La vigne et la maison: roman

Part 16

Chapter 163,822 wordsPublic domain

La grande salle en hémicycle, au-dessus de la courbe bourdonnante de l’amphithéâtre, tendait le double étage de ses balcons d’or; ils débordaient de robes claires, d’épaules nues, de chevelures; tout près du plafond, sur lequel s’étale en tons brillants l’apothéose de Bordeaux, les cordons humains s’épaississaient, présentant des rangées compactes de têtes avides.

Dans le bas, mis en valeur par la pénombre empourprée des loges, des bustes de femmes se détachaient.

Odette, assise au premier rang, sa lorgnette de nacre posée sur le bourrelet de velours rouge, rendait des saluts. Elle se retourna pour parler à sa mère qui se plaignait déjà d’étouffer. Seguey avait été chercher un programme.

Quand il rentra, le rideau se levait sur une forêt.

L’orchestre un peu grêle et tout vibrant de violons répandait dans la salle assombrie les premières phrases évocatrices de ce grand drame d’amour et de mort. Au-dessus du chœur des pleureuses qui se succédaient autour du tombeau, le premier appel s’éleva: Orphée, prostré, en tunique blanche, le front ceint d’un mince laurier, exhalait la plainte immortelle:

--Eurydice, répéta lentement la voix déchirante qui s’affaissa sur la dernière note comme dans la mort même.

--C’est une femme, chuchota Odette, qui n’avait jamais vu _Orphée_. Mme Lafaurie, braquant ses jumelles, inspectait la scène. L’entrée de Mme Saint-Estèphe qui se glissa entre les sièges, fit se retourner plusieurs têtes.

Seguey, après s’être levé deux fois, avait repris sa place au fond de la loge. La musique l’entraînait dans ce monde de poésie où la douleur n’est plus qu’une forme divine de la beauté. Il avait entendu déjà cette voix de femme, un peu sourde et riche; jamais elle n’avait éveillé en lui cet écho poignant, Orphée redemandait maintenant Eurydice aux dieux. Avec lui, par les sonorités flexibles de dix violons, par le jaillissement du hautbois solitaire et pur comme un chant de source, l’orchestre redisait l’arrachement de l’homme à la femme aimée, les allées et venues de l’âme gémissante en quête d’une ombre. Mais quand s’éleva, fluette et acide, la voix de l’Amour, quand chancela, sous le premier rayon de la joie, la face errante inondée peu à peu d’un sentiment inexprimable, Seguey eut l’impression que lui aussi était entraîné au delà des choses possibles.

Les applaudissements avaient éclaté, crépitants et nourris dans les hautes régions du théâtre où se pressent les étudiants pauvres, réservés dans le bas où la meilleure société croirait déchoir en manifestant. La salle, de nouveau rutilante et illuminée, s’emplissait d’une rumeur immense. Les visages se cherchaient, se reconnaissaient. De chaque côté de la scène, où elles formaient des taches mêlées de noir et de blanc, se vidaient les loges réservées aux cercles. Maxime Le Vigean, debout, en smoking, adossé à un des beaux fûts d’or cannelés, appliquait ses lorgnettes sur son masque gras; un vieil abonné entamait par-dessus la balustrade de l’orchestre sa conversation quotidienne avec un flûtiste; au cinquième rang des fauteuils, à côté d’une dame luisante de chaleur, dont la tête reposait sur deux bourrelets, Louis d’Eysines cherchait avec indécision à saluer Gisèle.

M. Lafaurie venait d’arriver. Le petit salon, attenant à la loge, était rempli de visiteurs qui avaient appris dans la journée la nouvelle des fiançailles; les jeunes filles se frayaient un passage jusqu’à Odette, triomphante, qui absorbait les félicitations par tous les pores de son âme vide. Gérard, brusquement tombé de son rêve, l’air attentif, subissait les présentations.

Au fond de la loge, Mme Lafaurie, le ton haussé, abondait en éloges sur le fiancé. Maintenant que le mariage était décidé, elle prenait le parti de se faire honneur de Seguey comme de tout ce qui était sa propriété.

Dans le couloir, M. Butlow interrogeait M. Le Vigean:

--Est-il vrai que ce jeune homme entre dans la maison?

On disait déjà que M. Lafaurie, préoccupé de se choisir un successeur, avait mis ce projet à l’étude depuis des années. Lui-même, debout, très entouré, l’air mystérieux et satisfait, goûtait la sensation d’un très grand succès personnel. Il jugeait bien, lui, que la vieille dynastie rivale, à peine entrée dans son rayonnement, verrait son lustre se ranimer. Gisèle avait compris cela du premier coup d’œil. Mais c’était sa fille. Quant aux autres histoires de femmes, il savait le peu qu’elles comptent... Sa volonté dédaigneuse les balayait dans une ombre où personne n’oserait plus aller les chercher.

La sonnerie qui annonçait le second acte fit refluer vers la salle la foule désœuvrée, richement coloriée de toilettes claires, qui s’était répandue dans le foyer et parmi les avenues bordées de colonnes qui ennoblissent le bel étage du Grand-Théâtre. Les loges regarnies, où scintillaient les feux des bijoux, étaient fouillées comme des devantures par la curiosité des yeux fureteurs. Seguey prit une lorgnette qui traînait sur un tabouret. Les marques de considération venaient de réchauffer sa vanité. Toutes ces femmes parées comme des idoles, ces hommes si complètement satisfaits d’eux-mêmes le recevraient désormais sur le plan de l’égalité. Lui aussi posséderait ces réalités de la fortune qui font régner; il serait délivré de l’angoisse du lendemain, des expédients; il ne connaîtrait plus l’embarras de vivre pauvre au milieu des riches, avec tout ce que ce rôle comporte de difficultés dans une société où le classement est avant tout utilitaire. Ce serait son tour d’être recherché, non plus pour ces seules qualités d’esprit qui pèsent dans les balances du monde le poids d’une paille, mais parce que beaucoup auraient intérêt à être vus dans son entourage. Le mot que Paule lui avait dit sur les amitiés véritables, qui ne cherchent en nous que nous-mêmes, était étouffé comme l’aspiration la plus chimérique par le crescendo enivrant d’autres sensations.

L’orchestre pouvait bien maintenant évoquer tumultueusement les tourments de l’enfer et Orphée exhaler _le Chant de l’amour_. Tout ce prélude, saccadé, strident, opposé à la douceur de la plainte en larmes, échouait sur son cœur où les parties divines s’étaient refermées. «Laissez-vous toucher par mes pleurs», chantait la jeune femme en tunique blanche, penchée sur sa lyre, dans le rougeoiement des feux de Bengale. Mais, tout cela, c’était le mirage de l’art, l’appel des sirènes que personne n’a jamais revues au jour cru des réalités. Dans la vie qu’il faut vivre, les barrières ne s’écartaient pas, aucune prière à la beauté parfaite n’était exaucée. Orphée s’enfonçant dans le sentier crépusculaire, s’éloignait à jamais des hommes: la pathétique et poignante histoire se déroulait au pays des ombres.

--C’est très bien, n’est-ce pas, fit Odette, comme s’élevait devant la forme blanche étreignant sa lyre ce miraculeux chant de bienvenue qui semble porté par des souffles d’aube.

Il s’était rapproché d’elle et regardait la scène par-dessus son épaule nue. Elle avait ce port de tête impérieux que le bonheur lui avait donné. Sa taille était élargie par une toilette d’un rose vif--la nuance à la mode cette année pour les jeunes filles--sur laquelle se détachait une grosse rose d’un éclat banal. Une heure auparavant, à reconnaître dans la salle dix robes semblables, il lui avait été désagréable de constater que sa fiancée n’avait pas d’autre goût que celui de sa couturière. Maintenant, cette impression aussi était effacée. Et cependant que le chœur subjugué laissait s’éteindre le chant de triomphe: _Il est vainqueur, il est vainqueur_, une substitution se faisait en lui qui l’inondait dans toute sa chair des secrètes délices de sa victoire.

A l’entr’acte, il aperçut au premier rang des places populaires, dans cette courbe haute que l’on appelle «le paradis», le visage jaune et barbu de Jules Carignan. Son orgueil satisfait lui suggéra un bon mouvement. Pourquoi ne commencerait-il pas d’être généreux?

Mme Lafaurie, consultée, accueillit comme une marque d’empressement le désir qu’il exprima d’avoir un portrait d’Odette. Mais le nom du peintre la déçut. Elle en eût préféré un autre, auquel cette manière qu’on nomme «léchée», une touche un peu molle et la longue pratique de ce qui plaît au monde avaient assuré des succès durables. Avec lui, il n’y aurait pas eu de déceptions à craindre et la ressemblance eût été parfaite. Odette, le visage brillant de satisfaction, se mit du côté de son fiancé. Seguey comprit qu’elle avait pour son goût une admiration qui se ferait volontiers aveugle et passive. Il trancha tout de suite, en faveur de Carignan, un débat qui pouvait reprendre le lendemain dans des conditions plus défavorables:

--Voulez-vous, demanda-t-il à Odette, que j’aille le chercher?

Elle le laissa faire, avec une expression de contrariété, et bien que la proposition lui parût un peu singulière.

Carignan, qui respirait un air moins lourd en haut d’un petit escalier, eut un mouvement de joie violente. Mais il refusa avec une sorte d’effroi d’aller dans la loge. Seguey, constatant qu’il était venu au théâtre avec son veston de travail, une chemise molle et de gros souliers à lacets, n’eut garde d’insister.

Carignan voulut cependant descendre avec lui. La musique d’_Orphée_ l’avait enivré. Il y avait respiré une atmosphère de terreur sacrée, en même temps que son esprit s’emplissait de formes et de visions:

--Avez-vous remarqué, dit-il à Seguey, en prenant son bras, combien les mouvements de cette femme sont évocateurs. Elle passe, elle marche et l’on voit des dieux. Mais tous ces gens ne comprennent rien.

Il eût volontiers traité de philistins les Bordelais, qui avaient mesuré à la grande artiste les acclamations. Seguey, cette fois, n’était pas disposé à entrer dans ces sentiments. Carignan avait tort de mépriser sans la connaître une société où le goût de la musique est indiscutable et traditionnel. Quelque chose le choquait ce soir dans son amertume; il y voyait l’humeur agressive d’un intransigeant qui ne veut pas accepter tels qu’ils sont la vie et les hommes.

Ils marchèrent quelques instants dans le foyer doré et illuminé. Carignan, levant la tête, montra le plafond de Bouguereau:

--Voilà ce qu’_ils_ aiment!

La sonnerie retentissait. Seguey, qui avait conscience de s’attarder, éprouvait vis-à-vis de tant d’âpreté une irritation grandissante:

--Cette société que vous méprisez, vous la recherchez cependant. Pourquoi élargir le fossé entre vous et elle? Combien d’artistes s’asphyxient pour avoir voulu vivre entre eux dans un monde fermé à la vie réelle! Vos préjugés, tout autant que ceux de cette caste, sont impénétrables; vous avez des grandeurs qui ne sont pas les siennes, un ordre de valeurs qu’elle se refuse à reconnaître. Mais n’a-t-elle pas le droit d’avoir son orgueil comme vous aussi avez le vôtre? Elle est dans le pays l’élément solide, fortement fixé, qui trouve en lui-même ses satisfactions, regarde de haut les aventures et se passe de curiosités. Tout ce qui s’agite hors de ses limites l’intéresse peu. Mais combien de milieux se heurtent ainsi et vous-même n’avez pas le droit...

Quand il le laissa, Carignan remonta lentement le petit escalier. Il avait l’impression d’une amitié déjà finie, qui n’avait jeté qu’une lueur furtive et sombrait sans qu’il sût pourquoi. Seguey, qu’il aurait cru tout près de lui, était au fond comme les autres. La nostalgie du monde qui était le sien agitait en Carignan des nerfs douloureux. Qu’attendait-il pour tout quitter ici et le retrouver? Il lui fallait respirer encore, et dût-il retomber dans sa misère d’artiste, cette atmosphère de liberté dont s’était nourri son être ombrageux. Il saurait bien, par la seule force du travail, avoir sa victoire; lui aussi régnerait, non par l’argent, mais par cette autorité de l’art qui conquiert lentement les yeux et les cœurs.

Seguey, rentré dans la loge, se sentit encore plus mécontent de lui-même que de Carignan. Cet essai de générosité n’aboutissait qu’à une sottise: mieux valait pour lui rester maintenant dans le cadre qu’il avait choisi, sans se jeter imprudemment à droite et à gauche, parmi des gens qui mettaient leur orgueil à voir les choses comme elles ne sont pas. Que leur folie roulât n’importe où, c’était leur affaire; sa dépense de compassion n’avait vraiment pas sa raison d’être.

L’orchestre essayait vainement de l’entraîner encore vers l’enchantement des pays divins. Il lui tardait maintenant d’échapper à cette musique imprégnée de nostalgies, de rêves trop grands. Ce n’était pas au milieu des ombres voilées qu’il devait vivre. Les supplications d’Eurydice, implorant son époux de se retourner, lui paraissaient interminables.

Pourtant, quand éclata le fameux air: _J’ai perdu mon Eurydice_, son âme eut soudain l’impression d’être arrêtée au-dessus du vide. Il disait, ce cri impuissant, qu’il n’est pour le cœur qu’un être au monde et que le supplice de l’avoir perdu est inapaisable: le sanglot d’Orphée atteignait au pathétique d’une fureur sacrée.

Seguey, le front dans sa main, s’isolait pour lui résister. L’écho immortel se propageait dans toute sa chair, réveillant un monde de douleur qui l’épouvantait. Mais tout cela, c’était la beauté de l’Art, dont le triomphe dure à peine une heure, dans des régions imaginaires d’où l’âme tombe avec le rideau.

Tout était fini, en effet, les acteurs saluaient dans le brouhaha du départ.

Dans le couloir, comme l’ouvreuse remuait fébrilement les chapeaux et les pardessus, Seguey entendit chuchoter le nom de sa sœur. Il jeta derrière lui un coup d’œil rapide. Un officier, qui parlait dans un groupe, le dévisagea. Ce fut brusque comme un éclair. Il se redressa...

Un instant après, à côté de sa fiancée blonde, enveloppée d’une cape de soie, Seguey descendait l’escalier presque royal du Grand-Théâtre avec cet air indéfinissable que donne la possession d’une fortune acquise.

VIII

L’automne était venu, avec une tempête de vent qui soufflait de l’ouest, entraînant de grandes nappes grises, des vols égarés d’oiseaux de mer, et soulevant en lames courtes la rivière couleur de plomb sur laquelle blanchissaient des crêtes d’écume.

Paule avait entendu pendant deux jours le vent gémir autour de la maison. Les ondées collaient dans la boue du jardin et sur les prairies les feuilles rousses arrachées aux arbres; les ornières s’emplissaient d’eau. L’humidité ruisselait sur les murs et coulait le long des boiseries; la porte du salon avait gonflé et ne fermait plus; des tuiles volaient et une gouttière élargissait sur le plafond de la cuisine une tache grise en forme d’île.

Les écoulages étaient terminés. L’une après l’autre, chaque grosse cuve avait été percée; Michel Saubat, appliqué et précautionneux, en tablier de toile, les manches de sa chemise relevées découvrant un bout de gilet de flanelle et ses bras velus, avait appliqué tout en bas, à l’endroit de la bonde, un gros robinet de cuivre. Il l’avait enfoncé avec un maillet. Les autres vignerons, qui formaient un cercle, regardaient perler sous ses coups quelques gouttes sombres; puis le vin avait jailli comme une fusée rouge; son jet puissant, gros comme le bras, rebondissait dans le douil sonore; les mains avidement s’y étaient plongées, remuant les verres dans la nappe noire qui montait en se couvrant d’une écume rose. Pichard, tremblotant, avait regardé le vin nouveau au grand jour, à l’ombre, puis y avait pieusement trempé ses moustaches.

Tout cela était fini, et les barriques roulées dans le chai; les unes blanches, fleurant le bois neuf, seulement rougies de quelques traînées vineuses autour de la bonde; d’autres vieilles et de couleur grise, tapissées de mousse aux extrémités, avec des ligatures de jonc refaites et d’un jaune paille sur les cercles de châtaignier. La récolte avait été médiocre, la sécheresse ayant bu avant les vendanges la moitié du jus dans les grappes, mais le vin était plein de feu et d’un haut degré. Les paysans avaient convenu qu’il était encore chaud, ni doux ni «vert», et que ce serait une grande année pour la qualité. Les courtiers, moins enthousiastes, parlaient de la mévente, des affaires difficiles, et des prix qui seraient sans doute assez bas.

Quand Louis Talet était venu pour goûter le vin, Paule l’avait reçu simplement; ils avaient causé de la récolte, mais leur conversation était hésitante, comme si chacun gardait une pensée qui primait les autres. Il parlait sérieusement, en homme qui connaissait la terre et le vin, et prenait souci des difficultés; en l’écoutant, elle comprenait la justesse de ses remarques, et la vie où elle devait se débattre seule lui apparaissait encore plus incertaine et plus désolée.

Il citait des propriétaires qui s’étaient ruinés:

--Cette culture de la vigne, elle est pour nous, Girondins, une passion innée. Chaque année, nous nous attachons aux mêmes espérances, pour aboutir presque toujours aux mêmes déceptions. L’intérêt est toujours nouveau, les péripéties continuelles, et cette récolte que nous couvons de notre regard, que nous défendons, a un attrait qui l’emporte sur toute sagesse. Ces émotions sont notre vie, et aucun découragement ne nous en éloigne. Peut-être ce sentiment vient-il de très loin, de tous les nôtres qui ont fait ce que nous faisons, lutté sur ce sol, aimé cette aventure de chaque printemps et de chaque été que tant de gens ne soupçonnent pas. Seulement, avec les temps nouveaux, cela devient plus périlleux encore... Les gens pratiques ont eu raison de vendre pendant la guerre.

Avant de partir, il avait hésité longuement, et d’une voix plus basse:

--Il y a longtemps que je veux vous dire une chose... Je sais qu’une démarche a été faite auprès de vous et d’une manière qui vous a déplu. Je ne vous demande pas de me répondre. Vous me répondrez quand vous voudrez. Ce que je veux que vous sachiez, c’est que je n’avais chargé personne de parler pour moi. Il y a eu un malentendu. Mon père s’est entremis sans me consulter; jamais je n’aurais permis qu’on agît ainsi.

Il avait tourné vers elle un regard anxieux:

--Dites-moi seulement que vous ne m’en voulez pas. Je comprends tellement que c’était blessant...

Il était très grand, large d’épaules, rouge de visage, avec des cheveux blonds, un menton carré et des yeux clairs qui disaient la droiture profonde et l’honnêteté; ses manières étaient modestes, ses paroles lentes, et il devait avoir cette timidité des forts qui sont, dans l’amour, patients, tenaces et silencieux. Avec lui, elle ne se sentait pas transportée dans un monde de bonheur, mais quelque chose en elle s’apaisait et se rassurait.

Un matin, il était revenu, par un brouillard si épais que toute la campagne en était ouatée, et qu’on ne pouvait découvrir ni le fleuve ni les coteaux. Il avait laissé devant le chai son automobile et essuyé longuement sur le paillasson du vestibule ses fortes chaussures. L’affaire dont il voulait l’entretenir n’était qu’un prétexte, c’était pour la revoir qu’il était venu: tout ce qu’il disait couvrait mal un désir qu’il ne savait comment exprimer.

Il paraissait connaître les difficultés de sa vie:

--Je crois que vous êtes trop compatissante. Le commandement est difficile à une femme. Les gens autour de vous doivent en profiter; être bon, à leur avis, c’est être faible, tout accorder, fermer les yeux sur les abus, sur les négligences.

Il hésitait, cherchant du regard dans le salon quelque chose qui pût le secourir, puis avait pris le parti de dire:

--Il me semble que je suis le seul qui vous connaisse.

Mais elle était restée muette, découragée, et si triste, si désarmée, qu’il avait rougi extraordinairement et n’avait rien ajouté.

Pendant la tempête, tandis que gémissaient les grandes rafales, elle sentit l’accablement d’être seule et faible. Le poids de sa défaite la courbait comme une vieillesse soudaine et prématurée. Tous ceux qu’elle aurait tant voulu aimer lui étaient hostiles; celui pour lequel elle aurait donné sa vie l’avait trompée et abandonnée. Elle voulait croire qu’il pouvait avoir des excuses; mais le pardon même laissait en elle une sécheresse terrible qui fanait son cœur, en figeait les sources de vie et les espérances.

Le troisième jour, le vent tourna au nord et le matin couvrit les prés d’une gelée brillante. Vers le soir, la température devint tiède et une pluie impalpable brouilla le grand paysage presque entièrement dépouillé de feuilles.

Paule, enveloppée dans son manteau, entra un moment dans le potager. C’était un enclos rectangulaire, protégé par un grillage en fil de fer et bordé d’un côté par des pieds de chasselas et de groseilliers. Un petit vieillard plié vers le sol, repiquant des choux dans une plate-bande, parlait tout seul. Il paraissait se quereller avec un absent. Paule, qui regardait sous un châssis des plants de fraisiers, ne s’en inquiétait pas. Elle avait de l’estime pour ce journalier qui venait toute la belle saison travailler chez elle: un petit homme sec et affairé, toujours sarclant, taillant, émondant, plein de sagesse paysanne, mais empli aussi de mauvaise humeur, de gronderie, se fâchant tout rouge, sans qu’on sût pourquoi, comprenant de travers ce qu’on lui disait, et se justifiant d’une voix coléreuse de torts que personne ne lui reprochait. Paule finit par élever la voix:

--Voyons, Plantey, qu’est-ce qu’il y a donc?

Il se rapprocha, tenant d’une main le bâton pointu dont il se servait pour faire des trous:

--Il y a que quelqu’un me traite de «feignant».

Elle cueillait sur un espalier une poire oubliée, rousse, amollie par la gelée de la nuit dernière. Il gesticulait:

--Feignant... Feignant. Je voudrais bien qu’il le répète. Je lui ferais voir.

Paule s’efforçait de le calmer:

--Du moment que je ne vous reproche rien, vous n’avez qu’à rester tranquille. Personne ne commande ici que moi.

Il éclata:

--Le malheur, c’est justement que d’autres sont maîtres. Y a pas jusqu’à la vieille qui donne ses ordres. Va ici. Fais ça. Porte-moi de l’eau. Et toujours des rapports, des mots par-dessous. On ne peut pas dire tout ce qui se passe, mais ce n’est pas beau.

Et montrant du poing, de l’autre côté de la route, une maison bâtie sur le port:

--Il y en a _un_ là qui vous veut du mal. Il s’en cache pas. Maintenant, c’est Octave qu’il vous détourne; un garçon qui était tranquille, poli, comme il faut; le voilà qui se dérange de plus en plus. On les voit tous les dimanches au café ensemble. Il lui en fait dire sur la maison... Pourtant, pour ce qui est du travail, il n’est pas trop commandé ici. Que cela continue, il fera partir tous les gens qui travaillent chez vous et personne de sérieux ne voudra venir...

Elle refermait le châssis vitré, voulant paraître indifférente, mais troublée par l’attaque, mécontente aussi. L’idée lui vint qu’il était jaloux:

--Ce qu’il faudrait, c’est que chacun fit son ouvrage sans regarder les autres.

Il battait déjà en retraite, des phrases grondeuses entre ses dents. C’était malheureux tout de même de ne pas pouvoir dire ce que l’on voyait; et grommelant, secouant de colère mal étouffée sa petite taille cassée au milieu des reins, il enfonça de nouveau son bâton dans la plate-bande.

Une heure plus tard, un bruit de voix remplissait la cuisine: Louisa tirait de l’armoire un litre et des verres et Octave buvait avec les pêcheurs. Paule, retirée dans sa chambre, effrayée et découragée, pensait aux avertissements qu’elle avait reçus:

«Vous ne savez pas ce qu’il dit de vous. Des choses qu’on ne peut même pas répéter... Il faudrait un homme dans la maison pour qu’il se taise, quelqu’un de sérieux et qui en impose...»

Après tout cela, une lassitude l’envahissait, dans laquelle fondait le peu d’énergie que les derniers jours lui avaient laissée. Elle n’avait plus confiance en personne: Louisa, le vieil Augustin, tous lui paraissaient dangereux, contre elle, animés d’intentions qu’elle ne savait pas.