La vie littéraire. Deuxième série
Chapter 18
--Lis, lis à mon ombre les chansons gothiques dont j'entendis jadis les refrains se mêler au bruissement de mon feuillage. L'âme de tes aïeux est dans ces chansons plus vieilles que moi-même. Connais ces aïeux obscurs, partage leurs joies et leurs douleurs passées. C'est ainsi, créature éphémère, que tu vivras de longs siècles en peu d'années. Sois pieux, vénère la terre de la patrie. N'en prends jamais une poignée dans ta main sans penser qu'elle est sacrée. Aime tous ces vieux parents dont la poussière mêlée à cette terre m'a nourri depuis des siècles, et dont l'esprit est passé en toi, leur Benjamin, l'enfant des meilleurs jours. Ne reproche aux ancêtres ni leur ignorance, ni la débilité de leur pensée, ni même les illusions de la peur qui les rendaient parfois cruels. Autant vaudrait te reprocher à toi-même d'avoir été un enfant. Sache qu'ils ont travaillé, souffert, espéré pour toi et que tu leur dois tout!
LEXIQUE[26]
[Note 26: _Dictionnaire classique_ de M. Gazier.]
La pluie froide et tranquille, qui tombe lentement du ciel gris, frappe mes vitres à petits coups comme pour m'appeler; elle ne fait qu'un bruit léger et pourtant la chute de chaque goutte retentit tristement dans mon coeur. Tandis qu'assis au foyer, les pieds sur les chenets, je sèche à un feu de sarments la boue salubre du chemin et du sillon, la pluie monotone retient ma pensée dans une rêverie mélancolique, et je songe. Il faut partir. L'automne secoue sur les bois ses voiles humides. Cette nuit, les arbres sonores frémissaient aux premiers battements de ses ailes dans le ciel agité, et voici qu'une tristesse paisible est venue de l'occident avec la pluie et la brume. Tout est muet. Les feuilles jaunies tombent sans chanter dans les allées; les bêtes résignées se taisent; on n'entend que la pluie; et ce grand silence pèse sur mes lèvres et sur ma pensée. Je voudrais ne rien dire. Je n'ai qu'une idée, c'est qu'il faut partir. Oh! ce n'est pas l'ombre, la pluie et le froid qui me chassent. La campagne me plaît encore quand elle n'a plus de sourires. Je ne l'aime pas pour sa joie seulement. Je l'aime parce que je l'aime. Ceux que nous aimons nous sont-ils moins chers dans leur tristesse? Non, je quitte avec peine ces bois et ces vignes. J'ai beau me dire que je retrouverai à Paris la douce chaleur des foyers amis, les paroles élégantes des maîtres et toutes les images des arts dont s'orne la vie, je regrette la charmille où je me promenais en lisant des vers, le petit bois qui chantait au moindre vent, le grand chêne dans le pré où paissaient les vaches, les saules creux au bord d'un ruisseau, le chemin dans les vignes au bout duquel se levait la lune; je regrette ce maternel manteau de feuillage et de ciel dans lequel on endort si bien tous les maux.
D'ailleurs, j'ai toujours éprouvé à l'excès l'amertume des départs. Je sens trop bien que partir c'est mourir à quelque chose. Et qu'est-ce que la vie, sinon une suite de morts partielles? Il faut tout perdre, non point en une fois, mais à toute heure; il faut tout laisser en chemin. À chaque pas nous brisons un des liens invisibles qui nous attachent aux êtres et aux choses. N'est-ce pas là mourir incessamment? Hélas! cette condition est dure; mais c'est la condition humaine. Vais-je m'en affliger? Vais-je donner le spectacle de mes vaines tristesses? Resterai-je là, devant la cheminée, écoutant tomber la pluie, regardant les langues rapides du feu lécher les sarments et me désolant sans raison? Non pas! Je secouerai les vapeurs de l'automne. Je ferai avec application ma tâche du jour. Je vous parlerai de quelque livre; je vous entretiendrai de ces bonnes lettres qui sont la douceur et la noblesse de la vie. Les écoliers sont rentrés depuis une semaine déjà. Ils font des thèmes, des versions, des dissertations. Vieil écolier, je ferai comme eux ma page d'écriture. Et je n'entendrai plus la pluie me conseiller la paresse et le sommeil. Je trouve justement, abandonné sur la table, un petit livre dont l'aspect honnête et modeste inspire des idées de travail et de devoir. Sévèrement vêtu de percale noire et de papier chamois, il porte la livrée traditionnelle des livres classiques. C'est un livre de classe, en effet, un dictionnaire, le _Nouveau Dictionnaire classique illustré_ de M. A. Gazier, maître de conférences à la faculté des lettres de Paris. Oublié là depuis huit jours par quelque écolier, il m'est plusieurs fois tombé sous la main et je l'ai feuilleté avec beaucoup d'intérêt.
C'est un livre nouveau, âgé de six mois à peine. La première édition porte la date de 1888. Mais je ne m'autorise pas, pour vous en parler, de cette nouveauté vaine et transitoire qu'accompagne souvent une irrémédiable caducité. Tant d'ouvrages naissent vieux! Il y a beaucoup de compilateurs dans l'Université comme ailleurs, beaucoup de petits Trublets qui se copient les uns les autres. L'originalité est peut-être plus rare et plus difficile en matière d'enseignement qu'en toute autre matière. L'ouvrage de M. Gazier est nouveau par le plan, par la structure, par l'esprit. Il est conçu et exécuté d'une façons originale. Il vaut donc bien qu'on en dise un mot. D'ailleurs, c'est un dictionnaire, et j'ai la folie de ces livres-là.
Baudelaire raconte qu'ayant, jeune et inconnu, demandé audience à Théophile Gautier, le maître, en l'accueillant, lui fit cette question:
--Lisez-vous des dictionnaires?
Baudelaire répondit qu'il en lisait volontiers. Bien lui en prit, car Gautier qui avait dévoré les vocabulaires sans nombre des arts et des métiers, estimait indigne de vivre tout poète ou prosateur qui ne prend pas plaisir à lire les lexiques et les glossaires. Il aimait les mots et il en savait beaucoup. S'il fit compliment à Baudelaire, quelles louanges n'aurait-il pas décernées à notre ami M. José-Maria de Hérédia, l'excellent poète, qui déclare hautement qu'à son sens la lecture du dictionnaire de Jean Nicot procure plus d'agrément, de plaisir et d'émotion que celle de _Trois mousquetaires_! Voilà ce que c'est qu'une imagination d'artiste! Selon le coeur de M. José-Maria de Hérédia, la table alphabétique des pierres précieuses ou le catalogue du musée d'artillerie est le plus émouvant des romans d'aventures. Pour moi, qui y mets moins de finesse et qui ne trouve point d'ordinaire aux mots plus de sens que l'usage ne leur en donne, je me suis bien souvent surpris à faire l'école buissonnière dans quelque grand dictionnaire touffu comme une forêt, Furetière par exemple, ou le Trévoux ou bien encore notre bon Littré, si confus, mais si riche en exemples. Ah! c'est que les mots sont des images, c'est qu'un dictionnaire c'est l'univers par ordre alphabétique. À bien prendre les choses, le dictionnaire est le livre par excellence. Tous les autres livres sont dedans: il ne s'agit plus que de les en tirer. Aussi quelle fut la première occupation d'Adam quand il sortit des mains de Dieu? La Genèse nous dit qu'il nomma d'abord les animaux par leur nom. Avant tout, il fit un dictionnaire d'histoire naturelle. Il ne l'écrivit point parce qu'alors les arts n'étaient pas nés. Ils ne naquirent qu'avec le péché. Adam n'en est pas moins le père de la lexicographie comme de l'humanité. Il est étrange que l'antiquité et le moyen âge aient fait si peu de dictionnaires. La lexicographie, dans le sens rigoureux du mot, ne date guère que du XVIIe siècle. Mais depuis lors, que de progrès elle a faits et que de services elle a rendus! Toutes les langues mortes ou vivantes, toutes les sciences constituées, tous les arts ont maintenant leur vocabulaire. Ce sont là de magnifiques inventaires qui font honneur aux temps modernes. Je vous ai dit que j'aimais les dictionnaires. Je les aime non seulement pour leur grande utilité, mais aussi pour ce qu'ils ont en eux-mêmes de beau et de magnifique. Oui, de beau! oui, de magnifique! Voilà un dictionnaire français, celui de M. Gazier ou tout autre, songez que l'âme de notre patrie est dedans tout entière. Songez que, dans ces mille ou douze cents pages de petits signes, il y a le génie et la nature de la France, les idées, les joies, les travaux et les douleurs de nos aïeux et les nôtres, les monuments de la vie publique et de la vie domestique de tous ceux qui ont respiré l'air sacré, l'air si doux que nous respirons à notre tour; songez qu'à chaque mot du dictionnaire correspond une idée ou un sentiment qui, fut l'idée, le sentiment d'une innombrable multitude d'êtres; songez que tous ces mots réunis c'est l'oeuvre de chair, de sang et d'âme de la patrie et de l'humanité.
Une vieille chanson de geste raconte que la comtesse de Roussillon, fille du roi de France, vit du haut de sa tour une grande bataille que se livraient, pour sa dot, son père et son mari. La bataille fut sanglante et dura tout le jour. Quand tomba la nuit, la comtesse descendit seule de sa tour et s'en alla contempler les morts, «ses beaux chers morts couchés dans l'herbe et la rosée». Et la chanson de geste ajoute: «Elle voulait les baiser tous.» Eh bien, je sens aussi une tendresse profonde me monter au coeur devant tous ces mots de la langue française, devant cette armée de termes humbles ou superbes. Je les aime tous, ou du moins tous m'intéressent et je presse d'une main chaude et émue le petit livre qui les contient tous. Voilà pourquoi j'aime surtout les dictionnaires français.
Je vous disais que celui de M. Gazier est nouveau par le plan et par l'exécution. Il mêle au vocabulaire français des éléments d'encyclopédie générale. Il admet la terminologie scientifique, qui s'est considérablement étendue en peu d'années. Enfin, et c'est sa plus grande originalité, il contient des cartes et des figures. Je vois avec plaisir que l'Université commence à admettre l'enseignement par les estampes. De mon temps, je veux dire du temps où j'étais au collège, et ce n'est pas un temps bien ancien, les professeurs considéraient toutes les gravures indifféremment comme des objets de dissipation. Mon professeur de quatrième, entre autres, tenait pour une frivolité indigne d'un jeune humaniste le plus rapide regard jeté sur un portrait ou une estampe. Je me rappelle, non sans quelque rancune, qu'ayant surpris dans mes mains une vieille édition du _Jardin des racines grecques_, dont l'exemplaire relié en veau granit et à demi usé par quelque élève de M. Lancelot, de M. Lemaître ou de M. Hamon devait être sacré pour tout le monde, le cuistre le saisit, l'ouvrit rudement, puis déchira le frontispice qui représentait un enfant vêtu à l'antique ouvrant une grille seigneuriale de style Louis XIV et pénétrant dans un potager dessiné dans le goût de Le Nôtre, le jardin
De ces racines nourrissantes Qui rendent les âmes savantes.
C'était là pourtant une innocente image, une naïve allégorie. Le dessin en était d'un bon style et la gravure assez ferme. Les solitaires de Port-Royal n'avaient pas craint d'en égayer un livre destiné aux élèves des Petites-Écoles. Un peu d'art n'alarmait pas leur austérité. Mais cet ornement profane, qu'avaient souffert les saints de la nouvelle Thébaïde, offensa mon barbacole ignare. Je le vois encore lacérant la jolie estampe de ses doigts lourds et crasseux, et c'est avec une sorte de joie vengeresse qu'après vingt-cinq ans je livre son stupide attentat à l'indignation des gens de goût.
La proscription des images était surtout fâcheuse dans les classes d'histoire. On ne se fait une idée un peu nette d'un peuple que par la vue des monuments qu'il a laissés. L'histoire figurée exerce sur l'imagination un charme puissant. Mais on nous enseignait la vie des peuples comme on l'enseignerait à des taupes. Les livres de M. Victor Duruy parurent vers ce temps. On y trouvait çà et là des costumes et des édifices. Ils firent révolution. Je vois avec plaisir qu'on a accompli de grands progrès dans ce sens. J'ai feuilleté l'an dernier une histoire grecque dont l'illustration m'a paru aussi riche que le permettaient le prix modique et le petit format du livre. Le texte de cette histoire est de M. Louis Ménard.
Appliquer l'illustration à la lexicographie est une idée très heureuse dont il faut féliciter M. A. Gazier. Il a mis dans son dictionnaire un millier de petites gravures qui complètent, au besoin, les définitions forcément trop sommaires et trop vagues. Ces petites gravures m'amusent et m'instruisent. Je crois qu'elles amuseront et instruiront les enfants, si toutefois ils ne sont ni plus sérieux ni plus savants que moi. Mais ce qui me paraît tout à fait ingénieux dans cette illustration, ce sont les figures d'ensemble. On trouve aux mots Navire, Église, Armure, Château, Squelette, Digestif (appareil), Locomotive, Chemin de fer, etc., etc., des représentations de ces divers ensembles avec le nom des parties qui les composent. Ainsi nous voyons au mot Église les positions respectives de la nef, du transept, du sanctuaire, des contreforts, des arcs-boutants, des pignons, du clocher avec ses clochetons et ses abat-son, etc. Les écoliers d'aujourd'hui sont heureux d'avoir des livres si commodes et si aimables.
LA PURETÉ DE M. ZOLA[27]
[Note 27: _Le Rêve_. Charpentier, édit. 1 vol. in-18]
Nous avons été avertis tout d'abord par une petite note officieuse, insérée dans plusieurs journaux, que le nouveau roman de M. Émile Zola était chaste et fait exprès pour «être mis entre les mains de toutes les femmes et même des jeunes filles». On en vantait la pudeur exceptionnelle et distinctive. Cette fois, disait la note, cette fois «le romancier a voulu une envolée en plein idéal, un coup d'aile dans ce que la poésie a de plus gracieux et de plus touchant». Et la note ne nous trompait pas. M. Zola a voulu l'envolée et le coup d'aile, et la poésie et la grâce touchante, et si, pour être poétique, gracieux et touchant, il suffisait de le vouloir, M. Zola serait certainement, à l'heure qu'il est, le plus touchant, le plus gracieux, le plus poétique, le plus ailé et le plus envolé des romanciers.
Certes, nous ne saurions que le louer de sa nouvelle profession. Il épouse la chasteté et nous donne ainsi le plus édifiant exemple. On peut seulement regretter qu'il célèbre avec trop de bruit et d'éclat cette mystique alliance.
Ne saurait-il donc être pudique sans le publier dans les journaux? Faut-il que le lis de saint Joseph devienne dans ses mains un instrument de réclame? Mais sans doute il voulait se cacher, et il n'a pas pu.
En vérité, la renommée est parfois importune. Il en est de M. Émile Zola comme de ce mari de la fable qui confessa un matin avoir pondu un oeuf et qui, le soir, en avait pondu cent, au dire des commères. L'auteur du _Rêve_ confia un jour à son ombre son désir de quitter nos fanges et de voler en plein ciel, et le lendemain tous les Parisiens surent qu'il lui avait poussé des ailes. On les décrivait, on les mesurait; elles étaient blanches et semblables aux ailes des colombes. On criait au miracle. Des journalistes, peu tendres d'ordinaire, se sont émus de cette touchante merveille. «Voyez, disaient-ils, comme cette âme longtemps vautrée dans le fumier plane aisément dans l'azur. Désormais l'auteur du _Rêve_ passe en pureté sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse et saint Louis de Gonzague. Il faut lui ouvrir à deux battants les salons littéraires et l'Académie française. Car Dieu l'a érigé en exemple aux gens du monde.»
Je préférerais pour mon goût une chasteté moins tapageuse. Au reste, j'avoue que la pureté de M. Zola me semble fort méritoire. Elle lui coûte cher: il l'a payée de tout son talent. On n'en trouve plus trace dans les trois cents pages du _Rêve_. Devant l'impalpable héroïne de ce récit nébuleux, je suis forcé de convenir que la Mouquette avait du bon. Et, s'il fallait absolument choisir, à M. Zola ailé je préférerais encore M. Zola à quatre pattes. Le naturel, voyez-vous, a un charme inimitable, et l'on ne saurait plaire si l'on n'est plus soi-même. Quand il ne force pas son talent, M. Zola est excellent. Il est sans rival pour peindre les blanchisseuses et les zingueurs. Je vous le dis tout bas: _l'Assommoir_ a fait mes délices. J'ai lu dix fois avec une joie sans mélange les noces de Coupeau, le repas de l'oie et la première communion de Nana. Ce sont là des tableaux admirables, pleins de couleur, de mouvement et de vie. Mais un seul homme n'est pas apte à tout peindre. Le plus habile artiste ne peut comprendre, saisir, exprimer que ce qu'il a en commun avec ses modèles; ou pour mieux dire il ne peint jamais que lui-même. Certains, à vrai dire, tels que Shakespeare, ont représenté l'univers. C'est donc qu'ils avaient l'âme universelle. Sans offenser M. Zola, telle n'est point son âme. Pour vaste qu'elle est, les comptoirs de zinc et les fers à repasser y tiennent trop de place. C'est un bon peintre quand il copie ce qu'il voit. Son tort est de vouloir tout peindre. Il se fatigue et s'épuise dans une entreprise démesurée. On l'avait déjà averti qu'il tombait dans le chimérique et dans le faux. Peine perdue! Il se croit infaillible. Il a cessé depuis longtemps d'étudier le modèle. Il compose ses tableaux d'imagination sur quelques notes mal prises. Son ignorance du monde est prodigieuse, et comme il n'a pas de philosophie, il tombe à chaque instant dans l'absurde et dans le monstrueux. Ce chef de l'école naturaliste offense à tout moment la nature.
Cette fois-ci l'erreur est complète et on ne saurait imaginer un roman plus déraisonnable que _le Rêve_. C'est l'histoire d'une enfant trouvée, élevée à l'ombre d'une cathédrale par des chasubliers qui vivent avec une pieuse modestie dans une vieille maison héréditaire adossée à l'église. L'enfant se nomme Angélique et a été recueillie, un matin de neige, par les bons chasubliers, sous le porche de Saint-Agnès.
Elle devient une brodeuse mystique et retrouve les secrets des vieux maîtres brodeurs. Un jeune ouvrier verrier lui apparaît une fois, beau comme un saint Georges de vitrail. Elle reconnaît aussitôt celui qu'elle attendait, son rêve. Elle l'aime, elle est aimée de lui. Elle sait par avance qu'il est un prince. Son rêve ne l'avait point trompée: en effet, cet ouvrier verrier est Félicien VII de Hautecoeur, le fils de l'archevêque. Angélique et Félicien se fiancent l'un à l'autre. Mais monseigneur refuse son consentement. Les bons chasubliers, pour rompre un amour qui les effraye, disent à Félicien qu'Angélique ne l'aime plus et à Angélique que Félicien épouse une noble demoiselle. Angélique en meurt. Monseigneur vient lui-même lui donner l'extrême-onction. Puis, il la baise sur la bouche et prononce ces paroles qui sont la devise de sa famille: «Si Dieu veut, je veux.» Alors, Angélique se soulève sur son lit et reçoit Félicien dans ses bras. Elle renaît, elle épouse, dans la cathédrale, le jeune héritier des antiques Hautecoeur. Après la cérémonie, ayant mis sa bouche sur la bouche de Félicien, elle meurt dans ce baiser, et monseigneur, qui avait officié, retourne, dit l'auteur, «au néant divin».
M. Zola termine cette petite fable par une pensée profonde: «Tout n'est que rêve», dit-il. Et c'est, je crois, la seule réflexion philosophique qu'il ait jamais faite. Je n'y veux pas contredire. Je crois en effet que l'éternelle illusion nous berce et nous enveloppe et que la vie n'est qu'un songe. Mais j'ai peine à me figurer l'auteur de _Pot-Bouille_ interrogeant avec anxiété le sourire de Maïa et jetant la sonde dans l'océan des apparences. Je ne me le représente pas célébrant, comme Porphyre, les silencieuses orgies de la métaphysique. Quand il dit que tout n'est que rêve, je crains qu'il ne pense qu'à son livre, lequel est en effet une grande rêverie.
On y parle beaucoup de sainte Agnès et de la légende dorée. C'est sous le portail de Sainte-Agnès qu'Angélique a été trouvée et c'est l'image de sainte Agnès, vêtue de la robe d'or de ses cheveux, qu'Angélique brode avant de mourir sur la mitre de monseigneur. J'ai quelque dévotion à sainte Agnès et je goûte si bien la légende de cette vierge que je vous la réciterai, si vous voulez, de mémoire, telle qu'elle a été écrite par Voragine:
«Agnès, vierge de grande sagesse, souffrit la mort dans sa treizième année, et elle trouva ainsi la vie. Si l'on ne comptait que ses années, elle était encore une enfant; mais elle avait la maturité de l'âge pour la prudence et le jugement. Belle de visage, plus belle de foi, comme elle revenait de l'école, le fils du proconsul l'aima et lui promit des pierres précieuses et des richesses sans nombre si elle consentait à devenir sa femme. Agnès lui répondit: «Éloigne-toi de moi, pasteur de mort, amorce de péché et aliment de félonie. Car il en est un autre que j'aime.» Et alors elle commença à louer son amant et divin époux...» Je vous conterais tout le reste, pour peu que vous m'en priiez, et surtout comment le gouverneur l'ayant fait mettre nue, ses cheveux s'allongèrent miraculeusement et lui firent une robe d'or. C'est là un conte charmant, et les légendes des vierges martyres, telles qu'elles fleurirent au XIIIe siècle, sont autant de joyaux dont il faut goûter à la fois la richesse éblouissante et la naïveté barbare. Ce sont les chefs-d'oeuvre d'une orfèvrerie enfantine et merveilleuse. Le bon peuple en resta longtemps ébloui et ce fut jusqu'au XVIe siècle la poésie des pauvres. Mais M. Zola se trompe fort s'il croit que la religion d'aujourd'hui en a gardé le moindre souvenir. Ces légendes gothiques, devenues suspectes aux théologiens, ne sont maintenant connues que des archéologues. En faisant vivre son Angélique dans ce petit monde poétique qui emplissait de joie et de fantaisie les têtes des paysannes au temps de Jeanne d'Arc, il a fait un étrange anachronisme. Il est vrai qu'il suppose que son héroïne a découvert elle-même toute cette féerie chrétienne dans un vieux livre du XVIe siècle. Mais cela même est bien invraisemblable.
En réalité, ce qu'apprend une petite fille élevée, comme Angélique, dans la piété, à l'odeur de l'encens, ce n'est point la légende dorée, ce sont les prières, l'ordinaire de la messe, le catéchisme; elle se confesse, elle communie. Cela est toute sa vie. Il est inconcevable que M. Zola ait oublié toutes ces pratiques. Pas une seule prière du matin ou du soir, pas une confession, pas une communion, pas une messe basse dans ce récit d'une enfance pieuse et d'une jeunesse mystique.
Aussi son livre n'est-il qu'un conte bleu sur lequel il n'est ni permis de réfléchir, ni possible de raisonner. Et ce conte bleu est bien longuement, bien lourdement écrit. J'en sais un autre que je préfère et que je vais vous dire. C'est le même, après tout, et il s'appelle aussi un _Rêve_. Il est d'un poète très ingénu et du plus aimable naturel, M. Gabriel Vicaire. Oui, le même conte, avec cette différence que c'est un jeune garçon et non une jeune fille qui fait le rêve, et que l'apparition, c'est non plus un fils d'évêque en saint Georges, mais une fille de roi avec sa quenouille:
Vous me demandez qui je vois en rêve? Et gai, c'est vraiment la fille du roi; Elle ne veut pas d'autre ami que moi. Partons, joli coeur, la lune se lève.
Sa robe, qui traîne, est en satin blanc, Son peigne est d'argent et de pierreries; La lune se lève au ras des prairies. Partons, joli coeur, je suis ton galant.
Un grand manteau d'or couvre ses épaules, Et moi dont la veste est de vieux coutil! Partons, joli coeur, pour le Bois-Gentil. La lune se lève au-dessus des saules.
Comme un enfant joue avec un oiseau, Elle tient ma vie entre ses mains blanches. La lune se lève au milieu des branches, Partons, joli coeur, et prends ton fuseau.
Dieu merci, la chose est assez prouvée: Rien ne vaut l'amour pour être content. Ma mie est si belle, et je l'aime tant! Partons, joli coeur, la lune est levée.
Voilà le coup d'aile, voilà l'envolée, voilà la poésie, voilà le vrai rêve! Quant à celui de M. Zola, il est fort extravagant et fort plat en même temps. J'admire même qu'il soit si lourd en étant si plat.
LA TEMPÊTE