La vigne et la maison: roman

Part 5

Chapter 53,679 wordsPublic domain

Ses vignes, Paule les inspectait dans le tremblement de la chaleur: larges carrés de verdure dense, armées pacifiques, incendiées d’or, qui avaient pris depuis des siècles possession du sol, lui donnaient sa physionomie, en faisaient la gloire. Leurs alignements resserrés remplissaient leurs cadres, se barricadaient de fil de fer et d’échalas gris. Eux, les vieux ceps pleins de chansons, ils avaient une beauté d’ordre, de géométrie, détachant sur le scintillement du paysage leurs masses profondes et disciplinées.

Elle s’emplissait le cœur de ce décor, ne souhaitant rien d’autre, n’ayant jamais rêvé de l’Espagne, de l’Italie ou des beaux pays fabuleux.

Le soir, elle allait se promener au bord du fleuve. Le soleil baissait derrière le grand vaisseau de l’île feuillue; après l’embrasement de pourpre et d’or vert, le ciel lentement se décolorait. Dans le petit port, les barques flottaient sur leur image renversée.

L’esprit de Paule se dispersait dans l’avenir. Gérard Seguey sans doute reviendrait bientôt. Elle pensait au jour où elle le reverrait, à son émotion, à la robe qu’elle pourrait mettre. Elle essayait de se rappeler ses traits qui lui échappaient.

Au couchant, l’horizon prenait des teintes déjà froides. Mais un peu de la féerie s’attardait sur l’eau grise qui traînait des roses.

VIII

Septembre glissait, pâlissant le ciel, insinuant dans les feuillages ses touches d’or roux, et affinant de sa grâce un peu languissante les lourdes parures de l’été.

Les matins surtout n’étaient plus les mêmes.

La campagne respirait, mystérieuse, dans des mousselines. Une brume plus dense se pelotonnait dans le lit du fleuve. On entrevoyait au-dessous le glissement d’une eau gorge-de-pigeon.

La terre fumait.

Peu à peu, une teinte blonde se répandait. Les paysans disaient:

--Ça chauffera cet après-midi.

Toutes les maisons égrenées sur le bord du fleuve s’étaient réveillées. Au bout des allées d’ormeaux parfaitement droites qui les précédaient, leur façade blanche apparaissait non plus close et impénétrable, mais recevant la lumière par leurs fenêtres à petits carreaux.

Elles avaient, ces maisons du dix-huitième siècle, des grâces charmantes et particulières. L’une se décorait d’un péristyle à quatre colonnes et du bandeau qui bordait son toit. D’autres avaient le charme d’une grande porte ouvrant sur un vestibule, ou même seulement la beauté simple de quelques marches bien disposées, à pans coupés, formant un perron entre des murs tapissés de rosiers et de mimosas.

On disait de toutes qu’elles avaient été bâties par Louis; et si la main du maître ne s’était pas posée sur elles, du moins le rayonnement de son école les avait touchées.

Au moment où la cité toute proche s’embellissait de constructions vastes et magnifiques, elles étaient nées parmi les vignobles, bijoux alternés, discrètes «folies» qui composaient un cercle enchanté.

Les grands négociants qui venaient y faire leurs vendanges s’y sentaient aux sources de leur fortune. A Bordeaux, où ils possédaient de profonds hôtels, leurs appartements décorés de boiseries incomparables se développaient de même par-dessus leurs chais. Dans leurs salons, d’étroites lamelles de bois des îles, disposées en disques, en losanges, composaient des parquets précieux. Certains étaient traversés de flèches qui s’élançaient jusque dans les angles. Mais au-dessous, dans les ténèbres humides éclairées de loin en loin par une chandelle, roulaient les barriques. Ils s’endormaient sur leur fortune et les murs mêmes transpiraient des odeurs de vin.

Depuis, bien des crises s’étaient produites, et il n’était guère de domaine qui n’eût changé plusieurs fois de maître. Tous, ils appartenaient à une sorte d’aristocratie qui veut en Gironde avoir «sa campagne». Aux fortunes épuisées, d’autres peu à peu se substituaient, des orgueils nouveaux.

Avec l’automne commençant, le pays s’animait de luxe, de robes claires et d’automobiles. La vie élégante prenait possession des jardins éclatants de fleurs. Paule sentait autour d’elle ce murmure de fête.

Un dimanche, bien qu’elle eût recommandé à Louisa de ne recevoir personne, un homme âgé, à la longue barbe blanche, entra sans façon, accompagnant une dame vêtue de noir et qui s’excusait. Il se fraya un passage entre les fauteuils:

--Vous n’auriez pas voulu qu’on nous renvoyât?

Il n’avait pas revu Paule depuis l’enterrement et dit quelques mots de condoléances avec rondeur et bienveillance, en vieil ami de la famille, qui compatit aux peines mais ne veut pas qu’on s’attriste trop. Sa femme l’approuvait avec de petits mouvements de tête. Elle avait la figure reposée, placide, une toilette soignée et l’air bienveillant. Ses mains étaient croisées sur une belle ombrelle à manche d’ivoire.

Paule les faisait asseoir, étonnée et touchée de cette visite:

--Monsieur Peyragay, oh! comme c’est aimable!

Elle disait: Monsieur, au grand avocat que tous à Bordeaux appelaient Maître, non seulement dans le morose Palais de Justice en forme de temple, mais partout où apparaissait son ample redingote aux basques flottantes.

Il avait, avec ses larges vêtements, ses chaussures trop grandes, une majesté rabelaisienne. Jamais longue barbe sinueuse n’était descendue d’un visage plus savoureux.

Toute la Gironde était en lui, sur cette grande bouche voluptueuse faite pour déguster la plus fine chère, les vins excellents, mais aussi pour répandre d’une voix d’or les belles paroles enchanteresses. Cet homme qui, dans les grands jours des Assises, faisait pleurer le jury entier, avait le charme puissant d’adorer la vie. Une affabilité naturelle, un bon estomac, l’habitude des longs dîners aux meilleures tables l’entretenaient en joie et en belle humeur. Les goûts épicuriens s’alliaient chez lui, et avec la plus large aisance, aux principes d’ordre et de religion hérités d’une vieille famille conservatrice. Il était le conseiller écouté de la noblesse, des jésuites et des bonnes sœurs, mais aussi le confesseur de tous les divorces, apportant dans cette délicate fonction beaucoup de bonté, une inépuisable curiosité, et un goût de la femme que ses soixante-dix ans sonnés n’amortissaient pas. Le don de sympathie universelle qu’il avait reçu, il le rapportait sur elle tout spécialement--que cette femme fût une élégante, une petite bourgeoise ou une grisette. Il trouvait à lui manier l’âme, à écouter ses confidences, un intérêt toujours nouveau, jamais fatigué, qui lui soufflait à l’audience des mots étonnants. Dans cette Gascogne où l’orateur est vraiment le roi, il jouissait de ses succès, en galant homme, généreux de lui-même, sans cesse porté à écouter et à obliger. A peine installé pour l’automne dans sa maison de campagne dont Paule apercevait les balustres à travers les arbres, il avait pensé à la jeune fille.

--Qu’est-ce qu’elle peut faire ici toute seule?

Cette question, il la posait maintenant, profondément assis dans une bergère. Comment, pas d’amis, pas de réunions.... Mais elle laissait perdre sa jeunesse!

Paule secouait tristement la tête:

--J’ai eu tant d’ennuis!

Le vieillard tourna vers elle un œil petit et fin, d’un bleu brillant, qui semblait saisir au passage les pensées cachées:

--Des ennuis... lesquels?

Elle essaya de s’expliquer, énumérant les tracas quotidiens, mais incapable d’exprimer le fond de ses soucis, ce qu’elle sentait autour d’elle de menaces, et d’obscurités. Crochard maintenant lui faisait peur. L’avocat lui donnait la réplique sur un ton plaisant:

--Je vois, lui dit-il, votre partie est mal engagée.

Il se mit à analyser la situation, en vieux propriétaire qui connaissait le pays et les paysans, ayant écouté le récit de beaucoup d’affaires, et sondé toutes les convoitises que peut séparer un fossé envahi de roseaux ou l’épaisseur d’un mur mitoyen:

--Vous avez des ennuis, vous en aurez d’autres. L’important, quand on commence une partie, c’est de bien jouer les premiers coups. Lorsque les pions sont emmêlés mieux vaut souvent renverser le jeu et recommencer. Et encore faut-il changer ses moyens. Votre Crochard sait déjà où est votre faible.

Dans la niche de vieille soie qu’il remplissait toute, un peu renversé, sa tête majestueuse avait cette promptitude à se mouvoir, à droite et à gauche, qui trahissait chez lui l’habitude d’un auditoire.

Elle l’écoutait, désolée, de l’autre côté de la cheminée, frappée par cette idée qu’elle se trouvait peut-être prise aux pièges mêmes de ses maladresses et qu’il était trop tard pour s’en dégager.

Il continuait:

--Dans les affaires, comme dans le mariage, c’est le début qui décide le plus souvent en faveur de l’un ou de l’autre.

A ces derniers mots, une étincelle avait couru dans son petit œil bleu, qu’une paupière flétrie et l’éventail de rides fines comme des cheveux nuançaient sans cesse. Le mariage était le sujet dont il aimait parler aux femmes. Cette question était pour lui la pierre de touche sous laquelle se révélaient le cœur et l’esprit. Il la maniait sans embarras, d’une main alerte, avec l’expérience de toute sa carrière. Que pouvait-elle en penser, cette fille de vingt ans, qui gâchait ainsi dans la solitude un précieux moment de sa vie? Il fallait que sa famille n’eût aucun bon sens. Lui, au contraire, en dilettante, aurait eu le goût d’essayer sur cette nature neuve des idées qui jamais ne l’avaient touchée, de l’éveiller, de l’épanouir en une œuvre d’art et de joie.

Elle détournait un peu la tête, gênée et heureuse, se dérobant au charme:

--Tout dans la vie est si difficile!

Un moment après, ses beaux yeux châtains s’étaient animés. Une expression nouvelle entr’ouvrait sa bouche éclatante. M. Peyragay disputait avec elle, l’enveloppant d’arguments qu’elle n’avait jamais entendus, mais surtout changeant l’atmosphère, y suspendant des pensées radieuses. Ce vieil homme, qui avait embelli tant de causes douteuses, trouvait des ressources infinies pour plaider la plus discutée.

Sa femme parfois commençait le geste de l’interrompre, puis se résignait avec un sourire, ayant d’ailleurs passé sa vie sans réussir à placer son mot. Le moment qu’elle croyait saisir lui échappait toujours.

Il faisait maintenant à Paule le portrait de la femme qu’elle pourrait être et elle protestait, se donnant l’air d’être incrédule, mais enivrée intérieurement par les mots magiques. Personne ne lui parlait jamais du bonheur. L’instinct qu’elle en avait demeurait dormant, étouffé par une chagrine conception des chose que sa mère lui avait léguée.

--Les Lafaurie sont arrivés, déclara M. Peyragay qui s’était levé.

Il resta un quart d’heure encore, faisant un pas, s’arrêtant, n’arrivant pas à épuiser ce qu’il voulait dire.

Mais dans la pensée de Paule bourdonnait une seule phrase, obstinée et étourdissante:

--Les Lafaurie étaient arrivés...

Le grand salon paraissait changé. Son air de froideur et de solitude s’était dissipé. Les boiseries peintes en vert qui le tapissaient répandaient dans la lumière déclinante une teinte douce; les meubles un peu disparates, hérités de deux ou trois générations, ne dessinaient plus un cercle muet. Cette causerie vive et familière, cette flamme de l’esprit les faisaient revivre.

Depuis qu’elle était maîtresse dans cette maison, Paule n’avait désiré aucun changement, éprouvant pour ces vieilles choses une affection mêlée de respect. Le fond de l’ameublement était formé par des fauteuils à médaillon. Des bandes de tapisserie tranchaient sur le velours émeraude qui les recouvrait. La rosace du tapis d’Aubusson, étalée devant la cheminée, les avait toujours vus groupés autour d’elle. Mais, dans leur assoupissement, avec M. Peyragay, le plein air de la vie venait de pénétrer. Le vieil avocat ouvrait toutes grandes les perspectives: la jeunesse, l’amour, ses lèvres d’enchanteur s’étaient usées à les glorifier, des ondes de joie se répandaient. Paule avait l’impression que son fardeau glissait, que ses yeux voyaient, et un contentement extraordinaire soulevait son être.

Dans cette voix qui engourdissait magiquement les juges, sous leur toque, les amollissait, les transportait dans un monde de philosophie et de bienveillance, elle entendait pour la première fois le chant de la vie. Ce chant n’était ni hésitant ni mélancolique. Il annonçait au contraire que la tristesse a tort, et qu’il en est de l’avenir ainsi que d’un banquet parfumé, orné, où il ne faut pas manquer de trouver sa place.

IX

Toute la société essaimée dans les domaines du coteau et au bord du fleuve se retrouvait le dimanche à l’église, pour la messe chantée de dix heures.

C’était un sujet de grande agitation pour la sacristine, qui avait la tâche de guider dans les rangées de la nef des familles si considérées, pouvant toutes prétendre aux meilleures places. Elle aurait aimé dispenser à chacune des faveurs spéciales. Cette répartition de prie-Dieu et de chaises devenait dans son esprit une question de préséances, qu’elle croyait fermement être la seule à pouvoir régler.

Pour les deux premiers rangs, les contestations n’étaient pas possibles: ils étaient réservés, par tradition, à une famille de la noblesse, presque une dynastie, patriarcale, nombreuse, de foi militante, dont trois générations apportaient chaque semaine au pied de l’autel le même type physique et moral fortement marqué. Mais, par derrière, les hésitations commençaient. Il fallait tenir compte des prie-Dieu marqués aux initiales de quelques dévotes, rétives et méfiantes dans leur robe noire, formant des îlots de résistance qu’il était impossible de déplacer. La question se grossissait, certains dimanches, de difficultés insoupçonnables, quand un groupement quelconque de la commune célébrait sa fête, poussant sous les voûtes décorées de guirlandes de mousseline un défilé de jeunes gymnastes, avec musique et bannière en tête, le groupe suranné et vénérable des vétérans de 70, ou le flot compact de la Société des Combattants. Ces jours-là, les fidèles étaient refoulés en désordre dans les bas côtés, où ils manifestaient par leur désir de s’agiter et de piétiner l’horreur qu’éprouvent toujours pour la compression et le manque d’air les natures villageoises, habituées à l’espace, et qui ne craignent rien tant que de ne pouvoir pas bien respirer.

L’église se trouvait sur la hauteur, enveloppée de deux routes, dont l’une en terrasse sur le vallon. Elle était vieille, d’un gris mordoré, présentant à la montée perpétuelle des gens et des choses son clocher-arcade. Il se dressait au beau milieu de la façade. C’était, à la mode de la Gascogne, un haut fronton, qui portait les cloches, entre deux ailes accroupies dans un mince jardin planté d’ifs taillés.

L’ogive du portail avait la forme d’une mitre d’évêque. Deux cordons de pierre la dessinaient comme des bourrelets posés gauchement. On y insérait, aux grandes fêtes, une guirlande de verdure.

Devant ce portail, autos et voitures évoluaient le dimanche sur la petite place triangulaire, sous le feuillage des tilleuls, et allaient se ranger un peu à l’écart, voisinant avec l’humilité résignée des ânes. Les groupes campagnards, qui ne se décident à descendre les marches que lorsque retentissent les premiers chants, échangeaient autour des bancs, des paroles pesées et circonspectes. Enfin, aux derniers battements des cloches le troupeau des garçons se précipitait dans un bruit d’orage. Le curé, dont un enfant de chœur relevait la chape, parcourait l’allée en faisant s’incliner les têtes sous le goupillon, cependant que le groupe des chanteuses brusquement dressées contre l’harmonium jetait aux piliers romans sa gerbe de voix:

_Veni Creator_....

L’assistance se tassait peu à peu. La messe commençait.

Ce dimanche-là, le prêtre était déjà monté à l’autel, entre deux rangées d’enfants de chœur, coiffés de rouge, dont la sagesse variait instantanément selon qu’ils étaient sous les regards de leur pasteur ou derrière sa belle chasuble blanche, ornée d’une croix d’or. Le _Gloria_ venait même d’être entonné, devant l’assistance qui retournait bruyamment les chaises, lorsqu’un mouvement de curiosité se produisit au fond de l’église: Paule s’avançait vers le portail ouvert.

Il y avait des mois qu’on ne l’avait pas vue à la messe. Sa mère morte, la règle qu’elle représentait s’était détendue. La jeune fille avait redouté d’être exposée à tous les regards de la paroisse; son âme blessée croyait les sentir braqués sur elle avec insistance pour estimer son degré de peine; mais, plus encore, elle ne pouvait souffrir de revoir l’allée où le cercueil avait reposé, entre deux rangées de cierges, avant de s’enfoncer dans des ténèbres plus profondes. Son sentiment s’étant ainsi substitué aux lois établies, il lui avait paru que son chagrin était devant Dieu la meilleure prière, et qu’elle n’avait pas besoin d’en chercher une autre.

Mais, ce matin, elle s’était habillée de bonne heure avec l’idée d’aller à la messe. La visite de M. Peyragay avait ranimé en elle une force joyeuse. A Pichard, qui ouvrait le portail devant son cheval, elle avait crié:

--Vous ne venez pas?

Tout en regardant s’éloigner la petite voiture, dont le fond touchait presque le ruban de la route blanche, le vieux marmottait:

--Bien sûr que je ne sais pas s’il y a un bon Dieu. Mais ce que je sais bien, c’est que sans la messe, nous n’aurions pas un vrai dimanche.

Du fond de l’église, elle reconnut, dans le parterre des chapeaux baroques, la puissante carrure du vieil avocat. Sa tête ridée, prolongée par sa longue barbe, allait constamment d’un côté à l’autre, suivant l’office, mais aussi les préoccupations de la sacristine et celles des dames qui ne retrouvaient pas leur porte-monnaie.

Il ne pouvait se tenir d’échanger quelques paroles avec une société rangée devant lui--famille, amis et invités--parmi laquelle se détachait une tête brune dont la vue éveilla en Paule un frisson rapide:

«Gérard Seguey...»

Son cœur commençait de battre comme il ne l’avait pas fait depuis quatre mois. C’était donc là le moment qu’elle avait attendu, rêvé, désiré, avec parfois la crainte affreuse de ne jamais l’atteindre. Elle était si émue que si Gérard l’avait regardée, sa timidité l’eût paralysée. Mais il ne pouvait la voir et elle jouissait d’être avec lui sans qu’il s’en doutât, dans cette vieille église où leurs pensées déjà s’étaient réunies.

Un instant, comme M. Peyragay se penchait vers lui, il se retourna et elle entrevit un peu de son visage. Rien de tourmenté ne s’y révélait. Qu’était devenu l’être ravagé de chagrin qu’elle avait, à leur dernière rencontre, découvert en lui? Ce jour-là,--un jour de douleur--une force brusque les avait jetés face à face, lui laissant une impression presque tragique. Le jeune homme assis près d’une femme très élégante, attentif à s’occuper d’elle, ne rappelait rien de cet être-là.

Elle reconnaissait aussi Mme Lafaurie, une dame imposante, qui remuait son face-à-main au bord de l’allée. Elle avait conduit à la messe toute la société que réunissaient dans sa maison, pendant les vacances, ses goûts de large hospitalité.

Paule s’inclinait maintenant dans l’ombre. Elle était restée tout au fond, près du bénitier. Plusieurs personnes la bousculèrent, des femmes qui sortaient précipitamment, emportant un enfant hurlant. Le sonneur de cloches, dont luisait sous une broussaille de sourcils un seul œil valide, trébucha dans les rangs en présentant un plat d’étain. Puis il traversa encore la foule pour aller se suspendre, au bas du clocher, aux longues cordes de chanvre tombant jusqu’à terre.

_Sanctus, Sanctus_....

Les paupières de Paule restaient abaissées. Elle savourait cette heure où une présence qui avait le pouvoir de faire palpiter sa jeunesse lui était donnée. Elle aurait souhaité que cette messe durât indéfiniment; c’était en elle comme un prélude dont elle sentait que la douceur surpassait peut-être ce qui devait suivre. Tout à l’heure, quand leurs yeux se rencontreraient, elle aurait l’appréhension de ne pas lui donner le plaisir délicieux qui était en elle comme un dieu caché.

Un enfant de chœur agenouillé au bas des marches secouait la sonnette avec frénésie. Le prêtre, au-dessus de l’autel, commençait le geste solennel. Dans ses deux mains dressées, l’hostie apparut.

Une émotion bouleversa Paule. Des paroles confuses se pressaient en elle: «Vous pouvez tout, mon Dieu, si vous le voulez. Vous pouvez, d’un cœur indifférent, faire un cœur qui m’aime... Mon Dieu, puisque je le revois, accordez-moi au moins un peu d’amitié. Vous savez, vous, toute ma solitude.»

Son être fondait dans un sentiment de douceur, de reconnaissance. Une impression de vœu exaucé.

Le bataillon des jeunes filles entourant l’accompagnatrice en robe rose, penchée sur les soufflets de l’harmonium, commençait un Souvenez-vous:

... Souvenez-vous de ceux qui pleurent, de ceux qui tremblent.

Elle aussi, dans le plus profond de son cœur, elle se souvenait. Mais non point de ses larmes, de ses frayeurs. Une paix divine était descendue sur toute la vie.

Une phrase passait cependant que les voix plus tendues semblaient soutenir d’un sanglot caché:

Souvenez-vous de ceux qui s’aimaient et qui ont été séparés...

Le curé, que précédait la double file des enfants de chœur, venait de disparaître par la porte de la sacristie.

La foule sortait dans le bruit des cloches. Elles battaient l’air avec une sorte d’exaltation, proclamant la messe finie, les langues délivrées, et soutenues d’en bas par la bourdonnante rumeur des conversations. Les fidèles, répandus entre les rangs d’arbres, s’y aggloméraient en groupes de toutes les couleurs.

C’était pour cette petite place un extraordinaire moment de vie. Toute la semaine, elle avait été une plate-forme méditative: son étendue vide, avec seulement du soleil, de l’ombre, quelques jeux d’enfants égrenés, faisait étrangement ressortir derrière le portail un plus profond et obscur silence. L’église, veuve de la paroisse occupée ailleurs, se réfléchissait sur la place mystérieusement. Muette, ses ailes arrêtées, le regard fixé sur l’horizon, portant en elle une infinie blessure d’amour dans un abîme de solitude, elle paraissait plus profondément religieuse qu’à cette heure-là.

Les autos ronflaient.

Tout près du portail, Paule avait été arrêtée par un groupe de ces personnes prolixes et complimenteuses, qui retiennent dans leurs discours comme dans de la glu. Elles manifestaient, d’une manière un peu appuyée, leur satisfaction de la rencontrer. Leur étonnement aussi: on ne l’avait pas vue à la messe depuis si longtemps. Une vieille dame indulgente rectifia: «à la grand’messe».

Elle était gênée, uniquement attentive à l’approche de Gérard Seguey, qui attendait à quelques pas, avec un sourire dans son regard gris, qu’il fût possible de lui parler. Elle craignait qu’il eût entendu quelque chose des allusions faites à sa négligence. La pensée qu’il en tirerait peut-être un motif de la mal juger, mettait au supplice une part secrète d’elle-même, qui ne s’était encore jamais souciée de plaire à personne.

Seguey n’était pas précisément choqué, mais un peu désillusionné. Lui-même était cependant fort peu religieux: il lui arrivait, devant assister à un office par convenance, d’y apporter quelque petit livre bien relié rappelant la forme d’un paroissien, mais d’un caractère tout à fait profane. Néanmoins, dans le tissu de sa conscience, subsistait l’idée que la religion ajoute infiniment au charme des femmes. Il avait même de cette question une conception à la fois psychologique et sentimentale, qui eût mérité qu’il la discutât. Mais ce n’était pas le moment. Il arrivait enfin jusqu’à Paule et retenait sa main dans la sienne:

--Où étiez-vous dans l’église? Je vous ai cherchée. J’étais sûr que vous y seriez. Je vous avais dit que je viendrais à Belle-Rive. Il me tardait de vous remercier. C’est tout ce pays que vos petites cartes m’ont apporté.