La vie errante

Chapter 4

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Les femmes, enveloppées de loques de couleurs éclatantes, rouges, bleues ou jaunes, causent devant leurs portes et vous regardent passer avec leurs yeux noirs, qui brillent sous la forêt de leurs cheveux sombres.

Parfois, devant le bureau de la loterie officielle qui fonctionne en permanence comme un service religieux et rapporte à l'État de gros revenus, on assiste à une petite scène drôle et typique.

En face est la madone, dans sa niche, accrochée au mur, avec la lanterne qui brille à ses pieds. Un homme sort du bureau, son billet de loterie à la main, met un sou dans le tronc sacré qui ouvre sa petite bouche noire devant la statue, puis il se signe avec le papier numéroté qu'il vient de recommander à la Vierge, en l'appuyant d'une aumône.

On s'arrête, de place en place, devant les marchands des vues de Sicile, et l'oeil tombe sur une étrange photographie qui représente un souterrain plein de morts, de squelettes grimaçants bizarrement vêtus. On lit dessous: «Cimetière des Capucins.»

Qu'est-ce que cela? Si on le demande à un habitant de Palerme, il répond avec dégoût: «N'allez pas voir cette horreur. C'est une chose affreuse, sauvage, qui ne tardera pas à disparaître, heureusement. D'ailleurs, on n'enterre plus là dedans depuis plusieurs années.».

Il est difficile d'obtenir des renseignements plus détaillés et plus précis, tant la plupart des Siciliens semblent éprouver d'horreur pour ces extraordinaires catacombes.

Voici pourtant ce que je finis par apprendre. La terre, sur laquelle est bâti le couvent des Capucins, possède la singulière propriété d'activer si fort la décomposition de la chair morte, qu'en un an, il ne reste plus rien sur les os, qu'un peu de peau noire séchée, collée, et qui garde, parfois, les poils de la barbe et des joues.

On enferme donc les cercueils en de petits caveaux latéraux qui contiennent chacun huit ou dix trépassés, et, l'année finie, on ouvre la bière d'où l'on retire la momie, momie effroyable, barbue, convulsée, qui semble hurler, qui semble travaillée par d'horribles douleurs. Puis, on la suspend dans une des galeries principales, où la famille vient la visiter de temps en temps. Les gens qui voulaient être conservés par cette méthode de séchage le demandaient avant leur mort, et ils resteront éternellement alignés sous ces voûtes sombres, à la façon des objets qu'on garde dans les musées, moyennant une rétribution annuelle versée par les parents. Si les parents cessent de payer, on enfouit tout simplement le défunt, à la manière ordinaire.

J'ai voulu visiter, aussitôt, cette sinistre collection de trépassés.

À la porte d'un petit couvent d'aspect modeste, un vieux capucin, en robe brune, me reçoit et il me précède sans dire un mot, sachant bien ce que veulent voir les étrangers qui viennent en ce lieu.

Nous traversons une pauvre chapelle, et nous descendons lentement un large escalier de pierre. Et, tout à coup, j'aperçois devant nous une immense galerie, large et haute, dont les murs portent tout un peuple de squelettes habillés d'une façon bizarre et grotesque. Les uns sont pendus en l'air côte à côte, les autres couchés sur cinq tablettes de pierre, superposées depuis le sol jusqu'au plafond. Une ligne de morts est debout par terre, une ligne compacte, dont les têtes affreuses semblent parler. Les unes sont rongées par des végétations hideuses qui déforment davantage encore les mâchoires et les os, les autres ont gardé leurs cheveux, d'autres un bout de moustache, d'autres une mèche de barbe.

Celles-ci regardent en l'air de leurs yeux vides, celles-là en bas; en voici qui semblent rire atrocement, en voilà qui sont tordues par la douleur, toutes paraissent affolées par une épouvante surhumaine.

Et ils sont vêtus, ces morts, ces pauvres morts hideux et ridicules, vêtus par leur famille qui les a tirés du cercueil pour leur faire prendre place dans cette effrayante assemblée. Ils ont, presque tous, des espèces de robes noires dont le capuchon parfois est ramené sur la tête. Mais il en est qu'on a voulu habiller plus somptueusement; et le misérable squelette, coiffé d'un bonnet grec à broderies et enveloppé d'une robe de chambre de rentier riche, étendu sur le dos, semble dormir d'un sommeil terrifiant et comique.

Une pancarte d'aveugle, pendue à leur cou, porte leur nom et la date de leur mort. Ces dates font passer des frissons dans les os. On lit: 1880-1881-1882.

Voici donc un homme, ce qui était un homme, il y a huit ans? Cela vivait, riait, parlait, mangeait, buvait, était plein de joie et d'espoir. Et le voilà! Devant cette double ligne d'êtres innommables, des cercueils et des caisses sont entassés, des cercueils de luxe en bois noir, avec des ornements de cuivre et de petits carreaux pour voir dedans. On croirait que ce sont des malles, des valises de sauvages achetées en quelque bazar par ceux qui partent pour le grand voyage, comme on aurait dit autrefois.

Mais d'autres galeries s'ouvrent à droite et à gauche, prolongeant indéfiniment cet immense cimetière souterrain.

Voici les femmes, plus burlesques encore que les hommes, car on les a parées avec coquetterie. Les têtes vous regardent, serrées en des bonnets à dentelles et à rubans, d'une blancheur de neige autour de ces visages noirs, pourris, rongés par l'étrange travail de la terre. Les mains, pareilles à des racines d'arbres coupées, sortent des manches de la robe neuve, et les bas semblent vides qui enferment les os des jambes. Quelquefois le mort ne porte que des souliers, de grands, grands souliers pour ces pauvres pieds secs.

Voici les jeunes filles, les hideuses jeunes filles, en leur parure blanche, portant autour du front une couronne de métal, symbole de l'innocence. On dirait des vieilles, très vieilles, tant elles grimacent. Elles ont seize ans, dix-huit ans, vingt ans. Quelle horreur!

Mais nous arrivons dans une galerie pleine de petits cercueils de verre--ce sont les enfants. Les os, à peine durs, n'ont pas pu résister. Et on ne sait pas bien ce qu'on voit, tant ils sont déformés, écrasés et affreux, les misérables gamins. Mais les larmes vous montent aux yeux, car les mères les ont vêtus avec les petits costumes qu'ils portaient aux derniers jours de leur vie. Et elles viennent les revoir ainsi, leurs enfants!

Souvent, à côté du cadavre, est suspendue une photographie qui le montre tel qu'il était, et rien n'est plus saisissant, plus terrifiant que ce contraste, que ce rapprochement, que les idées éveillées en nous par cette comparaison.

Nous traversons une galerie plus sombre, plus basse, qui semble réservée aux pauvres. Dans un coin noir, ils sont une vingtaine ensemble, suspendus sous une lucarne, qui leur jette l'air du dehors par grands souffles brusques. Ils sont vêtus d'une sorte de toile noire nouée aux pieds et au cou, et penchés les uns sur les autres. On dirait qu'ils grelottent, qu'ils veulent se sauver, qu'ils crient: «Au secours!» On croirait l'équipage noyé de quelque navire, battu encore par le vent, enveloppé de la toile brune et goudronnée que les matelots portent dans les tempêtes, et toujours secoués par la terreur du dernier instant quand la mer les a saisis.

Voici le quartier des prêtres. Une grande galerie d'honneur! Au premier regard, ils semblent plus terribles à voir que les autres, couverts ainsi de leurs ornements sacrés noirs, rouges et violets. Mais en les considérant l'un après l'autre, un rire nerveux et irrésistible vous saisit devant leurs attitudes bizarres et sinistrement comiques. En voici qui chantent; en voilà qui prient. On leur a levé la tête et croisé les mains. Ils sont coiffés de la barrette de l'officiant qui, posée au sommet de leur front décharné, tantôt se penche sur l'oreille d'une façon badine, tantôt leur tombe jusqu'au nez. C'est le carnaval de la mort, que rend plus burlesque la richesse dorée des costumes sacerdotaux.

De temps en temps, paraît-il, une tête roule à terre, les attaches du cou ayant été rongées par les souris. Des milliers de souris vivent dans ce charnier humain.

On me montre un homme mort en 1882. Quelques mois auparavant gai et bien portant, il était venu choisir sa place, accompagné d'un ami: «Je serai là,» disait-il, et il riait.

L'ami revient seul maintenant et regarde pendant des heures entières le squelette immobile, debout à l'endroit indiqué.

En certains jours de fête, les catacombes des Capucins sont ouvertes à la foule. Un ivrogne s'endormit une fois en ce lieu et se réveilla au milieu de la nuit. Il appela, hurla, éperdu d'épouvante, courut de tous les côtés, cherchant à fuir. Mais personne ne l'entendit. On le trouva au matin, tellement cramponné aux barreaux de la grille d'entrée, qu'il fallut de longs efforts pour l'en détacher.

Il était fou.

Depuis ce jour, on a suspendu une grosse cloche près de la porte.

Après cette, sinistre visite, j'éprouvai le désir de voir des fleurs et je me fis conduire à la villa Tasca, dont les jardins, situés au milieu d'un bois d'orangers, sont pleins d'admirables plantes tropicales.

En revenant vers Palerme, je regardais, à ma gauche, une petite ville vers le milieu d'un mont, et, sur le sommet, une ruine. Cette ville, c'est Monreale, et cette ruine, Castellaccio, le dernier refuge où se cachèrent les brigands siciliens, m'a-t-on dit.

Le maître poète Théodore de Banville a écrit un traité de prosodie française, que devraient savoir par coeur tous ceux qui ont la prétention de faire rimer deux mots ensemble. Un des chapitres de ce livre excellent est intitulé: «Des licences poétiques»; on tourne la page et on lit:

«Il n'y en a pas.»

Ainsi, quand on arrive en Sicile, on demande tantôt avec curiosité, et tantôt avec inquiétude: «Où sont les brigands?» et tout le monde vous répond: «Il n'y en a plus.»

Il n'y en a plus, en effet, depuis cinq ou six ans. Grâce à la complicité cachée de quelques grands propriétaires dont ils servaient souvent les intérêts et qu'ils rançonnaient souvent aussi, ils ont pu se maintenir dans les montagnes de Sicile jusqu'à l'arrivée du général Palavicini, qui commande encore à Palerme. Mais cet officier les a pourchassés et traités avec tant d'énergie, que les derniers ont disparu en peu de temps.

Il y a souvent, il est vrai, des attaques à main armée et des assassinats dans ce pays; mais ce sont là des crimes communs, provenant de malfaiteurs isolés et non de bandes organisées, comme jadis.

En somme, la Sicile est aussi sûre pour le voyageur que l'Angleterre, la France, l'Allemagne ou l'Italie, et ceux qui désirent des aventures à la Fra Diavolo devront aller les chercher ailleurs.

En vérité, l'homme est presque en sûreté partout, excepté dans les grandes villes. Si on comptait les voyageurs arrêtés et dépouillés par les bandits dans les contrées sauvages, ceux assassinés par les tribus errantes du désert, et si on comparait les accidents arrivés dans les pays réputés dangereux avec ceux qui ont lieu, en un mois, à Londres, Paris ou New-York, on verrait combien sont innocentes les régions redoutées.

Moralité: si vous recherchez les coups de couteau et les arrestations, allez à Paris ou à Londres, mais ne venez pas en Sicile. On peut, en ce pays, courir les routes, de jour et de nuit, sans escorte et sans armes; on ne rencontre que des gens pleins de bienveillance pour l'étranger, à l'exception de certains employés des postes et des télégraphes. Je dis cela seulement pour ceux de Catane, d'ailleurs.

Donc, une des montagnes qui dominent Palerme porte à mi-hauteur une petite ville célèbre par ses monuments anciens, Monreale; et c'est aux environs de cette cité haut perchée qu'opéraient les derniers malfaiteurs de l'île. On a conservé l'usage de placer des sentinelles tout le long de la route qui y conduit. Veut-on, par là, rassurer ou effrayer les voyageurs? Je l'ignore.

Les soldats, espacés à tous les détours du chemin, font penser à la sentinelle légendaire du ministère de la guerre, en France. Depuis dix ans, sans qu'on sût pourquoi, on plaçait chaque jour un soldat en faction dans le corridor qui conduisait aux appartements du ministre, avec mission d'éloigner du mur tous les passants. Or, un nouveau ministre, d'esprit inquisiteur, succédant à cinquante autres qui avaient passé sans étonnement devant le factionnaire, demanda la cause de cette surveillance.

Personne ne put la lui dire, ni le chef du cabinet, ni les chefs de bureau collés à leur fauteuil depuis un demi-siècle. Mais un huissier, homme de souvenir, qui écrivait peut-être ses mémoires, se rappela qu'on avait mis là un soldat, autrefois, parce qu'on venait de repeindre la muraille et que la femme du ministre, non prévenue, y avait taché sa robe. La peinture avait séché, mais la sentinelle était restée.

Ainsi les brigands ont disparu, mais les factionnaires demeurent sur la route de Monreale. Elle tourne le long de la montagne, cette route, et arrive enfin dans la ville, fort originale, fort colorée et fort malpropre. Les rues en escaliers semblent pavées avec des dents pointues. Les hommes ont la tête enveloppée d'un mouchoir rouge à la manière espagnole.

Voici la cathédrale, grand monument, long de plus de cent mètres, en forme de croix latine, avec trois absides et trois nefs, séparées par dix-huit colonnes de granit oriental qui s'appuient sur une base en marbre blanc et sur un socle carré en marbre _gris_. Le portail, vraiment admirable, encadre de magnifiques portes de bronze, faites par _Bonannus, civis Pisanus_.

L'intérieur de ce monument montre ce qu'on peut voir de plus complet, de plus riche et de plus saisissant, comme décoration en mosaïque à fond d'or.

Ces mosaïques, les plus grandes de Sicile, couvrent entièrement les murs sur une surface de _six mille quatre cents mètres_. Qu'on se figure ces immenses et superbes décorations mettant, en toute cette église, l'histoire fabuleuse de l'Ancien Testament, du Messie et des Apôtres. Sur le ciel d'or qui ouvre, tout autour des nefs, un horizon fantastique, on voit se détacher, plus grands que nature, les prophètes annonçant Dieu, et le Christ venu, et ceux qui vécurent autour de lui.

Au fond du choeur, une figure immense de Jésus, qui ressemble à François Ier, domine l'église entière, semble l'emplir et l'écraser, tant est énorme et puissante cette étrange image.

Il est à regretter que le plafond, détruit par un incendie, soit refait de la façon la plus maladroite. Le ton criard des dorures et des couleurs trop vives est des plus désagréables à l'oeil.

Tout près de la cathédrale, on entre dans le vieux cloître des Bénédictins.

Que ceux qui aiment les cloîtres aillent se promener dans celui-là et ils oublieront presque tous les autres vus avant lui.

Comment peut-on ne pas adorer les cloîtres, ces lieux tranquilles, fermés et frais, inventés, semble-t-il, pour faire naître la pensée qui coule des lèvres, profonde et claire, pendant qu'on va à pas lents sous les longues arcades mélancoliques?

Comme elles paraissent bien créées pour engendrer la songerie, ces allées de pierre, ces allées de menues colonnes enfermant un petit jardin qui repose l'oeil sans l'égarer, sans l'entraîner, sans le distraire.

Mais les cloîtres de nos pays ont parfois une sévérité un peu trop monacale, un peu trop triste, même les plus jolis, comme celui de Saint-Wandrille, en Normandie. Ils serrent le coeur et assombrissent l'âme.

Qu'on aille visiter le cloître désolé de la chartreuse de la Verne, dans les sauvages montagnes des Maures. Il donne froid jusque dans les moelles.

Le merveilleux cloître de Monreale jette, au contraire, dans l'esprit une telle sensation de grâce qu'on y voudrait rester presque indéfiniment. Il est très grand, tout à fait carré, d'une élégance délicate et jolie; et qui ne l'a point vu ne peut pas deviner ce qu'est l'harmonie d'une colonnade. L'exquise proportion, l'incroyable sveltesse de toutes ces légères colonnes, allant deux par deux, côte à côte, toutes différentes, les unes vêtues de mosaïques, les autres nues; celles-ci couvertes de sculptures d'une finesse incomparable, celles-là ornées d'un simple dessin de pierre qui monte autour d'elles en s'enroulant comme grimpe une plante, étonnent le regard, puis le charment, l'enchantent, y engendrent cette joie artiste que les choses d'un goût absolu font entrer dans l'âme par les yeux.

Ainsi que tous ces mignons couples de colonnettes, tous les chapiteaux, d'un travail charmant, sont différents. Et on s'émerveille en même temps, chose bien rare, de l'effet admirable de l'ensemble et de la perfection du détail.

On ne peut regarder ce vrai chef-d'oeuvre de beauté gracieuse sans songer aux vers de Victor Hugo sur l'artiste grec qui sut mettre quelque chose de beau comme un sourire humain sur le profil des Propylées.

Ce divin promenoir est enclos en de hautes murailles très vieilles, à arcades ogivales; c'est là tout ce qui reste aujourd'hui du couvent.

La Sicile est la patrie, la vraie, la seule patrie des colonnades. Toutes les cours intérieures des vieux palais et des vieilles maisons de Palerme en renferment d'admirables, qui seraient célèbres ailleurs que dans cette île si riche en monuments.

Le petit cloître de l'église San Giovanni degli Eremiti, une des plus anciennes églises normandes de caractère oriental, bien que moins remarquable que celui de Monreale, est encore bien supérieur à tout ce que je connais de comparable.

En sortant du couvent, on pénètre dans le jardin, d'où l'on domine toute la vallée pleine d'orangers en fleur. Un souffle continu monte de la forêt embaumée, un souffle qui grise l'esprit et trouble les sens. Le désir indécis et poétique qui hante toujours l'âme humaine, qui rôde autour, affolant et insaisissable, semble sur le point de se réaliser. Cette senteur vous enveloppant soudain, mêlant cette délicate sensation des parfums à la joie artiste de l'esprit, vous jette pendant quelques secondes dans un bien-être de pensée et de corps qui est presque du bonheur.

Je lève les yeux vers la haute montagne dominant la ville et j'aperçois, sur le sommet, la ruine que j'avais vue la veille. Un ami qui m'accompagne interroge les habitants et on nous répond que ce vieux château fut, en effet, le dernier refuge des brigands siciliens. Encore aujourd'hui, presque personne ne monte jusqu'à cette antique forteresse, nommée Castellaccio. On n'en connaît même guère le sentier, car elle est sur une cime peu abordable. Nous y voulons aller. Un Palermitain, qui nous fait les honneurs de son pays, s'obstine à nous donner un guide, et ne pouvant en découvrir un qui lui semble sûr du chemin, s'adresse, sans nous prévenir, au chef de la police.

Et bientôt un agent, dont nous ignorons la profession, commence à gravir avec nous la montagne.

Mais il hésite lui-même et s'adjoint, en route, un compagnon, nouveau guide qui conduira le premier. Puis, tous deux demandent des indications aux paysans rencontrés, aux femmes qui passent en poussant un âne devant elles. Un curé conseille enfin d'aller droit devant nous. Et nous grimpons, suivis de nos conducteurs.

Le chemin devient presque impraticable. Il faut escalader des rochers, s'enlever à la force des poignets. Et cela dure longtemps. Un soleil ardent, un soleil d'Orient nous tombe d'aplomb sur la tête.

Nous atteignons enfin le faîte, au milieu d'un surprenant et superbe chaos de pierres énormes qui sortent du sol, grises, chauves, rondes ou pointues, et emprisonnent le château sauvage et délabré dans une étrange armée de rocs s'étendant au loin, de tous les côtés, autour des murs.

La vue, de ce sommet, est une des plus saisissantes qu'on puisse trouver. Tout autour du mont hérissé se creusent de profondes vallées qu'enferment d'autres monts, élargissant, vers l'intérieur de la Sicile, un horizon infini de pics et de cimes. En face de nous, la mer; à nos pieds, Palerme. La ville est entourée par ce bois d'orangers qu'on nomme la Conque d'or, et ce bois de verdure noire s'étend, comme une tache sombre, au pied des montagnes grises, des montagnes rousses, qui semblent brûlées, rongées et dorées par le soleil, tant elles sont nues et colorées.

Un de nos guides a disparu. L'autre nous suit dans les ruines. Elles sont d'une belle sauvagerie et fort vastes. On sent, en y pénétrant, que personne ne les visite. Partout, le sol creusé sonne sous les pas; par place, on voit l'entrée des souterrains. L'homme les examine avec curiosité et nous dit que beaucoup de brigands ont vécu là dedans, quelques années plus tôt. C'était là leur meilleur refuge, et le plus redouté. Dès que nous voulons redescendre, le premier guide reparaît; mais nous refusons ses services, et nous découvrons sans peine un sentier fort praticable qui pourrait même être suivi par des femmes.

Les Siciliens semblent avoir pris plaisir à grossir et à multiplier les histoires de bandits pour effrayer les étrangers; et, encore aujourd'hui, on hésite à entrer dans cette île aussi tranquille que la Suisse.

Voici une des dernières aventures à mettre au compte des rôdeurs malfaisants. Je la garantis vraie.

Un entomologiste fort distingué de Palerme, M. Ragusa, avait découvert un coléoptère qui fut longtemps confondu avec le _Polyphylla Olivieri_. Or, un savant allemand, M. Kraatz, reconnaissant qu'il appartenait à une espèce bien distincte, désira en posséder quelques spécimens et écrivit à un de ses amis de Sicile, M. di Stephani, qui s'adressa à son tour à M. Giuseppe Miraglia, pour le prier de lui capturer quelques-uns de ces insectes. Mais ils avaient disparu de la côte. Juste à ce moment, M. Lombardo Martorana, de Trapani, annonça à M. di Stephani qu'il venait de saisir plus de cinquante polyphylla.

M. di Stephani s'empressa de prévenir M. Miraglia par la lettre suivante:

«Mon cher Joseph,

«Le _Polyphylla Olivieri_, ayant eu connaissance de tes intentions meurtrières, a pris une autre route et il est allé se réfugier sur la côte de Trapani, où mon ami Lombarde en a déjà capturé plus de cinquante individus.»

Ici, l'aventure prend des allures tragi-comiques d'une invraisemblance épique.

À cette époque, les environs de Trapani étaient, parcourus, paraît-il, par un brigand nommé Lombardo.

Or, M. Miraglia jeta au panier la lettre de son ami. Le domestique vida le panier dans la rue, puis, le ramasseur d'ordures passa et porta dans la plaine ce qu'il avait recueilli. Un paysan, voyant dans la campagne un beau papier bleu à peine froissé, le ramassa et le mit dans sa poche, par précaution ou par un besoin instinctif de lucre.

Plusieurs mois se passèrent, puis, cet homme, ayant été appelé à la questure, laissa glisser cette lettre à terre. Un gendarme la saisit et la présenta au juge qui tomba en arrêt sur les mots: _intentions meurtrières, pris une autre roule, réfugiés, capturés, Lombardo_. Le paysan fut emprisonné, interrogé, mis au secret. Il n'avoua rien. On le garda et une enquête sévère fut ouverte. Les magistrats publièrent la lettre suspecte, mais, comme ils avaient lu «Patrouilla Olivuri» au lieu de «Polyphylla», les entomologistes ne s'émurent pas.

Enfin on finit par déchiffrer la signature de M. di Stephani, qui fut appelé au tribunal. Ses explications ne furent pas admises. M. Míraglia, cité à son tour, finit par éclaircir le mystère.

Le paysan était demeuré trois mois en prison.

Un des derniers brigands siciliens fut donc, en vérité, une espèce de hanneton connu par les hommes de science sous le nom de _Polyphylla Ragusa_.

Rien de moins dangereux aujourd'hui que de parcourir cette Sicile redoutée, soit en voiture, soit à cheval, soit même à pied. Toutes les excursions les plus intéressantes, d'ailleurs, peuvent être accomplies presque entièrement en voiture. La première à faire est celle du temple de Ségeste.

Tant de poètes ont chanté la Grèce que chacun de nous en porte l'image en soi; chacun croit la connaître un peu, chacun l'aperçoit en songe telle qu'il la désire.