La vie littéraire. Première série

Chapter 3

Chapter 34,023 wordsPublic domain

Son talent lui était bien naturel et ne devait rien à l'étude. Sandeau, qui vivait dans les livres, n'en lisait guère. Ce brave homme n'était curieux que de sentir. Il y a dans l'étude des sciences un fonds d'orgueil et d'audace amère que cette âme paisible et douce ne connut jamais. On ne le voyait pas feuilleter de bouquins. Il laissait bien tranquilles ces nids à poussière dont s'échappent, comme des mites, dès qu'on les ouvre, le doute et l'inquiétude. Je n'offenserai pas sa mémoire en disant que, bibliothécaire de la Mazarine, il ne connut jamais très bien sa bibliothèque. Qui lui en ferait un grief? Il avait de trop beaux livres dans la tête pour s'inquiéter de ceux qui chargeaient la salle où il siégeait à côté de Philarète Chasles.

On raconte à ce propos qu'un savant, qui travaillait à la Mazarine, consultait journellement la _Bibliothèque du père Lelong_. Il aurait pris lui-même ce livre, s'il lui avait été permis de le faire; car il en savait bien la place. C'était pour se conformer au règlement qu'il le demandait au bibliothécaire. Un jour, le malheur voulut que le bibliothécaire fut Jules Sandeau. À la demande qui lui fut faite:

--La bibliothèque du père Lelong, répondit Sandeau, ce n'est pas ici, monsieur. Ici, c'est la bibliothèque Mazarine.

--Derrière vous, s'écria l'autre en allongeant le bras vers l'in-folio qu'il était pressé d'ouvrir.

--Derrière moi, c'est le Louvre, monsieur, répliqua doucement Sandeau.

Je me hâte d'ajouter que je ne crois pas un mot de cette histoire et que je ne la conte que pour l'amusement des bibliophiles, qui sont gens de bien.

M. ALEXANDRE DUMAS MORALISTE

_À propos de Francillon._

M. Alexandre Dumas est un moraliste aussi bien qu'un dramaturge. Voilà quinze ans qu'il partage avec M. Renan les fonctions de directeur spirituel de la foule humaine. Mais que ces deux confesseurs sont de tempérament contraire! M. Renan absout toujours.--Toutes les voies, nous dit-il, mènent au salut.--Il nous apporte chaque jour de nouvelles indulgences. N'a-t-il pas, à son dernier jubilé, le 1er janvier de cette année, pardonné par avance à M. Laguerre tous les maux qu'une politique étroite et violente attirera sur la France? Si nous en croyons ce paisible conducteur de nos âmes, on ne peut échapper à la bonté divine et nous irons tous en paradis, à moins qu'il n'y ait pas de paradis, ce qui est bien probable.

Une telle doctrine n'a pu naître que dans un esprit large et souriant. J'en goûte la sérénité. Mais l'orgueil du commun des pécheurs s'accommode mal de tant de mansuétude. Tous tant que nous sommes, nous ne faisons bon marché ni de nos vertus ni de nos vices. Nous voulons que nos faiblesses mêmes paraissent considérables, et l'on nous fâche quand on nous dit qu'elles sont sans conséquence. Je sais des dévotes qui se flattent de donner à leur confesseur et à leur Dieu de terribles inquiétudes. Celles-là n'iront jamais à M. Renan. Il ne se trouble pas assez. Je ne lui cacherai point que son article sur Amiel lui a fait perdre, il y a deux ans, une partie de sa clientèle spirituelle. Il s'y était montré miséricordieux à l'excès. S'il ne nous demande presque rien, ont pensé les âmes pieuses, c'est qu'il ne nous croit pas capables de grand'chose. Il nous méprise.--Et il est de fait qu'on ne s'empare pas des consciences par la douceur. Il y avait, au dix-septième siècle, un chanoine de Saint-Cloud nommé Nicolas Feuillet. C'était un grand preneur d'âmes. Il s'adressait à des personnes simples et il leur persuadait qu'elles n'avaient, de leur vie, mis un pied devant l'autre ou seulement ouvert la bouche sans faire pleurer Dieu et les anges, et que leurs moindres pensées allumaient dans les légions infernales un rire inextinguible. Ces bonnes gens admiraient qu'ils eussent tant d'importance dans l'autre monde, quand on leur en donnait si peu dans celui-ci. Ils en concevaient un orgueil et une épouvante qui les jetaient dans toutes les fureurs de l'ascétisme. M. Feuillet les expédiait au ciel en deux ou trois ans au plus. Voilà un bon directeur spirituel, ou je ne m'y connais pas!

Je ne crains pas de dire que M. Alexandre Dumas procède plus de M. Feuillet que de M. Renan. Il nous présente de nos péchés une image grossie et colorée qui nous étonne, nous intéresse et nous trouble. Il nous montre plus grands et plus forts dans le mal que nous ne sommes réellement; c'est par cette flatterie qu'il nous prend: elle lui suffit et il se garde bien de nous en faire d'autres. Les personnes pieuses ne s'offenseront pas, j'espère, si j'ai comparé M. Alexandre Dumas au chanoine de Saint-Cloud. On reconnaît généralement que l'auteur des _Idées de Madame Aubray_ est un mystique. Il a vu la Bête et soufflé l'esprit de Dieu aux comédiennes du Gymnase et de la Comédie-Française. Il est vrai qu'il n'est pas catholique et qu'il ne professe aucune religion révélée. C'est même ce qui l'empêche d'être un saint. Car, ne vous y trompez pas, il y a en cet homme l'étoffe d'un saint, et plus d'un bienheureux dont on lit le nom sur le calendrier était bâti comme lui. Je ne parle pas des saints de la dernière heure, abâtardis et crasseux, d'un curé d'Ars ou d'un saint Labre, ou d'un Louis de Gonzague, dont la modestie était si grande, au dire de son biographe, qu'il ne pouvait sans rougir rester seul enfermé dans une chambre avec la princesse sa mère. Non, non, je pense aux saints de la première heure, à ces hommes apostoliques qui annoncèrent la bonne nouvelle aux peuples et dont le souvenir est encore empreint dans l'âme des races. Je pense surtout à ceux qui répandirent leur âme et leur sang sur notre sol antique et dont la terre de France crie encore les noms: Hilaire, de Poitiers; Martin, de Tours; Germain, d'Auxerre; Marcel, de Paris. Ils avaient, ceux-là, la poitrine large et le souffle puissant; ils portaient haut la tête. Ils abattaient des chênes et disaient des choses nouvelles. Eux aussi, ils savaient tout de la vie et ils étaient mieux faits pour conduire les hommes que pour servir de modèles aux petites demoiselles. Ils ne mettaient pas leur morale en pièces de théâtre, ayant de bonnes raisons pour ne point faire de comédies. Mais leur parole était pleine d'images. Ils y joignaient l'action. C'est un avantage qu'ils doivent à la rudesse de leur temps et qui les met absolument au-dessus de M. Alexandre Dumas. Il est apôtre comme eux. Mais ils furent de plus des soldats. Cela passe tout le reste. Je dois vous le dire, monsieur Alexandre Dumas: il y a quelqu'un dans votre famille que j'estime plus haut que vous, et ce n'est point votre père. Certes, votre père fut un homme prodigieux. Il vint, comme un bon géant, apporter à pleines mains des joujoux à ces pauvres enfants que nous sommes. Il fut gai, il fut bon; il consolait les hommes en leur contant des belles histoires qui n'en finissaient pas. C'était une âme énorme et candide. Mais vous avez su donner à votre parole un sérieux que la sienne n'eut jamais: il m'a amusé et vous m'avez instruit. Je vous dois plus qu'à lui, c'est pourquoi je vous prise davantage. Le plus grand des Dumas, ce n'est ni lui, ni vous, c'est le fils de la négresse, c'est votre grand-père, c'est le général Alexandre Dumas de la Pailleterie, le vainqueur du Saint-Bernard et du mont Cenis, le héros de Brixen. Il offrit soixante fois sa vie à la France, fut admiré de Bonaparte et mourut pauvre. Une pareille existence est un chef-d'oeuvre auquel il n'y a rien à comparer. On est heureux de descendre d'un tel homme. Il y a des chances pour qu'on en garde en soi quelque chose. Je suis tenté de croire que l'énergie dans le travail, l'absolue franchise et le courage à tout dire qu'on estime chez le troisième Alexandre lui viennent du premier.

Admirez par quelles voies Dieu (me voilà devenu mystique par contagion) donna un directeur laïque aux âmes de ce temps! Une pauvre Africaine, jetée à Saint-Domingue dans les bras d'un colon, enfante un héros qui produit à son tour un colosse dont le fils élevé dans les théâtres de Paris, y remue les consciences avec une rudesse exemplaire et une audace inouïe. En morale, M. Alexandre Dumas fils n'a touché, il est vrai, qu'un point. Mais c'est le point d'où tout sort, c'est le principe universel. Il nous dit comment on naît et il nous montre que nous naissons mal; il nous dit comment nous donnons la vie et il nous montre que nous la donnons mal, et il annonce la fin de notre monde, si l'on ne rend pas bien vite

À l'époux sans macule une épouse impollue.

Ce qu'il combat, ce qu'il poursuit partout, c'est le trafic honteux de l'amour. À l'en croire, publique ou cachée, la prostitution a tout envahi. Elle s'étale dans nos rues. Le mariage l'a installée avec honneur au foyer du riche. Il n'y a guère que chez quelques courtisanes qu'il ne la voit pas. C'est la Bête aux sept têtes, dont les diadèmes dépassent les plus hautes montagnes.

Elle va dévorer la France, l'Europe et le monde.

Le voyant l'a regardée en face. «Cette Bête, nous dit-il, était semblable à un léopard; ses pieds étaient comme des pieds d'ours, sa gueule comme la gueule d'un lion, et le dragon lui donnait sa force. Et cette Bête était vêtue de pourpre et d'écarlate, elle était parée d'or, de pierres précieuses et de perles, elle tenait en ses mains blanches comme du lait un vase d'or, plein des abominations et des impuretés de Babylone, de Sodome et de Lesbos. Par moments, cette Bête, que je croyais reconnaître pour celle que saint Jean avait vue, dégageait de tout son corps une vapeur enivrante au travers de laquelle elle apparaissait et rayonnait comme le plus beau des anges de Dieu, et dans laquelle venaient, par milliers, se jouer, se tordre de plaisir, hurler de douleur et finalement s'évaporer les animalcules anthropomorphiques dont la naissance avait précédé la sienne. Ils s'évanouissaient alors spontanément avec une toute petite détonation. Autrement dit, ils crevaient, et il n'en restait plus rien qu'une goutte de liquide, larme ou sang, que l'air absorbait aussitôt. La Bête ne s'en rassasiait pas. Pour aller plus vite, elle en écrasait sous ses pieds, elle en déchirait avec ses ongles, elle en broyait avec ses dents, elle en étouffait sur son sein. Ceux-ci étaient les plus heureux et les plus enviés[1]...»

Voilà le monstre! Tout ce que l'apôtre, le prophète peut dire pour nous rassurer, c'est que la Bête dévorera ce qui doit périr, ce qui est condamné à mort pour incapacité morale, et que les purs, les forts, les bons, ceux enfin qui sont dignes de vivre survivront seuls. C'est précisément ce que les darwiniens appellent la sélection naturelle. Mais elle agit lentement, et, à juger par ce qu'elle a produit jusqu'ici, on ne peut espérer qu'elle nous délivre prochainement des méchants et des imbéciles.

Oh! que M. Dumas est un moins suave docteur que M. Renan! Il ne s'attaque pas seulement à la Bête. Il en veut à l'amour lui-même, à l'amour tel que nous le menons d'ordinaire. Lebonnard conclut, dans _la Visite de Noces_, que «cela finit par la haine de la femme et le mépris de l'homme». Et Lebonnard n'est point un sot. M. de Ryons se montre plus cruel encore quand il dit à Madame de Simerose: «M. de Montègre va vous faire du mal, puisqu'il vous aime.» Ce M. de Ryons est très fort. Il est l'ami des femmes, ce qui veut dire qu'il ne les aime pas. «Je me suis promis, nous dit-il, de ne donner jamais ni mon coeur, ni mon honneur, ni ma vie à dévorer à ces charmants et terribles petits êtres pour lesquels on se ruine, on se déshonore et on se tue, et dont l'unique préoccupation, au milieu de ce carnage universel, est de s'habiller tantôt comme des parapluies, tantôt comme des sonnettes[2].» À merveille! C'est ce que le sage Épicure avait coutume d'enseigner dans des livres qui sont malheureusement perdus. Son écolier Lucrèce apprit et répéta la leçon avec ardeur. M. de Ryons est à son tour un grand philosophe. Il y a une raison à cela: c'est qu'il n'est pas amoureux. Qu'il le devienne, et voilà sa philosophie et celle d'Épicure, et celle de Lucrèce, et celle de Dumas en pleine déroute! Notre homme fort sera un homme faible et il donnera tout ce qu'il possède en pâture à un petit être, sonnette ou parapluie.

Oh! je vois bien le mal. Le mal est que l'Amour est le plus vieux des dieux. Les Grecs l'ont dit. Quand il est né, il n'y avait encore ni justice ni intelligence au monde. Le malheureux ne trouva pas dans la matière cosmique de quoi se faire un cerveau, ni des yeux, ni des oreilles. Il naquit instinctif et aveugle, et tel il est né, tel il est encore, tel il restera toujours. Il travaille à tâtons. On l'a représenté comme un enfant ailé. C'est une flatterie. Sa vraie figure est celle d'un taureau acéphale. Loin d'être fils de Vénus, il en est le père. Jetez un coup d'oeil sur ses travaux. Ils sont immenses. Il a tout produit, mais sans esprit, sans morale, sans intelligence. Il fabriqua d'abord des bêtes, et quelles bêtes! des coquillages, des poissons, des reptiles. En ce temps-là, il vivait dans l'eau. Voilà comme il se préparait à ménager un jour les pudeurs et les délicatesses des jeunes filles de notre monde! Améliorant par hasard, peu à peu, ses procédés, il obtint les marsupiaux, puis les vivipares. Les mammifères lui donnèrent beaucoup de peine et les singes restèrent longtemps son chef-d'oeuvre. Pour faire l'homme après eux, il ne changea ni de nature ni de méthode. Il resta obscur, aveugle, violent et n'appela point l'esprit à son aide. Il ne l'appellera jamais. Et il aura raison, car la vie finirait bientôt s'il dépendait de l'intelligence de la semer sur la terre. Il est aveugle et il nous conduit. Tout le mal est là. Et c'est un mal éternel; car l'amour durera autant que les mondes.

Nous faisons comme M. de Ryons, nous lui opposons notre volonté et nous le dominons quand il est plus faible que nous. Mais, chaque fois qu'il est le plus fort, il nous domine à son tour. C'est ce qu'on appelle la lutte contre la passion. L'issue en est fatale. Il en est de la volonté et de l'instinct comme des deux plateaux d'une balance. C'est le plus chargé qui penche.

Je ne sais si ma mythologie est bien claire, mais je m'entends; elle revient à dire qu'il y a dans l'homme des forces obscures qui, antérieures à lui, agissent indépendamment de sa volonté et dont il ne peut pas toujours se rendre maître. Faut-il, pour cela, prendre la vie en haine et l'homme en horreur? Non, le Taureau acéphale lui-même a du bon. Il n'en faut pas trop médire. En définitive, il a toujours fait plus de bien que de mal. Sans cela, il ne durerait pas. Il vaut ce que vaut la nature, qui, après tout, est plus indifférente que méchante. Je croirai même qu'ils ont, elle et lui, un idéal secret. Par malheur, ce n'est pas le nôtre, et j'ai tout lieu de croire qu'il est inférieur au nôtre.

Les hommes valent mieux que la nature. C'est là une vérité consolante et pleine de douceur, que je ne me lasserai jamais de répéter.

S'ils pouvaient donner au Taureau acéphale un peu de coeur et de cervelle, soyez sûrs qu'ils le feraient tout de suite.

M. Alexandre Dumas les croit pires qu'ils ne sont; il a pour cela deux bonnes raisons: il est dramaturge et prophète.

Le théâtre ne vit que de nos maux et, depuis Israël, les prophètes n'ont annoncé que des malheurs: leur éloquence est à ce prix.

S'il a raison de dire que l'homme est brutal et que la femme est absurde, on peut lui répondre, avec le Perdican de Musset, qu'«il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux êtres si imparfaits».

LA JEUNE FILLE D'AUTREFOIS ET LA JEUNE FILLE D'AUJOURD'HUI

_Histoire d'une Grande Dame au dix-huitième siècle, la princesse Hélène de Ligne, par Lucien Perey.--Princesse, par Ludovic Halévy.--Jeanne Avril, par Robert de Bonnières._

On dit communément: Ceci ou cela est un signe des temps. Et, neuf fois sur dix, la chose qu'on croyait nouvelle est en réalité vieille comme le monde. Il est même à remarquer qu'à toutes les époques, on s'est effrayé des mêmes signes. À toutes les époques, il s'est trouvé des âmes naïves et généreuses pour gémir du déclin universel des hommes et des choses, et pour annoncer la fin du siècle. Homère a dit avant M. Henry Cochin: «Les hommes d'autrefois valaient mieux que ceux d'aujourd'hui.» Quelques-uns, par une illusion contraire, proclament fortunée l'heure où ils sont nés. Ils pensent de bonne foi que le passé fut obscur et misérable, et que l'avenir sera beau, puisqu'il sortira d'eux. Et personne ne s'avise de croire qu'avant nous les choses humaines étaient mêlées de bien et de mal, qu'après nous le monde ira son train ordinaire et restera médiocre; ce qui pourtant est le plus probable. Mais nous connaissons mal notre temps et pas du tout les autres: nous les jugeons d'après nos sentiments.

Certes tout se meut et tout change. Le mouvement, c'est la vie, ou du moins c'est tout ce que nous en voyons. La figure de l'humanité ne reste pas un moment la même. Ses transformations sont continues et c'est par cela même qu'elles sont peu sensibles. Elles s'opèrent avec l'impitoyable lenteur des forces naturelles. Elles ne s'arrêtent ni ne se hâtent jamais. Les révolutions soudaines n'existent que dans notre imagination. Si nous ne sommes point tout à fait pareils à nos pères, nous leur ressemblons plus que nous ne croyons et quelquefois plus que nous ne voulons. Il est infiniment délicat de marquer les similitudes et les dissemblances par lesquelles nous nous rapprochons ou nous nous éloignons d'eux. On est tenté d'exagérer les unes ou les autres, à mesure qu'on les découvre.

Je faisais ces réflexions en lisant l'_Histoire d'une Grande Dame au dix-huitième siècle_, par Lucien Perey. On trouve dans ce livre le journal écrit de 1772 à 1779, à l'Abbaye-aux-Bois, par la jeune princesse Massalska, qui le commença à neuf ans et le continua jusqu'à sa quatorzième année. Disons tout de suite que M. Lucien Perey a complété, après de laborieuses recherches, la biographie de cette princesse, qui, devenue, par un premier mariage, la belle-fille de l'aimable prince de Ligne, épousa, après un divorce audacieux, le prince Jean Potocki, chambellan du roi de Pologne. On sait peut-être que ce nom de Lucien Perey est le pseudonyme d'une docte demoiselle qui exerce, depuis de longues années, sa pénétrante érudition sur ces vieux manuscrits où nos grands-pères et nos grand'mères ont laissé un peu de leur âme. La figure que pseudo-Perey a cette fois fait revivre pour nous est celle d'une petite créature très jolie et très amoureuse, qui fit dans sa vie beaucoup de mal sans le moindre remords: car elle le fit par amour. Et il faut avouer que c'est une grande cause. «Nul n'a le droit de juger ceux qui aiment,» pensa la Jeanne Avril de M. de Bonnières, quand elle aima.

Hélène de Massalska écrivait très bien. La raison en est qu'elle sentait fortement et n'avait pas appris le beau style. Hélène était orpheline; son oncle, le prince-évêque de Wilna la mit, âgée de neuf ans, à l'Abbaye-aux-Bois. À cette époque, où, parmi tant de femmes, il n'y avait point de mères, le couvent servait de famille aux filles de qualité. Mademoiselle de Fresnes, petite-fille du chancelier d'Aguesseau, y fut mise à trois ans avec sa nourrice. On y faisait ses dents. On s'y mariait à douze ou treize ans. L'usage fréquent de ces mariages était alors une des plaies de la société. Les fiancés, les maris venaient au parloir. La petite princesse Massalska raconte que mademoiselle de Bourbonne revint un jour fort triste du monde; le surlendemain, elle fit part à ses compagnes de son mariage avec M. d'Avaux. Elle avait à peine douze ans; elle devait faire sa première communion dans la semaine, se marier huit jours après et rentrer au couvent. «Elle était si excessivement mélancolique, raconte Hélène, que nous lui demandâmes si son futur ne lui plaisait pas; elle nous dit franchement qu'il était bien laid et bien vieux; elle nous dit aussi qu'il devait venir la voir le lendemain. Nous priâmes madame l'abbesse de permettre qu'on nous ouvrît l'appartement d'Orléans, qui avait vue sur la cour abbatiale, pour que nous voyions le futur mari de notre compagne; on nous l'accorda. Le lendemain, à son réveil, mademoiselle de Bourbonne reçut un gros bouquet, et, l'après-midi, M. d'Avaux vint. Nous le trouvâmes comme il était, abominable. Quand mademoiselle de Bourbonne sortit du parloir, tout le monde lui disait: «Ah! mon Dieu, que ton mari est laid! Si j'étais de toi, je ne l'épouserais pas. Ah! la malheureuse!» Et elle disait: «Ah! je l'épouserai, car papa le veut; mais je ne l'aimerai pas, c'est une chose sûre.»

Tout cela est bien loin de nous. Si l'on compare l'Abbaye-aux-Bois, la Présentation, Penthémont, les dames Sainte-Marie, enfin les couvents où s'élevaient les filles nobles il y a cent ans, aux couvents qui reçoivent aujourd'hui les petites demoiselles riches, on est frappé du changement des moeurs. Certaines choses se sont perdues dans ce grand changement, qui peuvent être regrettées. On enseignait aux héritières des premières maisons de France les soins domestiques. On les employait tour à tour à la lingerie, à la bibliothèque, au réfectoire, à la cuisine et à l'infirmerie. Elles apprenaient à serrer le linge, à balayer les chambres, à servir à table, à faire la cuisine: Mademoiselle de Vogüé y avait un talent particulier; elles apprenaient à préparer les tisanes et à allumer les lampes. Cet enseignement valait bien celui de la minéralogie et de la chronologie, dont nous tirons aujourd'hui beaucoup d'orgueil. Il instruisait les riches à ne point mépriser les pauvres; il les gardait de croire que le travail des mains avilit ceux qui s'y livrent et qu'il est noble de ne rien faire. Il leur montrait le but de la vie, qui est de servir, et non point par occasion, dans d'éclatantes rencontres, mais tous les jours, à toute heure, humblement et avec simplicité. Mesdemoiselles d'Aumont, de Damas et de Mortemart savaient qu'il n'est point humiliant de laver la vaisselle. Je doute qu'on le persuade facilement aujourd'hui à mademoiselle Catherine Duval, la fille du gros marchand de papier que vous savez (_Princesse_). Nous voyons fort bien les préjugés de la vieille aristocratie: ils étaient cruels, j'en conviens, et je plains de tout mon coeur la petite mademoiselle de Bourbonne qui fut contrainte d'épouser M. d'Avaux. Mais il ne faut pas prêter à la société d'autrefois ceux que nous avons et qu'elle n'avait point. Voyez le jeune baron de Thondertentronck. Ce qui le fâche, ce n'est pas que sa soeur Cunégonde lave les écuelles chez un prince de Transylvanie, c'est qu'elle épouse Candide, lequel n'est point noble. Nous avons inventé l'aristocratie des mains blanches, et maintenant les petites filles de nos gros industriels ne comprennent pas que Peau-d'Âne fît des gâteaux, puisqu'elle était fille de roi.

Madame Duval, une bourgeoise du Marais, a voulu apprendre à sa fille le ménage et la cuisine. «Les filles de la reine d'Angleterre, lui a-t-elle dit, apprennent à se servir elles-mêmes à balayer leur chambre, à savonner et à repasser.» Mais sa fille a résisté, et le papa, le gros papetier a été pour elle. (_Princesse_.)

Si l'on peut noter dans le journal de la princesse Massalska quelques différences de nature entre les jeunes filles de son temps et celles du nôtre, ce n'est pas toujours à l'avantage des dernières. Je me garderais bien de juger deux époques sur de trop légers indices; mais je suis tenté de reconnaître par instants dans l'âme des compagnes d'Hélène un ressort qui a fléchi depuis, une fierté, une hauteur de pensées devenues rares aujourd'hui. Chez ces enfants, déjà le caractère est ferme. Des fillettes de dix ans, de huit ans, se montrent indomptables; elles comptent pour rien les châtiments, s'ils les font souffrir sans les humilier. Les révoltes ont, parmi elles, une force et une durée dont s'étonneraient aujourd'hui les religieuses du Sacré-Coeur ou des Oiseaux.