La vie secrète

Part 23

Chapter 233,669 wordsPublic domain

Là-bas, en effet, une lueur venait de paraître, vacillait.

--Quoi? Tu ne voudrais pas?

--C’est le feu!

--Je te dis que non.

--Je te dis que c’est sûr!

La lueur maintenant gagnait les nuages. On eût dit un reflet de fournaise. Des étincelles jaillirent en gerbe.

--N... de Dieu!

--La cambuse qui flambe!

--Le gagne-pain!

Alors, immobiles, ces trois êtres qui avaient un instant symbolisé la grève et que la grève avait rejetés, ces trois êtres redevenus pareils à de pauvres petites unités perdues, clamèrent:

--Au secours!

Et la flamme tout d’un coup acheva d’embraser le ciel.

La place restait déserte, la mairie silencieuse.

* * * * *

Après les arrivants, après les habitants, l’usine!...

ÉPILOGUE

Le lendemain, ce fut un soleil radieux qui se leva.

Des fraîcheurs ailées passaient sur Revel, faisant s’incliner les fumerolles qui, çà et là, montaient encore à la place de l’usine. Sous les platanes, le silence qui succède aux grandes crises avait repris. A moins de se heurter en cours de marche au trou noir laissé par les bâtiments incendiés, on n’aurait pu soupçonner qu’une tragédie avait, la veille, troublé cet oasis. Aucun ouvrier; presque point de passants et ceux-ci allant comme d’habitude à leurs achats ou vers les champs; dans les rues enfin, la paix morne des jours d’été, quand les gens levés tard trouvent pour bienvenue une lumière de Sahara.

A Montaigut aussi, quelle matinée divine! C’était enveloppé par l’odeur des genêts, dans une atmosphère baignée de rosée, que M. Taffin avait quitté le presbytère pour commencer son grand voyage.

Personne, cette fois, n’avait paru aux fenêtres du château, pour le regarder. La Blanchotte était au chevet de sa fille, morte peut-être. La route, pareille à un canal abandonné, s’allongeait sans une ride humaine. Les seuls témoins de cette fuite étaient le ciel et, là-bas, vers le sud, les Pyrénées haussant leurs têtes coiffées de dentelle blanche.

Arrivé dans la gare, M. Taffin approcha de l’horaire affiché. Peu lui avait importé, jusqu’alors, la direction à prendre: encore fallait-il connaître l’heure des trains qui allaient passer.

Autour du prêtre, il y avait seulement des banquettes vides et des guichets fermés. A travers les vitres sales, on apercevait aussi la file des rails dormant et deux fourgons noirs, abandonnés.

Indécis, M. Taffin parcourut des yeux la carte du réseau. Les lignes zigzaguaient en tous sens, les unes épaisses et en traits gras,--celles-là dirigées toutes vers des points désignés: Toulouse, Carcassonne, Albi...--les autres formées par des traits minces qui allaient buter contre la marge, sans destination visible, chemins vers l’inconnu...

Où aller?

Inexplicable retour d’une âme qui cherche en vain sa voie.

La veille, et toute la nuit, M. Taffin avait attendu ce départ. Ce matin, tandis qu’il annonçait à Cadette l’obligation d’un voyage urgent, il était presque joyeux. Le fruit mûr tombé de la branche semble de même reposer à terre sans meurtrissure. Soudain, ce que n’avaient pu faire ni l’abandon de la cure, ni l’omission de la messe, une affiche le produisait: devant ces chiffres et ces noms sans visage, un atroce découragement noyait M. Taffin.

Où aller? Il ne savait plus... Comme la France est grande!

Il la devinait au delà des limites de la carte, immense et pareille à une lande. Il se voyait lui-même perdu dans cette immensité. De tous côtés l’horizon est semblable, sans repère: et pourtant, il faut marcher ou succomber sur place!

--Ah bien! M’sieu le curé, ça tombe à pic, dit l’homme d’équipe qui arrivait enfin pour le service. Justement un particulier dans la cour demande quelqu’un de Montaigut... Hé là-bas! par ici! y a votre affaire!

Après avoir ainsi hélé au dehors, jovial, il approcha de M. Taffin:

--C’est-y par peur de la révolution que vous venez si en avance?... Quoi? Vous ne savez pas? L’usine Servin... hier... démolie! flambée! Ça lui apprendra à celui-là: y n’avait qu’à ne pas récolter la racaille: des tas de va-nu-pieds!...

Puis se retournant vers Marc qui paraissait au seuil:

--C’est le curé du pays. Y vous donnera vos tuyaux.

L’homme sauta lestement par-dessus la plate-forme des bagages, ouvrit une porte et s’éclipsa. M. Taffin, étourdi, n’avait pas eu le loisir de protester.

--Excusez-moi, Monsieur, dit Marc approchant du prêtre, vous êtes bien le curé de Montaigut?

A tout hasard, il était venu, lui aussi, rôder vers la gare, espérant trouver là mieux qu’ailleurs ce qu’il cherchait. Sur un signe d’assentiment de M. Taffin il poursuivit:

--Il s’agit d’un de vos paroissiens, M. Lethois...

--Lethois?

--Nous cherchons à connaître ses parents... quelqu’un qui s’intéresse à lui...

--... Pour quoi faire? interrompit M. Taffin, saisi d’une brusque inquiétude.

--Au fait, peut-être n’avez-vous pas été informé?... Hier matin, il a supporté une crise grave. On a dû le conduire à Revel. L’après-midi, son état était alarmant et depuis...

--Depuis?

--Mort, le soir, à dix heures...

Les yeux de M. Taffin s’agrandirent, ses lèvres devinrent blanches:

--Mort! dit-il, comme un écho.

Il lui semblait qu’une main lourde l’accrochait au collet:

--Mort! dit-il encore.

Il s’efforça ensuite de sourire et montrant son petit sac posé sur la banquette:

--Vous le voyez, j’allais partir... un voyage nécessaire... Rassurez-vous toutefois, j’irai... oui, j’irai d’abord...

Pourquoi promettre cela, puisque Marc ne le demandait pas? Cependant il n’aurait pu parler autrement. Il aurait donné une fortune pour ignorer la nouvelle; maintenant qu’il la connaissait, il lui eût été impossible de s’éloigner sans une visite au mort.

--Où est-ce? acheva-t-il d’une voix éteinte.

Marc désigna vaguement la direction.

--Là-bas, chez Servin.

--A l’usine?

--Non, au domicile...

M. Taffin passa la main sur ses yeux. Incapable de soupçonner la cause de l’émotion du prêtre, Marc reprit avec un geste d’impatience:

--Pardonnez-moi d’insister: on n’a aucune indication sur la famille...

--La famille?

--A défaut, conviendrait-il au moins d’être fixé sur le lieu de naissance, l’âge...

M. Taffin écoutait, anéanti. Pendant trois ans, Lethois et lui avaient pu vivre côte à côte, peut-être même éprouver une amitié sincère, jamais ils n’avaient songé à s’informer de ces choses élémentaires!...

--Quelqu’un... oui... quelqu’un seulement pourra vous renseigner!

--Qui?

--Mlle Peyrolles.

Bien que ce nom ne dût pas être imprévu dans une telle conversation, ce fut au tour de Marc de balbutier:

--Mlle Peyrolles est à Montaigut, et je n’ai pas le temps d’aller là-bas.

--Vous la connaissez donc?

--A peine.

--Elle seule, je le répète...

--Impossible: il faut que je parte! Sans cette mort, j’aurais déjà quitté Revel depuis hier.

M. Taffin tressaillit:

--Seriez-vous par hasard?...

--Je suis un étranger arrêté ici par des circonstances imprévues et qu’un devoir pressant rappelle.

--Le neveu de Mlle Peyrolles devait aussi partir hier!

Marc ne répondit pas.

Comprenant ce silence qui était un aveu, M. Taffin leva les yeux. Bien qu’il fût toujours décidé à quitter Montaigut, il voulait connaître les traits de celui pour qui Mlle Peyrolles avait failli perdre son âme. A la vue de ce visage ravagé par un chagrin mystérieux, il reçut un choc, comme si Marc, sans parler, l’accusait. Un remords le poignit.

Qu’avait-il fait, cependant, sinon approuver une rupture accomplie?

--Je crois deviner... commença-t-il.

Il y eut un bref intervalle: puis d’autres mots lui échappèrent, des mots qu’il avait l’air de chercher difficilement, mais qu’une force intérieure lui dictait:

--... Pardonnez-moi de vous en faire part: savez-vous que votre tante est aussi très malheureuse?

Marc ne parut pas entendre.

--Réfléchissez, appuya encore M. Taffin. Qui sait si vous n’auriez pas raison de remonter là-haut?

Conseil inattendu dans cette bouche qui hier invoquait l’exemple de sainte Letgarde pour interdire la même réunion; mais, depuis hier, M. Taffin obéissait à une âme inconnue.

Les traits de Marc trahirent une hésitation. Ce fut très court.

--Laissons cela, murmura-t-il avec un geste évasif: faut-il que je vous conduise chez Servin?

Et à ce rappel du mort, M. Taffin sentit de nouveau un voile de ténèbres l’envelopper.

--Merci, je connais l’endroit. D’ailleurs, on doit m’attendre...

Il dit «On doit m’attendre» comme il avait dit «J’irai», comme il avait dit encore «Vous devriez monter là-haut» pour obéir à une impulsion intérieure sans raison plausible. Il n’aurait pu parler d’autre manière.

Puis, son bref remords s’effaça. Il reprit son sac sur la banquette, esquissa un salut vers Marc décontenancé, et ne songeant plus qu’à la visite qui s’imposait à lui, se dirigea vers la ville.

* * * * *

D’abord, il marcha d’un pas rapide. Il avait peur de manquer de temps. Que deviendrait-il si, au retour et faute de s’être pressé, il ne trouvait plus de train pour s’évader?

Il réfléchit ensuite, jugea cette impatience absurde:

«Dans une demi-heure, j’aurai terminé. Après... je monterai au hasard, dans le premier convoi qui passera...»

Ainsi, ce serait au hasard de décider la route! Cette perspective le soulagea. Désormais, il pouvait s’occuper mieux du mort, être tout à lui.

En fait, on eût dit que jusqu’alors il n’avait pas compris exactement la nouvelle. C’était à cette minute seulement et sur ce chemin de traverse qu’il se rendait compte de son horreur. Lethois! Lethois qu’il avait vu la veille, Lethois que ce matin il imaginait encore tranquillement couché dans sa maison, Lethois--son ami!--mort!...

Un brouillard obscurcit les yeux de M. Taffin. Son allure devint lourde...

Il se rappelait la réunion au presbytère. Tous deux, à la croisée, regardaient l’aube. M. Lethois criait: «Avant deux mois, je serai riche! ma gloire étonnera le monde!» Deux jours avaient passé et tout était fini. Lethois n’était plus là!

Cependant, Revel n’était pas changé. On ne sentait pas qu’il y eût alentour moins de vie, moins de verdure, moins d’avenir. De même, quand le soleil donne, le vent peut souffler les bougies, la lumière ne varie pas. Lethois aurait pu aussi mépriser la fortune, se terrer au fond d’un trou à la manière des grillons, le cours des choses aurait été semblable. A quoi bon se débattre? Mort! tout aboutissait à ce mot: révolte, effort, rêve d’évasion, espoir de liberté...

M. Taffin frissonna. Sa marche ralentit encore.

Ce dénouement lui jetait une terreur physique, comme s’il eût été personnellement visé par la mort sournoise qui avait frappé si près de lui. Le sol sur lequel il avançait lui paraissait vaciller. Le ciel clair, les arbres bienveillants avaient un air irréel. La contenance tranquille que lui-même gardait, bien qu’il fût seul, mentait. Tout mentait aussi dans sa conscience puisque, derrière un insurgé de parade, un autre y soufflait cette panique de la mort et des regrets de ce qu’il allait quitter. Ah! ce mensonge qui règne en maître au dehors comme en nous, qui fait que la terre s’offre et vous échappe, que les hommes ont un visage où l’on peut lire et une âme qui les divise! Quel mensonge M. Taffin allait-il faire encore devant le mort? Oserait-il s’agenouiller pour réciter une prière, quand il savait pertinemment que la prière est inutile? ou bien se contenterait-il de pleurer tristement, alors qu’une sorte d’indifférence et le seul souci du départ lui glaçaient le cœur?

Cette fois, M. Taffin avait cessé de marcher. Un désir fou de tourner bride venait de le saisir. Il allait y céder quand une voix l’arrêta:

--Vous n’avez qu’à monter: on traverse la bibliothèque et c’est après, la porte à droite...

Sans qu’il s’en fût aperçu, la maison était devant lui. Assise près de l’entrée, une femme de garde, l’ayant reconnu, lui faisait signe.

Au même instant sortait aussi Pontillac, l’air satisfait d’un homme qui a terminé sa corvée:

--Tiens! c’est vous qu’on a choisi?...

Éveillé en sursaut, M. Taffin blêmit:

--Choisi! moi! pour quoi faire?

--Mais pour _le_ garder, naturellement! Si tant est qu’une robe noire soit nécessaire quand on veut satisfaire à l’opinion, mieux valait que ce fût la vôtre: vous étiez deux amis... Pas drôles, hein, nos métiers? Bah! c’est la vie.

Un rictus amer contredisait le geste qui aurait voulu s’afficher insouciant, et le médecin passa; il semblait dire: «C’est ton tour! moi, je ne sers plus à rien ici.»

«A vous le tour! Qu’attendez-vous?» disait de même le sourire engageant de la femme.

Atterré, M. Taffin tourna les yeux vers la porte béante. Elle aussi avait l’air de l’appeler.

Il défaillit:

--Vous dites, la porte à droite?

En même temps, il sentait clairement que ce métier dont avait parlé Pontillac le reprenait au collet, l’obligeait à obéir. C’était une emprise irrésistible, telle que nulle puissance humaine n’aurait pu la briser.

Gardant toujours son petit sac à la main, mais ayant déjà l’attitude apaisée de ceux qui ne résistent plus, il s’engouffra dans la maison.

* * * * *

Montée dans l’escalier obscur. Une odeur balsamique régnait. A mesure qu’on approchait du premier, celle-ci, plus fade, prenait à la gorge. Même si l’on avait tout ignoré, rien qu’à respirer dans ce lieu, on eût compris que la mort y avait passé.

Était-ce la pénombre, ce parfum sinistre, ou simplement l’effet d’angoisse que donne aux plus indifférents l’approche de ceux qui ne sont plus? M. Taffin maintenant avançait avec l’unique sentiment de la menace d’une perdition. Tandis que ses gros souliers battaient le bois des marches avec un bruit de marteau, l’âme aveugle et sourde, incapable de pressentir ce qui allait suivre, il semblait un automate. La minute où le hasard décide est toujours ainsi. On ne voit plus, on a cessé d’espérer. Tout s’efface dans la brume, même la forme humaine qui là-haut s’est penchée et s’efforce de voir le visiteur qui vient!

Soudain, une chose très simple, mais imprévue comme l’éclair dans la nuit. Plus tard, M. Taffin devait en revoir avec une prodigieuse netteté les moindres détails, mais sur l’heure, on aurait pu croire qu’il ne les aperçut pas.

Il entrait dans la bibliothèque.

Là aussi, l’ombre, des volets clos, et toujours l’odeur affreuse...

Tout à coup, une femme paraît. Surpris, M. Taffin balbutie:

--N’est-ce pas ici, Madame, par où il faut passer?

Mais, la femme, au lieu de répondre, approche. De toutes ses forces, elle cherche dans sa mémoire où elle a vu ce prêtre. Une lueur éclaire enfin son visage. Puis d’une voix sourde:

--Je vous en prie, monsieur le curé, avant d’y entrer, deux mots seulement...

Voyant que M. Taffin hésite, elle dit encore:

--Ne me reconnaissez-vous pas? C’est moi... la fille de Wimereux... la même qu’il y a trois ans...

En même temps, avec un geste d’involontaire confiance, elle saisit le bras du prêtre, l’entraîne au fond de la pièce, et lui, sentant qu’une fois de plus sa délivrance est retardée, n’éprouve cependant aucune surprise. Il ne se défend pas: même, il ressent un soulagement singulier comme si, brusquement, la visite au mort était devenue superflue et l’horreur du tête-à-tête écartée à jamais...

Cela suffit: parce que Thérèse s’est trouvée là, parce que M. Taffin vient d’accepter de la suivre, la route est changée...

* * * * *

Arrivée à l’angle de la pièce, Thérèse abandonna M. Taffin.

--Excusez-moi, fit-elle d’une voix que l’angoisse étranglait, je devine votre chagrin, je vous demande pardon de le troubler... mais je perds tout sang-froid... Peut-être pourrez-vous...

Un rais de lumière passant par l’intervalle des volets tomba sur sa figure. M. Taffin y lut un tel bouleversement qu’il en frémit.

Elle continuait:

--Depuis cette nuit, M. Servin n’est pas rentré... Savez-vous... ne pourriez-vous m’apprendre ce qu’il est devenu?

--Servin... balbutia M. Taffin.

Thérèse reprit fiévreusement:

--En traversant Revel, vous avez dû vous renseigner... On vous a dit...

--En effet, on m’a parlé de l’usine... un incendie.

--Et... c’est tout?

M. Taffin murmura:

--C’est tout.

Et à ce moment seulement, parce que leurs yeux s’accoutumaient à la pénombre, ils se virent, pareils tant l’angoisse creusait leurs traits! Croyances, passé, mentalité, tout avait pu les séparer: ils n’étaient plus que deux naufragés se retrouvant sur une épave. A ce point de détresse, on ne s’enquiert pas des différences sociales: on se serre l’un contre l’autre, et on jouit d’être vivant.

--Ah! dit Thérèse, vous aussi, vous ignorez!

Elle se tordit les mains.

--Hélas! dit encore M. Taffin.

Il ne cherchait pas à comprendre: il devinait que cette femme souffrait autant que lui, et il la plaignait comme il se plaignait lui-même.

Un silence suivit. Par un phénomène inattendu, tous deux avaient oublié le mort qui reposait, solitaire, dans la pièce voisine. La vie qui est toujours la plus forte s’occupe avant tout d’elle-même.

--Vous ne dites rien? reprit Thérèse. Je le sais, ce n’est ni le lieu, ni le moment... Cependant, j’ai tant besoin d’être rassurée, conseillée!...

--Comment le pourrai-je! interrompit M. Taffin.

Accablé par l’impuissance qu’il sentait en lui, il se laissa tomber sur un fauteuil.

Thérèse, se pressant près de lui, poursuivit suppliante:

--De grâce! parlez-moi, éclairez-moi! Songez que depuis hier,--oui, depuis la catastrophe,--je vis dans un cauchemar! Je me demande si ce qui arrive est réel. Je ne vois plus où est le bien, où est le mal: et tout se confond dans un commun dégoût de moi-même!...

M. Taffin, la tête enfouie dans les mains, eut un haussement d’épaules douloureux:

--Pour moi aussi, c’est la même chose! heureusement, pour vous, ce ne sera que l’impression d’un moment...

--Non, vous ne devinez pas!... et tenez, il vaut mieux que j’avoue... Qui sait si cela ne m’aidera pas à sortir de l’impasse où je risque de perdre ma fierté? Hier, c’est bien certain, je n’étais venue ici que pour soigner ce malheureux. Il était le seul ami que je me connusse dans ce pays. Je crois que je lui étais attachée sincèrement... et cependant depuis qu’il est mort... je ne sais comment exprimer cela... ce n’est pas à lui que je pense, mais à un autre...

Elle eut un frisson de colère contre elle-même.

--Un autre que je connais à peine et qui s’est emparé de moi, comme si l’univers se résumait en lui! un autre dont l’image m’obsède... Entendez-vous? rien que d’en parler, je m’aperçois que ma voix change. Je sens que c’est odieux! Je voudrais m’arracher cette pensée, fût-ce pour respecter le cadavre qui est près de nous... je n’y parviens pas! Je me méprise, et elle reste!

A mesure qu’elle s’expliquait, elle percevait mieux cette conquête d’elle-même que l’absence de Servin et l’inquiétude avaient réalisée plus sûrement qu’une longue assiduité. Il n’était pas jusqu’à la honte de l’aveu à laquelle ne fût mêlé un sourd plaisir!

--Ma pauvre enfant! murmura M. Taffin qui écoutait, glacé, vous aimez!...

Elle tressaillit à peine à ce mot:

--Oui, j’aime, si c’est aimer que mourir d’anxiété! Ah! ce regard qu’il m’a jeté, lorsqu’il est parti! Il avait les yeux fous, l’air d’un condamné qu’on entraîne... Mon Dieu! s’il s’était tué!... Que deviendrai-je s’il meurt?... Et depuis lors, rien. Je ne sais où il est, ce qu’il fait. Deux fois déjà, j’ai voulu partir à sa recherche. Deux fois,--comment encore justifier cette chose absurde?--il m’a semblé que je n’en avais pas le droit. C’est comme si j’avais été retenue par celui qui est là. Je sentais qu’en abandonnant l’un, je porterais malheur à l’autre! Cependant il doit y avoir un moyen d’échapper à cette alternative! Où est le devoir? je vous le demande... Sur qui dois-je veiller, sur le vivant ou sur le mort?...

--Vous aimez... répéta M. Taffin. C’est un malheur atroce... croyez m’en par expérience.

--Quoi! c’est là ce que vous trouvez? Quand il y a trois ans, je suis venue vous demander secours, j’étais peut-être moins désespérée: mais en tous cas, il y a trois ans, vous m’aviez consolée, et aujourd’hui...

--Ah! interrompit encore M. Taffin, vous ne pouvez savoir, vous ne saurez jamais combien aujourd’hui c’est différent! Il y a trois ans, j’aimais! Depuis hier, celle que j’aimais a disparu, et Dieu s’en est allé!

Hésitant à comprendre, Thérèse leva les yeux: était-il possible que cet homme, qu’elle avait cru un saint, eût lui-même vécu le roman douloureux d’un amant? Tout en lui cependant criait l’humble soumission aux règles sacerdotales et l’isolement du chaste dont le cœur a flétri, faute d’avoir battu.

--Je ne vous crois pas, dit-elle enfin.

--Il faut me croire!

M. Taffin fit un geste tranchant.

--Ce n’est pas Lethois qui aurait dû mourir: c’est moi! J’ai l’air de vivre: je suis un mort!

A ce cri, Thérèse, qui s’était levée, ne put maîtriser une révolte:

--Heureux les vivants! répliqua-t-elle avec une sorte de résolution farouche.

--Mais plus heureux les morts qui ne pensent pas et n’ont plus à douter! reprit encore M. Taffin s’obstinant dans son blasphème.

Et pour la seconde fois, Thérèse le regarda, se demandant si c’était un prêtre, ce prêtre qui parlait!

--Moi qui vous appelais à mon aide!

--Je vous répète que j’envie Lethois! Ne plus bouger, n’être plus le jouet de forces incertaines, mais s’enfoncer dans le néant... quels délices!

De nouveau, il venait de cacher sa tête dans ses mains. Il se sentait incapable de préciser autrement la catastrophe dont il mourait. Il n’aurait pu non plus expliquer pourquoi il en parlait devant cette incroyante, au risque d’un scandale. Elle avait trouvé naturel de le vouloir pour confident: il jugeait maintenant tout simple qu’elle le comprît.

Atterrée, Thérèse, en effet, comprenait, puisqu’elle oubliait son désespoir. La douleur seule détourne de la douleur.

S’inclinant vers le prêtre, elle murmura d’une voix où perçait une infinie pitié:

--En ce cas, peut-être sommes-nous également malheureux! Il y a des heures où l’on craint de ne pouvoir résister; et puis, d’autres heures succèdent à celles-là, la souffrance change ou s’efface... et l’on recommence!

--Impossible! ma décision est prise.

--Hélas! que peut-on décider, quand une telle nuit obscurcit la pensée?

Il eut un étonnement, puis doutant qu’elle eût saisi:

--Après ce que j’ai dit, croyez-vous donc que j’oserai rester prêtre?

--J’en suis sûre!

--Ce matin, savez-vous que je comptais partir pour ne jamais rentrer?

--Qu’importe! vous êtes resté.

--Pour mon malheur!

--Pour le bien des malheureux qui ont besoin de vous: cela suffit!

--Et c’est vous qui parlez! vous, la fille de Wimereux?

--Pourquoi non? les lois de la vie ne sont-elles pas identiques pour tous?

--Des mots!

Les yeux de Thérèse s’éclairèrent.

--Non! des faits!... Pendant si longtemps, jusqu’à hier peut-être, moi aussi je n’avais vu que l’extérieur, des gestes... mais aujourd’hui comme je comprends que les âmes portent toutes un vêtement; que derrière la vie qu’on aperçoit, il y en a une autre, secrète, qui nous épouvanterait si par hasard on devait la mettre à nu! Et tenez! celui-là même qui repose à côté, s’il parlait, qui sait s’il ne dirait pas qu’il en est mort!

M. Taffin fit une geste incrédule:

--Oh! lui!...