La vigne et la maison: roman

Part 1

Chapter 13,737 wordsPublic domain

_Il a été tiré de cet ouvrage 12 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma, à Voiron, numérotés de 1 à 12._

LA VIGNE ET LA MAISON

DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE

=Les Ébauches.= Roman. Un vol. in-16.

(_Prix des Annales: le Jeune Roman, en 1911._)

=Madame de Girardin.= Textes choisis et commentés, Bibliothèque française. Un vol. in-16.

=Mausolées.= Poésies. Un vol. in-16.

(_Couronné par l’Académie française, Archon-Despérouses._)

=Les Liens.= Roman. Un vol. in-16.

CHEZ SANSOT, éditeurs. Paris, 1908.

=Ames d’artistes.= Poésies. Un vol. in-16.

(_Couronné par l’Académie française, prix Archon-Despérouses._)

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1922.

JEAN BALDE

LA VIGNE ET LA MAISON

ROMAN

PARIS LIBRAIRIE PLON PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 8, RUE GARANCIÈRE-6ᵉ

_Tous droits réservés_

Copyright 1922 by Plon-Nourrit et Cⁱᵉ.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

_A MON PÈRE ET A MA MÈRE,_

_en notre Casin, ce livre est dédié._

J. B.

LA VIGNE ET LA MAISON

PREMIÈRE PARTIE

«Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore, Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.»

(LAMARTINE, _la Vigne et la Maison_.)

I

Il y avait des mois que Mme Dupouy était très malade. Ses robes noires, rétrécies plusieurs fois par la couturière, flottaient autour d’elle. Quand elle descendait la rue du village, allant à la gare pour prendre le train, des regards curieux ou compatissants traversaient les vitres. Il n’était guère de maison où son amaigrissement ne fût commenté. Beaucoup s’indignaient que le médecin ne lui donnât pas l’ordre de rester chez elle et prédisaient qu’elle tomberait morte sur la grand’route; d’autres ressassaient que sa fille ne paraissait s’inquiéter de rien.

Il était vrai que la jeunesse élancée de Paule, à côté du dépérissement de la pauvre femme, créait une opposition dont les esprits chagrins se sentaient choqués. On ne pouvait lui reprocher d’avoir l’éclat de ses vingt et un ans. Il semblait pourtant que la sensibilité et les convenances eussent exigé que cette lumière fût atténuée, filtrée avec soin. On lui aurait su gré de s’apitoyer sur la malade et sur elle-même. On eût aimé l’encourager. Les événements qui se préparaient ne vont pas habituellement sans un prélude d’attendrissement et de bavardage, dont certaines personnes se trouvaient frustrées.

Elle parut plus blâmable encore le jour où sa mère s’éteignit enfin. La famille, prévenue trop tard, arriva à grand’peine pour l’enterrement: un groupe mécontent d’oncles, de tantes et de cousins venus de tous les coins du département. Chacun trouvait quelque chose à redire dans la lettre qu’il avait reçue. Le temps était maussade. Il y avait dans le ciel d’avril un grand mouvement de nuées grises qui par moments se fondaient en pluie. La Garonne souillée par de récentes inondations traînait une eau rouge.

Dans l’omnibus qui la ramenait du cimetière, au trot pesant d’un lourd cheval noir, Paule avait écarté ses voiles de crêpe. La voiture descendit la pente raide du coteau. Elle tourna dans le village adossé au flanc du rocher et prit la route qui conduit au fleuve. La jeune fille avait les yeux fixés sur sa maison qui se rapprochait--une grosse maison de maître, carrée, en belle pierre, entourée d’arbres et de bâtiments d’exploitation. Elle se détachait sur le gris du ciel.

Les yeux de Paule se remplissaient peu à peu de larmes. Qu’elle était vide, cette demeure, et grande, et muette! Il y avait là toute la solitude. Mais elle avait pourtant envie d’y rentrer, de s’y enfoncer, les portes fermées. Un désir lui venait de la presser entre ses bras, comme si la vieille maison était le seul être qui l’aimât vraiment et pût la comprendre!

Il y eut, dans la salle à manger boisée de panneaux peints en couleur brune, un déjeuner improvisé. On parla de la cérémonie, du curé, des chants. Les dames donnèrent des détails sur le voyage qu’elles avaient dû faire et se plaignirent d’être fatiguées. Chacun pensait à repartir. Mais il fallait auparavant régler le sort de la jeune fille. La famille, ainsi réunie en assises exceptionnelles, était pleine du sentiment de son importance. Son désir de tout décider par elle-même éclata enfin: ce fut au salon, dans l’après-midi, comme on finissait de prendre le café. Paule rangeait les tasses sur une console aux pieds cannelés, ornée de guirlandes, qui se trouvait placée entre deux fenêtres; quand elle se retourna, une impression de tristesse se répandit qui fut absorbée par les choses seules:

--Ce que je compte faire, mais rester ici...

Le salon carré était sombre, les volets ayant été presque fermés comme il est d’usage quand la mort est dans la maison ou vient d’en sortir. Tous les regards furent fixés sur la jeune fille. Elle était grande, élancée, flexible. Ainsi debout, dans sa robe noire, seulement parée du double anneau royal de ses tresses, elle était tout enveloppée des ombres que le malheur prête à la jeunesse.

Peu à peu pourtant sa physionomie se détacha mieux. Ses cheveux châtains qui s’ensoleillaient au grand jour paraissaient éteints; leur coiffure extrêmement simple entourait un visage rond, un peu aplati, creusé par les larmes; la bouche forte avait une expression de bonté meurtrie. Le mouvement qu’elle venait de faire présentait de trois quarts les lignes robustes de son cou nu, d’un blanc admirable, et qui empruntait à ce grand deuil une beauté de mélancolie.

--Où voulez-vous que j’aille vivre?

Elle avait parlé gravement. Un reproche s’élevait du fond de son âme. Il n’en fallut pas davantage pour ouvrir la discussion qui se préparait. Les lamentations alternaient avec les conseils: elle ne pouvait pas demeurer seule dans cette maison. Que penserait-on? Que dirait-on dans le pays? Une de ses tantes surtout s’alarmait, partagée entre le désir de ne rien changer à sa propre vie et l’inquiétude d’être critiquée. Elle craignait qu’on lui reprochât de laisser sa nièce abandonnée à elle-même:

--Ce ne serait pas du tout convenable.

Elle soupira deux ou trois fois, se tourna vers la jeune fille qui ne bougeait pas, puis vers son mari:

--Ton oncle d’ailleurs est de mon avis!

Une dame de compagnie lui paraissait indispensable.

Paule se taisait, laissant discuter les uns et les autres. La prétention qu’avait sa famille de la diriger lui paraissait ridicule et inacceptable. Elle en éprouvait du ressentiment et de la révolte. Qui donc, parmi ceux qui se trouvaient là, lui avait jamais montré une affection vraie? Dans les partages, tous ne s’étaient-ils pas efforcés de la dépouiller, profitant des indécisions de sa mère et de ses scrupules. Ils représentaient un égoïsme qu’elle détestait.

Son oncle, Charles Dupouy, dont on demandait l’approbation, parla des affaires. C’était un homme de cinquante ans, fort, coloré, le poil déjà blanc, qui appuyait sur ses deux genoux écartés des mains de campagnard. Il lâcha lentement de lourdes paroles:

--Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes. Tu es trop jeune. Tu seras volée. Les propriétés, c’est une grosse charge pour une femme. Ta pauvre mère aurait fini par se ruiner.

Paule avait eu un tressaillement, mais se ressaisit, cachant ses sentiments véritables sous une apparence de tranquillité. De quoi s’inquiétait-on? Elle ne demandait qu’à rester chez elle. Les affaires, il y avait longtemps qu’elle s’en occupait. Sa mère l’avait mise au courant de tout. Elle avait assez de chagrin sans qu’on lui demandât encore de bouleverser sa façon de vivre. Une dame de compagnie, qu’en ferait-elle à la campagne? Elle en serait bientôt réduite à lui chercher des distractions.

Sa tante insistait, d’un air plein de sous-entendus et de réticences. C’était une femme petite et grasse, dodue, boursouflée, avec un visage insignifiant noyé dans la graisse. Elle avait été de bonne heure informe, sans taille, embarrassée de son embonpoint. Cette obésité était pour elle un sujet de désolation; sans énergie pour l’accepter ni pour la combattre, elle faisait de molles tentatives pour se modérer, essayant d’un régime, de légumes frais, mais toujours prête aux concessions, s’accordant un plat défendu ou un dîner fin. Une femme sotte et empêtrée, sans idée sur la manière de s’habiller, incapable d’accorder une robe avec un chapeau. La digestion congestionnait sa face bouffie; son double menton ressortait sur un col trop haut qui ne lui permettait pas de tourner la tête. Et c’était elle qui répétait, confortablement installée, dans une bergère profonde et basse, qu’une jeune fille a besoin d’être conseillée.

Paule se taisait, indifférente, sa douleur même comme desséchée par les figures de componction qui tournaient vers elle des yeux scrutateurs. De quoi sa tante se mêlait-elle? Pouvait-elle parler de sagesse et d’expérience, elle dont la vie gravitait autour de la table, et dont la conversation s’engraissait des commérages de l’office? Quel rapport y avait-il entre ce caractère engourdi et vide et ses jeunes énergies vaillantes?

Après une averse qui avait longuement battu les volets, le ciel avait dû s’éclaircir et s’ensoleiller. Quelques fils de lumière traversèrent les rideaux empesés de mousseline blanche, relevés par des embrasses sur de gros champignons dorés, de chaque côté des portes-fenêtres. Puis, de nouveau, tout s’assombrit. Les portraits de famille, suspendus aux boiseries par des cordons verts, présidaient cette scène où des sentiments si divers étaient comprimés; le demi-cercle formé par les robes noires et les redingotes se tenait en face de Paule, sur un grand tapis d’Aubusson usé. L’espace qui la séparait de ce concile lui semblait immense.

Sur la cheminée, un balancier en forme de lyre allait et venait, entre les colonnes d’une pendule qui figurait un petit temple en bronze doré. Les regards se tournaient vers le cadran à la dérobée.

L’heure du train approchant enfin, il y eut un grand remue-ménage. Chacun ne parut plus occupé que de trouver ses gants ou son parapluie. Le ton changea, comme si la famille avait eu conscience que son rôle était terminé, qu’elle avait fait tout son devoir, et qu’elle pourrait dorénavant se laver les mains des choses fâcheuses qu’elle avait prédites. Un peu de précipitation abrégea les derniers attendrissements:

--Allons, du courage!

L’omnibus lourdement chargé s’ébranla dans l’allée boueuse que bordaient le chai et les écuries.

Paule resta un moment debout dans l’embrasure de la porte. La vue de la campagne verte la rafraîchissait. Le jardin était détrempé et quelques branches de bois mort jonchaient les pelouses mal entretenues, sur lesquelles un rouleau de pierre et une herse avaient été abandonnés. A travers la grille du portail, elle apercevait la coulée du fleuve et l’autre rive profilée sur les tons ardoisés du ciel. Tout paraissait indifférent. Elle était chez elle. Il n’y avait pas de dangers à craindre. Personne ne l’aimait ni ne la détestait. Les choses resteraient pareilles à ce qu’elles étaient ce soir-là, telles que sa mère les lui laissait. Sa mère, sa mère, elle allait enfin pouvoir la pleurer. Comment eût-elle imaginé que la mort porte en elle d’autres conséquences que le vide, les larmes, le trou béant du premier jour?

II

La propriété de Paule Dupouy, les Tilleuls, s’ouvrait par un portail en face du fleuve. Un autre, simple claire-voie en barreaux de fer, au bout d’un chemin de propriété, donnait sur la route. C’était par là que les voitures entraient et sortaient; les roues y creusaient l’hiver de profondes ornières que l’on remplissait de tuiles cassées.

La façade qui regardait l’eau avait, les jours gris, un air de tristesse. Un cordon de glycine courait au-dessus du rez-de-chaussée. Le jardin, humide, étouffé d’arbres, était séparé du chemin de halage par une haie d’aubépine. Il y avait un décrottoir à côté de la porte, des sabots épars au seuil de la cuisine. Mais, par les mauvais temps, aucune précaution n’empêchait l’entrée de la terrible boue que les pas transportaient dans toutes les pièces.

De l’autre côté, la vue n’était que gaieté et animation. Elle s’étendait au-dessus de la bande verte de la «palud». Les coteaux bleuâtres qui dessinent la rive droite de la Garonne s’abaissaient en face du domaine. Leurs pentes cultivées formaient un vallon, au fond duquel coulait la Pimpine, petit cours d’eau qui faisait marcher deux moulins avant de se perdre dans le fleuve. Un village aux toits roses et violets s’était niché dans cette ouverture parmi les feuillages; ses petites maisons se superposaient au bas du rocher.

Un hospice se dressait sur une des crêtes, grand bâtiment neuf, à demi caché dans un parc touffu, d’où jaillissait un clocher pointu. Les gens du pays l’appelaient _la Chapelle_. Au-dessus du porche était une horloge qui réglait le travail aussi loin qu’on pouvait l’entendre; ses coups espacés tombaient lentement, comptés un par un au fond des cuisines et dans les vignobles.

Sur l’autre versant, à mi-hauteur dans la verdure, c’était _le Château_: une construction de style Henri IV qui tournait de ce côté une façade terminée par deux gros pavillons carrés. Les arbres dissimulaient les grandes terrasses, des pièces d’eau, un ensemble presque royal.

Il y avait aussi _le bourg_ en haut de la vallée, invisible dans un repli, avec quelques maisons et de vieilles haines. La possession de l’église paroissiale, qui était pour lui comme un centre de résistance, le défendait de l’oubli total. Les gens «du haut», toujours en conflit avec ceux «du bas», se cramponnaient à sa plate-forme, à ses murs romans, à son cimetière, cependant que la vie glissait vers la gare, le mouvement et l’activité.

Une grand’route suivait le bas de la colline, au-dessus de la ligne du chemin de fer. Les trains ne montaient et redescendaient que trois fois par jour. La campagne souriante les voyait passer. Avril remplissait les petits jardins de giroflées et de myosotis, les lilas débordaient les murs, et un parfum d’amande amère flottait sur les haies.

Le printemps... Paule se refusait à le regarder. Pendant une semaine, elle éprouva de la répugnance à franchir le seuil de sa maison. La grande lumière la blessait de sensations aiguës: il lui semblait qu’au dehors vivait un monde de joie, et devant ce jaillissement de fête, elle se dérobait, fouillant le fond âpre de sa douleur.

Elle pensait à sa mère, avec une obstination cruelle et presque farouche. Elle la revoyait, au fond de sa chambre, abattant le tablier du secrétaire en bois de noyer, et reprenant la besogne ingrate des comptes et des écritures. Mme Dupouy paraissait toujours tourmentée, de cette inquiétude spéciale aux veuves qui sentent sur elles un poids trop lourd et redoutent de ne le pouvoir porter jusqu’au bout. Dépositaire des biens de sa fille, elle avait eu de sa responsabilité un souci qui l’avait minée.

Presque chaque jour, Paule lui disait:

--Ma pauvre maman, vous exagérez!

Son visage alors se rétrécissait, il y avait une rétraction de toute sa personne comme si elle se trouvait attaquée, blessée par la pire des injustices:

--Mais c’est pour toi! C’est ta fortune!

Cette idée la martyrisait, absorbant peu à peu le sang de sa chair, la pulpe de ses os, faisant d’elle cette créature desséchée, blanchie, qui semblait toujours égrener un chapelet d’incertitudes. Sa vie, profondément ancrée dans les tracas de chaque jour, était en même temps troublée par la conviction qu’une femme est faible, impuissante à bien diriger et destinée à être trompée. Cette disposition provoquait en Paule des sentiments tout à fait contraires; et maintenant que le souvenir était sans cesse à son côté, faisant revivre les yeux pâles, la figure à la fin presque transparente, le désespoir encore protestait en elle.

Les choses matérielles lui étaient tellement indifférentes! Depuis la mort de son père, leur intimité s’était resserrée, leurs vies confondues, annihilant tout ce qui eût été banal et superficiel. Elles s’étaient aimées comme on s’aime dans la solitude, la vie soucieuse, où les peines mêmes sont une raison d’aimer davantage. Si Paule n’avait pas eu d’amies, c’était sans doute parce qu’elle avait été élevée aux Tilleuls, tenue à l’écart, mais aussi parce que leur commune tendresse lui avait suffi. Cette mort, qu’elle n’avait pas vu venir, lui paraissait une trahison inexplicable. Comment sa mère n’avait-elle pas su se garder pour elle, ménager ses forces? Et maintenant la vie continuait, indifférente à son absence, comme dans le passé à ses tourments et à ses scrupules.

Paule regardait, par la fenêtre de sa chambre, le dos blanc des bœufs aller et venir dans son vignoble. Les gelées, dont la crainte arrachait de son lit Mme Dupouy plusieurs fois par nuit, n’avaient pas fait de dégâts sensibles. De petites feuilles s’étiraient au-dessus des rangées de ceps. Les pruniers en fleurs pavoisaient la campagne de couronnes immaculées.

Son domaine, ainsi étalé entre le fleuve et le coteau, le long de la route, respirait la paix. Les travaux s’y succédaient dans leur ordre immuable, comme chez tous les autres propriétaires de ces terres grasses, dont elle apercevait les maisons blanches et délicates dans les parterres semblables à de gracieux îlots de verdure. Cette campagne girondine cultivée comme un jardin était lustrée par l’air du printemps. Sur les coteaux poudreux d’ombres violettes pointaient les clochers.

Tout paraissait aimable, facile, enveloppé d’une atmosphère de sécurité.

Elle pensait avec une irritation un peu méprisante aux mots de son oncle:

--Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes!

Aucun de ses parents ne la comprenait. Elle en éprouvait une rancune qui n’était au fond qu’un amour trompé: ils avaient déçu ce désir d’entente, d’union familiale que sa mère et elle avaient dans le cœur; toutes les choses, les plus belles même, les plus attachantes, se présentaient à leur esprit sous forme d’affaires ou de tracasseries. «Si ma tante était restée, pensait Paule, elle aurait voulu mettre en ordre les armoires, regardé partout, critiqué. Elle reprochait à maman de ne pas s’occuper assez du ménage. Il aurait fallu que le dîner fût servi à l’heure; Louisa, qui n’accepte pas les observations, m’aurait fait des scènes. Pourquoi supporterais-je d’être tourmentée par des gens qui ne m’aiment pas?»

Chaque jour, dans la cuisine ouverte sur le jardin, le va-et-vient des paysans jetait des nouvelles. Quand elle descendait, elle trouvait des gens attablés; la cuisinière, Louisa, remplissait les verres.

Paule passait vite, pour ne pas les gêner, avec un sourire bienveillant et mélancolique. Elle avait cette délicatesse qui ne veut pas voir ce qui est donné et ceux qui reçoivent. Un jour pourtant, elle se sentit un peu soucieuse:

--Vous donnez donc à boire à tous ceux qui veulent?

La vieille femme mit ses mains sur les hanches:

--Ce serait malheureux tout de même, qu’on ne puisse plus se rafraîchir!

Et méprisante:

--Pour un verre de vin, ça vaut-y la peine?

Paule n’insista pas. Il lui était toujours pénible de refuser, de faire un reproche. La bonté de son cœur, qui lui semblait la chose du monde la plus naturelle, démentait la fermeté de son caractère; la vie lui aurait paru insupportable si les visages n’avaient pas reflété le contentement.

Les pêcheurs d’aloses, qui avaient leur barque dans le petit port, trouvaient des motifs pour venir sans cesse: ils empruntaient un maillet, des clous, une vieille planche. Un matin, Paule s’aperçut qu’ils avaient planté des piquets le long d’une allée et commençaient d’y suspendre leurs filets mouillés; elle eut un mouvement de contrariété et descendit à la cuisine:

--Je ne supporterai pas une chose pareille, déclara-t-elle à Louisa. Allez le leur dire.

La servante, penchée sur le feu, releva vivement sa grande taille osseuse. Sous le foulard serré autour de sa tête, d’où s’échappaient des mèches grises, son visage sec aux lèvres pincées, ses petits yeux noyés de bile exprimèrent la stupéfaction:

--Ces pauvres gens ne font pas de mal! C’est Élie, et puis Augustin, que la pauvre Madame connaissait bien. Sa femme a travaillé dans les vignes, une bien bonne femme!

--Ils auraient pu au moins me demander la permission.

Cette fois, Louisa se lamenta: c’était sa faute: ils l’avaient demandée, la permission; elle avait cru bien faire en disant qu’ils pouvaient planter les piquets. Le long de l’allée, cela ne gênait personne. La pêche d’ailleurs serait bientôt finie.

Le lendemain, Augustin se présenta devant la porte de la cuisine, retira ses pieds de ses sabots et avança la tête avec précaution. Il portait, par un brin d’osier passé dans les ouïes, une alose grasse qui se balançait contre sa jambe.

Paule, appelée, descendit de mauvaise grâce. Elle ne voulait rien accepter, mais Louisa avait déjà couché le poisson sur l’herbe, et en faisait sauter les écailles avec un couteau:

--On la cuira sur le gril avec du laurier.

Et la soupesant:

--Elle pèse bien près de quatre livres.

Le vieux regardait l’alose, un mouchoir noué autour du cou, son béret baissé sur sa peau tannée:

--Peut-être bien même qu’elle en pèse cinq!

A midi, la cuisine était pleine d’une odeur de poisson et de laurier brûlé. Louisa apporta le plat, les deux bras levés. Elle avait un air de triomphe.

Il fallut encore que Paule entendît toute l’histoire du vieil Augustin: sou par sou, il avait amassé de quoi acheter une embarcation, les avirons, le mât et la voile; il en avait maintenant une autre, une grande yole et un hangar sur le bord du fleuve. Paule se rappela cette cabane où s’accumulaient les filets, les planches, les pots de peinture, les chapelets de flotteurs en liège, et ces grandes nasses d’osier, les «bourgnes», qu’on immerge pour pêcher l’anguille dans les trous de vase.

Louisa continuait:

--Si vous voulez qu’il vous promène quelque dimanche, il ne dira pas non, cela vous ferait une sortie.

Paule fut touchée. Cette proposition lui semblait une marque de reconnaissance. Augustin d’ailleurs ne lui en parla pas; jamais plus il ne fut question de remonter le fleuve, par un beau jour, dans une de ces barques qu’elle regardait passer comme des fourmis noires sur l’eau éclatante. Mais elle était contente maintenant de voir les filets suspendus chez elle, et la figure du vieil homme se plisser d’un sourire en l’apercevant.

Elle parlait peu, ne recevait à peu près personne, mais s’intéressait de loin aux gens et aux choses. Elle donnait des légumes, des fleurs par brassées, non seulement aux pauvres mais à ses voisins, avec ce goût de faire plaisir qui couvrait un plus profond désir d’être aimée.

Elle travaillait maintenant, après le dîner, dans le salon dont les portes-fenêtres restaient ouvertes sur le jardin. Une lueur orangée s’éteignait lentement au bas du ciel. Parfois une grande brise se levait avec la marée et lui jetait à la face des odeurs marines mélangées aux parfums de mai. Le jardin s’emplissait de froissements et de murmures qui allaient se perdre dans les roseaux. Paule écoutait, vaguement inquiète, croyant entendre dans les allées des craquements et des bruits de pas. La lampe, posée sur un guéridon, éclairait le bord de la pelouse et un grand massif de rosiers. Au delà de cette tache lumineuse, l’atmosphère nocturne s’approfondissait, avec des silhouettes d’arbres découpées sur la nappe argentée du ciel.