Part 3
La force immense des rites les fait survivre longtemps à la foi. Plusieurs d’entre eux, tels que le baptême, la première communion, le mariage devant l’autel, l’enterrement religieux sont encore observés par des personnes dégagées de toute croyance. L’ouvrier, qui ne croit plus beaucoup, ne se considère cependant pas comme sérieusement marié s’il néglige de passer par l’église, et il suit avec un sentiment de gêne les enterrements civils. Les rites ataviques le relient à ses morts. Le latin du prêtre, les gestes et les prières liturgiques répétés depuis deux mille ans rattachent le défunt d’aujourd’hui à tous les morts du passé.
Le besoin psychologique de rites et de symboles se montre tellement impérieux que l’anticléricalisme lui-même est obligé d’en créer sans se douter qu’il oppose simplement ainsi une nouvelle religion aux anciennes. L’Église franc-maçonnique possède autant de rites et de symboles que l’Église catholique.
Rites et symboles présentent d’ailleurs de grandes analogies dans tous les cultes. Cette ressemblance tient sans doute à ce que l’esprit humain est obligé de faire entrer ses conceptions dans les cadres mentaux peu nombreux auxquels les philosophes donnaient jadis le nom de catégories de l’entendement. Conditionnant l’expression des choses, ces moules de la pensée limitent les possibilités des conceptions religieuses et des rites qui les maintiennent.
Pareille constatation m’a souvent frappé. Entré par hasard dans un vieux temple jaïnique du fond de l’Inde pendant une cérémonie religieuse, je crus d’abord assister à une messe catholique. Certaines cérémonies des temples égyptiens, il y a 3.000 ou 4.000 ans, ressemblaient singulièrement à celles qu’abritent nos grandes cathédrales modernes. Le langage de l’esprit mystique n’a jamais été bien varié.
Les religions ne possèdent pas seules le besoin de rites et de symboles. Le rôle de ces derniers est aussi important dans les institutions sociales, auxquelles ils donnent stabilité et prestige. Les fêtes nationales, les grandes commémorations, les drapeaux, les statues, les pompes officielles, les robes des magistrats, l’appareil de la justice avec ses balances symboliques, sont les plus sûrs soutiens des traditions et de la communauté des sentiments qui font la force des nations.
Le précédent exposé montre sur quels éléments psychologiques s’édifient les conceptions religieuses et permet de pressentir pourquoi, sous leurs aspects divers, elles présentent de profondes analogies.
§ 6.--Analogie des croyances religieuses chez tous les peuples.
L’intelligence humaine a considérablement évolué dans le cours des âges. Les connaissances de toutes sortes se sont prodigieusement accrues et un Grec ou un Romain revenant à la lumière aurait grand’peine à s’assimiler les découvertes accumulées par les siècles.
Si l’intelligence progressa, les sentiments qui forment le fond de notre nature changèrent très peu. L’amour, la haine, l’ambition, la jalousie, etc., sont restés ce qu’ils étaient à l’aurore de l’humanité. On les domine peut-être davantage, mais ils existent toujours.
Les sentiments s’étant modifiés faiblement au cours des siècles, il est naturel que la mentalité religieuse, issue des domaines de l’affectif et du mystique, soit demeurée la même. Nous devons donc nous attendre à rencontrer entre toutes les religions d’étroites analogies.
Ce n’est pas là, sans doute, l’enseignement des historiens. Ils montrent les peuples dominés par des religions tellement diverses qu’aucun lien ne semble les rattacher. Sous ces divergences apparentes se révèlent d’étroites similitudes, quand on laisse de côté les noms des dieux et les interprétations des théologiens. Si les hommes crurent à des divinités multiples, ils leur ont toujours attribué les mêmes pouvoirs, demandé les mêmes choses et les adorèrent de la même façon.
Bien que correspondant à une mentalité n’ayant guère varié, les manifestations des croyances religieuses suivirent nécessairement les besoins et les conditions de l’existence. Il est évident, par exemple, qu’au temps où la patrie se bornait à la cité, les dieux ne pouvaient être que locaux. Non moins évident qu’au moment où l’homme reconnut les phénomènes de la nature soumis à des lois et non à de divins caprices, une foule de divinités devenant inutiles durent disparaître.
Les diverses extériorisations de la mentalité religieuse amenèrent les historiens à créer de nombreuses divisions: fétichisme, animisme, monothéisme, polythéisme, etc. Soumises à l’analyse psychologique, elles se réduisent vraiment à peu de chose. Si des cultes monothéistes, par exemple, existèrent dans les livres, on n’en vit jamais un seul dans la pratique. Le fétichisme, cité parmi les religions primitives, persiste encore chez les peuples civilisés, comme nous le verrons bientôt.
L’identité des manifestations de la mentalité religieuse apparaît nettement aussi dans les religions des peuples anciens, grecs, égyptiens et hindous, notamment, qui n’eurent longtemps que de trop rares communications pour avoir pu s’influencer beaucoup. Divinisation de toutes les forces de la nature, adoration des plantes et des animaux, fétichisme, polythéisme, puissance magique des formules, cultes des ancêtres, etc., s’y retrouvent généralement.
Pour arriver à embrasser dans une vue d’ensemble les diverses certitudes religieuses s’étant succédé au cours de l’histoire, il faut les dégager des fictions qui les enveloppent et masquent leur vraie nature. Alors seulement on reconnaît qu’elles correspondent à des besoins irréductibles de l’esprit humain, identiques chez tous les peuples. Les religions, malgré certaines divergences, doivent donc présenter partout de singulières analogies.
Les historiens auraient depuis longtemps découvert ces similitudes s’ils avaient tenu compte des éléments affectifs et mystiques dont résulte la mentalité religieuse. Qu’importent les dieux et leurs rites, c’est la mentalité qui les créa qu’on doit d’abord chercher à connaître.
CHAPITRE II
TRANSFORMATIONS QUE SUBISSENT LES CROYANCES RELIGIEUSES INDIVIDUELLES EN DEVENANT COLLECTIVES.
§ 1. Transformations subies par la religion des théologiens en devenant populaire.--§ 2. Comment les peuples interprètent la nature de leurs divinités.--§ 3. Transformations subies par une même religion en passant d’un peuple à un autre.
§ 1.--Transformations subies par la religion des théologiens en devenant populaire.
L’histoire des religions est toujours difficile à saisir parce qu’elles se présentent sous deux aspects fort distincts, les dogmes et la pratique populaire.
Les livres nous apprennent d’une religion la pensée de ses créateurs et de leurs premiers disciples, mais nullement l’idée que le peuple s’en fait. Les théologiens sont pleins de subtilités que l’âme de la multitude simplifie et transforme.
Les écrivains restent généralement muets sur ces transformations et s’attachent uniquement aux textes, bien que leur importance réelle soit très faible.
L’étude des métamorphoses subies par une religion en pénétrant dans les foules n’est pas impossible, même sans documents précis, car les grandes lignes de ces modifications se retrouvent partout identiques. Un culte monothéiste par exemple prendra toujours une forme polythéiste dès qu’il sera pratiqué par un peuple. En tous pays les dieux seront adorés de la même façon avec des rites bien voisins.
La prétention des livres sacrés de créer des dogmes invariables ne s’est jamais réalisée. La fixation par l’écriture en ralentit seulement un peu les transformations.
Bien que les foules ne se soucient guère des textes on les vit souvent se passionner furieusement pour certains d’entre eux dont la compréhension leur demeurait impossible. Les âmes étaient soulevées alors non par ces textes mais par les suggestions de puissants hallucinés. La Réforme ne se fit pas avec les pauvres arguments de Luther et de Calvin, mais grâce à l’action directe de quelques apôtres.
L’influence des meneurs et de la contagion mentale peuvent seules expliquer pourquoi les foules se passionnent parfois pour des controverses théologiques complètement inintelligibles, ou visiblement absurdes. Que pouvaient comprendre, par exemple, au Jansénisme à peine intelligible pour des théologiens les esprits qui s’enthousiasmèrent en faveur de cette doctrine au temps de Louis XIV? On sait qu’un illuminé du nom de Jansénius s’était imaginé faire revivre la théorie de la prédestination. Ses divagations ne devaient toucher qu’un petit nombre de névropathes hantés par une peur horrible de l’enfer et qui, incertains de la miséricorde divine, vivaient dans le doute et le désespoir. Cependant la France entière faillit être bouleversée par cette insanité, qui impressionne aujourd’hui encore, puisque de graves historiens lui consacrent des ouvrages importants.
La transformation des dogmes, passant de l’âme des théologiens dans celle des foules, est la conséquence d’une loi générale observée dans toutes les religions, aussi bien d’Europe que d’Asie. Le brahmanisme et le bouddhisme en constituent de frappants exemples.
Avant de les étudier, nous remarquerons tout d’abord qu’apparaissent chez ces religions pourtant si lointaines, des manifestations de la mentalité religieuse identiques dans tous les cultes, y compris le christianisme: multiplication des dieux, hérésies, schismes, divisions en sectes, couvents, vie ascétique, rites rigoureux, pèlerinages aux sanctuaires réputés, etc.
Les _Védas_ constituent les livres sacrés du brahmanisme, mais en devenant religion populaire, celui-ci s’est transformé au point de ne plus conserver aucune parenté avec les textes qui l’ont inspiré.
Le Brahmanisme populaire nous montre en effet un mélange intime des croyances les plus diverses. Théoriquement, il comporte une grande trinité: Vishnou, dieu de l’amour, Siva, dieu de la mort et Brahma, souverain maître.
Sur cette trinité fondamentale d’abord, devenue un peu accessoire ensuite, l’imagination populaire greffa des milliers de divinités fort analogues à celles du monde antique. Les forces de la nature, les animaux utiles ou nuisibles, les ombres des morts, l’eau des fleuves, le vent, la lumière, tout devint divinités pour le peuple.
Si au lieu d’examiner le brahmanisme populaire on l’étudie dans les livres des théologiens et des lettrés, apparaissent alors des conceptions religieuses fort différentes. Les dieux secondaires sont à peu près ignorés. Tous les êtres composés d’éléments indestructibles se dissolvent dans leurs principes après la mort et retournent au sein de Brahma. Quelques-uns de ces livres professent sur la création du monde des conceptions parfois très sceptiques: «D’où vient cette création? disent les Védas, est-elle l’œuvre d’un créateur ou non? Celui qui la contemple du haut du firmament, celui-là seul le sait. Peut-être lui-même ne le sait-il pas.» On ne fonde pas évidemment une religion populaire avec de tels principes.
Les mêmes distinctions entre la foi populaire et celle des théologiens, apparaissent encore plus frappantes dans le bouddhisme. Cette religion, fondée sur la négation de tous les dieux, a fini par devenir le plus polythéiste des cultes en passant dans la mentalité des masses.
J’ai exposé au cours de mon ouvrage sur les _Civilisations de l’Inde_, l’histoire de cette transformation. On y verra comment une exploration archéologique me révéla l’évolution subie par le bouddhisme et pourquoi ce dernier disparut du pays où il avait pris naissance.
Les auteurs ayant étudié le bouddhisme dans les livres le crurent avec raison une religion théoriquement athée. Leur erreur commença quand ils supposèrent que cet athéisme était devenu populaire.
Une séparation complète existe entre le bouddhisme théorique et le bouddhisme pratiqué par ses fidèles.
Les conceptions du grand réformateur Bouddha peuvent se résumer en quelques lignes. Je les emprunte à Taine, afin que le lecteur ne me soupçonne pas d’émettre une théorie exclusivement personnelle.
«C’est une hérésie, assurait Bouddha, que d’affirmer l’existence d’un être suprême créateur du monde...
«Quatre vérités composent sa doctrine. Toute existence est une souffrance, parce qu’elle comporte la vieillesse, la maladie, la privation et la mort. Mais ce qui a fait d’elle une souffrance, c’est le désir, sans cesse renouvelé, et sans cesse contrarié, par lequel nous nous attachons aux objets, à la jeunesse, à la santé, à la vie. Donc, pour détruire la souffrance, il faut détruire ce désir. Pour le détruire, il faut renoncer à soi-même, se délivrer de la soif de l’être, ne plus sentir d’attrait pour un objet ni pour aucun être... Le sage atteint au renoncement et à l’insensibilité en considérant que tout être étant composé est périssable, qu’étant périssable il est une simple apparence sans solidité ni support, un phénomène en train de disparaître, semblable à l’écume qui se fait et se défait à la surface de l’eau, à l’image qui flotte dans un miroir; bref, par la conviction profonde que les choses ne sont pas.»
Cette doctrine est, je le répète, celle des livres. Elle devait évidemment rester incomprise du peuple. L’étude des bas-reliefs de l’Inde m’a vite montré ce que devinrent ces philosophiques conceptions, en pénétrant l’âme populaire. Du négateur des dieux Bouddha, la multitude fit d’abord un dieu unique, puis l’entoura bientôt d’une légion d’autres divinités et le noya en quelques siècles dans leur foule. N’ayant plus alors aucune supériorité sur les autres dieux, Bouddha finit par être oublié et le bouddhisme disparut comme religion spéciale.
Cette transformation d’un athéisme philosophique en polythéisme populaire jette une vive lumière sur les ressorts secrets de la mentalité religieuse.
§ 2.--Comment les peuples interprètent la nature de la divinité.
Les faits précédents montrent clairement ce que deviennent les dogmes en se propageant dans les masses, mais ne nous disent pas de quelle manière les disciples conçoivent leurs divinités.
Il est si difficile de se le représenter pour des peuples à mentalité différente de la nôtre, les Grecs et les Romains par exemple, que les historiens ne l’ont guère tenté. Que pouvait signifier pour un Romain le _numen_ ou génie des empereurs, qu’il adorait et auquel il élevait des temples? Comment faisait-on si facilement un dieu d’un homme? Peut-être supposait-on chez les héros une sorte d’incarnation de l’esprit divin? Ces déifications équivalaient sans doute à la sanctification des personnages vertueux du christianisme. Un saint est, comme les empereurs, un homme divinisé après sa mort et auquel sont dédiés également des temples.
On se représente mieux l’idée de la divinité que se faisaient des hommes moins raffinés, tels que nos ancêtres chrétiens du Moyen Age, par exemple. Dieu et ses saints étaient simplement pour eux des personnages très puissants, dont la faveur s’obtenait au moyen de prières et de présents.
Certains fidèles n’hésitaient pas du reste à manifester leur mécontentement en termes sévères quand la récompense obtenue n’était pas proportionnée aux offrandes. Parlant de la pratique du christianisme au Moyen Age, l’illustre historien Fustel de Coulanges s’exprime ainsi:
«C’était une religion fort grossière et matérielle. Un jour, saint Colomban apprend qu’on a volé son bien dans le moment même où il était en prières au tombeau de saint Martin: il retourne à ce tombeau et s’adressant au saint: «Crois-tu donc que je sois venu prier sur tes reliques pour qu’on me vole mon bien?» Et le saint se crut tenu de faire découvrir le voleur et de faire restituer les objets dérobés. Un vol avait été commis dans l’église de Sainte-Colombe, à Paris; Éloi court au sanctuaire et dit: «Écoute bien ce que j’ai à te dire, sainte Colombe, si tu ne me fais pas rapporter ici ce qui a été volé, je ferai fermer la porte de ton église avec des tas d’épines, et il n’y aura plus de culte pour toi.» Le lendemain, les objets volés étaient rapportés. Chaque saint avait une puissance surhumaine, et il devait la mettre au service de ses adorateurs. Le culte était un marché. Donnant donnant.»
Cette conception resta générale au Moyen Age et plus tard encore. Les rois eux-mêmes ne raisonnaient pas autrement que le peuple. M. Lavisse nous montre Louis XI tâchant de se concilier, à l’aide de cadeaux, les personnages influents du paradis.
«Sa prodigalité envers saint Martin, saint Michel, sainte Marthe, etc., mit plus d’une fois sur les dents ses officiers de finances; ils devaient trouver en quelques jours une somme énorme pour récompenser un saint qui venait de manifester sa bonne volonté, ou bien pour acheter une intervention décisive. Saint Martin de Tours, après la prise de Perpignan, reçut douze cents écus, et la Vierge du Puy, après la naissance du Dauphin, vingt mille écus d’or. Afin d’empêcher Charles le Téméraire de prendre Noyon, en 1412, Jean Bouret dut envoyer tout de suite douze cents écus à un orfèvre, afin de faire une «ville d’argent» pour Notre-Dame.»
Louis XIV n’entendait pas les choses d’une façon bien différente lorsque après la défaite de Malplaquet, il disait d’un ton de reproche: «Dieu a donc oublié tout ce que j’ai fait pour lui?»
Des conceptions du même ordre apparaissent à tous les âges, chez les dévots de tous les cultes. On ne voit nulle part des divinités inaccessibles aux présents. Les mêmes besoins de l’âme humaine devaient engendrer partout les mêmes manifestations. Supposant les dieux à leur image, comment les hommes n’auraient-ils pas employé, afin de séduire ces êtres redoutables, les moyens par lesquels se concilie la protection des puissants d’ici-bas?
§ 3.--Transformations subies par une même religion en passant d’un peuple à un autre.
Nous avons montré les modifications subies par les religions en se propageant dans les couches diverses d’une même société. Ces transformations seront plus profondes encore pour une même religion adoptée par des races différentes.
Les théologiens attachés à la lettre des dogmes et exigeant seulement des fidèles la pratique des rites, n’aperçoivent pas ces changements et restent persuadés de l’invariabilité de leurs doctrines, quel que soit le peuple les ayant embrassées. Cependant une religion, du fait seul qu’elle est pratiquée par des races différentes, se transforme entièrement.
Le bouddhisme de l’Inde, par exemple, et celui du Japon et de la Chine n’offrent plus aucune parenté. La différence entre eux est telle que les savants ayant étudié pour la première fois le bouddhisme dans ces dernières contrées crurent rencontrer une religion nouvelle.
L’Islamisme a subi des transformations analogues en passant de l’Arabie dans l’Inde. Le plus monothéiste des cultes y est devenu extrêmement polythéiste. Chez les populations dravidiennes du Dekkan il ne diffère du brahmanisme que par l’adoration de Mahomet. En Algérie, l’islamisme des Arabes et celui des Berbères forment également deux religions assez distinctes.
Cette loi de la transformation des croyances passant d’un peuple à l’autre s’applique à tous les éléments de la civilisation. Dans mon livre, _les Lois psychologiques de l’évolution des peuples_, j’ai montré depuis longtemps que jamais une nation n’adoptait les arts, les institutions ni la langue d’une autre sans lui faire subir de grands changements.
C’est donc une illusion de croire, avec certains historiens, que les peuples changent leurs dieux à volonté. La conversion de peuples entiers à une religion nouvelle est tout à fait fictive. Si plusieurs semblèrent se convertir au christianisme, à l’islamisme ou au bouddhisme, par exemple, s’ils acceptèrent théoriquement le texte des livres sacrés sans d’ailleurs en connaître un seul mot, ils n’ont adopté réellement de ces diverses croyances que certaines formules, certaines cérémonies, et retenu de la foi nouvelle que les éléments en rapport avec leurs besoins et leurs sentiments. Comment aurait-il pu d’ailleurs en être autrement?
Ce serait ignorer profondément le mécanisme de la croyance que de supposer un peuple entier capable d’accueillir instantanément les dogmes d’une religion nouvelle pour lui. Quand il a paru les admettre, c’était pour obéir aux prescriptions de chefs redoutés, mais une telle adhésion demeurait purement verbale. Dans les livres seulement on voit Henry VIII imposer le protestantisme à l’Angleterre, sa fille, Marie Tudor, rétablir le catholicisme, puis son autre fille Élisabeth forcer ses sujets à revenir au protestantisme.
Nous résumerons ce chapitre en répétant que la stabilité des religions est une simple apparence. Les dogmes écrits peuvent demeurer invariables, divers rites persister longtemps, mais en réalité les conceptions religieuses suivent la mentalité des hommes qui les adoptent. Elles tendent toutes cependant à prendre certains caractères communs en arrivant dans l’âme populaire. Les divers dieux furent dotés des mêmes pouvoirs, on tenta toujours de se concilier leurs faveurs par les mêmes moyens. Ils extériorisèrent partout les mêmes espoirs, les mêmes craintes et les mêmes rêves.
CHAPITRE III
LES DIEUX DU MONDE ANTIQUE.
§ 1. Les premiers cultes supposés de l’humanité, fétichisme, totémisme, animisme, etc.--§ 2. Les dieux du monde gréco-romain.--§ 3. Le culte des morts.--§ 4. La divinisation des abstractions et des héros.--§ 5. Les augures et les oracles.
§ 1.--Les premiers cultes supposés de l’humanité. Fétichisme, Totémisme, Animisme, etc.
Les seules conjectures formées sur les premiers cultes de l’humanité dérivent de l’étude des religions chez les sauvages actuels. Suivant certaines idées, peu défendables au point de vue psychologique, on crut d’abord les religions primitives constituées par le fétichisme et l’animisme. Les historiens les font précéder maintenant d’une sorte de culte appelé totémisme, caractérisé par ce fait que divers clans sauvages se désignent sous des noms d’animaux ou de végétaux.
Les abondantes dissertations des sociologues n’ont guère réussi à découvrir dans le totémisme un culte primitif spécial. Rien en effet ne le distingue nettement du fétichisme. Le totem, qu’il soit animal, plante, ou objet inanimé, paraît bien avoir constitué simplement le signe de ralliement d’une tribu devenu ensuite son fétiche. On peut le comparer aux images figurant sur les bannières et les écussons des chefs guerriers de tous les temps. Loin d’avoir été une religion, le totémisme représente un domaine que la religion n’envahit qu’assez tard.
L’animisme, également séparé du fétichisme par les historiens, nous semble s’y rattacher étroitement. Impossible de croire que le plus inintelligent des sauvages ait jamais adoré une pierre ou un morceau de bois s’il ne les avait supposés doublés d’esprits invisibles. La seule distinction, assez problématique d’ailleurs, pouvant être établie entre le fétichisme et l’animisme serait que dans ce dernier les esprits, au lieu de rester fixés sur l’objet, s’en trouveraient indépendants et pourraient circuler à leur gré.
Un fétiche est parfois individuel, mais le plus souvent collectif. Le totémisme, dont nous parlions à l’instant, représente un fétichisme collectif.
L’homme moderne s’imagine entièrement dégagé du fétichisme et parle de ce culte avec dédain. Cependant sa vie en est pleine. Beaucoup de libres penseurs ont foi dans les présages, les porte-bonheur, l’influence du chiffre 13, et nombre de superstitions du même ordre. Les croyants les plus monothéistes en apparence ne doutent pas de la vertu des reliques, des médailles, de l’action curative des sources miraculeuses et des pèlerinages. Les ex-voto ornent en aussi grande quantité les murs des églises modernes que les anciens temples de la Grèce et se révèlent inspirés par une mentalité identique.