La vie littéraire. Quatrième série

Chapter 11

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_Le Fou_ et _l'Obstacle_. On dirait le titre d'une fable. Mais il s'agit d'une accusation de plagiat. Nos contemporains se montrent fort délicats à cet endroit, et c'est une grande chance si, de nos jours, un écrivain célèbre n'est pas traité, à tout le moins une fois l'an, de voleur d'idées.

Cette mésaventure, qui ne fut épargnée ni à M. Émile Zola ni à M. Victorien Sardou, advint dernièrement à M. Alphonse Daudet. Un jeune poète, M. Maurice Montégut, s'est avisé que la situation capitale de l'_Obstacle_ était tirée d'un sien drame, en vers, le _Fou_, qui fut imprimé en 1880, et il en écrivit aux journaux. Il est vrai qu'il se trouve dans le _Fou_ comme dans l'_Obstacle_ une mère qui sacrifie son honneur au bonheur de son enfant, qui, veuve d'un fou, révèle une faute imaginaire pour épargner à son fils la menace de l'hérédité morbide et pour écarter l'obstacle qui sépare ce fils de la jeune fille qu'il aime. Nul doute sur ce point. Mais la recherche du plagiat mène toujours plus loin qu'on ne croit et qu'on ne veut. Cette situation que M. Maurice Montégut croyait, de bonne foi, son bien propre, on l'a retrouvée dans une nouvelle de M. Armand de Pontmartin, dont j'ignore le titre; dans l'_Héritage fatal_ de M. Jules Dornay; dans le _Dernier duc d'Hallali_ de M. Xavier de Montépin et dans un roman de M. Georges Pradel. Il ne faut pas en être surpris; il serait étonnant, au contraire, qu'une situation quelconque ne se trouvât pas chez M. Pradel et chez M. de Montépin.

La vérité est que les situations sont à tout le monde. La prétention de ceux qui veulent se réserver certaines provinces du sentiment me rappelle une histoire qui m'a été contée récemment: Vous connaissez un paysagiste qui, dans sa vieillesse robuste, ressemble aux chênes qu'il peint. Il se nomme Harpignies, et c'est le Michel-Ange des arbres. Un jour, il rencontra, dans quelque village de Sologne, un jeune peintre amateur qui lui dit d'un ton à la fois timide et pressant:

--Vous savez, maître; je me suis réservé cette contrée.

Le bon Harpignies ne répondit rien et sourit du sourire d'Hercule.

M. Maurice Montégut n'est point comparable assurément à ce jeune peintre. Mais il devrait bien se dire qu'une situation appartient non pas à qui l'a trouvée le premier, mais bien à qui l'a fixée fortement dans la mémoire des hommes.

Nos littérateurs contemporains se sont mis dans la tête qu'une idée peut appartenir en propre à quelqu'un. On n'imaginait rien de tel autrefois, et le plagiat n'était pas jadis ce qu'il est aujourd'hui. Au XVIIe siècle, on en dissertait dans les chaires de philosophie, de dialectique et d'éloquence. Maître Jacobus Thomasius, professeur en l'école Saint-Nicolas de Leipzig, composa, vers 1684, un traité _De plagio litterario_ «où l'on voit, dit Furetière, la licence de s'emparer du bien d'autrui en fait d'ouvrages d'esprit.» À la vérité je n'ai pas lu le traité de maître Jacobus Thomasius; je ne l'ai vu de ma vie et ne le verrai, je pense, jamais; si j'en parle, c'est affectation pure et seulement parce qu'il est cité dans un vieil in-folio, dont les tranches d'un rouge bruni et le vieux cuir largement écorné m'inspirent beaucoup de vénération. Il est ouvert sur ma table, à la lumière de la lampe, et son aspect de grimoire me donne, par cette nuit tranquille, l'impression que, dans mon fauteuil, sous l'amas de mes livres et de mes papiers, je suis une espèce de docteur Faust et que, si je feuilletais ces pages jaunies, j'y trouverais peut-être le signe magique par lequel les alchimistes faisaient paraître dans leur laboratoire l'antique Hélène comme un rayon de lumière blanche. Une rêverie m'emporte. Je tourne lentement les feuillets qu'ont tournés avant moi des mains aujourd'hui tombées en poussière, et si je n'y découvre pas le pentacle mystérieux, du moins j'y rencontre une branche séchée de romarin, qui a été mise là par un amoureux mort depuis longtemps. Je déplie avec précaution une mince bande de papier enroulée à la tige et je lis ces mots tracés d'une encre pâlie: _J'aime bien Marie, le 26e de juin de l'an 1695_. Et cela me retient dans l'idée qu'il y a dans les sentiments des hommes un vieux fonds sur lequel les poètes mettent des broderies délicates et légères, et qu'il ne faut pas crier au voleur dès qu'on entend dire _j'aime bien Marie_, après qu'on l'a dit soi-même. Nous disions que le plagiat n'était pas considéré jadis tout à fait comme il l'est aujourd'hui. Et je crois que les vieilles idées, à cet égard, valaient mieux que les nouvelles, étant plus désintéressées, plus hautes et plus conformes aux intérêts de la république des lettres.

En droit romain (je trouve cela encore dans mon in-folio relié en veau granit avec ces tranches d'un rouge adouci qui m'enchante), en droit romain, au sens propre du mot, le plagiaire, c'était l'homme oblique qui détournait les enfants d'autrui, qui débauchait et volait les esclaves. Au figuré, c'était un larron de pensées. Nos pères tenaient, en ce second sens, le plagiat pour abominable. Aussi y regardaient-ils à deux fois avant de l'imputer à un homme de bien. Pierre Bayle donne dans son _Dictionnaire_ une définition qui n'est pas sans fantaisie mais qui ne s'en fait que mieux comprendre: «Plagier, dit-il, c'est enlever les meubles de la maison et les balayures, prendre le grain, la paille, la balle et la poussière en même temps.» Vous entendez bien, pour Pierre Bayle comme pour les lettrés de son âge, le plagiaire est l'homme qui pille sans goût et sans discernement les demeures idéales. Un tel grimaud est indigne d'écrire et de vivre. Mais quant à l'écrivain qui ne prend chez les autres que ce qui lui est convenable et profitable, et qui sait choisir, c'est un honnête homme.

Ajoutons que c'est là aussi une question de mesure. Un bel esprit, La Mothe Le Vayer a dit environ le même temps: «L'on peut dérober à la façon des abeilles sans faire tort à personne; mais le vol de la fourmi, qui enlève le grain entier ne doit jamais être imité.» La Mothe Le Vayer avait un illustre ami qui pensait comme lui et faisait comme l'abeille. C'est Molière. Ce grand homme a pris à tout le monde. Aux modernes comme aux anciens, aux Latins, aux Espagnols, aux Italiens et même aux Français. Il fourragea tout à son aise dans Cyrano, dans Bois-Robert, chez le pauvre Scarron et chez Arlequin. On ne lui en fit jamais un reproche, et l'on eut raison. Que nos auteurs à la mode pillent çà et là. Je le veux bien. Ils auront toujours moins pillé que La Fontaine et que Molière. Je doute fort que la sévérité de leurs accusateurs soit fondée sur une connaissance exacte de l'art d'écrire. Cette rigueur s'explique par des raisons d'un autre ordre, et dont la première est une raison d'argent.

Il faut considérer, en effet, que ce qu'on appelle en littérature une idée est maintenant une valeur vénale. Il n'en était pas de même autrefois. On s'intéresse désormais à la propriété d'une situation dramatique, d'une combinaison romanesque, qui peut rapporter trente mille francs, cent mille francs et plus, à l'auteur, même médiocre, qui la met en oeuvre.

Par malheur, le nombre de ces situations et de ces combinaisons est plus limité qu'on ne pense. Les rencontres sont fréquentes, inévitables. Peut-il en être autrement quand on spécule sur les passions humaines? Elles sont peu nombreuses. C'est la faim et l'amour qui mènent le monde et, quoi qu'on fasse, il n'y a encore que deux sexes. Plus l'art est grand, sincère, haut et vrai, plus les combinaisons qu'il admet deviennent simples et, par elles-mêmes, banales, indifférentes. Elles n'ont de prix que celui que le génie leur donne. Prendre à un poète ses sujets, c'est seulement tirer à soi une matière vile et commune à tous. Je suis également persuadé de la sincérité de M. Montégut qui se croit volé et de la surprise de M. Daudet, qui ne sait de quoi on l'accuse. M. Montégut se plaint. Le plaignant doit être écouté. Il trouvera des juges. Pour ma part, je me récuse, n'ayant point les pièces sous les yeux. Mais, si j'eusse été que lui, je n'aurais pas soufflé mot. Il accuse M. Daudet; M. de Pontmartin, me dit-on, s'il était encore vivant, pourrait l'accuser à son tour, et il serait bien extraordinaire qu'on ne dénichât pas quelques douzaines de vieux conteurs obscurs pour montrer que M. de Pontmartin était lui-même un plagiaire. Je ne demande pas quarante-huit heures pour découvrir la situation de la mère généreuse qui s'accuse faussement dans vingt auteurs, depuis les plus vieux contes hindous jusqu'à Madame Cottin, où elle est--j'en suis sûr. En attendant, notre brillant confrère, M. Aurélien Scholl vient de la retrouver tout entière dans l'_Héritage fatal_, drame en trois actes de Boulé et Eugène Fillion, représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Ambigu le 28 décembre 1839.

Il y a quelques années M. Jean Richepin fut accusé d'avoir volé une ballade au poète allemand Rückert. Mais M. Richepin prouva sans peine qu'il ne devait rien à Rückert, qu'il avait seulement puisé au même fonds que le poète et fouillé dans un vieux recueil de contes orientaux dont les inventeurs sont aussi inconnus que ceux de _Peau d'âne_ et du _Chat botté_.

Je vous conterai à ce sujet l'aventure véritable de M. Pierre Lebrun, de l'Académie française. M. Lebrun avait, en ses beaux jours, vers 1820, tiré convenablement de la _Marie Stuart_ de Schiller une tragédie exacte. C'était un honnête académicien et un très galant homme. Il aimait les arts. Un soir de sa quatre-vingtième année, il lui prit envie d'entendre madame Ristori, qui, de passage à Paris, donnait des représentations dans la salle Ventadour. La grande artiste jouait ce soir-là le rôle de Marie Stuart dans une traduction italienne du drame allemand. Tout en écoutant les vers, M. Lebrun, au fond de la loge, passait sa main sur son front et, après chaque scène, il murmurait entre ses dernières dents:

--Je connais cela! Je connais cela!

Il y avait soixante ans qu'il avait fait sa tragédie, et il ne se la rappelait plus guère; mais il se rappelait bien moins encore le drame de Schiller. Et dans l'intervalle des actes il se disait:

--Voilà qui est bien; mais où donc ai-je vu cela?

Enfin, au spectacle de Marie Stuart faisant ses adieux à ses femmes, la mémoire lui revint, et il souffla dans l'oreille de son voisin:

--Pardieu! ces gens-là m'ont volé ma tragédie!

Puis il ajouta que c'était une bagatelle et qu'il n'en fallait point parler, car il était homme du monde et ne craignait rien tant que de faire un éclat.

Que l'exemple de M. Pierre Lebrun nous profite, à nous tous qui avons le malheur de barbouiller du papier avec les images de nos rêves! Quand nous voyons qu'on nous vole nos idées, recherchons avant de crier si elles étaient bien à nous. Je ne dis cela pour personne en particulier, mais je n'aime point le bruit inutile.

Un esprit soucieux uniquement des lettres ne s'intéresse pas à de telles contestations. Il sait qu'aucun homme ne peut se flatter raisonnablement de penser quelque chose qu'un autre homme n'ait pas déjà pensé avant lui. Il sait que les idées sont à tout le monde et qu'on ne peut dire: «Celle-ci est mienne,» comme les pauvres enfants dont parle Pascal disaient: «Ce chien est à moi.» Il sait enfin qu'une idée ne vaut que par la forme et que donner une forme nouvelle à une vieille idée, c'est tout l'art, et la seule création possible à l'humanité.

La littérature contemporaine n'est ni sans richesse ni sans agrément. Mais sa splendeur naturelle est altérée par deux péchés capitaux, l'avarice et l'orgueil. Avouons-le. Nous nous mourons d'orgueil. Nous sommes intelligents, adroits, curieux, inquiets, hardis. Nous savons encore écrire et, si nous raisonnons moins bien que nos anciens, nous sentons peut-être plus vivement. Mais l'orgueil nous tue. Nous voulons étonner et c'est tout ce que nous voulons. Une seule louange nous touche, celle qui constate notre originalité, comme si l'originalité était quelque chose de désirable en soi et comme s'il n'y avait pas de mauvaises comme de bonnes originalités. Nous nous attribuons follement des vertus créatrices que les plus beaux génies n'eurent jamais; car ce qu'ils ont ajouté d'eux-mêmes au trésor commun, bien qu'infiniment précieux, est peu de chose au prix de ce qu'ils ont reçu des hommes. L'individualisme développé au point où nous le voyons est un mal dangereux. On songe, malgré soi, à ces temps où l'art n'était pas personnel, où l'artiste sans nom n'avait que le souci de bien faire, où chacun travaillait à l'immense cathédrale, sans autre désir que d'élever harmonieusement vers le ciel la pensée unanime du siècle.

En ce temps-là, M. Montégut n'aurait point porté de plainte, dans la confrérie, si M. Alphonse Daudet, son maître compagnon, lui avait emprunté, pour achever une figure de pierre, quelque pli de draperie. Mais aussi, dans ce temps-là, que d'insipides chansons, que de plats fabliaux et comme notre art individuel est, avec tous ses défauts, plus pénétrant, plus subtil, plus divers, plus ingénieux et plus aimable! Nos petites querelles d'auteurs sont agaçantes, mais, pour un esprit curieux, jamais temps ne fut plus intéressant que le nôtre, hormis peut-être l'époque d'Hadrien.

APOLOGIE POUR LE PLAGIAT

MOLIÈRE ET SCARRON

Nous disions, à propos du _Fou_ et de l'_Obstacle_, que la recherche du plagiat conduit toujours plus loin qu'on ne croyait aller et qu'on découvre le plus souvent que le prétendu volé était lui-même un voleur. (J'entends voleur innocent et bien souvent voleur sans le savoir.) Un érudit tourangeau, M. P. d'Anglosse, nous en fournit à point un excellent exemple dans une notice que je viens de recevoir. C'est de Molière et de Scarron qu'il s'agit. Et, comme je trouve dans cette notice de quoi compléter et corriger ce que je disais tantôt, comme l'une des oeuvres en cause est cette merveilleuse comédie du _Tartufe_ dont on ne cesse de disputer passionnément depuis plus de deux siècles, comme enfin les moindres particularités des chefs-d'oeuvre intéressent, nous remonterons, en suivant les indices qui nous sont fournis, jusqu'aux véritables sources où le grand comique puisa l'idée de la sixième scène de son troisième acte, cette scène si forte dans laquelle l'imposteur, pour détruire l'effet d'une juste accusation, s'accuse lui-même, loin de se défendre, et feint de ne voir dans la révélation de son infamie qu'une épreuve que Dieu lui envoie et dont il bénit l'humiliation salutaire. Les spectateurs de 1664 avaient bien quelque idée d'avoir déjà vu cela quelque part, chez Scarron, sans doute. À cette date de 1664, le pauvre Scarron avait fini de souffrir et de se moquer. Lui qui n'avait pu dormir de sa vie, il dormait depuis quatre ans dans une petite chapelle très propre de l'église Saint-Gervais. Ses livres faisaient, après sa mort, les délices des laquais, des chambrières et des gentilshommes de province. Ils étaient fort méprisés des honnêtes gens, mais il y avait bien à la ville et même à la cour un petit nombre de curieux qui avouaient avoir lu dans certain recueil de nouvelles tragi-comiques, que le cul-de-jatte avait donné de son vivant, une histoire espagnole des _Hypocrites_, où un Montufar agissait et parlait précisément comme Tartufe, notamment dans ce que Scarron appelle si bien «un acte d'humilité contrefaite».

Et il n'était point jusqu'au nom qui n'eût une sorte de ressemblance, Tartufe sonnant un peu comme Montufar. Ce Montufar était un dangereux fripon. Associé à une vieille femme galante, il prenait la mine d'un dévot personnage et, sous le nom de frère Martin, faisait de nombreuses dupes à Séville. D'aventure, un gentilhomme de Madrid, qui le connaissait pour ce qu'il était, le rencontra un jour au sortir d'une église. Montufar et la coquine, qui ne le quittait point, étaient entourés d'une foule de personnes qui baisaient leurs vêtements et les suppliaient de ne les point oublier dans leurs prières. Le gentilhomme, ne pouvant souffrir que ces méchantes personnes abusassent de la crédulité de toute une ville, fendit la presse et, donnant un coup de poing à Montufar:

--Malheureux fourbes, lui cria-t-il, ne craignez-vous ni Dieu ni les hommes?

Je cite ce qui suit textuellement:

Il en voulut dire davantage, mais sa bonne intention à dire la vérité, un peu trop précipitée, n'eut point tout le succès qu'elle méritait. Tout le peuple se jeta sur lui, qu'ils croyaient avoir fait un sacrilège en outrageant ainsi leur saint. Il fut porté par terre, roué de coups, et y aurait perdu la vie, si Montufar, par une présence d'esprit admirable, n'eût pris sa protection, le couvrant de son corps, écartant les plus échauffés à le battre et s'exposant même à leurs coups.

«Mes frères, s'écriait-il de toute sa force, laissez-le en paix pour l'amour du Seigneur; apaisez-vous, pour l'amour de la sainte Vierge.»

Ce peu de paroles apaisa cette grande tempête, et le peuple fit place à frère Martin qui s'approcha du malheureux gentilhomme, bien aise en son âme de le voir si maltraité, mais faisant paraître sur son visage qu'il en avait un extrême déplaisir; il le releva de terre où on l'avait jeté, l'embrassa et le baisa, tout plein qu'il était de sang et de boue, et fit une rude réprimande au peuple.

«Je suis le méchant, disait-il à ceux qui le voulurent entendre; je suis le pécheur, je suis celui qui n'a jamais rien fait d'agréable aux yeux de Dieu. Pensez-vous, continuait-il, parce que vous me voyez vêtu en homme de bien que je n'aie pas été toute ma vie un larron, le scandale des autres et la perdition de moi-même? Vous vous êtes trompés, mes frères; faites-moi le but de vos injures et de vos pierres, et tirez sur moi vos épées.»

Après avoir dit ces paroles avec une fausse douceur, il s'alla jeter avec un zèle encore plus faux aux pieds de son ennemi, et, les lui baisant, non seulement il lui demanda pardon, mais aussi, il alla ramasser son épée, son manteau et son chapeau, qui s'étaient perdus dans la confusion. Il les rajusta sur lui, et, l'ayant ramené par la main jusqu'au bout de la rue, se sépara de lui après lui avoir donné plusieurs embrassements et autant de bénédictions. Le pauvre homme était comme enchanté et de ce qu'il avait vu et de ce qu'on lui avait fait, et si plein de confusion qu'on ne le vit pas paraître dans les rues, tant que ses affaires le retinrent à Séville. Montufar cependant y avait gagné les coeurs de tout le monde par cet acte d'humilité contrefaite. Le peuple le regardait avec admiration, et les enfants criaient après lui: _Au Saint! au Saint!_ comme ils eussent crié: _au renard!_ après son ennemi, s'ils l'eussent rencontré dans les rues.

Voilà bien, ce semble, l'original de la scène VI du troisième acte de _Tartufe_:

Ah! laissez-le parler, vous l'accusez à tort, Et vous feriez bien mieux de croire son rapport. Pourquoi, sur un tel fait, m'être si favorable? Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Oui, mon cher fils, parlez, traitez-moi de perfide, D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide; Accablez-moi de noms encore plus détestés; Je n'y contredis point, je les ai mérités. Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie Comme une honte due aux crimes de ma vie.

La ressemblance, étant manifeste, fut signalée dans le _Molière_ de la _Collection des grands écrivains_ qui, commencé par le regretté E. Despois, se continue et s'achève par les soins du plus consciencieux des éditeurs, M. Paul Mesnard. Cet habile homme, à qui rien n'échappe, ne pouvait négliger un rapprochement déjà signalé par divers critiques et, si je ne me trompe, par M. Charles Louandre, dans ses _Conteurs français_.

On pouvait se demander toutefois si Paul Scarron était bien l'auteur de la nouvelle des _Hypocrites_ et s'il ne l'avait pas prise à un conteur d'au delà des monts, comme c'était assez son habitude. «Scarron, dit l'abbé de Longuerue, copiait beaucoup les auteurs espagnols, mais ils gagnaient beaucoup à passer par ses mains.» À l'origine, le volume qui contient les _Hypocrites_ avait pour titre, à ce que l'on m'assure, _Nouvelles tragi-comiques, tirées des plus fameux auteurs espagnols_. Cette mention fut retranchée depuis, et j'ai sous les yeux une édition de 1717, chez Michel David, où l'on ne lit rien de semblable. Mais cela n'importe guère. Si l'indication concernant la publication originale est exacte (ce qu'il est très facile de vérifier), Scarron avouait lui-même ses emprunts, sous une forme vague qui ne nous contenterait pas aujourd'hui, mais qui était très convenable pour un temps où l'auteur d'un livre inspirait moins de curiosité que le livre lui-même. Il se déclarait redevable de ces nouvelles à des conteurs espagnols qu'il ne nommait point et que le lecteur ne se souciait point de connaître par leurs noms. Il semble bien qu'on n'ait point pris garde à cet aveu, qui pourtant était bon à retenir.

Les _Hypocrites_ passèrent pour une oeuvre originale de Scarron, jusqu'au jour où M. P. d'Anglosse, de Blois, montra que ce conte était tiré tout entier d'une nouvelle de Alonzo Geronimo de Salas Barbadillo, intitulée la _Fille de Célestine_ (la _Hija de Celestina_), qui fut imprimée pour la première fois à Saragosse, chez la veuve de Lucas Sanchez, en 1612.

De la sorte, Molière prit à Scarron un bien qui n'appartenait pas à celui-ci. Cela est certain. Mais il reste à savoir si le grand comique fourragea chez Scarron ou chez Barbadillo lui-même. Les poètes français du XVIIe siècle tiraient quelque vanité des larcins qu'ils faisaient en Espagne, et il y avait plus d'honneur, sans doute, à mettre à contribution le seigneur Barbadillo que ce pauvre diable de Scarron. Corneille ne disait-il pas avec une préciosité superbe: «J'ai cru que, nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'était permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce était un crime, il y a longtemps que je serais coupable. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille chez eux.»

Molière, dans le cas que nous examinons, pilla-t-il en Espagne ou chez le cul-de-jatte de la rue des Deux-Portes? C'est ce qu'il n'est pas très facile de discerner tout d'abord. On peut croire qu'il lisait l'espagnol comme la plupart des écrivains français de son temps. Un de ses ennemis disait:

... Sa muse en campagne Vole dans mille auteurs les sottises d'Espagne.

Et remarquez en passant qu'on lui reproche, dans ce vers, non de voler, mais de voler des sottises. C'est là le plagiat comme on l'entendait au XVIIe siècle: prendre le mauvais avec le bon, la balle avec le grain.

Quoi qu'on puisse penser de cette censure, à tout le moins impertinente, qui vise surtout les _Plaisirs de l'île enchantée_, imités d'une pastorale de Moreto, on voit que Molière passait, de son temps, pour un auteur très versé dans la littérature espagnole. Il est très possible qu'il ait connu la _Hija de Celestina_.

Et c'est une supposition dans laquelle on est confirmé quand on a lu l'opuscule de M. P. d'Anglosse. Il y a, en effet, dans la nouvelle de Barbadillo un trait que Scarron a rendu très inexactement par cette phrase: «Il (Montufar) ne bougeait des prisons.»

L'original dit: «Il (Montufar) demandait l'aumône pour les pauvres prisonniers.» Ce qui correspond exactement à ces vers de _Tartufe_:

Je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers.

On a noté aussi dans le texte espagnol un trait excellent qui n'est pas dans la copie française, et que Molière semble avoir connu. Après avoir rapporté l'épisode du gentilhomme madrilène qui pense être écharpé par la foule pour avoir démasqué le traître, Barbadillo ajoute: