Part 13
Un éminent président de l’Académie des Sciences, Émile Picard, a très bien résumé dans les termes suivants l’opinion générale des savants actuels sur la philosophie:
«Je crois, dit-il, qu’on rencontre rarement parmi les savants adonnés aux sciences de la nature, des esprits prenant quelque intérêt à ce qui est vraiment la philosophie... Les discussions chères aux écoles philosophiques de tous les temps sur le réel et sur le vrai semblent oiseuses à ceux qui observent et qui expérimentent... Le savant se méfie des critiques subtiles qui n’ont jamais conduit à des découvertes effectives... Il a en général l’impression que le philosophe parle un autre langage que lui et il ne cherche pas à le comprendre... La philosophie agite le plus souvent des questions sans réponse.»
Et dans une lettre qu’il m’adressait à ce sujet, mon savant ami confirmait ainsi son jugement:
«Je pense qu’il faudrait réserver le mot philosophie pour les poèmes et les rêveries sur la métaphysique; ce sont là des plantes qu’on ne cultive pas dans les laboratoires.»
Beaucoup de philosophes professionnels ont fini eux-mêmes par émettre des avis semblables. Un des plus célèbres d’entre eux, W. James, écrit:
«Mettre le pied dans une classe de philosophie, c’est se voir contraint d’entrer en relations avec un univers complètement distinct de celui qu’on a laissé derrière soi dans la rue. Ces deux mondes sont si étrangers l’un à l’autre qu’il est absolument impossible de penser à l’un et à l’autre en même temps... Dans le monde où votre professeur vous fait pénétrer, tout est simple et net, tout est propre, tout est noble. Ici ne se rencontrent plus les contradictions de la vie réelle. Ce monde-là est d’une architecture toute classique: les principes de la raison en tracent les grandes lignes, les nécessités logiques en cimentent les diverses parties... En fait, c’est là beaucoup moins une description de notre monde réel qu’une construction d’un dessin très clair qu’on élève par-dessus et qu’on lui surajoute... On ne fournit là aucune explication de notre univers concret: au lieu de l’expliquer on lui substitue une chose qui en diffère absolument.»
Des appréciations analogues sur la faible valeur de la philosophie se retrouvent jusque chez les professeurs chargés de l’enseigner. Leur indifférence à son égard est aujourd’hui complète. Je renvoie les personnes qui en douteraient à la curieuse enquête faite par M. Binet auprès des professeurs officiels de l’Université, pour savoir à quelle école philosophique ils appartenaient et ce qu’ils enseignaient. Le plus grand nombre renonce à défendre aucune doctrine. Comme il faut bien cependant dire quelque chose et que les chefs de l’Université leur donnent des directions divergentes, ils se bornent à citer les théories ayant momentanément l’appui de ces chefs. L’intuitionnisme et le pragmatisme utilitaire paraissent être à l’heure actuelle les doctrines les mieux acceptées.
L’indifférence des savants et des professeurs pour les systèmes philosophiques s’est également répandue dans le public lettré. Les vieilles élucubrations sur le vrai, le beau, le bien, les facultés de l’âme, etc., semblent un verbiage méprisable, qu’il faut abandonner aux théologiens.
Dépourvus de toute influence, les philosophes officiels continuent à discuter dans une langue diffuse des questions rebattues depuis plus de vingt siècles, sans y ajouter aucun élément nouveau. L’obscurité du langage leur est d’ailleurs nécessaire pour masquer un peu le vide de la pensée[15].
[15] En philosophie, comme d’ailleurs sur la plupart des sujets, le style obscur correspond le plus souvent à une pensée obscure. Il peut exceptionnellement arriver cependant que l’obscurité soit la conséquence de la nouveauté d’une doctrine. C’est ce qu’explique fort judicieusement M. Bergson, dans une lettre qu’il a bien voulu m’écrire à ce sujet et dont voici un fragment:
«En ce qui concerne les remarques que vous faites dans votre dernière lettre (et aussi dans une lettre antérieure) sur la clarté en matière de philosophie, laissez-moi vous dire qu’une idée philosophique qui est comprise du premier coup est une idée qui existait déjà dans les esprits ou qui a été obtenue par un assemblage d’idées déjà existantes. Exiger du philosophe ce genre de clarté, c’est supposer que tous les éléments de la vérité philosophique existent déjà dans notre esprit et que la philosophie est incapable de progrès. J’estime, au contraire, que la philosophie a énormément de progrès à faire, chaque progrès véritable étant la _création_ d’idées nouvelles destinées à lever d’anciennes difficultés, exige nécessairement du lecteur un très grand effort et lui donne par là même une impression d’obscurité. Mais, une fois qu’on est bien entré dans cette idée nouvelle, ce sont les anciennes idées qui apparaissent comme obscures, parce qu’elles conduisaient à une foule de difficultés que la nouvelle (si elle est vraie) est capable de résoudre. Il n’est pas une seule idée théorique importante, aujourd’hui claire, qui n’ait été jugée obscure à l’origine. La valeur d’une idée philosophique ne doit pas se mesurer à la facilité avec laquelle on la saisit d’abord, mais à sa plus ou moins grande puissance de résoudre les problèmes et de s’éclairer ainsi progressivement elle-même.
Les objections qu’on élève contre une doctrine philosophique au nom de cette exigence de clarté immédiate ont exactement la même origine que celles qu’on vous a opposées à vous-même dans le domaine physique: elles procèdent du même principe, de la croyance (très naturelle à notre esprit) que nous possédons tout l’essentiel de la vérité, et que toute nouveauté, pour être acceptable, doit n’être qu’une variation sur quelqu’un des thèmes déjà connus.»
L’ancienne philosophie se transforme aujourd’hui en un simple résumé des généralités de chaque science. Les thèses philosophiques soutenues devant les Facultés deviennent de plus en plus des œuvres de science pure.
Si l’on s’en rapportait uniquement aux jugements cités plus haut, le rôle actuel de la philosophie semblerait bien faible. Nous allons montrer cependant que son influence, beaucoup moins grande que jadis, reste encore considérable.
§ 2.--Valeur réelle de la philosophie. L’esprit philosophique.
Je viens de résumer les appréciations d’un grand nombre de savants et de philosophes modernes, sur la philosophie. Fondées au point de vue rationnel, elles cessent de l’être en dehors de ce cycle.
On doit considérer tout d’abord que la philosophie répondait autrefois à des besoins d’explication que la science ne pouvait alors satisfaire. Elle fut ainsi pendant longtemps la religion des esprits cultivés.
Jusqu’à l’âge moderne, les philosophes seuls se trouvaient détenteurs de quelques idées, alors que la science n’en fournissait pas. Ces idées étaient parfois peu nettes, mais leur obscurité même causa souvent leur succès. On a dit avec raison qu’un principe devenu clair cesse d’être fécond.
Les philosophes jouèrent dans l’histoire de la pensée humaine un rôle quelquefois supérieur à celui des artistes, des littérateurs et des poètes. Aristote domina l’enseignement du Moyen Age. Descartes régna sur le XVIIe siècle. L’action de Kant fut telle qu’on put affirmer justement que «la moitié au moins de la philosophie européenne du XIXe siècle est sortie de lui et se rattache à lui intimement».
Ses successeurs, Fichte, Schopenhauer, Nietzsche et bien d’autres exercèrent également un ascendant considérable. Seules, certaines théories scientifiques, comme le transformisme, qui montrait la possibilité d’éliminer l’idée de création de l’histoire du monde, et d’en bannir la finalité, eurent une répercussion plus étendue.
Pour apprécier justement le rôle de la philosophie, il ne faut pas l’étudier uniquement dans le présent, mais encore dans un passé récent. On constate alors que son influence s’est propagée à travers tous les domaines.
Elle a fourni aux religions et même à la politique des principes demi-rationnels souvent un peu imaginaires assurément, mais qui leur étaient utiles.
De nos jours même, la philosophie constitue un arsenal où les politiciens, devenus les théologiens des temps modernes, viennent puiser. Certaines dissertations de Karl Marx sur le prolétariat et le socialisme sont imprégnées des conceptions philosophiques de Hegel. Pendant longtemps les principes d’Auguste Comte inspirèrent le radicalisme. Les syndicalistes révolutionnaires se réclament de la philosophie de l’intuition et le modernisme catholique s’appuie sur le pragmatisme.
En dehors de cette influence incontestable mais dérivée souvent d’illusions égalant celles des théologiens, on peut dire que la philosophie a jeté des lueurs très réelles sur beaucoup de sujets. Elle fut la première à montrer que, la connaissance du monde extérieur se bornant aux interprétations des sens, la réalité nous est inaccessible. Ainsi se trouvait mis en évidence le côté relatif des conceptions humaines. «Ce sont les philosophes, dit Nietzsche, qui ont inventé les causes, la succession, la finalité, la relativité, la contrainte, le nombre, la loi, la liberté, la modalité, le but.»
Cette période de découvertes philosophiques représente d’ailleurs une phase disparue. Dans l’ère nouvelle où elle est entrée, la philosophie ne saurait plus fournir des moyens d’explication, mais simplement de généralisation.
Cependant si son rôle a cessé comme agent de découvertes, elle aura du moins laissé un mode de penser constituant ce que l’on peut appeler l’esprit philosophique. Il consiste à extraire le général du particulier et à bâtir des synthèses avec les petits matériaux accumulés par des milliers de chercheurs.
La science moderne a le droit de dédaigner la philosophie, l’ayant distancée grâce à ses recherches, mais elle ne pourra jamais se passer d’esprit philosophique. Lui seul dégage, à chaque époque, les principes généraux de la poussière des faits d’où ils émanent. Ces principes orientent ensuite--bien que d’une façon inconsciente quelquefois--les recherches d’innombrables travailleurs. Chaque génération s’alimente ainsi avec deux ou trois principes tenus pour des dogmes jusqu’au jour où ils sont renversés.
CHAPITRE V
L’ÉDIFICATION SCIENTIFIQUE DE LA CONNAISSANCE.
§ 1. L’explication scientifique des phénomènes.--§ 2. La connaissance qualitative des phénomènes.--§ 3. Le passage du qualitatif au quantitatif. Mesure des relations entre les phénomènes.--§ 4. Rôle de l’expérience et de l’observation.--§ 5. Les méthodes scientifiques de raisonnement.
§ 1.--L’explication scientifique des phénomènes.
En pénétrant dans le cycle de la connaissance scientifique des phénomènes, nous allons aborder un monde entièrement nouveau. Méthodes d’étude, interprétations, résultats, tout va changer. Nous verrons l’homme enfin sorti de lui-même acquérir un pouvoir immense sur la nature qui pendant de longs siècles l’avait étroitement asservi.
Les certitudes religieuses, philosophiques et morales étudiées précédemment étaient personnelles. Fondées sur notre adhésion, elles ne possédaient guère que des éléments affectifs et mystiques pour soutiens. Dépendant des idées d’un moment, elles suivaient leurs variations.
A ces vérités personnelles les méthodes de la science substituèrent des vérités impersonnelles vérifiables par chacun et qui échappent ainsi aux contestations. Le contrôle scientifique permit à l’esprit humain de passer du subjectif à l’objectif.
L’explication des phénomènes par les philosophes appartenait bien, comme celle de la science, au cycle du rationnel. Mais leur raison s’exerçant sur des vues de l’esprit déduites d’observations qu’aucune expérience ne venait contrôler, leurs conceptions restaient toujours subjectives. La science seule fit pénétrer l’homme dans une sphère purement objective dont la théologie et la philosophie avaient ignoré l’existence.
La connaissance réelle du monde ne fut ébauchée qu’avec l’acquisition de méthodes d’observation et d’expérimentation rigoureuses. Les débuts de cette évolution remontent à l’époque de la Renaissance.
Les premières études scientifiques des phénomènes portèrent un coup sérieux aux explications théologiques en montrant le monde régi par des lois fixes où le caprice de volontés supérieures n’intervenait jamais.
Le développement progressif de cette notion conduisit la science à des conceptions nouvelles. Renonçant à obtenir de ses dieux des explications qu’ils ne lui donnaient pas, l’homme se tourna de plus en plus vers la science, qui devint ainsi pour beaucoup une idole de laquelle on pouvait tout attendre.
Il ne faut lui demander cependant que ce qu’elle peut donner. La science présente en effet ce double caractère un peu déconcertant, de résoudre des problèmes formidables et de rester impuissante devant des questions en apparence très simples. Elle découvre la vapeur et l’électricité, soumet à nos besoins les forces de la nature, mais ne peut dire encore pourquoi le gland devient chêne, pourquoi la pierre lancée en l’air retombe, pourquoi le bâton de cire frotté attire les corps légers. Le domaine scientifique est plein d’interrogations demeurées sans réponses.
Cette contradiction entre l’extrême puissance et l’extrême impuissance s’évanouit dès que l’on comprend les méthodes de la science, son but, ses limites, en un mot le mécanisme d’édification de la connaissance.
§ 2.--La connaissance qualitative des phénomènes.
Tous les phénomènes dont l’ensemble constitue l’univers nous sont révélés seulement par les impressions qu’ils produisent sur nos sens. Ceux-ci restent toujours interposés entre l’univers réel et nous.
Interprétant ces impressions, l’intelligence nous fournit une image acceptée comme une copie fidèle du monde extérieur, bien que ne lui ressemblant pas.
La nature véritable des choses ne nous échappe pas seulement parce que le monde extérieur n’est connu qu’à travers nos sens. Alors même que ces derniers nous montreraient l’univers réel et que le bruit ne serait pas une création de notre oreille, et la lumière une conséquence de la structure de notre rétine, nous ne connaîtrions les choses que très incomplètement encore, nos sens et les instruments qui les étendent nous révélant seulement de minimes fragments du monde véritable. L’œil, par exemple, ne perçoit pas la dixième partie du spectre lumineux; s’il pouvait distinguer les radiations émanées de tous les êtres vivants en raison de leur température, il les verrait clairement pendant la nuit. L’être que nous percevons est une forme fictive créée par nos sens. Si nous parvenions à le contempler tel qu’il existe réellement, entouré de la vapeur d’eau qu’il exhale, du rayonnement que sa température engendre, ce même être nous apparaîtrait sous l’aspect d’un nuage aux changeants contours.
Nos sens extrayant seulement de la réalité ce qui leur est accessible, les formes qu’ils y découpent sont nécessairement très factices. Nous silhouettons des apparences en établissant du discontinu dans le continu, du limité dans l’illimité. Si l’on admettait que les contours réels d’un corps ne s’arrêtent qu’au point où ce corps cesse d’agir, on devrait dire qu’ils ne s’arrêtent nulle part. Le morceau de métal tenu à la main agit par son attraction sur les astres les plus lointains et échange des radiations avec eux. Il n’a donc d’autres limites dans l’espace que celles assignées par la sensibilité de nos sens ou de nos instruments. Nous les fixons, non pas aux points où un corps n’agit plus, mais à l’endroit où il cesse d’impressionner nos sens imparfaits.
Les êtres vivants créent donc ou, si l’on préfère, délimitent artificiellement les éléments de l’univers suivant leurs possibilités de perception.
Des créatures douées d’autres sens auraient une idée du monde fort différente de la nôtre. Ceux de certains animaux leur permettent probablement de percevoir des qualités ignorées de nous. Plusieurs d’entre eux, en effet, voient dans l’obscurité, d’autres possèdent le sens de l’orientation, celui de la prévision du temps, etc. S’ils étaient assez intelligents pour essayer de nous communiquer leurs impressions, nous ne comprendrions pas plus leur langage qu’un aveugle de naissance les couleurs, puisque ce langage correspondrait à des qualités inconnues de nous.
La science n’a pas d’ailleurs à s’occuper des réalités en elles-mêmes, ou noumènes des philosophes, ni à les opposer aux apparences, c’est-à-dire aux phénomènes révélés par nos sensations. Celles-ci constituent des équivalents accessibles de choses inaccessibles. Les réfractions créées au moyen de nos sens étant presque identiques pour tous les êtres bâtis sur le même type, la science peut les considérer comme des réalités et construire son édifice avec elles. Si nous n’atteignons pas le réel, nous en atteignons une image semblable pour les êtres constitués comme nous.
Dans ses recherches, la science ne saurait du reste se préoccuper de toutes ces considérations. Peu lui importe de savoir si le monde, tel que nous le percevons, est réel ou irréel. Elle l’accepte comme il apparaît et tâche de s’y adapter, sans chercher quelles idées peuvent s’en faire un insecte, un habitant de Sirius ou un être supérieur possédant d’autres sens. Nos connaissances sont à notre mesure et ne nous intéressent que parce qu’elles sont à cette mesure. Nous savons de l’univers ce que nous parvenons à y découvrir, et comme chaque jour nous y découvrons plus de choses et les percevons d’une façon plus précise, l’édifice de notre connaissance grandit constamment.
§ 3.--Le passage du qualitatif au quantitatif. La mesure des relations entre les phénomènes.
La véritable connaissance des phénomènes remonte seulement à l’époque où la science acquit un langage traduisant des relations numériques dégagées de toute appréciation personnelle. Elle y réussit en passant du qualitatif au quantitatif.
Une science n’est constituée qu’après cette évolution. La psychologie et l’histoire, n’ayant pu encore l’effectuer, restent vagues, imprécises et sujettes à des interprétations contradictoires.
L’observation la plus simple montre immédiatement l’abîme qui sépare les évaluations qualitatives et quantitatives d’un phénomène. Dire qu’un corps est lourd, froid ou chaud, c’est énoncer une impression pouvant varier avec les individus, ou suivant l’état physiologique d’un même individu. Traduire par un chiffre le poids ou la température de ce corps, c’est soustraire l’observation à toute interprétation personnelle.
Le savant accroît sa connaissance du monde, ou plutôt des relations entre les choses, à force de multiplier ces mesures, ou les définitions précises qui, dans les sciences biologiques, équivalent un peu à des mesures. Il prévoit le cours des astres, en découvre la composition, lit dans les vestiges des êtres leur histoire passée et agrandit immensément ainsi le cycle de ses représentations mentales, cycle si étroit pour les hommes qui nous ont précédés.
Le but essentiel de la science, celui qu’elle poursuit avec le plus d’opiniâtreté, est donc d’établir des relations quantitatives entre les phénomènes. Le quantitatif représente l’âge de la sensation raisonnée, le qualitatif, la période de l’obscur instinct. Le quantitatif régit l’univers et en contient l’explication.
§ 4.--Rôle de l’expérience et de l’observation.
Comment la science réussit-elle à déterminer les relations numériques entre les phénomènes?
Elle y arrive par l’observation et l’expérience, mais au prix de difficultés extrêmes, car les phénomènes ne sont accessibles qu’extériorisés en mouvement, c’est-à-dire en changements. La chaleur, l’électricité et toutes les formes d’énergie, nous sont révélées uniquement grâce à des déplacements de masses. Les qualités appréciées par nos sens résultent toujours de modifications matérielles, visibles ou cachées. Tous les instruments de mesure: thermomètres, galvanomètres, etc., indiquent de semblables déplacements. On doit donc, pour bien saisir un phénomène, le soumettre aux transformations capables de lui faire produire des mouvements.
Il est très possible et même fort probable que la nature contienne autre chose que du mouvement et sans doute tous les phénomènes ne sont pas d’origine cinétique, mais la structure de nos sens ou des instruments qui les complètent nous empêche de connaître ceux n’ayant pas une telle origine.
La science expérimentale se base donc sur des mesures. Obtenir ces mesures de façon précise présente une telle difficulté qu’aucune grandeur physique n’est connue avec une rigoureuse exactitude. Impossible encore d’établir deux mètres égaux, et tout ce qu’on peut faire est d’évaluer, au prix d’un énorme labeur, de combien un mètre diffère d’un autre pris comme type. Le poids exact du kilogramme reste encore ignoré, malgré les efforts répétés par plusieurs générations de physiciens depuis un siècle[16].
[16] Voici, d’après Chwolson, les chiffres obtenus par les principaux physiciens qui ont tenté d’établir le poids du kilogramme, c’est-à-dire de 1 décimètre cube d’eau:
999 gr. 847 999 gr. 890 999 gr. 978 999 gr. 955
En comparant le plus élevé et le moins élevé de ces chiffres, on voit que l’incertitude est d’environ 1 décigramme.
La précision dans les mesures, qui constitue un des principaux buts de la science, est donc très difficile à atteindre. La précision absolue ne s’obtient même jamais puisque, comme il vient d’être dit, on ne connaît avec certitude la valeur réelle d’aucune grandeur physique ou chimique. Nous savons seulement mesurer avec une certaine précision le degré de notre imprécision, c’est-à-dire indiquer dans quelles limites les erreurs sont renfermées.
Si incomplet soit-il, ce résultat n’est atteint que très péniblement. Voilà pourquoi des sciences fondamentales comme l’astronomie, la physique et la chimie, mirent si longtemps à réaliser leurs progrès.
Les personnes étrangères à la science comprennent peu l’importance de telles mesures et surtout l’utilité de décimales incertaines à la poursuite desquelles les savants consacrent tant de labeurs. Seuls, ces derniers savent que les décimales, si difficilement accessibles, contiennent les secrets des choses. Grâce à leur examen approfondi ont été découverts l’argon et les gaz divers qui l’accompagnent. Un progrès dans les mesures est bientôt suivi de progrès scientifiques et même industriels importants. Toute l’artillerie moderne se trouva transformée dès que le dixième de millimètre devint une mesure courante dans le forage des fusils et des canons. Si, au lieu de mesurer péniblement le 1/10 de seconde d’arc, nous pouvions en mesurer le cent millième, notre astronomie serait complètement changée et nous découvririons les lois des mouvements d’astres lointains supposés immobiles dans l’espace par les anciens procédés de mesures, alors qu’ils se déplacent avec une immense vitesse. Si la balance avait pu révéler le cent millième de milligramme, la dématérialisation de la matière se trouverait connue depuis longtemps.
Le thermomètre, fondé sur les changements de volume de la matière réalisés par la chaleur, ne révèle que difficilement le centième de degré. La découverte d’un autre instrument, le bolomètre, basé sur la résistance électrique des métaux sous l’action de la température, permit de mesurer le cent millionième de degré, et nous apprit aussitôt que le spectre solaire était beaucoup plus étendu qu’on ne le supposait. Cette observation aura sans doute une grande influence sur nos connaissances en météorologie, si rudimentaires encore.