise de bonjour: ils s’enfuient épouvantés et se perdent dans le paysage.

Nous arrêtons devant la canha et nous avons toutes les peines du monde à ramener nos fugitifs: enfin, grâce à l’éloquence de Brin-d’Amour qui leur crie des phrases rassurantes et leur affirme sans doute la pureté de nos intentions, ils s’apprivoisent peu à peu et reviennent autour de la machine. Et la conversation s’engage!

... Ces pauvres gens commencent par nous avouer que, de toute leur vie, ils n’ont encore vu qu’un seul blanc... voilà sept ans de cela: c’était un garde principal! Je ne sais si nous leur inspirons autant de respect, toujours est-il que nous ne semblons pas leur déplaire. Ils ont fini par se convaincre que nous ne sommes pas des génies malfaisants: et ils s’humanisent au point de nous offrir l’hospitalité. Le plus cordialement du monde, ils nous régalent de cocos et de pastèques, et nous voilà bons amis.

Je leur fais demander par Brin-d’Amour des nouvelles de cet invisible Tracop qui semble se reculer comme un mirage à mesure que nous avançons...

--Tracop! nous traduit Brin-d’Amour, sans marquer aucun étonnement, mais vous y êtes!

Je crois rêver... Ainsi ce gros village, que nous promettait la carte, se réduit à cette pauvre canha!

Nous nous amusons un instant de notre déconvenue.

Désormais, la géographie nous inspirera quelque méfiance...

* * * * *

A deux heures et demie, après avoir pris congé de nos hôtes, nous nous remettons en marche par le même chemin qui nous a amenés au but de notre expédition. Les choses vont à merveille maintenant que la route est déblayée par notre passage... Elles vont même si bien, et la voiture aussi, qu’à trois heures et demie nous nous arrêtons à l’entrée de Tay-Ninh, devant la boutique d’un Chinois, dans l’intention de nous rafraîchir un peu. Puis, nous allons, Gustave de Bernis et moi, rendre visite au Résident, M. Prère. Nous trouvons près de lui le plus gracieux accueil et, du reste, l’amabilité semble vraiment l’apanage de tous les administrateurs. J’ose mettre la sienne à contribution et je lui demande les renseignements indispensables pour notre voyage vers Kompong-Cham. Il ne nous dissimule pas que nous sommes les premiers à tenter pareille aventure et qu’il n’a jamais envisagé la possibilité d’une excursion à Ang-Kor en automobile! Il déplore de n’en pas savoir beaucoup plus long que nous sur ces voies de communication que sont les sentiers à charrettes... de sorte qu’au bout d’une demi-heure de conversation, entrecoupée de regards éplorés sur la fameuse carte, qui paraît si renseignée et qui partage notre ignorance, je ne suis pas plus avancé qu’au départ de Saïgon.

Il ne nous reste qu’une seule ressource, et M. Prère est assez aimable pour nous l’offrir, sous la forme d’un _topo_ qu’il nous fera établir par le télégraphe, dont la ligne va jusqu’à Kreck... Il ne s’exagère point d’ailleurs l’exactitude de ce _vade mecum_, mais enfin, ce sera toujours un topo! Et il nous promet encore de nous fournir un guide jusqu’à Kreck.

Nous repartons pleins d’espoir... et de vastes pensées.

Est-ce que vraiment la philosophie de M. Alfred Capus aurait cours de l’autre côté de la terre? Et serait-il donc vrai qu’ici, comme dans notre Europe trop civilisée, tout s’arrange. Ainsi, nous aurons un topo!--joie ineffable!--et un guide, et quoi encore? Avec tout cela, si nous n’arrivons pas, ce sera une vraie honte!

Nous rentrons à Saïgon, tout fiers d’avoir si bien employé notre journée d’essai: nous y retrouvons Hervé de Bernis et, pour mettre nos idées en ordre, nous nous réconfortons d’un bon dîner au «Continental».

* * * * *

3 mars 1908.

Aujourd’hui, je fais envoyer à Kompong-Cham par les voies les plus rapides (et je frémis en y songeant!) toutes les grosses pièces de rechange qu’un accident peut rendre nécessaires: roues, direction, ressorts, six enveloppes munies de semelles Michelin et toute une provision d’essence, d’huile, de carbure, etc... Voilà pour les ravitaillements.

Et maintenant, mes lecteurs n’échapperont point à la description de la voiture! Je m’en voudrais trop d’oublier cette brave et fidèle amie. Tous les automobilistes me comprendront: ils savent qu’un vrai chauffeur s’attache à sa machine comme un bon cavalier à son cheval et qu’il finit, pour ainsi dire, par la considérer comme un prolongement de sa personnalité.

Celle qui fut l’âme de ce voyage mérite bien une mention honorable au début de ce cahier de route.

Représentez-vous par la pensée (ce qui n’exige pas d’ailleurs un bien grand effort!) une bonne 24/30 H. P. Lorraine Diétrich à châssis américain très renforcé et dont les énormes ressorts sont faits pour supporter le poids total de 3700 kilogrammes et surtout les chocs, les cahots, les secousses et les cent mille avanies que nous réservent les fameux sentiers à charrettes.

Par coquetterie, j’ai fait mettre des pignons de treize dents afin de pouvoir à l’occasion goûter un peu les joies de la deuxième vitesse.

Dans un voyage comme celui que nous entreprenons, on ne s’étonnera pas trop que je m’arrête aux détails de la carrosserie. Peut-être ne paraîtront-ils pas inutiles à ceux qui, comme je l’espère, voudront nous imiter et boire l’obstacle ailleurs que sur la route nationale de Paris à Trouville.

Donc, la carrosserie, un double phaéton très court (pour laisser place par derrière à deux malles, à quatre lits pliants, à quatre pneus de rechange et à la tente indispensable), ne présente qu’une seule porte, l’autre côté servant de dépôt aux cartouches; sur le marchepied de droite, un grand treuil avec 40 mètres de câble en acier, destiné à désembourber la voiture ou à lui permettre de remonter une pente trop raide: ce treuil se fixe à un arbre ou à un piquet assez solide au moyen d’un appareil complémentaire disposé sur le marchepied de gauche. Puis, viennent un extincteur, le générateur en acier bleui et une grande caisse en tôle contenant tout le matériel de cuisine: une table et trois chaises pliantes, trois pioches et trois pelles.

A gauche, sur l’aile d’arrière, une boîte contenant deux lampes portatives à acétylène. Sur le marchepied, la réserve de 50 kilogrammes de carbure, en un tonnelet absolument étanche, et l’appareil du treuil.

Devant le radiateur, trois fortes haches.

Enfin, une grande capote en toile grise, qui non seulement nous garantira du soleil, mais nous servira surtout à écarter les branches et ainsi à nous ouvrir un chemin à travers la forêt. On conçoit que pour bien remplir un tel rôle (qui de prime abord ne paraît pas de son emploi), il faut à cette capote une solidité en quelque sorte granitique.

Du reste, tous les organes de la voiture, châssis, moteur et carrosserie, seront soumis à une rude épreuve.

Pour la machine, je suis tranquille: son nom seul me dispense d’en dire plus long. Et quant à la carrosserie, je me fie au travail de Berton-Labourdette; je connais et j’apprécie hautement le fini et la solidité des voitures qui sortent de chez lui et je crois pouvoir répondre que celle-ci fera honneur à sa maison.

CHAPITRE III

LE CHANT DU DÉPART--UNE ROUTE PAVÉE DES MEILLEURES INTENTIONS

8 mars 1908.

Le départ est fixé au dimanche 15 mars dans l’après-midi. Nous irons coucher à Tay-Ninh où M. Prère est assez aimable pour nous offrir l’hospitalité. Déjà, il nous a donné une preuve, et bien précieuse, de l’intérêt qu’il porte à notre tentative, car il a tenu sa promesse et le fameux _topo_ est arrivé. Je le dévore des yeux, j’y voudrais lire d’avance toutes les péripéties de ce voyage, mais peut-être vaut-il mieux ignorer l’avenir et garder «les longs espoirs et les vastes pensées».

Les premiers renseignements du topo m’enchantent!