La vie secrète

Part 11

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Ainsi, partout, l’image d’une vie active, sociable et sans ennuis. Aux rudes labeurs succèdent les plaisirs. J’ai vu de jeunes reines quitter leur palais pour le Champ de mai et se livrer à des joutes, cependant qu’autour d’elles les spectateurs arrêtés jouissaient de la beauté du soir et les remerciaient pour un délassement si aimable. Tous les genres d’occupation, que dis-je! la science même, sont entourés d’égards: malgré quoi une égalité parfaite subsiste entre chacun. Les décorations et autres marques honorifiques sont proscrites. Qu’une fourmi ait découvert le secret d’empêcher la germination des graines dans les greniers, est prodigieux: cependant aucun monument ne perpétue la mémoire de ce bienfaiteur illustre. Enfin tel est l’attrait d’une telle république, que des étrangers n’hésitent pas à lui offrir gratuitement leur travail, sollicitant pour unique récompense l’honneur de compter parmi ses citoyens.

Voilà, résumé, et j’oserai dire défiguré par le récit, l’état remarquable enfanté par une Constitution bien faite.

Abordons maintenant les catégories militaires.

Hélas! ma plume hésite et recule, épouvantée. Trop souvent et malgré l’impassibilité nécessaire au savant consciencieux, il m’est arrivé de détourner la tête devant ce spectacle où la stupidité le dispute à la sauvagerie. Trop souvent, j’eus l’occasion d’assister aux exploits de ces fourmis dites _sanguines_ (formica sanguinea), que j’inclinerais à croire ainsi nommées moins à cause de leur couleur qu’en signe de réprobation universelle pour leurs mœurs exécrables.

Cessant brusquement de vaquer à leurs travaux champêtres, elles se groupent en régiments et partent pour la guerre de conquête. Que de fois je les vis ensuite revenir, chargées de dépouilles, ramenant leurs tristes prisonniers, fières du butin qui les a dédommagées!

«Imprudentes! aurais-je voulu crier, comment ignorez-vous que cet apprentissage de gloire qui vous enivre est le premier degré de l’escalier qui conduit à la ruine? Songez à vos aînés, les _Polyergues_, les _Anergates_! Un temps viendra, il est proche peut-être, où, comme eux, vous étant accoutumées à tirer vos seules ressources de la violence, vous délaisserez aussi le travail sacré. Le combat fini, vous appellerez des esclaves pour vous porter, des esclaves pour vous nourrir. On vous verra, à votre tour, mourir de faim faute de serviteurs, impuissantes malgré vos armes et, pareilles à ces _Stromgylognatus_ dont la faiblesse vous semble ridicule, devenir le jouet de vos victimes!»

Mais il faut aller au delà; laissons de côté ces peuples dont les mœurs conservent, malgré tout, une allure martiale propre à retenir la sympathie et plongeons au fond de l’abîme, chez l’_Anergate_...

Sages de la Grèce, austères législateurs de Rome, que n’avez-vous contemplé ces restes d’un empire régi par les lois que vous avez données à l’Univers? Ici l’esclave est devenu maître de la cité, le maître famélique en est réduit à mendier sa nourriture, les barbares conquis sont vainqueurs à leur tour. L’art est abandonné: partout une incurie bestiale, l’imbécillité, la ruine!

N’insistons pas: il est des peintures que le naturaliste a le devoir d’étudier en détail, mais qui, placées sous les yeux du vulgaire, risqueraient d’abaisser les âmes inutilement. J’estime d’ailleurs en avoir dit assez pour faire comprendre ma pensée et suggérer la juste horreur que doit inspirer aux esprits sans préjugés le régime qui enfante de telles ignominies.

Convaincus par un examen si profitable, revenons donc à la constitution pastorale et essayons d’en définir les caractères, puisqu’aussi bien c’est à les imiter que nous sommes incités.

Ces caractères peuvent se résumer assez exactement dans les cinq propositions suivantes:

1º Dans les gouvernements formicistes perfectionnés, et malgré une étude attentive, je n’ai jamais constaté l’existence d’un Parlement;

2º A aucun degré, on n’y voit se manifester une _force publique_;

3º Dans les cas assez fréquents où l’un des citoyens prétend se soustraire au travail qui lui incombe, le soin de le ramener par force, s’il est besoin, au sentiment du devoir, est abandonné à ses voisins immédiats. Ceux-ci ne manquent d’ailleurs jamais d’intervenir en vertu de leur libre initiative;

4º La religion nationale est l’objet du respect universel, mais il semble que les cérémonies du culte soient laissées à la bonne volonté individuelle, sans qu’elles troublent jamais l’exécution des lois.

(Je rappelle pour ceux qui pourraient l’ignorer que la religion généralement adoptée par ces peuplades est la religion des ancêtres. Elle consiste en funérailles et en honneurs divers rendus au lieu spécial où sont déposés les morts.)

5º Enfin la propriété n’est pas garantie et les larves elles-mêmes sont élevées par des fonctionnaires reconnus particulièrement aptes à ce genre de soin[3].

[3] Il existe un sixième caractère spécifique, mais qui est commun à toutes les constitutions formicistes et par suite sans intérêt pour le point de vue spécial dont je m’occupe. J’ai le regret de constater, en effet, que toutes ces intéressantes petites bêtes pratiquent sans exception le communisme et paraissent s’en trouver agréablement. Cette doctrine que réprouvent la morale et le bon sens, serait donc susceptible de s’adapter à des formes de civilisation supérieure. C’est un fait inquiétant.

Ainsi, il apparaît nettement, d’après ce qui précède, qu’un état si voisin de la perfection pourrait se définir par ces courtes sentences:

Il n’y a pas de lois.

Il n’y a pas de religion.

Il n’y a pas de propriété.

C’est un état proprement anarchique, de même que celui résultant de la constitution militaire aboutit à l’autocratie aggravée par les maux dégradants de l’esclavage.

Si hardie que soit ma conclusion, je déduis de ces prémisses que l’anarchie est le terme vers lequel progresseront malheureusement les nations civilisées: je dis, _malheureusement_, car n’étant pas moi-même père de famille ou propriétaire, je conçois cependant que plusieurs révolutions violentes seront nécessaires pour vaincre les répugnances d’un chacun à résigner des privilèges séculaires. Au surplus, dût mon audace avancer l’heure de ces révolutions, je ne me reconnaîtrais pas le droit de taire un constat scientifique d’une pareille importance.

On objectera: «Comment un homme paisible peut-il admettre que l’ordre soit réalisable sans le secours de cette triple égide: la loi, la religion et la propriété? Ne voyez-vous pas qu’il suffit d’affaiblir la police pour multiplier le crime? Qui n’a reconnu l’influence bienfaisante qu’exerce la religion sur les bonnes mœurs? Le plus ardent désir de ceux qui ne possèdent rien, n’est-il pas enfin d’acquérir, même par des moyens déshonnêtes, le bien qui leur fait défaut?»

Je répondrai que les raisons les meilleures ne peuvent tenir une seconde contre un fait patent, susceptible d’être vérifié par le naturaliste le moins habile et non pas seulement par moi qui ai la prétention d’avoir des yeux fort exercés.

Qu’est-ce d’ailleurs que des raisons? C’est une chose vraiment irritante que d’entendre les journalistes, les avocats, et d’une manière générale tous les hommes dont la profession est de bavarder, élever leurs divagations à la hauteur d’un principe intangible. Oseront-ils prétendre qu’ils savent ce qu’ils disent, quand ils ignorent ce qu’ils voient? Et ceci me ramène au cœur de mon sujet. En effet, ce qu’un être humain voit rouge, est noir pour une fourmi. Je répète que le fait seul est palpable: hors de lui, on ne trouve que propos niais et bruit sans conséquence.

Si par contre l’on demande d’où vient qu’en l’état anarchique les peuples formicistes donnent l’exemple d’un bonheur presque parfait, je répondrai que je n’en sais absolument rien. Il me paraît toutefois que cela peut être attribué à un sentiment spécial, probablement assez puissant, et que les économistes nomment solidarité. Chaque citoyen, lorsqu’il travaille pour la communauté, paraît avoir le sentiment qu’il opère en réalité pour lui-même. Je n’ai relevé, au cours de mes innombrables vérifications, aucune de ces manifestations de mauvaise humeur que trop souvent je remarque parmi mes compatriotes lorsqu’ils s’acquittent des prestations. De même, chaque citoyen paraît avoir acquis d’une manière que j’ignore, peut-être par atavisme, la conviction que s’entraider rend l’ouvrage plus facile. De là, une obligeance naturelle, bien éloignée de cette indifférence que les hommes pratiquent sous forme de politesse. Enfin cette bonne volonté générale paraît s’étendre même à des actes étrangers au progrès de la communauté. C’est ainsi que j’ai vu fréquemment une fourmi s’adresser à une compagne pour se faire aider dans sa toilette. Il y a là un genre de service que, pour ma part, je me refuserais obstinément à rendre à mes voisins: il n’en est que plus digne de remarque.

J’avais l’intention de toucher encore dans cette introduction à divers points également importants. Après avoir esquissé le dessin des constitutions formicistes, je voulais montrer que, pour ces intéressantes petites bêtes, l’amour, fonction physique naturellement compliquée de poésie, sait allier le respect des convenances aux splendeurs de l’été; comment la jeune fourmi apprend la pratique des vertus domestiques; comment certains actes, heureusement isolés, prouvent qu’elle profite mal parfois d’un si noble enseignement. Mais il est temps d’aborder l’essentiel.

Je n’ajouterai qu’un mot.

On peut craindre qu’ayant vécu si longtemps parmi les fourmis et entraîné par une prédilection légitime, je sois tenté d’embellir la vérité. Une telle supposition ne serait pas seulement blessante, mais injurieuse. Quand un homme tel que moi sacrifie sa vie à la science, on doit croire qu’il connaît son devoir de savant. Je n’hésite pas à reconnaître cependant que, persuadé de l’incontestable supériorité de la fourmi sur l’homme, j’ai regretté quelquefois de n’être pas le libre citoyen d’une de ces belles cités dont j’ai parlé plus haut. Si quelque chose devait me consoler d’être à la fin de mon existence, ce serait l’espoir de me réveiller plus tard dans un paradis d’où l’humanité serait exclue, au profit de ces nobles insectes.

CHAPITRE I

LANGAGE DES FOURMIS

_Observation L. 23 mai 1873. 10 h. 20 matin._

Un Lasius niger rencontre...

LIVRE III

LA NUIT COMMENCE

I

Le lendemain, quand le jour parut, le ciel était chargé de nuées, la plaine gisait comme morte sous un fardeau de brumes. Tout près, Montaigut semblait un amas de décombres.

A peine levé, Jude Servin regarda la pendule.

Sept heures... le moment où les ouvriers rentraient à l’usine, où Mme Pastre, guidée par un contremaître, allait prendre sa nouvelle place à l’atelier des formes.

A cette pensée une onde d’inquiétude serra la gorge de Jude.

--Après, murmura-t-il, qu’arrivera-t-il?

Et tout à coup, il regretta de ne plus dormir, tandis qu’un besoin physique de marcher pour s’étourdir le saisissait. Rien de plus qu’hier ne justifiait une telle appréhension: seul, le fait d’être loin des machines rendait ce sentiment si impérieux. A distance, on a du loisir pour raisonner, ce qui donne l’illusion de mieux voir.

Résolu de ne point céder à des suggestions décevantes, Jude tenta de se rassurer:

--Bah! s’il y a quelque chose, je le saurai toujours à temps... Clerc enverra des nouvelles...

D’ailleurs, les menaces de Bouchut pouvaient-elles être sérieuses? Tant de fois on se heurte à des résolutions d’apparence irrévocable, soufflées par la colère et qui s’envolent avec elle! L’embauchage de Mme Pastre avait dû aussi passer inaperçu. Enfin, que servirait de bâtir pour la Justice, de fonder sur le Droit, si cette Justice et ce bon Droit ne devaient défendre l’œuvre?

Jude répéta:

--La Justice... Le Droit...

Mais, chose étrange, ces mots sonnaient creux dans sa conscience. La vie montre rarement de la justice, et qui est assez sûr de soi pour affirmer un droit?

Jude, d’autre part, avait cru pénétrer l’âme de ses ouvriers, établir entre eux et lui une communion d’idéal: hier encore, il aurait pu dire lesquels dans le nombre étaient inoffensifs, lesquels au contraire prêts à tout compromettre, y compris leur gagne-pain... Soudain, parce qu’il était loin, un brouillard confondait pêle-mêle meneurs et menés, pour y substituer une masse uniforme indéchiffrable. On lit parfois sous un front: on ne lit plus dans une foule.

--Je déraisonne, dit encore Jude qui frissonnait.

Et pour vaincre l’obsession, il se mit à sa toilette, s’absorba dans cette série fastidieuse d’actes mécaniques qui, chaque matin, ponctue la vie.

Quand il eut achevé, une demi-heure à peine avait passé. Alors, il s’effraya de son désœuvrement.

«Une sottise, cet abandon de l’usine! Comment remplir le vide de cette journée d’attente qui commençait?»

Car déjà, il attendait! Tout en lui, malgré les raisonnements, affirmait qu’avant midi--au plus tard vers le soir--Clerc apparaîtrait pour l’emmener. En même temps, il avait soif de grand air et de marche, soif de présences humaines. A examiner d’autres visages hantés par d’autres soucis, on parvient à oublier quelquefois l’angoisse que soi-même on porte sur ses traits. Las de sa maison, sans un regard pour le jardin, il sortit.

D’abord, il remonta vers l’église. La cloche, sonnant la messe, égrenait ses coups grêles sur le village désert. Partout des portes barricadées; le travail de la terre avait vidé les maisons et Jude désespérant de rencontrer personne, allait poursuivre, quand un bruit de pas enfin lui fit tourner la tête. Justement, l’abbé Taffin sortait du presbytère pour se diriger vers la sacristie.

Une exclamation suivit:

--M. Servin! ici!...

--Vous le voyez.

--On m’avait bien parlé de votre arrivée prochaine, mais j’ignorais...

--Il y a des nouvelles plus importantes.

--Non... non! vous n’imaginez pas...

Le visage du prêtre s’empourpra.

--... Je pourrai donc aller vous voir!

--Quand il vous plaira.

--Vous ne savez pas...

De nouveau une rougeur faisait flamber les joues du prêtre. Peut-être cependant serait-il reparti sans achever si Jude, heureux de cette diversion momentanée, n’avait demandé machinalement:

--Qu’est-ce que je ne sais pas?

--... Avec quelle impatience je vous attendais!

--Moi?

--Oui, vous... Pourquoi? C’est un secret... un secret qu’il faudra bien vous confier quand l’heure sera venue... Mais, d’abord, est-il bien vrai, comme on me l’a dit, que vous sachiez l’allemand?

Abasourdi, Jude répéta:

--L’allemand? en effet, je lis cette langue... Quel rapport?

--J’ai compté sur vous pour me traduire un texte.

--Si ce n’est que cela, donnez-le-moi!

--Hélas! si je le pouvais!

M. Taffin eut un soupir douloureux:

--... La lettre que j’attends n’est pas encore venue, mais elle viendra, j’en suis sûr! Elle viendra aujourd’hui, ou demain, qui sait! Ah! vous êtes heureux! vous ignorez, vous, ce qu’une attente peut causer de souffrances!

--Je n’ignore pas... dit Jude, amèrement.

--Imaginez, poursuivait M. Taffin, tout entier à son propre souci, ou plutôt non, n’imaginez rien: la vérité est si simple! Aussi bien faudrait-il vous l’apprendre demain... Depuis que je suis ici, je fais un livre... oh! peu de chose!... un pauvre curé de campagne comme moi ne saurait pas...

--Vous écrivez?

--Un mémoire historique, de simples notes, rien... Encore me gardai-je d’en parler. La peur du ridicule... C’est sot, n’est-ce pas?... N’importe, je vous en supplie, ne me trahissez pas... Et voilà qu’il y a une quinzaine environ, je lis dans le journal qu’un certain professeur Heimath, de Tubingue, a découvert des documents admirables, précisément sur le sujet que je traite... Qu’auriez-vous fait à ma place? Il est possible que je sois bien naïf: je lui ai écrit... Oui, j’ai écrit à cet homme pour qu’il me communique sa trouvaille; depuis lors, j’attends...

Encore une fois, Jude tressaillit:

--Attendre... c’est la vie.

--J’attends, répéta M. Taffin, me demandant si ce savant de là-bas voudra bien me répondre, me demandant surtout quels peuvent être des documents si importants que mon journal a cru nécessaire d’annoncer leur découverte...

Une extraordinaire anxiété faisait vibrer la voix du prêtre. Moins absorbé, Jude aurait découvert sans doute d’étranges réticences dans ce récit, mais il se contenta de sourire:

--Allons, dit-il, ce sont là plaisirs de prince. Quand le grimoire viendra, apportez-le... si je suis encore là.

--Si vous êtes?...

--Il est possible que je reparte avant peu. Je ne me sens pas habitué à la paresse et j’ai toujours peur...

Jude s’interrompit brusquement:

--Quelqu’un!

Il avait cru entendre des pas. Était-ce déjà Clerc ou l’envoyé de l’usine? Un effroi lui avait glacé la moelle. L’oreille tendue, il écouta.

--Je me suis trompé, dit-il enfin, avec un involontaire soulagement.

M. Taffin sourit aussi d’un air contraint:

--En tous cas, Mlle Peyrolles va venir pour la messe. Je crains d’être rappelé à l’ordre... A bientôt! peut-être à tout à l’heure...

Il gravit ensuite les marches du porche.

--Oh! dit encore Jude, ou l’on m’étonnera fort, ou Mlle Peyrolles se dispensera de la messe ce matin. La présence de son neveu la prive de loisirs.

Tranquille, M. Taffin qui appuyait déjà sur le pêne, répliqua:

--Elle n’a pas de neveu.

--Elle en a un.

--Impossible!

--Impossible ou non, cela est, puisque je l’ai vu et aurais pu lui parler!

Cette fois, M. Taffin avait lâché la serrure pour se retourner vers Servin. Une telle stupeur se lisait dans ses yeux que Jude en fut mis en gaîté. L’idée qu’après avoir dirigé trois ans la conscience de Mlle Peyrolles, il en était encore à connaître l’existence de ce neveu, venait d’épouvanter le prêtre. Il songeait:

«Y aurait-il donc des choses que même la plus croyante cache à son confesseur?»

--Bah! fit Jude comme s’il devinait la pensée de M. Taffin, pourquoi vous émouvoir d’un secret d’autrui; n’avez-vous pas le vôtre?

--En effet... répondit M. Taffin d’une voix éteinte.

Puis il s’effaça dans l’ombre de la nef et Jude, que cette rencontre avait distrait un instant, se sentit de nouveau rouler dans les ténèbres. Le vent s’était levé. La désolation de la place morte semblait accrue par la disparition du prêtre. Absorbé lui aussi par son mal secret, Jude se remit en marche.

Malgré la certitude que Montaigut était désert, à chaque détour de ruelle, il interrogeait maintenant l’espace, comme s’il se fût attendu à y trouver un messager de l’usine. Lorsqu’il atteignit la route, apercevant une voiture qui arrivait de Revel, il eut un frémissement:

--Clerc, peut-être!...

Les moindres apparences semblent s’adapter à nos angoisses. A mesure que cette voiture approchait, Jude croyait mieux distinguer la silhouette redoutée: Clerc seul avait cette manière de tenir le fouet, ces épaules rondes... quant au véhicule, break de louage, son signalement importait peu.

Cependant, trottinant d’une allure paisible, l’attelage rejoignait Jude; et Pontillac, ayant levé la tête, criait le premier depuis son siège:

--Que diable faites-vous là? vous avez l’air de me regarder comme un miracle!

Ce n’était que le médecin...

--Excusez-moi, dit Jude avec un soupir de délivrance, je ne vous reconnaissais pas... mais vous-même, où allez-vous donc à pareille heure?

Pontillac, après avoir ramassé les rênes, les jeta autour du fouet et descendant:

--Tournée du mercredi, à Montaigut, Saint-Julia et Saint-Félix... expliqua-t-il. Eh! mère Fouasse! me voici... chez qui suis-je attendu?

Puis aucune réponse ne venant du bureau de tabac, il abandonna Jude et pénétra dans le débit.

Un colloque suivit que Jude n’arrivait pas à entendre, mais où les noms propres sonnaient distinctement:

--La fille de la Blanchotte!... Comment! Lethois!...

--Comprenez-vous?... Lethois que l’abbé Taffin trouve malade! continua Pontillac reparaissant au dehors.

--Lethois! répéta Jude. Ce doit être une erreur, je l’ai vu hier encore qui se promenait ici.

--Une idée de cet animal de curé!... Je parierais qu’il soigne aussi la fille de la Blanchotte!... Enfin, puisqu’il y tient, va pour Lethois: je commencerai par lui. M’accompagnez-vous? c’est à deux pas.

--Merci.

Hâtivement le médecin remonta sur le siège, fit virer la voiture. Il allait repartir lorsqu’un sourire méchant crispa ses lèvres:

--A propos, vous a-t-on annoncé qu’il y a du nouveau dans votre usine?

--Du nouveau! s’écria Jude en pâlissant.

--Évidemment! depuis ce matin elle marche sans vous et ne s’en trouve pas plus mal! A bientôt!

La voiture s’éloigna, laissant Jude frappé de stupeur.

Maintenant qu’il comprenait, une colère blanche le secouait contre cet homme qui, mieux informé peut-être que la plupart, avait joué de son anxiété. Puis, sa pensée virant, la joie même de Pontillac lui sembla grosse de présages. Plus de doutes: la grève allait éclater, à moins qu’elle ne fût déjà chose accomplie; et comme foudroyé, les yeux à l’horizon, Jude recommença d’attendre...

Des minutes passèrent, d’une lenteur douloureuse. La voiture du médecin arrêtée devant la maison de Lethois était restée visible. Autour de Jude, tout se taisait, hormis un essaim de mouches qui bourdonnaient exaspérées.

Soudain, un bruit de foulée, le han d’un être à bout de souffle: un homme arrivant de Montaigut bondit sur la route.

Jude étouffe un cri:

--Lethois!

Était-ce bien Lethois, ce spectre qui galopait avec des yeux fous et des gestes détraqués, allant vers Saint-Julia? Était-ce lui qui, un peu plus, heurtait Jude, puis reculait, tournait bride et, pareil à une bête chassée, disparaissait?...

--Lethois! Pontillac!

Appels vains: déjà le spectre est évanoui. Alors, saisi de pitié, Jude encore appelle:

--Pontillac! Docteur!

Puis, craignant de n’être pas entendu, il court, lui aussi, vers la maison de Lethois.

Justement Pontillac est sur le seuil. Absorbé probablement par un bavardage avec la domestique, il ne s’est aperçu de rien.

--Docteur!

Enfin Pontillac a compris: il fait signe à Jude de s’approcher.

Brièvement, Jude raconte ce qu’il a vu; l’homme en délire, sa fuite...

--Sacredieu! dit Pontillac, serait-il devenu fou? Vous n’avez pourtant rien remarqué ce matin, vous?

Et dégageant la porte, il découvre Thérèse Wimereux.

--Attendez-moi tous deux: je vais le rejoindre.

Mais avant de partir à la recherche de Lethois qui a quitté la maison depuis l’aube, il ne résiste pas au plaisir d’une nouvelle ironie:

--Au fait, vous ne vous connaissez que de réputation. Mlle Wimereux, la fille du grand Wimereux... M. Jude Servin, industriel socialiste... vous êtes faits pour vous comprendre et même vous consoler... à tout à l’heure!

* * * * *

L’imprévu est arrivé, très différent de celui que Jude attendait, et tandis que Pontillac s’éloigne, répétant: «A tout à l’heure, je reviendrai...» Thérèse et Jude, interdits, se regardent: un trouble les étreint, si profond qu’ils en oublient Pontillac, Lethois, l’usine et jusqu’au lieu même de cette rencontre inattendue.

II

Ce fut Thérèse qui la première osa se décider:

--Entrez, Monsieur; puisqu’il n’y a plus qu’à attendre, vous serez mieux au jardin.

--En vérité, je crains d’être indiscret.

--Nullement.

Très calme, Thérèse invitait Jude à la suivre. Il s’inclina et, dirigé par elle, traversa la maison.

Le jardin parut. Prairie ou taillis? on n’aurait su. Il y avait eu là jadis des allées, à droite aussi des chênes jalonnaient une haie; mais les allées avaient sombré sous l’invasion des plantes, la haie se confondait avec les branches neuves. Çà et là seulement des passeroses dressant leurs lampions au bout de hampes géométriques mettaient sur ce désordre un air de fête foraine.

--Espérons qu’ils vont revenir tous deux, reprit Thérèse. C’est absurde peut-être, mais je me sens affreusement inquiète.

Jude hocha la tête:

--Rassurez-vous: il est possible que j’aie mal vu.