La vigne et la maison: roman

Part 3

Chapter 33,811 wordsPublic domain

Assurément, elle ne le voulait pas. Comment avait-elle pu imaginer que Gérard Seguey, s’il avait une demande à lui adresser, la lui ferait parvenir de cette façon? Dans le feu de sa déception, c’était une revanche de penser que cela du moins était impossible.

Cependant Mᵉ Gratiolet en venait aux chiffres: cent mille francs de dot, trois cent à attendre, des affaires qui rapportaient environ cinquante mille. Le père, M. Jules Talet, était courtier en même temps que propriétaire en Médoc, du château Caillou, un cinquième cru. Il venait d’associer son fils.

Elle essayait de l’arrêter:

--Ce n’est pas la peine.

Résignée, elle le laissa dire. Elle se rappelait bien ce M. Talet. Chaque année, à l’époque des écoulages, il venait aux Tilleuls goûter le vin nouveau, s’en gargarisait, crachait sur le sable de longues gorgées et faisait tourner longuement dans sa tasse d’argent la belle flamme sombre bordée de rose. A Mme Dupouy, qui attendait son verdict sur le seuil du chai, il confiait toujours que le vin recélait une saveur douteuse, un peu de douceur, «une pointe de verdeur», mais qui passerait. Puis il s’asseyait au salon, son pardessus déboutonné. Paule assistait à cette conférence où l’affaire était bien des fois reprise et abandonnée, parmi des doléances de propriétaire, dont M. Talet répétait qu’elles étaient les siennes. Mme Dupouy espérait-elle que les prix monteraient au printemps prochain, il levait des mains compatissantes et prophétisait d’une voix enrouée une baisse certaine! Le bordereau signé, il restait un moment encore, apaisé, plein de bonhomie. L’année précédente, il avait amené son fils, un grand garçon blond, décoré, de corps un peu massif, qui ressemblait à un Hollandais. Celui-là avait une physionomie sérieuse et laissait tranquillement s’agiter son père. Au moment de la livraison, il était revenu, tout seul cette fois, et avait été très courtois.

Paule se rappela brusquement qu’il l’avait beaucoup regardée. Le ressentiment qu’elle en éprouva lui fit paraître cette scène encore plus pénible. Le désir de s’en aller, de respirer seule et tranquille, délivrée de toutes ces choses, creusait un grand cercle bleu autour de ses yeux. Elle répéta d’une voix ferme:

--Je vous assure que c’est inutile.

Mᵉ Gratiolet lui faisait maintenant les représentations convenables: sa famille se préoccupait; son devoir exigeait qu’il la mît en garde... Puis ils revinrent aux comptes de tutelle et à une autre succession, celle de son grand-père, dont le règlement traînait depuis des années. Il y avait des ventes à effectuer, des remplois de fonds.

Elle l’écoutait, le regard vague, ne comprenant rien, si ce n’est que Mme Dupouy avait perdu beaucoup d’argent.

Ainsi, pendant qu’elles vivaient toutes deux si modestement, calculant les moindres dépenses, dans leur retraite campagnarde, une partie de sa fortune sournoisement s’était échappée, avait fui sans qu’elle s’en doutât, par des fissures invisibles. Était-ce possible?

Le notaire expliquait:

--Les mauvais placements... Des valeurs qui baissent.

On pouvait donc se ruiner de cette manière mystérieuse.

V

Le printemps passait.

Les lauriers étaient défleuris,--ces lauriers qui portent le long de leurs rameaux, entre les bouquets de feuilles luisantes, des fleurs blondes comme des abeilles. Les grappes de la glycine pendaient toutes molles. Leur jonchée traînait au bas des vieux murs.

De la fenêtre de sa chambre, Paule avait suivi les transformations d’un bosquet de boules-de-neige. Les petites têtes vertes, d’abord confondues avec le feuillage, étaient devenues chaque jour plus grosses et plus pâles. Maintenant, elles étaient d’un blanc mat et courbaient les branches; demain, elles s’inclineraient davantage encore, lâches, prêtes à l’éparpillement qui couvrirait la haie d’épine et le morceau de gazon foulé.

Un rossignol invisible chantait le soir et jusqu’au matin. Il lançait deux fois, trois fois, sa note flûtée, puis un trille où sa petite âme délirante se brisait en perles.

Après le départ de Seguey, Paule avait eu des jours de tristesse. Où était-il? Le reverrait-elle? Elle imaginait mal qu’elle pût le retrouver chez les Lafaurie. La pensée d’être avec lui au milieu du monde la remplissait de timidité. Sa solitude développait un de ces sentiments que tout favorise, la beauté, le calme de la campagne. Nul ne peut dire ce qui s’amasse ainsi de rêve dans des vies qu’on croit monotones. Paule songeait qu’elle pourrait toujours l’aimer de loin, l’aimer sans rien dire; ses vingt ans reformaient cet idéal des grandes amours silencieuses qui ne survit guère à la jeunesse.

Devant ses vignes, ses prés où montait la belle herbe verte, des forces profondes la ranimaient. Ses responsabilités nouvelles, toutes les décisions qu’il lui fallait prendre, la changeaient un peu, la faisaient plus réfléchie et plus courageuse. Son esprit travaillait beaucoup. Mlle Dumont, quand elle arrivait, menue et soignée, ses mains gantées de fil gris sur son petit sac, la trouvait entourée de livres et de journaux d’agriculture. Elle lisait _le Vieux Vigneron, le Réveil rural_, et suivait de mois en mois un calendrier agricole qui était signé: Grand-Père Sylvain.

La vieille demoiselle paraissait troublée:

--Vous devriez continuer de faire comme votre mère a toujours fait. C’était une femme prudente et de bon conseil.

Quand les paysans rentraient du travail, devant la porte de leur maison ou sur le seuil de l’écurie, elle leur parlait longuement de ces choses. Ils hochaient la tête:

--Peut-être bien!

Mais le soir, en mangeant leur soupe, ils reprenaient toutes ses paroles. Ils les commentaient le samedi, dans la boutique du coiffeur, qui est au village le lieu de réunion, presque le club, où se discutent les affaires, la politique, la chasse et les syndicats. Des figures se penchaient, hermétiques et silencieuses, pour mieux entendre.

Les yeux suivaient aussi sa voiture basse, qui avait un coffre jaune entre deux roues bleu-clair.

Cette jeune fille qui allait et venait, presque toujours seule, conduisant elle-même un petit cheval, faisait sur les esprits une impression considérable. Plus d’un ruminait de lui proposer des combinaisons. Un travail de taupe se développait, qui convergeait vers son domaine, enveloppant de galeries souterraines sa vie isolée. L’idée prenait racine dans plusieurs cerveaux qu’il y avait avec elle quelque chose à tenter. Elle devenait une occasion de fortune, une chance à courir, dont on ne savait pas encore la juste valeur, mais qui mériterait d’être étudiée, creusée jusqu’au fond. Dans la vie paysanne, en apparence toujours pareille, il n’est pas un événement qui échappe à la réflexion. Ceux-là seuls réussissent qui s’attachent aux choses avec âpreté, les palpent, les pressent pour en extraire les possibilités qu’elles peuvent renfermer.

Dans presque toutes les petites maisons accrochées au bas du rocher, et au pied desquelles la palud venait s’arrêter, l’opinion était établie que Paule était très riche. Certains bâtissaient sur elle un roman, cette histoire de l’orpheline qui, dans l’imagination populaire, tient toujours un peu du feuilleton et de la littérature à cinquante centimes.

Un après-midi, comme la jeune fille cousait à l’ombre des ormeaux, assise sur un banc, elle aperçut au bout de l’allée un homme portant la longue blouse bleue des maquignons, qui venait vers elle.

Il salua de loin et se rapprocha en saluant encore.

Elle lui demanda, son aiguille en l’air, s’il avait besoin de la voir.

Il ne parut pas avoir entendu, parla du temps qui était beau, remit sa casquette et attaqua enfin la question:

C’était pour les prairies, une idée lui était venue...

Il avait pris un air souriant:

--Je pourrai peut-être vous les louer, ou seulement couper le foin. Chacun en aurait sa moitié: la vôtre, la mienne. Ce serait de l’ennui de moins pour vous. Justement que le travail presse dans les vignes au moment des foins et qu’on n’a jamais assez de personnel. Alors, on attend, le foin se gâte, il devient tout blanc, de la paille quoi...

Il avait, dans sa figure rougeaude, les gouttes claires de deux petits yeux à demi cachés par des paupières plantées de cils roux; et le regard ainsi clignotant, il risquait ses phrases avec précaution, surveillant l’effet qu’elles semblaient produire, ménageant des silences plus ou moins longs, prêt à s’avancer, à laisser entendre quelque chose d’autre, mais non moins capable de recul, d’atténuation, de retraite habile:

--Ce n’est pas que l’herbe soit bien épaisse, mais j’ai des bêtes, cela me ferait toujours de la nourriture.

Louer ses prés, ou en donner la coupe à l’entreprise, elle n’y avait jamais pensé. Enfin, elle verrait, elle réfléchirait.

Il s’en alla, patelin, bonhomme, et revint sur ses pas:

--Vous me connaissez bien... Délicat Pouley.

Il redit son nom deux ou trois fois, en appuyant sur chaque syllabe, pour qu’il entrât dans la mémoire de la jeune fille:

--Allons, au revoir, je repasserai.

Elle le regarda s’éloigner, réfléchit un moment, puis chassa de son esprit ce problème nouveau qui l’embarrassait.

Elle se promena au bord de l’eau. Le ciel était d’un bleu de mois de Marie. Un arôme indéfinissable noyait la campagne, cette pénétrante odeur de la vigne en fleur, que la brise déplace en entraînant comme des écharpes de parfum, que le soleil exalte, et dont les effluves baignent les feuilles de délices subtiles et presque secrètes. Paule avait l’impression d’une jouissance mystérieuse entrée dans sa vie. Le paysage resplendissait, tout trempé de lumière neuve. Il y avait sur le fleuve soyeux des barques menues et de petites voiles; une grande île, dans sa ceinture d’aubiers argentés, semblait un majestueux vaisseau de feuillage ancré au milieu du fleuve. Là-bas, à un détour de la nappe claire, Bordeaux mettait sur la rive gauche un liseré violet brodé de clochers.

Elle croisa des bicyclistes qui portaient sur leur guidon des bouquets de fleurs.

Ses yeux se tournèrent vers le coteau: au milieu des verdures fraîches, elle reconnut le cèdre de Valmont à sa masse sombre; par derrière, le soleil de mai éclairait un morceau de façade blanche.

A partir de ce moment, elle ne vit plus rien. Les allées et venues des promeneurs, l’attroupement d’une vingtaine de personnes sur une petite plage où deux équipes de pêcheurs, tirant à pleins bras, rabattaient le fond d’une seine, tout la laissait indifférente.

Si Gérard avait dû revenir pendant l’été, comme autrefois, dans son beau domaine, quelle douceur elle eût éprouvée à respirer le même air, à le sentir proche! Elle aurait eu l’impression qu’ils étaient ensemble. L’idée qu’elle ne reverrait plus le grand parc ombreux, le perron, lui semblait extraordinaire.

Vendre sa maison, c’était presque aussi affreux que de voir mourir.

Pendant ce temps, Pouley avait longuement fait le tour des prés, les mesurant de ses petits yeux et paraissant établir en silence des combinaisons, des calculs, comme si déjà il en était maître.

Il revint une seconde fois, puis une troisième.

Paule faiblissait, aux prises avec des difficultés qui s’enchevêtraient. Un de ses paysans avait eu le pied écrasé par une charrette. Juin s’annonçait capricieux. La nouvelle lune amenait une pluie fine, qui devenait à certaines heures plus serrée et plus abondante. L’eau ruisselait sur les tilleuls consternés, sur la vigne en fleur. Paule allait dix fois par jour dans le vestibule pour surveiller le baromètre: la colonne de mercure était basse et baissait toujours. Les paysans regardaient du côté de l’ouest, vers le «pied du temps» couleur de plomb; et ils répétaient:

--Cela changera au prochain quartier, ou à la pleine lune.

Mais, au fond, ils ne doutaient pas que tout fût ainsi jusqu’à «l’autre lune».

Paule, enveloppée d’un grand manteau, les cheveux emperlés d’eau sous son capuchon, les interrogeait:

--Vous croyez qu’il n’y aura pas une éclaircie?

Ils ne se prononçaient pas, sans toutefois la décourager:

--A la marée peut-être, si le vent tournait...

On regardait la fumée qui montait des tuyaux d’usine... ouest... toujours. Le vent ne tournait pas. Paule entendait dans le jardin passer les sabots; les pêcheurs mettaient des surouëts jaunes et de grandes bottes en caoutchouc; les poules étaient de lamentables paquets de plume mouillée.

Le journal disait: «Temps incertain. Une dépression qui va s’étendre.»

Le gros souci était qu’il fît beau pour la Saint-Médard: s’il pleuvait, on serait sous l’eau pour quarante jours. Précisément, ce matin-là, ce fut un déluge. Alors on mit son espoir en saint Barnabé. Les travaux étaient en retard, les vignes non liées croulaient dans les rangs, des maladies blanchissaient les grappes, et c’était un cauchemar que celui de la récolte déjà compromise. Il aurait fallu soufrer, sulfater. Les foins se couchaient. Louisa répétait sans cesse à Paule qu’elle allait tout perdre.

Le jour où Délicat Pouley la trouva ainsi lasse, découragée, il vit que l’affaire était à lui.

Elle lui montra les greniers qui s’étendaient au-dessus du chai et lui demanda s’il voudrait bien engranger son foin. Pouley objecta que c’était beaucoup de travail, en homme qui sent la partie gagnée et grossit les difficultés. Il ne cédait que pied à pied, posant sans cesse d’autres conditions, demandant que la charrette lui fût prêtée, puis un câble pour corder les charges, et encore la faucheuse, la faneuse et la ratissoire.

--Mais si vous les cassez?

Il eut un sourire; et prenant l’air que doit avoir un homme capable:

--Il y a beau temps que ça me connaît.

Il insinua:

--Vous me donnerez bien l’hiver le pacage. S’il n’y a pas de bêtes pour tondre l’herbe, elle ne pousse plus. C’est comme cela que les prés se perdent.

Elle hésitait, redoutant la saison pluvieuse où les bêtes s’embourbent dans les terres grasses, et inquiète aussi dans le fond, craignant d’être dupe:

--C’est pour cette année seulement. L’été prochain, je verrai ce que j’ai à faire.

Il partit enfin, la figure dilatée de joie.

VI

Quand on sut que Délicat Pouley avait réussi, la fièvre s’empara de ses concurrents.

Il y avait, en face de la grille qui ouvrait sur la grand-route, quelques maisons groupées sur le port. Un bouvier y occupait deux chambres et une cuisine; par derrière, l’étable donnait sur un pré bordé par des haies. Le soir, un chien au poil fort y gardait les bœufs; un petit cheval y paissait aussi, s’échappant souvent, à la recherche d’une herbe meilleure.

Tout le pays connaissait bien ce bouvier-là qui entreprenait des labours et des transports de bois à droite et à gauche.

Il s’appelait Auguste Crochard, et toute sa personne chétive et noire, infiltrée de bile, était faite en effet pour mordre et pour dévorer. Veuf d’une femme qui chargeait comme rien un quintal de son, et se levait à trois heures pour soigner les bêtes, il entrait en fureur à la pensée qu’il l’avait perdue. Une maladie de foie qui le ravageait aigrissait encore son humeur.

Ses voisins le haïssaient, pour sa cupidité et les querelles qu’il engageait à tout propos. Levé avant le jour, rossant son chien, allongeant de grands coups de fouet aux chats d’alentour, il était rongé de désirs et de convoitises. Il lui fallait se sentir le maître. Mais si âpres que fussent ses ambitions, son commandement ne dépassait pas les trois pièces de son logement et le pâturage qu’il avait loué. Toutes les vignes qui l’entouraient, les pièces de terre, il avait envie de les tondre, de les décharner. Il supputait quelles pouvaient être ses chances de s’y établir. Tous les propriétaires du pays, il les connaissait pour avoir fait des labours chez eux ou leur avoir apporté du bois. Il s’était formé une idée de leur caractère, de leurs ressources. Parfois, un vertige lui prenait l’esprit à la pensée que certaines terres hypothéquées pourraient être vendues pour ce que les paysans appellent un morceau de pain; mais jamais l’occasion d’une grande réussite ne s’était encore présentée.

Lorsqu’il soupçonna la victoire de Pouley, sa petite face terreuse, tourmentée et grimaçante comme une gargouille, devint toute noire.

Cette affaire qui était là, si près, qui lui revenait comme au plus voisin, qu’il avait couvée, elle lui échappait. Et c’était Pouley qui la lui arrachait, l’homme qu’il détestait entre tous les autres pour sa chance, son avancement, sa voiture rapide attelée du meilleur trotteur de la commune. Celui-là gagnait de l’argent, élevant des bêtes, revendant, suivant les foires, constamment heureux, engraissé par sa rapide prospérité. Et il lui enlevait cette occasion! Il venait à deux pas de lui, sous son nez, lui ôter son bien. Car cette affaire qu’il aurait pu avoir, elle était la sienne. Ah! le voleur! mais il se vengerait. Et cette jeune fille qui l’avait joué, elle lui paierait aussi ce tour-là. Une originale qui vous saluait sans vous regarder, juste de la tête. Les pauvres, pour elle, ce n’était rien. On avait beau vivre à sa porte, on _n’existait_ pas.

Il la surveillait maintenant du matin au soir, jaloux de tous, dévoré du désir de s’approcher, de tendre l’oreille quand il la voyait près de la charrette de Mme Rose. Elle se détachait, avec sa sobre robe noire, son teint pur et lisse, sur le groupe des femmes en camisole. Il se demandait ce que la marchande pouvait bien lui dire, penchée ainsi, volumineuse, éclaboussée de rires et de grand soleil, et quel complot se nouait là, contre lui peut-être, quand la jeune fille restait la dernière, s’attardant à écouter les mots chuchotés.

Il se méfiait du charpentier qui raccommodait l’escalier et qu’il apercevait de loin, sciant des planches, derrière la maison. Celui-là était dans la place, et aussi les paysans, les pêcheurs mêmes. Le vieil Augustin avait l’air chez lui, toujours occupé à étendre ses filets ou à les dépendre, quand il n’était pas dans la cuisine à vider un verre. Le bonhomme jouait partie liée avec Louisa; et il haïssait cette femme sèche et dissimulée, qui devait tout gouverner là-bas. Celle-là certainement lui barrait la route, rogue avec lui, remâchant les injures qu’il lui avait crachées un soir de colère, devant les rires des voisins. Il ne lui pardonnait pas cette colère-là, qui empoisonnait ce qu’il méditait, maintenant qu’il aurait eu besoin de voir Louisa, de l’attirer chez lui, de la mettre dans ses intérêts, sans en avoir l’air, comme cela se fait, à demi-mots, quand on est des pauvres et qu’il faut bien se soutenir.

Mlle Dumont même, ne trouvait pas grâce devant lui. Qu’est-ce qu’elle voulait? Une mijaurée, une hypocrite, qui préparait des coups en sourdine!

Chaque propriété est un petit monde. Ses conditions de vie lui sont faites non seulement par le sol, le beau temps, la pluie, mais encore par un organisme plus ou moins solide, dont le maître est la tête, et qu’un rien détraque si la volonté est incertaine, l’outillage défectueux. Nulle part, peut-être, les passions ne sont plus tenaces, longuement couvées, surexcitées par mille piqûres, des affaires de chat et de chien, de poules perdues, de légumes arrachés la nuit dans un potager. Le passant qui regarde de la route ces carrés de terre si bien cultivés, des hommes qui labourent, de bonnes femmes groupées autour d’une lessive ou d’une basse-cour, a l’impression d’une vie monotone et irréprochable. Ah! la paix, l’air pur, l’honnêteté des gens et des choses! Les paysans ont une maison, du vin et du bois, des légumes dans leur jardin, des caisses grillagées bondées de lapins. A la campagne, on est bien heureux! Mais entre ces gens qui vivent porte à porte, ces femmes qui bavardent, quelle activité de soupçons, de jalousies, de pensées longuement conduites à leur but! Chaque famille qui en hait une autre a sa politique, sa manière d’aborder le maître, de semer en lui le mécontentement ou la méfiance. Les paysans entre eux n’en sont jamais dupes. L’un d’eux est-il renvoyé, ou bien va-t-il l’être, chacun dit déjà quel est celui qui _le fait partir_.

Crochard savait le bénéfice que l’on peut amener à soi en s’insinuant dans ces luttes sourdes. Le génie de Dupleix cajolant les rajahs de l’Inde, le regard double de M. de Talleyrand confiant successivement ses pensées secrètes au gilet de chaque plénipotentaire, dans un congrès célèbre, et faisant les amis de la veille se montrer les dents; tout cela, flair merveilleux et grandes trouvailles, se rencontre parfois en réduction dans le cœur de l’homme le plus inculte quand la passion lui souffle ses étincelles. Et quelle forge que le cerveau d’un illettré! Toutes les forces y sont captées par le maître obscur, l’instinct, qui enseigne les ruses, prévoit les embûches, découvre en chacun le nœud, la fissure et se repaît des crachats mêmes comme de l’aliment amer de la haine. Le temps est à lui.

Il y avait aux Tilleuls un assez nombreux personnel: un laboureur, deux ménages de vignerons gagés à l’année et un vieux bonhomme, le père Pichard, que Mme Dupouy avait gardé par bonté et parce qu’il était sur la propriété depuis sa jeunesse. Pendant les grands travaux du printemps et ceux de l’été, cinq ou six journaliers servaient de renfort.

Mme Dupouy n’était pas enterrée depuis trois semaines que Crochard commençait déjà à faire des avances aux uns et aux autres. Saubat, un petit homme de cinquante ans, trapu, velu, qui avait des épaules épaisses et des bras de phoque, lui montrait une mine assez rechignée. Sa femme aussi, corpulente et courte, la tête serrée dans un madras brun, le rejetait du regard au seuil de la porte. Quand elle le voyait venir, elle remontait ses lunettes sur deux bandeaux de cheveux noirs mélangés de gris:

--Qu’est-ce que vous voulez?

Il faisait l’aimable:

--Michel ne vous a pas dit, Léontine, s’il avait besoin de tabac? Je vais au village.

Elle le rembarrait:

--Du tabac... Ce n’est pas la peine de lui en parler. Il sait bien y penser lui-même. Quand il en voudra, qu’il aille en chercher.

Il se retirait, avec cette politesse excessive des gens qui ne sont au fond que violence:

--Alors, c’est bien. A une autre fois.

Pour Pichard, qui commençait à trembloter, il tirait de son gousset une tabatière à queue de rat. Le bonhomme y plongeait ses doigts rapprochés pour prendre une prise, se mouchait salement, larmoyait un peu. Celui-là l’impatientait:

«Vieux gâteux!» marmottait-il intérieurement.

Mais il cajolait particulièrement un jeune ménage entré depuis peu. L’homme, Octave, se montrait ouvert et un peu bavard. C’était un grand gars osseux, bien planté, la figure maigre et les mains énormes. Le dimanche matin, il l’emmenait dans sa carriole. Devant la maison du buraliste, qui tenait en même temps café et débit, le cheval s’arrêtait; Crochard tapait dans le dos de l’autre:

--Je te paie le vin blanc!

Quand Octave rentrait, il trouvait sa femme qui n’était pas sortie de la cuisine depuis le matin. Elle était tout occupée de son ménage, d’une petite fille qu’elle nourrissait. Il lui racontait que Crochard avait dit ceci et cela. Mais elle ne riait pas:

--Encore un qui veut te monter la tête!

Elle paraissait plus clairvoyante que lui, cette Aurélie, une petite femme brune, de parole vive. On ne lui en aurait pas tant conté:

--Les hommes sont si bêtes!

Crochard pensait:

«Je le tiens, celui-là. Je pourrai le mener sans qu’il se méfie. Une tête d’enfant, pas de malice, un gars qui dit tout.»

Il avait son plan. Il s’introduirait bien dans la place un jour ou un autre; alors, ceux qui lui résisteraient, il les ferait partir; s’il le fallait, ils partiraient tous. Les nouveaux, ce serait lui qui les choisirait. Quand la demoiselle en aurait assez, il affermerait: peut-être pourrait-il acheter même, en payant à terme...