La vie et la mort de M. de Tournèves

Part 1

Chapter 13,822 wordsPublic domain

CHARLES DERENNES

La vie et la mort de M. de Tournèves

LES ÉDITIONS NOUVELLES, A PARIS, CHEZ BERNARD-GRASSET, 49, RUE GAY-LUSSAC 1907

DU MÊME AUTEUR:

L’Enivrante angoisse, poèmes (chez Ollendorff). 1904.

La Tempête, poèmes (chez Ollendorff). 1906.

L’Amour fessé, roman (au Mercure de France). 1906.

Le Peuple du Pôle, roman (au Mercure de France). 1907.

EN PRÉPARATION

La Chasse du Clair de Lune, roman.

IL A ÉTÉ TIRÉ:

20 exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 20

A A.-FERDINAND HEROLD

C’est au lycée, mon cher ami,--et voici bien cinq ans, déjà,--que j’écrivis _M. de Tournèves_. Il y paraît, peut-être, mais je n’en chéris pas moins ce premier né. Vous en fûtes quelque peu le parrain, puisque, dès cette époque, une excellente revue me fit, grâce à vous, la joie de l’accueillir. Il vous revient, par conséquent, de droit. Mais je voudrais aussi que votre nom placé en tête de ce petit conte signifiât l’estime où je tiens un lettré charmant et l’affection que je porte à un ami parfait.

Ch. D.

En l’âme imaginons avoir ne sçay quoy de subtil et celeste, et souventes foys nous complaisons en nobles resveries; et toutes foys demourons les piés en fange, au tant que porcs et aultres vilaines bestes...

Montaigne.

I

Au printemps de 1796, Monsieur le vicomte de Tournèves revint des Iles.

Du trois-mâts où gesticulait, se démenait et criait le capitaine de Loges, écarlate en sa familière colère, il débarqua gaillardement sur le quai Nantois avec ses sacs d’or, ses singes et ses négresses. Il ne savait où il irait, en attendant d’acheter le château qui abriterait sa retraite; comme il la voulait délicieuse, il entendait ne point se presser, afin de mieux choisir. Le capitaine lui parla d’un oncle à lui, de bonne naissance et de grand âge, qui ne refuserait pas d’offrir pour quelque temps l’hospitalité à un gentilhomme comme M. de Tournèves, non plus qu’à ses sacs d’or. Ceux-ci furent hissés à grand’peine sur une voiture. Le capitaine appela un jeune maraud déguenillé et fort mal en point qui baguenaudait au soleil, puis le pria de s’atteler à la voiture et de la conduire où on lui dirait, pour quoi il aurait un écu; le maraud ayant assuré qu’il n’en aurait point la force, si on ne lui donnait deux écus au moins, il obtint aussitôt des injures et des coups de botte, ce qui le décida.

Derrière lui marchaient M. de Tournèves et le capitaine, au bras l’un de l’autre et appuyés sur leurs hautes cannes d’ébène. M. de Loges, rude le plus souvent et malgracieux, savait, quand il voulait, être bénin et courtois. M. de Tournèves était son plus vieil ami. Ils avaient le même âge, et leurs destinées s’étaient ressemblées singulièrement; de compagnie, au temps du roi Louis, ils avaient couru les brelans et les filles et s’étaient trouvés ruinés à peu près à la même époque. Avec ce qui lui restait, M. de Loges était parti pour l’Amérique; M. de Tournèves avait préféré se marier. Cela ne lui avait point réussi. Il n’avait pu s’accoutumer à sa femme qui était riche, mais acariâtre, avaricieuse et laide en surcroît. Un beau jour, le vicomte prit sa canne à pommeau d’argent, sa perruque la mieux accommodée, et sortit, après avoir baisé la main de Mme de Tournèves, comme d’habitude. Il ne rentra pas le soir, non plus le lendemain. Il était parti pour les Antilles avec M. de Loges, sur un des bâtiments à l’aide desquels celui-ci transportait depuis quelque temps des produits divers d’un monde à l’autre, à grand renfort de jurons.

Dès son arrivée M. de Tournèves acheta sur le conseil de son ami une usine à fabriquer du rhum; il ne la paya point, car il possédait pour toute fortune sa canne à pommeau d’argent et une petite tabatière d’or. M. de Loges répondit de lui. Le vicomte fabriqua donc du rhum. Il en profita pour en boire beaucoup, mais en vendit encore davantage. Au bout de deux ans, il régnait sur un peuple nombreux de noirs. Il les battait fortement et ils lui étaient dévoués. Il prit tout à fait les mœurs du pays, et se réjouit de voir que, la maréchaussée n’y existant point, il lui était facile d’agir véritablement avec la désinvolture d’un gentilhomme. Le vendeur de l’usine étant mort, son fils, qui était de mère quarteronne, vint demander à M. de Tournèves de bien vouloir penser à régler le dû; mais, sans doute, M. de Tournèves croyait qu’il ne devait que des coups à un homme de couleur; il lui en fit distribuer copieusement par ses gens; l’autre comprit qu’il avait eu tort et se le tint pour dit.

Le vicomte vit tous les jours prospérer ses affaires et son contentement. Les années coulèrent vite, molles et fleuries. Parfois, M. de Loges apparaissait, tandis que son brick faisait relâche, pavillons déployés, dans la rade ensoleillée de la ville, Puis, de trois ans, on ne le revit plus. Enfin, un jour, M. de Tournèves trouva son laquais en larmes: un blanc était venu, qui lui avait rudement tiré les oreilles pour ne s’être pas assez profondément incliné à son approche. M. de Tournèves adjoignit un grand coup de pied à cette correction méritée, puis se dirigea vers le port, assuré que le capitaine était là. Il reconnut de loin sa haute taille et ses jurons. Ils s’embrassèrent et partirent pour la maison blanche que venait de faire construire M. de Tournèves sous les cocotiers aux palmes flexibles et les bananiers dont les feuilles immenses s’agitaient comme des éventails à la moindre brise.

Parmi les cris des perroquets et les conversations gazouillantes des nègres, le vicomte interrogea son ami sur ce qui se passait en France: il avait entendu parler de choses surprenantes, auxquelles il ne croyait pas. Le capitaine le tira de son erreur: la canaille avait pris les armes, on avait fort bien tué le Roi et tous les gens de qualité qu’on avait pu trouver. Cette révolution, comme on disait, avait eu les plus fâcheuses conséquences; le pays était triste, ruiné, les mauvais lieux étaient fermés, et l’on ne voyait plus de jolies filles. Le vicomte demanda au capitaine s’il avait entendu parler de Mme de Tournèves. Celui-ci répondit que non et ajouta:

--On l’aura sans doute tuée, comme les autres.

--C’est probable, dit M. de Tournèves, car elle portait mon nom, qui est illustre.

M. de Tournèves se félicita d’autant plus de ne point être resté en France. D’ailleurs, il ne regrettait pas son pays et ne pensait guère à y revenir. Il avait laissé pousser sa barbe et adopté des vêtements en coutil blanc, à galons d’or: il allait, vénéré comme un roi, parmi ses noirs, la mine réjouie, l’haleine fleurant le rhum, la jambe leste, la main prompte; peu à peu, cependant, il se faisait plus doux avec les esclaves; il était charmé par leur douceur et leur humilité souriante, leurs âmes enfantines et inoffensives. M. de Tournèves n’était pas cruel avec les animaux; des chiens et des singes gris nombreux fraternisaient en sa maison, luisants et grassement nourris. Il finit par considérer les nègres comme des singes d’espèce inférieure et, dès lors, ne les accabla plus du mépris qu’il professait à coups de rotin vis-à-vis de la canaille humaine.

Aussi bien, il commençait à n’être plus insensible au charme des femmes du pays; déjà il avait été forcé de leur accorder une ardeur inimitable aux jeux d’amour. Il devint amateur, rechercha avec soin les beautés bronzées; il vit que, toutes jeunes, elles avaient des dents éblouissantes, les seins étrangement fermes et droits, et des yeux éloquents; leur charme était incontestable, et M. de Tournèves le reconnut; il apprécia leurs naïves attitudes lascives, et leur souplesse de jeunes bêtes; il peupla sa maison des plus belles filles qu’il trouva dans l’île, et se réjouit de ressembler de plus en plus au Grand Turc: il avait son pouvoir illimité et, comme lui, un sérail; il en fit les honneurs au capitaine, à sa première escale; celui-ci applaudit fort à l’idée et goûta l’exotique parfum des fleurs de ce jardin où, libéralement, il lui avait été permis de cueillir celles qui lui plairaient. Le plaisir intense que retirait le vicomte de ses multiples amours avec les noires fut cause que sa reconnaissance s’étendit à leur race. Au respect que son nom et sa fortune lui attiraient vint se mêler la réputation louangeuse d’une peu commune bénignité. M. de Tournèves s’en réjouit doucement en son égoïsme.

Un jour, le capitaine se trouvant dans l’île, M. de Tournèves était assis avec lui sous la véranda, parmi les fleurs; les singes grimpaient autour d’eux, guignant les pâtisseries qu’ils mangeaient nonchalamment, le rhum qui brillait sur leur table, pailleté d’or, dans les fioles à long col, et leurs verres remplis de vins de France. Le vicomte avoua que peu à peu sa belle sérénité l’abandonnait. Il se sentait des roideurs dans les membres, et avait remarqué récemment la blancheur clairsemée de ses cheveux. M. de Loges se reconnut sans peine une âme pareille à celle de son ami; les embruns des mers le fatiguaient et il n’était plus assez jeune pour courir toute l’année au gré des vents; sa poitrine devenait faible, il ne jurait plus qu’à voix enrouée. Mélancoliquement, ils s’aperçurent que l’âge venait. Par contraste, ils évoquèrent leur jeunesse, les mémorables parties de brelan et les fins soupers chez les filles. Ils furent nostalgiques et émus. M. de Tournèves secoua les cendres de sa courte pipe de terre rouge, sans pouvoir en faire autant de celles qui s’amoncelaient sur son cœur.

--Monsieur, dit-il au capitaine, je ne regrette pas la vie que j’ai menée aux Iles. Mais j’étais venu ici pour m’enrichir. Il me semble que je n’y ai point failli. Il ne me reste donc plus qu’à retourner en France. Avez-vous une place pour moi sur votre brick?

--J’allais vous en proposer une. D’ailleurs, Monsieur, nous qui accomplîmes ensemble nos premiers combats, nous prendrons ensemble notre retraite. Me voici suffisamment fortuné. Je me fais aménager en mon pays une maison où je compte terminer mes jours. Je vous félicite d’imiter mon exemple.

Peu de temps après, M. de Tournèves quittait l’île, escorté jusqu’au brick d’une foule de nègres en pleurs; mais il ne put se décider à se séparer de son sérail, et l’emporta avec ses singes et ses sacs d’or. Et c’est ainsi qu’après vingt-cinq ans d’exil fortuné et deux mois de traversée, la mer ayant été belle, M. de Tournèves débarqua gaillardement sur le quai Nantois avec ses sacs d’or, ses singes et ses négresses, et revit la terre de France, sans émotion.

II

M. de Tournèves et M. de Loges suivaient, au bras l’un de l’autre et appuyés sur leurs hautes cannes d’ébène, le maraud geignant et soufflant qui halait la voiture à travers la ville, prenant les rues qu’ils lui indiquaient. Derrière eux venaient les négresses, en leurs costumes bariolés de jaune et de rouge, curieuses et attentives, se poussant du coude, se pinçant les unes les autres et pouffant de rire sans raison; une d’elles était chargée des singes; elle en tenait un par la main et celui-ci en tenait un autre et ainsi de suite; ils se hâtaient gravement sur leurs pattes courtes et agiles; parfois l’un d’eux houspillait son voisin, et c’étaient d’un bout à l’autre de la file des cris aigus, des colères violentes et rapides que la vue d’un fouet calmait immédiatement. Cramponnée au cou de la négresse, la guenon Gothon, qui était près de mettre bas, tournait vers les autres singes ses petits yeux larmoyants et douloureux, en poussant de faibles gémissements auxquels répondait la bande fraternelle apitoyée. Les passants regardaient avec ahurissement l’étrange cortège: la barbe et les vêtements de coutil galonnés d’or de M. de Tournèves faisaient sensation. Les têtes se retournaient. Les enfants suivaient. Les chiens jappaient de loin après les singes.

Le maraud, sur l’ordre de M. de Loges, s’arrêta; M. de Tournèves s’arrêta aussi, et ses négresses et ses singes l’imitèrent. On était devant un grand hôtel d’apparence triste. Le capitaine s’approcha de la porte, saisit vigoureusement et laissa lourdement retomber le heurtoir. Un petit laquais en piètre livrée vint ouvrir. Devant les étranges et inopinés visiteurs la stupéfaction le cloua au sol, les yeux écarquillés, la bouche bée. Un soufflet de M. de Loges le tira de son extase:

--Va dire à M. et Mme de Landerray que le capitaine est revenu.

Tout le monde entra dans un vaste corridor humide et obscur, et on attendit M. de Landerray.

Il vint. C’était un petit vieillard chétif, à perruque falote et à regards ternes; il avait vécu dans les livres, étudiant les monuments antiques et les inscriptions, plein d’un grand ressentiment contre la destinée, car, étant pauvre, il n’avait jamais pu visiter la Grèce et l’Italie, où ses pensées rôdaient perpétuellement. Sa tristesse était accrue par la tristesse voisine de Mme de Landerray; celle-ci, qui avait nom Herminie, était une masse de chairs paralysées, qui restait tout le long des jours écroulée dans un fauteuil bas, suçant de la réglisse, et geignant sans fin ou marmottant des prières, on ne savait trop. L’arrivée du capitaine et le train qu’il menait dans la maison augmentaient l’amertume de M. de Landerray, et les gémissements douloureux ou pieux de la malade en devenaient plus aigus. Cette fois-là, en voyant les compagnons de route que M. de Loges s’était adjoints, M. de Landerray laissa tomber le long de son corps ses bras maigres, et son visage devint terreux.

--Monsieur, avait dit le capitaine, voici mon ami le vicomte de Tournèves. Il revient des Iles et je ne doute point que, jusqu’à ce qu’il soit pourvu d’une demeure, vous ne lui offriez, pour l’amour de moi, l’hospitalité...

Et le capitaine, désignant du doigt les négresses et les singes, ajouta, hautain:

--Ainsi qu’à ses gens.

Heureusement M. de Tournèves pria son hôte de bien vouloir veiller à ce qu’on mît en lieu sûr les sacs qu’on venait de déposer près de lui, car ils étaient pleins d’or. Le petit vieux eut un sourire aimable, mal à l’aise sur son visage, et accabla le vicomte de courtoisies inexpérimentées. Il voyait déjà ses poches remplies par la générosité reconnaissante de M. de Tournèves; déjà une équipe nombreuse de travailleurs fouillait sous ses ordres le sol hellène et la terre latine, et déjà surgissait devant ses yeux ravis le grimoire familier d’une inscription ou la blancheur souple, harmonieuse et nue d’une déesse ou d’un dieu.

On installa les négresses dans une chambre, les singes dans une autre: la vieille chambrière de Mme de Landerray, Dorothée, conjura par de nombreux signes de croix les puissances assurément terribles de ces démons mâles et femelles, petits et grands, velus et noirs, criards et rieurs qui envahissaient la demeure taciturne, studieuse et dévote. Par les soins intéressés de M. de Landerray, le capitaine et surtout le vicomte furent proprement logés.

Ils sortirent. M. de Tournèves se fit habiller au goût du jour. Il se trouva le visage rajeuni sous la perruque, tombée sa barbe grise, et se reconnut grand air avec son col haut, son chapeau élevé et étroit en croissant de lune, sa redingote ample et son pantalon vert pâle que serraient au mollet des bottes de cuir verni.

M. de Tournèves et M. de Loges se promenèrent ensuite sur le mail; ils admirèrent les femmes, apprécièrent les modes antiques et les péplums indiscrets qui dévoilaient aimablement un sein de neige ou une jambe parfaite; ils reniflèrent des parfums aigus et frôlèrent des démarches coquettes; deux jeunes personnes aux rires frais accueillirent leurs œillades, et consentirent sans trop de peine à les emmener chez elles. Ils y firent porter du cabaret voisin un repas succulent, ayent fort goûté du reste certains autres mets qui, au préalable, avaient satisfait leur gourmandise. Le balthazar se prolongea avant dans la nuit, et ne cessa point que n’eût été bue la dernière des nombreuses bouteilles dont M. de Loges avait fait sauter les goulots, un à un, du tranchant d’un couteau, habilement.

Ils ne rentrèrent qu’à l’aube, vacillants et vagues, comme les étoiles qui pâlissaient et s’éteignaient dans le ciel frissonnant et mouillé. Ils riaient fort et parlaient haut. Ils ouvrirent la porte avec peine, et tombèrent plusieurs fois dans l’escalier; leurs chutes renversèrent un guéridon; il supportait une urne antique, honneur du musée scientifique de M. de Landerray; elle se brisa à grand fracas. Le vieillard apparut, blême, et manqua de s’évanouir en constatant le désastre; la chambrière Dorothée sortit de chez elle, terrifiée. M. de Loges et M. de Tournèves étaient couchés à plat ventre sur les débris de l’urne. Ils vomissaient lentement, avec des hoquets graves. Des bruits divers et lamentables emplirent la maison. Aux gémissements de Mme de Landerray réveillée, aux cris de terreur de Dorothée, aux balbutiements coléreux et timides du savant, aux hoquets des ivrognes se mêlaient les cris des singes, compatissant aux douleurs de la guenon Gothon, qui accouchait.

Depuis, des scènes semblables troublèrent perpétuellement le silence mélancolique de l’hôtel, et la perspective d’un cadeau généreux ne consolait guère M. de Landerray, d’autant qu’elle restait, en somme, hypothétique: quand il laissait entrevoir à M. de Tournèves la gloire qu’il y aurait pour un homme riche à favoriser les progrès de la science, celui-ci lui prêtait une oreille polie, mais distraite. Les deux amis, au retour de leurs promenades nocturnes, réveillaient régulièrement tout le monde et causaient de considérables dégâts; les singes s’échappaient, rôdaient, maraudaient, poursuivaient les volailles dans la basse-cour et, quand ils en avaient saisi une, se réjouissaient grandement de la plumer vivante. Un jour, l’un d’eux entra dans la chambre de Mme de Landerray, la tira par le bas de sa robe et, l’ayant considérée avec gravité, lui pissa tranquillement contre les jambes; la pauvre dame poussa des cris déchirants et s’évanouit. Depuis, elle vit sans cesse en imagination des singes autour d’elle et tomba dans la plus noire mélancolie. D’autre part, Dorothée s’était aperçue que les négresses s’introduisaient nuitamment chez ces messieurs; elle conçut une horreur profonde de ces commerces, qui lui paraissaient presque choquer la nature; ses signes de croix devinrent plus fréquents, et elle finit par ne plus sortir de chez sa maîtresse, craignant de rencontrer, obscure dans l’ombre des couloirs, une de ces créatures équivoques, qui avaient des rires de démons, l’impudeur des sorcières, et la noirceur du Diable.

Le ciel prit pitié de M. de Landerray au delà de ses espérances. Il possédait une propriété depuis longtemps abandonnée, à côté de celle qu’avait achetée M. de Loges. Celui-ci, ayant emmené M. de Tournèves un jour qu’il allait surveiller ses ouvriers, lui montra dans les arbres un toit d’ardoise, que surmontait une girouette mal équilibrée.

--Voici, Monsieur, le château de la Guénardière: il appartient à M. de Landerray. J’ai réfléchi que vous pourriez lui acheter ce domaine, et qu’ainsi vous seriez mon voisin; cela me charmerait, j’espère que vous n’en doutez point. Je pense, d’ailleurs, qu’on vous le laisserait à bon prix, et qu’à peu de frais vous en pourriez faire une habitation charmante.

M. de Tournèves s’éprit de l’idée et s’en ouvrit à M. de Landerray. Celui-ci accepta aussitôt les conditions de l’achat, supputant qu’avec les dix mille écus que lui proposait le vicomte il pourrait partir pour la Grèce. Il reçut la somme immédiatement et, tandis que, pour la tacite joie de la maison, M. de Tournèves se dirigeait vers la Guénardière, il fit ses préparatifs de départ.

Mais, à quelques jours de là, une statue de marbre lui tomba sur la tête, tandis qu’il voulait l’atteindre sur le dernier étage de sa bibliothèque. Il chut avec elle et, comme elle, ne se releva pas. Ainsi mourut M. de Landerray, qui n’avait pas eu de chance dans sa vie.

III

Le parc de la Guénardière plut à M. de Tournèves. Depuis longtemps, nul jardinier n’était passé par là; la nature avait rendu leur liberté aux sèves fantasques, et laissait la terre vivre à son gré sa vie violente et silencieuse. Les rosiers étaient redevenus sauvages, et enlaçaient de pousses hardies les branches des arbres voisins; le buis des bordures avait grandi, débordant sur les allées herbeuses; dans les parterres, les fleurs s’étaient reproduites d’elles-mêmes, dessinant sur les pelouses de nouveaux parterres imprévus et charmants; les bassins et les canalisations s’étaient brisés; l’eau se répandait çà et là en ruisselets, surgissait en sources, s’étalait en étangs où nageaient de vieux cyprins déteints et paresseux. Les arbres qu’on ne taillait plus s’étaient épaissis, couvraient la maison d’un berceau feuillu; le lierre vivace étreignait les murs, glissait sur les marches du perron, comme une cascade immobile, verte et sombre. M. de Landerray avait aimé à placer dans son parc des statues de divinités antiques: à présent, sous les jets d’eau, les sirènes qu’écaillaient les lichens semblaient vivantes, et vivants aussi dans les bosquets les sylvains qui se veloutaient sournoisement d’une toison de mousses dorées.

M. de Tournèves se plut à retrouver dans cette effusion de la nature redevenue sauvage un peu de la grandeur désordonnée des forêts vierges qu’il avait vues en son séjour aux Iles. Il lui sembla que ses négresses et ses singes seraient en leur place à la Guénardière, et il se réjouit à l’avance de cette harmonie inopinée. Il se contenta de faire réparer la maison et de la meubler confortablement. Il eut des jardiniers, mais pour le verger seulement, car il était friand de fruits; il ne voulut point se rendre à leur prière de ratisser les allées du parc, de corseter ses naïades et de peigner décemment les chevelures des nymphes bocagères.

M. de Tournèves vécut en sage; il jouissait avec sérénité de sa vie et, soucieux de la prolonger, car elle lui paraissait belle, il la réglait philosophiquement; il tempérait même sa paillardise et sa gourmandise, ce qui faisait dire à M. de Loges, en manière de plaisanterie, que son voisin finirait moine. M. de Tournèves le laissait parler, et souriait d’une façon entendue et satisfaite. Il s’astreignait bénévolement à une régularité d’horloge, surveillait la façon dont on préparait les plats qu’on lui servait, et la teinte de ses urines. Au saut du lit, il prenait un lavement de mauve, puis, la tête au chaud en une calotte de drap exotique où étaient brodés des colibris et des feuilles de bananiers, il s’asseyait avec soin sur un vase de nuit de forme bizarre, rapporté aussi des Antilles et qui, peint d’oiseaux et de fleurs du pays, ressemblait quelque peu au couvre-chef familier de M. de Tournèves. Devant lui, son singe favori, le jeune François, fils de Gothon, qui ne le quittait pas, le regardait attentivement, et ses yeux allaient tour à tour de la calotte qui protégeait la tête de son maître à celle où se dissimulait son visage inférieur. Apparemment son esprit établissait des relations mystérieuses entre ces deux objets.

M. de Loges, de goûts moins sédentaires, allait souvent à Nantes, et parfois ses bordées le conduisaient jusqu’à Paris. Il en revint un jour avec la mine radieuse de quelqu’un qui en a de bien bonnes à conter:

--Monsieur, dit-il au vicomte, j’ai à vous donner des nouvelles de votre fils.

M. de Tournèves resta stupéfait et leva les bras au ciel. M. de Loges continua: