Chapter 11
Sous ce titre: _Marabouts et Khouan_, M. le commandant Rinn les a énumérés et analysés d'une façon aussi complète que possible.
Je trouve en ce livre quelques textes des plus curieux sur les doctrines et pratiques de ces confédérations.
Chacune d'elles affirme avoir conservé intacte l'obéissance aux cinq commandements du Prophète et tenir de lui la seule voie pour atteindre l'union avec Dieu, qui est le but de tous les efforts religieux des musulmans.
Malgré cette prétention à l'orthodoxie absolue et à la pureté de la doctrine, tous ces ordres et confréries ont des usages, des enseignements et des tendances fort divergents.
Les uns forment de puissantes associations pieuses, dirigées par de savants théologistes de vie austère, hommes vraiment supérieurs, aussi instruits théoriquement que redoutables diplomates dans leurs relations avec nous, et qui gouvernent avec une rare habileté ces écoles de science sacrée, de morale élevée et de combat contre l'Européen. Les autres forment de bizarres assemblages de fanatiques ou de charlatans, ont l'air de troupes de bateleurs religieux, tantôt exaltés, convaincus, tantôt purs saltimbanques exploitant la bêtise et la foi des hommes.
Comme je l'ai dit, le but unique des efforts de tout bon musulman est l'union intime avec Dieu. Divers procédés mystiques conduisent à cet état parfait, et chaque confédération possède sa méthode d'entraînement. En général, cette méthode mène le simple adepte à un état d'abrutissement absolu, qui en fait un instrument aveugle et docile aux mains du chef.
Chaque ordre a, à sa tête, un cheik, maître de l'ordre: «Tu seras entre les mains de ton cheik comme le cadavre entre les mains du laveur des morts. Obéis-lui en tout ce qu'il a ordonné, car c'est Dieu même qui commande par sa voix. Lui désobéir, c'est encourir la colère de Dieu. N'oublie pas que tu es son esclave et que tu ne dois rien faire sans son ordre.
«Le cheik est l'homme chéri de Dieu; il est supérieur à toutes les autres créatures et prend rang après les prophètes. Ne vois donc que lui, lui partout. Bannis de ton coeur toute autre pensée que celle qui aurait Dieu ou le cheik pour objet.»
Au-dessous de ce personnage sacré sont les _moquaddem_, vicaires du cheik, propagateurs de la doctrine.
Enfin, les simples initiés à l'ordre s'appellent les _khouan_, les frères.
Chaque confrérie, pour atteindre l'état d'hallucination où l'homme se confond avec Dieu, a donc son oraison spéciale, ou plutôt sa gymnastique d'abrutissement. Cela se nomme le _dirkr_.
C'est presque toujours une invocation très courte, ou plutôt l'énoncé d'un mot ou d'une phrase qui doit être répété un nombre infini de fois.
Les adeptes prononcent, avec des mouvements réguliers de la tête et du cou, deux cents, cinq cents, mille fois de suite, soit le mot Dieu, soit la formule qui revient en toutes leurs prières: «Il n'y a de divinité que Dieu,» en y ajoutant quelques versets dont l'ordre est le signe de reconnaissance de la confrérie.
Le néophyte, au moment de son initiation s'appelle _talamid_, puis après l'initiation il devient _mourid_, puis _faqir_, puis _soufi_, puis _salek_, puis _med jedoub_ (le ravi, l'halluciné). C'est à ce moment que se déclare chez lui l'inspiration ou la folie, l'esprit se séparant de la matière et obéissant à la poussée d'une sorte d'hystérie mystique. L'homme, dès lors, n'appartient plus à la vie physique. La vie spirituelle seule existe pour lui, et il n'a plus besoin d'observer les pratiques du culte.
Au-dessus de cet état, il n'y a plus que celui de _touhid,_ qui est la suprême béatitude, l'identification avec Dieu.
L'extase aussi a ses degrés, qui sont très curieusement décrits par Cheik-Snoussi, affilié à l'ordre des Khelouatya, visionnaires-interprètes des songes. On remarquera les rapprochements étranges qu'on peut faire entre ces mystiques et les mystiques chrétiens.
Voici ce qu'écrit Cheik-Snoussi: «... L'adepte jouit ensuite de la manifestation d'autres lumières qui sont pour lui le plus parfait des talismans.
«Le nombre de ces lumières est de soixante-mille; il se subdivise en plusieurs séries, et compose les _sept degrés_ par lesquels on parvient à l'état parfait de l'âme. Le premier de ces degrés est l'humanité. On y aperçoit dix mille lumières, perceptibles seulement pour ceux qui peuvent y arriver: leur couleur est terne. Elles s'entremêlent les unes dans les autres... Pour atteindre le second, il faut que le coeur se soit sanctifié. Alors on découvre dix mille autres lumières inhérentes à ce second degré, qui est celui de _l'extase passionnée_; leur couleur est bleu clair... On arrive au troisième degré, qui est _l'extase du coeur._ Là on voit l'enfer et ses attributs, ainsi que dix mille autres lumières dont la couleur est aussi rouge que celle produite par une flamme pure... Ce point est celui qui permet de voir les génies et tous leurs attributs, car le coeur peut jouir de sept états spirituels accessibles seulement à certains affiliés.
«S'élevant ensuite à un autre degré, on voit dix mille lumières nouvelles, inhérentes à l'état d'extase de l'âme immatérielle. Ces lumières sont d'une couleur jaune très accentuée. On y aperçoit les âmes des prophètes et des saints.
«Le cinquième degré est celui de l'extase mystérieuse. On y contemple les anges et dix mille autres lumières d'un blanc éclatant.
«Le sixième est celui de l'extase d'obsession. On y jouit aussi de dix mille autres lumières dont la couleur est celle des miroirs limpides. Parvenu à ce point, on ressent un délicieux ravissement d'esprit qui a pris le nom _d'el-Khadir_ et qui est le principe de la vie spirituelle. Alors seulement on voit notre prophète Mohammed.
«Enfin on arrive aux dix mille dernières lumières cachées en atteignant ce septième degré, qui est la béatitude. Ces lumières sont vertes et blanches; mais elles subissent des transformations successives: ainsi elles passent par la couleur des pierres précieuses pour prendre ensuite une teinte claire, puis enfin acquièrent une autre teinte qui n'a pas de similitude avec une autre, qui est sans ressemblance, qui n'existe nulle part, mais qui est répandue dans tout l'univers... Parvenu à cet état, les attributs de Dieu se dévoilent... Il ne semble plus alors qu'on appartienne à ce monde. Les choses terrestres disparaissent pour vous.»
Ne voilà-t-il pas les sept châteaux du ciel de sainte Thérèse et les sept couleurs correspondant aux sept degrés de l'extase? Pour atteindre cet affolement, voici le procédé spécial employé par les Khelouatya:
«On s'assoit les jambes croisées et on répète pendant un certain temps: «Il n'y a de dieu qu'Allah,» en portant la bouche alternativement de dessus l'épaule droite, au-devant du coeur, sous le sein gauche. Ensuite on récite l'invocation qui consiste à articuler les noms de Dieu, qui implique l'idée de sa grandeur et de sa puissance, en ne citant que les dix suivants, dans l'ordre où ils se trouvent placés: Lui, Juste, Vivant, Irrésistible, Donneur par excellence, Pourvoyeur par excellence, Celui qui ouvre à la vérité les coeurs des hommes endurcis, Unique, Éternel, Immuable.»
Les adeptes, à la suite de chacune des invocations, doivent réciter cent fois de suite ou même plus certaines oraisons.
Ils se forment en cercle pour faire leurs prières particulières. Celui qui les récite, en disant _Lui_, avance la tête au milieu du rond en l'obliquant à droite, puis il la reporte en arrière, du côté gauche, vers la partie extérieure. Un seul d'entre eux commence à dire le mot _Lui_; après quoi tous les autres en choeur, en faisant aller la tête à droite, puis à gauche.
Comparons ces pratiques avec celles des Quadrya: «S'étant assis, les jambes croisées, ils touchent l'extrémité du pied droit, puis l'artère principale nommée _el-Kias_ qui contourne les entrailles; ils placent la main ouverte, les doigts écartés, sur le genou, portent la face vers l'épaule droite en disant _ha_, puis vers l'épaule gauche en disant _hou,_ puis la baissent en disant _hi_, puis recommencent. Il importe, et cela est indispensable, que celui qui les prononce s'arrête sur le premier de ces noms aussi longtemps que son haleine le lui permet; puis, quand il s'est purifié, il appuie de la même manière sur le nom de Dieu, tant que son âme peut être sujette au reproche; ensuite il articule le nom _hou_ quand la personne est disposée à l'obéissance; enfin lorsque l'âme a atteint le degré de perfection désirable, il peut dire le dernier nom _hi_.»
Ces prières, qui doivent amener l'anéantissement de l'individualité de l'homme, absorbé dans l'essence de Dieu (c'est-à-dire l'état à la suite duquel on arrive à la contemplation de Dieu en ses attributs), s'appellent _onerd-debered._
Mais parmi toutes les confréries algériennes, c'est assurément celles des Aïssaoua qui attire le plus violemment la curiosité des étrangers.
On sait les pratiques épouvantables de ces jongleurs hystériques qui, après s'être entraînés à l'extase en formant une sorte de chaîne magnétique et en récitant leurs prières, mangent les feuilles épineuses des cactus, des clous, du verre pilé, des scorpions, des serpents. Souvent ces fous dévorent avec des convulsions affreuses un mouton vivant, laine, peau, chair sanglante et ne laissent à terre que quelques os. Ils s'enfoncent des pointes de fer dans les joues ou dans le ventre; et on trouve après leur mort, quand on fait leur autopsie, des objets de toute nature entrés dans les parois de l'estomac.
Eh bien, on rencontre dans les textes des Aïssaoua les plus poétiques prières et les plus poétiques enseignements de toutes les confréries islamiques.
Je cite d'après M. le commandant Rinn quelques phrases seulement:
«Le Prophète dit un jour à Abou-Dirr-el-R'ifari: «O Abou-Dirr, le rire des pauvres est une adoration; leurs jeux, la proclamation de la louange de Dieu; leur sommeil, l'aumône.»
Le cheik a encore dit:
«Prier et jeûner dans la solitude et n'avoir aucune compassion dans le coeur, cela s'appelle, dans la bonne voie, de l'hypocrisie.
«L'amour est le degré le plus complet de la perfection. Celui qui n'aime pas n'est arrivé à rien dans la perfection. Il y a quatre sortes d'amour: l'amour par l'intelligence, l'amour par le coeur, l'amour par l'âme, l'amour mystérieux...»
Qui donc a jamais défini l'amour d'une manière plus complète, plus subtile et plus belle?
On pourrait multiplier à l'infini les citations.
Mais, à côté de ces ordres mystiques qui appartiennent aux grands rites orthodoxes musulmans, existe une secte dissidente, celles des Ibadites ou Beni-Mzab, qui présente des particularités fort curieuses.
Les Beni-Mzab habitent, au sud de nos possessions algériennes, dans la partie la plus aride du Sahara, un petit pays, le Mzab, qu'ils ont rendu fertile par de prodigieux efforts.
On retrouve avec stupéfaction, dans la petite république de ces puritains de l'Islam, les principes gouvernementaux de la commune socialiste, en même temps que l'organisation de l'Église presbytérienne en Écosse. Leur morale est dure, intolérante, inflexible. Ils ont l'horreur de l'effusion du sang et ne l'admettent que pour la défense de la foi. La moitié des actes de la vie, le contact accidentel ou volontaire de la main d'une femme, d'un objet humide, sale ou défendu, sont des fautes graves qui réclament des ablutions particulières et prolongées.
Le célibat, qui pousse à la débauche, la colère, les chants, la musique, le jeu, la danse, toutes les formes du luxe, le tabac, le café pris dans un établissement public, sont des péchés qui peuvent faire encourir, si on y persévère, une redoutable excommunication appelé la _tebria_.
Contrairement à la doctrine de la plupart des congréganistes musulmans, qui déclarent les pratiques pieuses, les oraisons et l'exaltation mystique suffisantes pour sauver le fidèle, quels que soient ses actes, les Ibadites n'admettent le salut éternel de l'homme que par la pureté de sa vie. Ils poussent à l'excès l'observation des prescriptions du Coran, traitent en hérétiques les derviches et les fakirs, ne croient pas valable auprès de Dieu, maître souverainement juste et inflexible, l'intervention des prophètes ou saints, dont cependant ils vénèrent la mémoire. Ils nient les inspirés et les illumines, et ne reconnaissent pas même à l'iman le droit d'amnistier son semblable, car Dieu seul peut être juge de l'importance des fautes et de la valeur du repentir.
Les Ibadites sont d'ailleurs des schismatiques, qui appartiennent au plus ancien des schismes de l'Islam, et descendent des assassins d'Ali, gendre du Prophète.
Mais les ordres qui comptent en Tunisie le plus d'adhérents semblent être en première ligne, avec les Aïssaoua, ceux des Tidjanya et des Qadrya, ce dernier fondé par Abd-el-Kader-el-Djinanl, le plus saint homme de l'Islam, après Mohammed.
Les zaouïas de ces deux marabouts, que nous visitons après celle du Barbier, sont loin d'atteindre l'élégance et la beauté des deux monuments que nous avons vus d'abord.
16 décembre.
La sortie de Kairouan vers Sousse augmente encore l'impression de tristesse de la ville sainte.
Après de longs cimetières, vastes champs de pierres, voici des collines d'ordures faites des détritus de la ville, accumulés depuis des siècles; puis recommence la plaine marécageuse, où on marche souvent sur des carapaces de petites tortues, puis toujours la lande où pâturent des chameaux. Derrière nous la ville, les dômes, les mosquées, les minarets se dressent dans cette solitude morne, comme un mirage du désert, puis peu à peu s'éloignent et disparaissent.
Après plusieurs heures de marche, la première halte a lieu près d'une koubba, dans un massif d'oliviers. Nous sommes à Sidi-L'Hanni, et je n'ai jamais vu le soleil faire d'une coupole blanche une plus étonnante merveille de couleur. Est-elle blanche?--Oui,--blanche à aveugler! et pourtant la lumière se décompose si étrangement sur ce gros oeuf, qu'on y distingue une féerie de nuances mystérieuses, qui semblent évoquées plutôt qu'apparues, illusoires plus que réelles, et si fines, si délicates, si noyées dans ce blanc de neige qu'elles ne s'y montrent pas tout de suite, mais après l'éblouissement et la surprise du premier regard. Alors on n'aperçoit plus qu'elles, si nombreuses, si diverses, si puissantes et presque invisibles pourtant! Plus on regarde, plus elles s'accentuent. Des ondes d'or coulent sur ces contours, secrètement éteintes dans un bain lilas, léger comme une buée, que traversent par places des traînées bleuâtres. L'ombre immobile d'une branche est peut-être grise, peut-être verte, peut-être jaune? je ne sais pas. Sous l'abri de la corniche, le mur, plus bas, me semble violet: et je devine que l'air est mauve autour de ce dôme aveuglant qui me paraît à présent presque rose, oui, presque rose, quand on le contemple trop, quand la fatigue de son rayonnement mêle tous ces tons si fins et si clairs qu'ils affolent les yeux. Et l'ombre, l'ombre de cette koubba sur ce sol, de quelle nuance est-elle? Qui pourra le savoir, le montrer, le peindre? Pendant combien d'années faudra-t-il tremper nos yeux et notre pensée dans ces colorations insaisissables, si nouvelles pour nos organes instruits à voir l'atmosphère de l'Europe, ses effets et ses reflets, avant de comprendre celles-ci, de les distinguer et de les exprimer jusqu'à donner à ceux qui regarderont les toiles où elles seront fixées par un pinceau d'artiste la complète émotion de la vérité?
Nous entrons à présent dans une région moins nue, où l'olivier pousse. À Moureddin, auprès d'un puits, une superbe fille rit et montre ses dents en nous voyant passer, et, un peu plus loin, nous devançons un élégant bourgeois de Sousse qui rentre à la ville, monté sur son âne et suivi de son nègre qui porte son fusil. Il vient sans doute de visiter son champ d'oliviers ou sa vigne! Dans le chemin encaissé entre les arbres, c'est un tableautin charmant. L'homme est jeune, vêtu d'une veste verte et d'un gilet rose en partie cachés sous un burnous de soie drapant les reins et les épaules. Assis comme une femme sur son âne qui trottine, il lui tambourine le flanc de ses deux jambes moulées sous des bas d'une blancheur parfaite, tandis qu'il retient fixés à ses pieds, on ne sait comment, deux brodequins vernis qui n'adhèrent point à ses talons.
Et le petit nègre, habillé tout de rouge, court, son fusil sur l'épaule, avec une belle souplesse sauvage, derrière l'âne de son maître.
Voici Sousse.
Mais, je l'ai vue, cette ville! Oui, oui, j'ai eu cette vision lumineuse autrefois, dans ma toute jeune vie, au collège, quand j'apprenais les croisades dans _l'Histoire de France_ de Burette. Oh! je la connais depuis si longtemps! Elle est pleine de Sarrasins, derrière ce long rempart crénelé, si haut, si mince, avec ses tours de loin en loin, ses portes rondes, et les hommes à turban qui rôdent à son pied. Oh! cette muraille, c'est bien celle dessinée dans le livre à images, si régulière et si propre qu'on la dirait en carton découpé. Que c'est joli, clair et grisant! Rien que pour voir Sousse, on devrait faire ce long voyage. Dieu! l'amour de muraille qu'il faut suivre jusqu'à la mer, car les voitures ne peuvent entrer dans les rues étroites et capricieuses de cette cité des temps passés. Elle va toujours, la muraille, elle va jusqu'au rivage, pareille et crénelée, armée de ses tours carrées, puis elle fait une courbe, suit la rive, tourne encore, remonte et continue sa ronde, sans modifier une fois, pendant quelques mètres seulement, son coquet aspect de rempart sarrasin. Et sans finir, elle recommence, à la façon d'un chapelet dont chaque grain est un créneau et chaque dizaine une tourelle, enfermant dans son cercle éblouissant, comme dans une couronne de papier blanc, la ville serrée dans son étreinte et qui étage ses maisons de plâtre entre le mur du bas, baigné dans le flot, et le mur du haut, profilé sur le ciel.
Après avoir parcouru la cité, entremêlement de ruelles étonnantes, comme il nous reste une heure de jour, nous allons visiter, à dix minutes des portes, les fouilles que font les officiers sur l'emplacement de la nécropole d'Hadrumète. On y a découvert de vastes caveaux contenant jusqu'à vingt sépulcres et gardant des traces de peintures murales. Ces recherches sont dues aux officiers, qui deviennent, en ces pays, des archéologues acharnés, et qui rendraient à cette science de très grands services si l'administration des beaux-arts n'arrêtait leur zèle par des mesures vexatoires.
En 1860, on a mis au jour, en cette même nécropole, une très curieuse mosaïque représentant le labyrinthe de Crète, avec le minotaure au centre, et près de l'entrée une barque amenant Thésée, Ariane et son fil. Le bey voulut faire apporter à son musée cette pièce remarquable, qui fut totalement détruite en route. On a bien voulu m'en offrir une photographie faite sur un croquis de M. Larmande, dessinateur des ponts et chaussées. Il n'en existe que quatre, exécutées tout récemment. Je ne crois pas qu'une d'elles ait encore été reproduite.
Nous revenons à Sousse au soleil couchant, pour dîner chez le contrôleur civil de France, un des hommes les mieux renseignés et les plus intéressants à écouter parler des moeurs et des coutumes de ce pays.
De son habitation on domine la ville entière, cette cascade de toits carrés, vernis de chaux, où courent des chats noirs et où se dresse parfois le fantôme d'un être drapé en des étoffes pâles ou colorées. De place en place, un grand palmier passe la tête entre les maisons et étale le bouquet vert de ses branches au-dessus de leur blancheur, unie.
Puis quand la lune se fut levée, cela devint une écume d'argent roulant à la mer, un rêve prodigieux de poète réalisé, l'apparition invraisemblable d'une cité fantastique d'où montait une lueur au ciel.
Puis nous avons erré fort longtemps par les rues. La baie d'un café maure nous tente. Nous entrons. Il est plein d'hommes assis ou accroupis, soit par terre, soit sur les planches garnies de nattes, autour d'un conteur arabe. C'est un vieux, gras, à l'oeil malin, qui parle avec une mimique si drôle qu'elle suffirait à amuser. Il raconte une farce, l'histoire d'un imposteur qui voulut se faire passer pour marabout, mais que l'iman a dévoilé. Ses naïfs auditeurs sont ravis et suivent le récit avec une attention ardente, qu'interrompent seuls des éclats de rire. Puis nous nous remettons à marcher, ne pouvant, par cette nuit éblouissante, nous décider au sommeil.
Et voilà qu'en une rue étroite je m'arrête devant une belle maison orientale dont la porte ouverte montre un grand escalier droit, tout décoré de faïences et éclairé, du haut en bas, par une lumière invisible, une cendre, une poussière de clarté tombée on ne sait d'où. Sous cette lueur inexprimable, chaque marche émaillée attend quelqu'un, peut-être un vieux mulsulman ventru, mais je crois qu'elle appelle un pied d'amoureux. Jamais je n'ai mieux deviné, vu, compris, senti l'attente que devant cette porte ouverte et cet escalier vide où veille une lampe inaperçue. Au dehors, sur le mur éclairé par la lune, est suspendu un de ces grands balcons fermés qu'ils appellent une _barmakli_. Deux ouvertures sombres au milieu, derrière les riches ferrures contournées des moucharabis. Est-elle là dedans qui veille, qui écoute et nous déteste, la Juliette arabe dont le coeur frémit? Oui, peut-être? Mais son désir tout sensuel n'est point de ceux qui, dans nos pays à nous, monteraient aux étoiles par des nuits pareilles. Sur cette terre amollissante et tiède, si captivante que la légende des Lotophages y est née dans l'île de Djerba, l'air est plus savoureux que partout, le soleil plus chaud, le jour plus clair, mais le coeur ne sait pas aimer. Les femmes, belles et ardentes, sont ignorantes de nos tendresses. Leur âme simple reste étrangère aux émotions sentimentales, et leurs baisers, dit-on, n'enfantent point le rêve.
TABLE
Pages. I. LASSITUDE 1
II. LA NUIT 10
III. LA CÔTE ITALIENNE 25
LA SICILE 53
I. D'ALGER À TUNIS 127
II. TUNIS 141
VERS KAIROUAN 169
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Paris.--Maison Quentin, L.-H. May, directeur, 7, rue Saint-Benoît.