La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne

Part 10

Chapter 103,733 wordsPublic domain

Depuis que les bons emplois s'obtiennent surtout par la faveur et deviennent en quelque façon le monopole d'un petit nombre de privilégiés, les étudiants ne travaillent plus guère: ils aiment mieux jouir agréablement d'une vie indépendante, s'en remettant au hasard ou à leurs protecteurs du soin de leur fortune. Ils arrivent d'ailleurs de plus en plus jeunes aux Écoles, quelques-uns dès l'âge de treize ans. Ces adolescents ne sont guère capables de résister aux tentations. Ils deviennent de bonne heure grands donneurs de sérénades et, comme dit Cervantes, «grands escaladeurs de toute fenêtre où se montre une coiffe[212]». A Alcalá, où le voisinage de la capitale exerce un attrait bien fort[213], les étudiants sont toujours sur la route: les jours où il y a à Madrid courses de taureaux ou de _cañas_, il n'y a plus un seul écolier dans les cloîtres[214].

[212] _La Tía Fingida._

[213] «L'Université d'Alcalá, dira plus tard Torres, ne pourra jamais vivre pure ni saine, parce que les vapeurs de la Cour lui feront toujours le teint blême et l'humeur cacochyme». (_Obras_, t. II: _Sueños morales_, p. 124.)

[214] Luján de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida del pícaro Guzmán de Alfarache_, cap. VI.

La race entreprenante des _pícaros_ croît en nombre et en audace. Le centre de leurs opérations est à Alcalá la porte de Madrid, à Salamanque le quartier des abattoirs; c'est là qu'ils méditent les bons coups et organisent les rapines. Leur conduite devient si intolérable qu'en 1645, on nomme une Commission chargée de suspendre pour eux les privilèges universitaires et de les soumettre au droit commun[215]. Mais les mesures auxquelles elle s'arrête reçoivent à peine un commencement d'exécution et les chevaliers de la _Tuna_ continuent à poursuivre leurs prouesses et à faire des prosélytes.

[215] «Attendu, dit la Commission dans son Rapport, attendu qu'on voit s'inscrire sur les registres des Universités beaucoup de jeunes gens de plus de vingt ans qui n'ont aucune intention d'étudier et qui, en effet, n'étudient jamais; attendu que ces jeunes gens ne se soucient que de faire les bravaches et de mener une vie de désordre et d'aventure, qu'ils peuvent ainsi corrompre les étudiants d'un âge plus tendre.....»

Par ces motifs, la Commission émet l'avis qu'on ne puisse se faire immatriculer sans présenter un certificat de grammaire, que les écoliers de plus de vingt ans soient tenus de passer un examen, de montrer leurs cahiers de cours et de prouver qu'ils savent le latin,--sous peine d'être livrés au Corregidor pour qu'il les arrête comme vagabonds et les envoie servir aux armées.

Cité par La Fuente, _Historia de las Universidades_, III, p. 95. Ces faits sont maintes fois confirmés par les lettres qu'écrivait alors de Salamanque le Père Jésuite Andrés Mendo au P. Pereira, de Séville.

D'autres étudiants, plus authentiques, provoquent de temps en temps de terribles scandales. En un pays où les passions sont si vives et l'amour-propre si irritable, tant de jeunes gens d'origines si différentes ne pouvaient toujours vivre en parfait accord. Dès que l'Université cesse d'être assez forte pour modérer leur ardeur turbulente, on voit se multiplier «les guerres de nations[216]».

[216] Chaque «nation» avait son cri de ralliement. Les étudiants de Castille criaient: _¡Viva la espiga!_ (Vive l'épi!), ceux d'Andalousie: _¡Viva la aceituna!_ (Vive l'olive!), ceux de l'Estremadure: _¡Viva el chorizo!_ (Vive le saucisson!).

Les Andalous, querelleurs et vantards, ne peuvent jamais s'entendre avec les gens du Nord: leurs ennemis naturels sont les Biscayens, froids, lourds et rancuneux. Une plaisanterie, un méchant propos suffisent à mettre aux prises les écoliers des deux provinces: ils se battent pendant des journées entières; le lendemain, chaque parti recueille ses blessés, ensevelit ses morts, et souvent, au retour des funérailles, les deux troupes rivales en viennent encore aux mains.

Quelquefois aussi ce sont des révoltes générales qui éclatent. Il y en eut une à Salamanque, à la fin du seizième siècle, parce que le bruit avait couru qu'on allait transporter à Rome les dossiers des archives universitaires. Mais les faits les plus graves, ceux qui font le plus de tort aux Écoles, ce sont les luttes sanglantes des étudiants et des bourgeois.

Depuis des siècles, les étudiants vivaient en assez mauvais termes avec la population civile. On raconte que le vieil _Estudio_ de Palencia avait jadis clos ses portes à la suite d'une bagarre entre les écoliers et les habitants. A Valence, à Saragosse, à Valladolid, cités riches et fortes, qui n'avaient pas besoin des Écoles pour prospérer, les étudiants n'auraient pas osé troubler trop ouvertement la tranquillité publique. Mais à Salamanque et à Alcalá, où une bonne partie de la ville vivait de l'Université et bénéficiait de ses privilèges[217], ils se considéraient comme des maîtres absolus et leur insolence ne connaissait pas de limites. Au milieu du dix-septième siècle, quand rien ne les retint plus, ils allèrent si loin que l'on songea sérieusement, et à deux reprises, à fermer l'Université d'Alcalá. A Salamanque, les bourgeois, dont la patience n'était pas moins lassée, se résolurent à se défendre eux-mêmes. Ils répondirent assez brutalement aux ordinaires provocations. Les écoliers essayèrent de se venger et il arriva que, plusieurs jours de suite, on se battit dans les rues.

[217] Ce n'étaient pas seulement les serviteurs des étudiants qui profitaient du _faero_ universitaire, mais aussi leurs logeurs, leurs fournisseurs de toute sorte, les muletiers et les voituriers qui leur apportaient des vivres. Du temps où il y avait à Salamanque sept mille étudiants, dix-huit mille noms étaient inscrits sur le registre-matricule des Écoles. (Gil de Zárate, _op. cit._, II, p. 264.)

En 1644, les deux «nations» de Biscaye et de Guipúzcoa, traversant la _Plaza Mayor_, se prennent de querelle avec les gens de la ville. Le Corregidor intervient: il reçoit une balle dans une jambe. Les étudiants sont poursuivis par la foule jusqu'à la place de la _Yerba_ et, de là, jusqu'au couvent de la _Madre de Dios_. Là ils s'arrêtent, font face à leurs adversaires et tuent deux bourgeois; mais un des leurs est saisi, entraîné en prison et soumis aussitôt à la torture.

Le lendemain, les habitants fort excités font sonner le tocsin: ils marchent sur les Écoles, pénètrent violemment dans le cloître, poursuivent sous le portique et jusque dans les salles de cours les étudiants surpris. Pour les calmer, l'Écolâtre se montre à une fenêtre: on tire sur lui plusieurs coups de pistolet. D'autres bandes, pendant ce temps, vont casser les vitres des Grands Collèges et font la chasse à tous les écoliers qui se risquent dans les rues.

L'étudiant pris dans la première échauffourée est livré en hâte à la justice civile, contrairement au privilège universitaire, et condamné à mort, malgré l'intervention de l'évêque. Le malheureux subit le supplice du garrot, sur le balcon du Corregidor, en présence d'une foule immense et sans qu'on lui ait voulu donner le viatique.

Un grand nombre de ses camarades s'arment pour le venger, tandis que les plus craintifs s'enfuient de Salamanque. Pendant toute une semaine, les deux partis continuent à échanger des coups de pistolet et des coups de couteau jusqu'à ce qu'arrive de Madrid un alcade de la Cour qui fait pendre ou fouetter de verges les batailleurs les plus acharnés et rétablit ainsi la paix.

On devine quel discrédit pouvaient jeter sur les Universités d'aussi graves désordres, bientôt connus dans tout le royaume. Les familles s'effrayaient de toutes ces scènes de violence et les Jésuites opposaient à de pareils tableaux la paix sereine de leurs maisons.

CHAPITRE V.

DÉCLIN RAPIDE DES UNIVERSITÉS.--L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE AU DIX-SEPTIÈME ET AU DIX-HUITIÈME SIÈCLES.

La surveillance de plus en plus étroite et méfiante de l'Église, l'absolutisme des rois qui abaisse le niveau intellectuel de la nation, l'hostilité de la Compagnie de Jésus, la tyrannie des Grands Collèges, les querelles intérieures et le relâchement de la discipline, voilà bien, semble-t-il, les principales raisons qui ont précipité la décadence des Universités espagnoles.

Dès la fin du dix-septième siècle, cette décadence est complète.

Le nombre des étudiants a prodigieusement diminué. Salamanque en comptait, en 1566, sept mille huit cents; en 1620, elle en avait encore quatre mille. En 1700, elle n'en a plus que deux mille, et vers le milieu du dix-huitième siècle, il n'en restera guère plus de quinze cents. On peut juger par là de la déchéance des autres Écoles qui, elles, ne sont pas soutenues par les souvenirs d'un long passé de gloire.

L'enseignement, déjà fort espacé, est coupé par des congés de plus en plus nombreux. Dans certaines Universités, les cours vaquent une fois de plus par semaine, «pour que les étudiants puissent se raser» (_día de barba_).

D'ailleurs, quand les Écoles sont ouvertes, on n'y va que de temps à autre; c'est à peine si l'on est plus régulier pendant les mois qui précèdent les examens: pour obtenir les certificats d'assiduité qui sont alors nécessaires, il suffit de faire attester par trois camarades complaisants qu'on a suivi les cours en leur compagnie.

Aussi l'ignorance est-elle extrême. Déjà, au dix-septième siècle, l'on connaissait des étudiants qui, «après quinze ans d'inscriptions, ne savaient ni lire ni écrire[218]». Un siècle plus tard, il y en a bien davantage.

[218] Luján de Sayavedra, _Alfarache_, II, cap. VI.

On pourrait cependant citer quelques rares Collèges où l'on travaille un peu; mais le seul exercice auquel on s'y livre est l'argumentation ou dispute, exercice scolastique fait pour fausser le jugement plus que pour aiguiser l'esprit et que les humanistes avaient jadis violemment condamné. On le pratique exactement comme au Moyen-Age[219] et on s'y intéresse encore parce qu'il stimule fortement l'amour-propre et tourne même au jeu violent[220].

[219] «On met son honneur à trouver des questions sur les propositions les plus simples. Sur ces seuls mots: _scribe mihi_, on posera une question de grammaire, de dialectique, de physique, de métaphysique. On ne laisse pas l'adversaire s'expliquer. S'il entre dans quelques développements, on lui crie: «Au fait! au fait! Réponds catégoriquement!» On ne s'inquiète pas de la vérité; on ne cherche qu'à défendre ce qu'on a une fois avancé. Est-on pressé trop vivement? on échappe à l'objection à force d'opiniâtreté; on nie insolemment; on abat aveuglément tous les obstacles en dépit de l'évidence. Aux objections les plus pressantes, qui poussent aux conséquences les plus absurdes, on se contente de répondre: «Je l'admets, car c'est la conséquence de ma thèse.» Pourvu qu'on se défende conséquemment, on passe pour un homme habile.

«La dispute ne gâte pas moins le caractère que l'esprit. On crie à s'enrouer, on se prodigue les grossièretés, les injures, les menaces... Quelquefois la dispute dégénère en rixe et la rixe en combat...» (Luis Vives, _De causis Corr. Art._ (éd. Basil., I, p. 345), résumé par Ch. Thurot, _De l'Organisation de l'enseignement dans l'Université de Paris au Moyen-Age_; Paris, 1850, p. 89.)

[220] On peut trouver un exemple d'un tel jeu dans _El Bobo del Colegio_, de Lope de Vega, où deux étudiants, Gerardo et Riselo, argumentent l'un contre l'autre sur la question de savoir «si les corps célestes sont animés ou non».

Les professeurs ne sont guère plus instruits que leurs élèves.

Pour le grec, il y a longtemps qu'on en a abandonné presque complètement l'étude. A l'époque de Lope de Vega, les ignorants se vantaient volontiers de pouvoir le lire, «parce que, personne ne l'entendant, on ne pouvait les prendre en flagrant délit de mensonge[221]». Le même Lope nous raconte qu'un professeur de grec d'Alcalá, originaire du Guipúzcoa, vit un jour entrer dans sa classe une compagnie de gens de la Cour. Fort gêné par cette visite, il se risqua à parler devant eux, non le grec, puisqu'il l'ignorait, mais le basque que ces cavaliers ne devaient pas connaître davantage. Il fut, en effet, si peu compris, qu'on allait lui faire un renom d'helléniste, quand le secrétaire d'un des seigneurs, qui était, par malheur, des Provinces, révéla la supercherie[222]. Au dix-huitième siècle, les professeurs de grec n'auraient peut-être pas eu autant de présence d'esprit, mais ils ne savaient pas mieux leur langue.

[221] Lope de Vega, _Pobreza no es vileza_ (_Comed._ IV, 248.)

[222] _El Verdadero Amante_, dédicace.

L'on enseigne encore le latin parce que les étudiants ecclésiastiques ne peuvent pas s'en passer: mais c'est un latin barbare qui convient tout au plus aux disputes et controverses. Il n'y a presque plus de cours de philosophie. Il n'y a plus de cours de droit civil ni de droit canon[223], du moins de cours régulier et sérieux.

[223] Pérez Bayer, _Memorial por la libertad de la literatura española.--Diario histórico_. (Ms. de la _Biblioteca Nacional_ de Madrid.)

Les dominicains, bénédictins, jésuites et franciscains, qui occupent régulièrement les chaires attribuées aux diverses écoles théologiques, sont presque seuls à représenter l'enseignement littéraire[224].

[224] _Ibid._

Quant à l'enseignement scientifique, il est plus pitoyable encore. Les cours de médecine, que l'on suit toujours, puisqu'il faut bien qu'il y ait des médecins, ne sont qu'une suite de définitions, de divisions, d'aphorismes empruntés aux anciens, de recettes et de superstitions ridicules, d'incertitudes et d'erreurs[225]. On ose à peine croire à la circulation du sang et on est encore persuadé que «la nature a horreur du vide». Salamanque reste pendant cent cinquante ans sans pouvoir trouver un professeur capable d'enseigner les mathématiques[226].

[225] _Vida, Ascendencia, Crianza..... de el doctor Don Diego de Torres_; Salamanca, 1752, p. 141.

[226] _Ibid._, p. 58.

Celui qu'elle rencontre à la fin est l'être le plus singulier du monde. Comme, avant notre Rousseau, il a pris soin de livrer au public ses _Confessions_, nous sommes très bien renseignés sur son éducation, sur la nature de ses travaux, sur tous les incidents de sa carrière. Comme d'ailleurs il passa dans toute l'Espagne pour un homme supérieur, on peut voir par cet exemple comment on se préparait dans ce temps-là aux hautes études et à quel prix l'on pouvait se faire une réputation de savoir.

Né, à Salamanque même, d'une famille plus que modeste, nommé, par charité, boursier d'un petit Collège, D. Diego de Torres se montre dès l'abord l'écolier le plus paresseux et le plus rebelle. On lui inculque péniblement, à grands coups de verges, les rudiments de la grammaire. Il passe ensuite aux mains du maître de rhétorique. Ce vénérable docteur n'avait que trois élèves: il employait l'année à leur dicter mot pour mot un manuel rédigé en langue espagnole. Par malheur il perd son livre, un beau matin, en se rendant aux Écoles. Voilà le cours suspendu: les heures de classe ne se passent plus qu'en conversations et en plaisanteries. Torres profite de l'occasion pour interrompre tout travail et fréquenter les joyeuses compagnies. En quelques mois, il devient aussi habile que le premier _pícaro_ venu à escalader les murs, à forcer les serrures, à dévaliser les étalages et à piller, les jours d'examens de licence, les tables préparées pour les docteurs dans la chapelle de Santa Bárbara. Il se lie d'amitié avec les toreros des faubourgs, apprend la danse et la mandoline et oublie le peu qu'il savait.

Un jour, son caprice le pousse à quitter la maison paternelle et à courir un peu le monde. Il s'en va jusque sur les frontières du Portugal, couchant dans les granges ou à la belle étoile, recevant de ci de là quelque aumône et soupant, d'autres fois, comme le brave Don Sanche, «d'un air de guitare tout sec». Il sert pendant trois mois un ermite, uniquement occupé à panser son âne et à entretenir la lampe de la chapelle. De là il se rend à Coïmbre où il vit quelque temps en donnant des leçons de danse et des consultations de médecine. Les suites d'une affaire d'honneur l'obligent à quitter la ville: il s'engage dans une compagnie de soldats portugais, reste treize mois au service, puis déserte pour suivre une troupe de hardis compagnons qui vont courir le taureau à Lisbonne.

Revenu enfin à Salamanque, le hasard fait tomber sous ses yeux quelques traités relatifs à la magie et à la transmutation des métaux. Il les lit avec passion et, trouvant enfin sa voie, il se promet de se consacrer aux sciences. Pendant six mois, sans guide et sans instruments, il étudie les mathématiques, l'astronomie et l'astrologie. Après un si bel effort, sûr d'en savoir sur ces matières plus qu'aucun de ses contemporains, il sollicite et il obtient de l'Université l'autorisation de faire un cours public.

Il allait peut-être apprendre son métier quand la malice du sort l'arrache à ses premiers travaux pour le jeter dans de nouvelles aventures. On le voit tour à tour prisonnier à Salamanque à la suite d'une bagarre, gueux à Madrid, associé d'un moine contrebandier, exilé en France pour avoir voulu faire assassiner un prêtre, rendu à son pays, puis exilé encore en Portugal. Une comtesse l'héberge quelque temps pour lui faire guetter les apparitions qui troublent une maison hantée.

Après bien d'autres incidents qui ne seraient pas déplacés dans la vie d'un Lazarille ou d'un Guzman d'Alfarache, il regagne enfin les bords du Tormès, confus de tant d'extravagances et résolu à se contenter désormais des paisibles occupations de la vie universitaire. Toute chaire lui semblant également bonne, à condition qu'elle ait son traitement complet, il se tourne d'abord vers un enseignement auquel sa vie précédente semblait l'avoir mal préparé: celui de la théologie morale. Mais un peu plus tard, faisant réflexion que cet enseignement est le plus encombré, et peu disposé à attendre dix ans une vacance, il revient brusquement aux mathématiques, non pas par goût, ni en souvenir de ses premiers essais, mais uniquement parce que depuis un temps infini la chaire est inoccupée et qu'il n'aura pas de compétiteur[227].

[227] _Vida... de el Doctor D. Diego de Torres_, p. 78.

On organise pour lui un simulacre d'_Oposición_, on lui suscite un concurrent ridicule qu'il écrase sans effort devant un jury d'ailleurs incompétent; on lui décerne solennellement le titre convoité et, respectueuse des traditions, la bonne ville de Salamanque célèbre joyeusement cette facile victoire comme elle le faisait jadis pour des succès plus glorieux.

On devine ce que put être l'enseignement d'un maître ainsi préparé.

Il occupa pourtant de son mieux les années qui lui restaient à vivre. Quoique son travail fût un peu trop souvent interrompu par des voyages à Madrid et des pèlerinages un peu longs, il rédigea fort soigneusement ses Mémoires, aussi remarquables par l'abondance des détails que par la variété des réflexions morales; il publia chaque année un almanach où il marquait avec une grande exactitude les phases de la lune et prédisait si heureusement les éclipses, les morts des princes et les autres catastrophes publiques, qu'il fit connaître son nom de toute l'Espagne et gagna, avec ces petits papiers, 40,000 ducats[228]; il composa un nombre respectable d'ouvrages instructifs et divertissants: _Anatomie du Monde visible et du Monde invisible_; _Voyage fantastique dans l'une et l'autre sphères_; _Visions et Songes moraux_, écrits dans la manière de Quevedo; _Médecine physique et morale_; _Traité des tremblements de terre et recettes domestiques_; _Traité de la Pierre philosophale_; deux recueils de _Poésies variées_: sonnets, épîtres, couplets, épigrammes, _sainetes_, intermèdes et divertissements; trois recueils de biographies édifiantes; une quantité de satires ou de pamphlets où se dépensa son humeur batailleuse.

[228] _Pronósticos de el Gran Piscator de Salamanca._

Non content d'avoir ainsi rempli quatorze gros volumes imprimés sur deux colonnes[229], il se livra à d'autres occupations moins intelligentes, sans doute, mais également absorbantes: il broda de ses mains un tapis de trente pieds de long et de quinze pieds de large; un panneau de dimensions à peu près pareilles; un frontal et une chasuble destinés aux Pères Capucins; dix vestes; une couverture et quelques autres morceaux[230]. Étant d'humeur allègre et sociable, il ne manqua jamais ni une fête, ni une comédie, ni une course de taureaux[231]; il accepta toutes les invitations et en rendit quelques-unes. Le reste de son temps, il le consacra aux mathématiques.

[229] _Obras de el Doctor D. Diego de Torres Villaroel, de el Gremio y Claustro de la Universidad de Salamanca, y su Catedrático de Prima de Matemáticas_; Salamanca, 1752, 14 vol. in-8º.

[230] _Vida... de el Doctor D. Diego de Torres_, p. 163.

[231] _Ibid._, p. 124.

Si Torres n'était pas le mieux équilibré des professeurs de son temps, il était encore un des plus intelligents. Il eut quelques élèves. L'Université de Coïmbre voulut le disputer à celle de Salamanque. On peut juger par le sérieux et la précision de ses études de la valeur des autres enseignements.

Il s'est d'ailleurs chargé lui-même de nous représenter, avec sa franchise un peu brutale, la vie intellectuelle d'une Université de cette époque. Dans un de ses _Songes moraux_[232], il nous montre des maîtres paresseux et ignorants, uniquement occupés à s'épier, à se jalouser, à médire les uns des autres, à se disputer les chaires et les prébendes[233]; des salles de cours vides ou occupées par des bandes de mauvais garçons qui viennent y attendre le professeur pour le huer, le siffler et l'empêcher de dicter la leçon[234]; des cloîtres déserts où l'on ne voit passer que quelques robes de moines. Et à ce tableau d'une Université qu'il ne nomme pas, mais qui ne peut être que l'Université de Salamanque, il oppose une flatteuse peinture du Collège Impérial des Jésuites, maison admirable «qui a rendu la Cour plus chrétienne et moins inculte la nation», «séminaire glorieux des sciences et des vertus».

[232] Obras, t. II: _Sueños Morales (Visión y Visita undécima)_, p. 116 et sq.

[233] _Ibid._, p. 120.

[234] _Obras_, t. II: _Sueños Morales_, p. 121.

Les Universités étaient condamnées même par ceux qui vivaient d'elles.

* * * * *

Au milieu du dix-huitième siècle, la situation de ces Universités est à ce point déplorable qu'elle choque la vue des visiteurs les moins prévenus.

L'un d'eux nous montre Alcalá devenu «un foyer de désordre et de confusion»: «Tout le monde crie et personne ne s'entend[235].» Un autre y a vu tondre des moutons dans une salle de cours[236]. A la fin du dix-septième siècle, il y avait encore plus de seize cents étudiants: en 1750, il n'y en a plus que mille; en 1880, il y en aura à peine sept cents[237].

[235] D. Antonio Ponz, _Viaje de España_, t. I (3e édit., Madrid, 1787), p. 297. Ponz avait vu Alcalá en 1769.

[236] Pérez-Bayer, Ms. de la _Biblioteca Nacional_ (1747).

[237] Ce sont les chiffres donnés par Vicente de la Fuente, _Historia de las Universidades_, III, p. 199.

On ne trouve plus un seul Collège où le nombre des boursiers soit au complet.

On s'aperçoit, en 1733, que le Collège de Léon ne renferme plus qu'un étudiant, qui est à la fois Recteur et Collégial et constitue à lui seul tout le Collège. Il n'y a plus également qu'un seul boursier dans le Collège de Santa Justa y Santa Rufina. On se décide à les abriter tous les deux sous le même toit.

Les petites Universités sont presque complètement désertées. Il a déjà fallu réunir en une seule les six Universités de Catalogne. Le Collège-Université d'Osma finit par ne plus compter que trois boursiers, qui ne font rien: on leur promet que, s'ils veulent bien s'en aller, on leur accordera à chacun un bénéfice; ils quittent alors la maison, et on la ferme[238].