La vie des vérités

Part 1

Chapter 13,435 wordsPublic domain

Bibliothèque de Philosophie scientifique

Dr GUSTAVE LE BON

La Vie des Vérités

De la confusion entre la vérité et la certitude sont nés les plus grands conflits de l’histoire.

Les peuples se passent facilement de vérités, ils ne peuvent vivre sans certitudes.

L’Échelle des vérités. Le cycle des certitudes mystiques: les Dieux. Le cycle des certitudes affectives et collectives: la morale. Le cycle des certitudes intellectuelles: les philosophies et la science. Les vérités encore inaccessibles.

PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE, 26

1914 Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.

PRINCIPALES PUBLICATIONS DU Dr GUSTAVE LE BON

1º VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE

Voyage aux monts Tatras, avec une carte et un panorama dressés par l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_).

Voyage au Népal, avec nombreuses illustrations, d’après les photographies et dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration (publié par le _Tour du Monde_).

L’Homme et les Sociétés.--Leurs origines et leur histoire. Tome Ier: Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II. Développement des sociétés. (_Épuisé._)

Les Premières Civilisations de l’Orient (Égypte, Assyrie, Judée, etc.). Grand in-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies. (Flammarion.)

La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4 cartes et 11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur. (Firmin-Didot.) (_Épuisé._)

Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. (_Épuisé._)

Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches d’après les documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.) (_Épuisé._)

Lois psychologiques de l’évolution des peuples. 11e édition.

Psychologie des foules. 18e édition.

Psychologie du Socialisme. 7e édition.

Psychologie de l’Éducation. 15e mille.

Psychologie politique. 9e mille.

Les Opinions et les Croyances. 8e mille.

La Révolution Française et la Psychologie des Révolutions. 9e mille.

Aphorismes du Temps présent. 6e mille.

La Vie des Vérités.

2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES

La Fumée du Tabac. 2e édition augmentée de recherches sur les alcaloïdes que la fumée du tabac contient. (_Épuisé._)

La Vie.--Traité de physiologie humaine.--1 volume in 8º illustré de 300 gravures. (_Épuisé._)

Recherches expérimentales sur l’Asphyxie. (Comptes rendus de l’Académie des sciences.)

Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du volume du crâne. In-8º. (_Épuisé._)

La Méthode graphique et les Appareils Enregistreurs, contenant la description de nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures. (_Épuisé._)

Les Levers photographiques. Exposé des nouvelles méthodes de levers de cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol. in-18. (Gauthier-Villars.)

L’équitation actuelle et ses principes.--Recherches expérimentales. 4e édition. 1 vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 178 photographies instantanées. (Flammarion.)

Mémoires de Physique. Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes hertziennes. Dissociation de la matière, etc. (_Revue scientifique._)

L’Évolution de la Matière, avec 63 figures. 24e mille.

L’Évolution des Forces, avec 40 figures. 14e mille.

L’Évanouissement de la Matière. (Conférence publiée par le _Mercure de France_.)

Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien, Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc, Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1914,

by ERNEST FLAMMARION.

PRÉFACE

Ce livre a pour but d’étudier les origines et les transformations de quelques-unes des grandes croyances religieuses, philosophiques et morales qui orientèrent les hommes au cours de leur histoire. Il constitue une nouvelle application des principes exposés dans un de mes précédents volumes: _les Opinions et les Croyances_, principes qui me servirent ensuite à interpréter, au cours d’un autre ouvrage, les événements de la Réforme et de la Révolution française.

Les croyances jouèrent toujours un rôle fondamental dans l’histoire. La destinée d’un peuple dépend des certitudes qui le guident. Évolutions sociales, fondations et bouleversements d’empires, grandeur et décadence des civilisations dérivent d’un petit nombre de croyances tenues pour des vérités. Elles représentent l’adaptation de la mentalité héréditaire des races aux nécessités de chaque époque.

Une des plus dangereuses erreurs modernes est de vouloir rejeter le passé. Comment le pourrions-nous? Les ombres des aïeux dominent nos âmes. Elles constituent la plus grande partie de nous-mêmes et tissent la trame de notre destin. La vie des morts est plus durable que celle des vivants.

Qu’il s’agisse de la succession des êtres ou de celle des sociétés, le passé crée le présent.

* * * * *

Les principes dont j’ai fait une nouvelle application dans cet ouvrage commencent à se répandre chez les générations actuelles.

L’évolution de la jeunesse est fort sensible. Ayant vu la patrie traverser des heures très sombres et les ruines matérielles et morales s’accumuler chaque jour, comprenant vers quels abîmes conduisaient les négateurs et les destructeurs, elle s’écarte d’eux et réclame d’autres maîtres. Aux métaphysiciens stériles elle oppose les réalités, la vie et la nécessité de l’action. Sortie des livres, elle regarde le monde. L’observation des peuples qui s’éteignent lui montre quelles irrémédiables décadences engendrent l’affaissement des caractères et les chimériques tentatives de bouleversements sociaux.

Ayant constaté chez les nations qui dominent le monde le rôle de la discipline, de l’énergie, de la volonté, les jeunes générations comprennent enfin qu’aucune civilisation ne peut durer sans armature mentale, et par conséquent sans certaines règles universellement respectées. Les forces morales leur apparaissent maintenant comme les véritables ressorts du monde.

Suivant la valeur des conceptions qui la guident, une nation progresse ou recule. L’histoire montre à chacune de ses pages quels désastres peut entraîner pour les peuples l’application de principes erronés. Il suffit jadis à la monarchie castillane de se laisser conduire par deux ou trois idées fausses pour ruiner un grand pays et perdre toutes ses colonies. On sait ce que les idées chimériques nous ont déjà coûté. Les plus sanguinaires conquérants sont moins dévastateurs que les idées fausses.

Si l’action des théoriciens niveleurs modernes devait durer, ils détruiraient une fois encore les plus brillantes civilisations. Le rôle de ces nouveaux barbares s’évanouira seulement avec la disparition des croyances illusoires qui font leur force.

A la jeunesse actuelle revient la tâche de modifier les idées, par la parole, par la plume, par l’action. Elle doit se mêler à la vie publique et ne pas oublier que les progrès des peuples sont toujours l’œuvre de leurs élites. Dès que les élites suivent les multitudes au lieu de les diriger, la décadence est proche. Cette loi de l’histoire n’a pas connu d’exception.

* * * * *

La mentalité de la jeunesse actuelle fait revivre l’espérance dans les âmes, mais son nouvel état d’esprit n’est pas sans périls. Une génération qui ne trouve plus de règles universellement acceptées pour diriger sa vie, s’efforce instinctivement de revenir vers le passé. Toujours dangereuses, ces tentatives sont en outre inutiles. Les conceptions des époques disparues ne sauraient s’adapter à un âge nouveau.

Sans doute le présent est fait surtout de passé, mais d’un passé transformé par les générations ayant hérité de lui. Nos certitudes subissent les lois éternelles qui obligent les mondes et les êtres à évoluer lentement. On peut favoriser une évolution ou l’entraver, mais le cours des choses ne se remonte pas. A chaque phase de son développement, l’homme possède des vérités à sa mesure et correspondant seulement à cette phase.

Vouloir agir ne suffit donc pas pour progresser. Il faut d’abord savoir dans quelle direction agir. L’homme d’action est un constructeur ou un destructeur, suivant l’orientation de ses efforts. Le rôle de l’homme de pensée est de lui indiquer la voie à parcourir.

Pour comprendre comment l’action peut devenir utile ou nuisible, il importe de rechercher sous quelles influences se forment les certitudes qui conduisent les hommes et de quelle façon elles se désagrègent.

Cette étude constituera une des parties essentielles de notre ouvrage. Choisissant les plus importantes des vérités qui ont guidé les peuples, nous essaierons d’en raconter l’histoire.

Elle est singulièrement dramatique et passionnante, cette histoire. Aucune ne montre mieux les successifs progrès de l’esprit humain, sa vaillance et aussi sa fragilité. L’individu moderne trouve dès le berceau l’aide bienveillante d’une civilisation toute constituée, avec une morale, des institutions et des arts. Cet héritage, dont il n’a plus qu’à jouir, fut édifié au prix d’un gigantesque labeur et d’éternels recommencements. Quel entassement d’efforts durant des siècles innombrables pour se dégager de l’animalité primitive, bâtir des cités et des temples, créer des civilisations, et essayer de pénétrer les mystères du monde.

L’homme a cherché sans trêve l’explication de ces mystères. Jamais il ne consentit à ignorer les raisons des choses. Son imagination sut en trouver toujours. L’esprit humain se passe facilement de vérités, il ne peut vivre sans certitudes.

INTRODUCTION

L’ÉCHELLE DES VÉRITÉS

§ 1. La notion de vérité.--§ 2. Évolution des vérités.--§ 3. Rôle des hypothèses tenues pour vérités.

§ 1.--La notion de vérité.

Le terme de vérité représente une synthèse de notions compliquées, impossibles à comprendre sans les dissocier. Avant de l’essayer, nous établirons une classification des vérités et accepterons provisoirement comme telles les conceptions tenues pour des certitudes[1] par la majorité des hommes de chaque époque.

[1] On confond souvent la vérité et la certitude. Dans son vocabulaire philosophique, M. Goblot insiste justement sur la différence qui les sépare: «Il ne faut employer le mot certitude, dit-il, que pour désigner l’état de l’esprit qui se croit en possession de la vérité; il faut éviter de parler de la certitude d’une proposition, c’est vérité ou évidence qu’il faut dire; _la certitude est un état mental_.» Littré donne une définition analogue quand il dit que la certitude est une «conviction qu’a l’esprit que les objets sont tels qu’il les conçoit». La simple certitude est une croyance, la vérité est une connaissance.

Cette adhésion générale peut quelquefois s’appliquer à des choses illusoires. Elle n’en est pas moins une vérité, pour les convaincus. Avant de connaître une seule vérité, l’humanité posséda beaucoup de certitudes.

Nous en référant à notre division, exposée dans un précédent ouvrage, des diverses logiques et des conceptions qui leur correspondent, nous considérerons cinq ordres de vérités: vérités biologiques, vérités affectives, vérités mystiques, vérités collectives et vérités rationnelles.

Les vérités biologiques se manifestent dans les phénomènes de la vie organique. Les vérités affectives, mystiques et collectives étant personnelles et indémontrables, ne comportent d’autres preuves que l’adhésion qu’on leur donne. Elles dépendent du domaine des sensations et se trouvent à la base des croyances. Les vérités rationnelles sont au contraire impersonnelles, démontrables par l’expérience et indépendantes de toute croyance. Elles se trouvent représentées par l’ensemble des données scientifiques formant le cycle de la connaissance.

Comme toutes les classifications, celle qui précède est évidemment trop absolue. Elle sépare, en effet, des choses qui ne le sont jamais complètement. Bien rare est une conception exclusivement affective, mystique, collective ou rationnelle. Les vérités religieuses elles-mêmes, quoique d’origine mystique, contiennent souvent des éléments rationnels. On conçoit dès lors qu’une vérité quelconque ne constitue pas un phénomène simple, exprimable par une brève formule, mais un agrégat d’éléments souvent hétérogènes. Les vérités diffèrent surtout par la proportion de ces divers éléments.

* * * * *

Nous venons de classer les vérités, sans les définir. Recherchons maintenant dans quelles limites leur définition est possible.

La conception de la vérité a considérablement varié dans le cours des âges. Pour les uns, elle fut une entité, pour d’autres une utilité, pour d’autres encore une commodité. Aux sceptiques, elle semble simplement une erreur irréfutable à un moment donné.

Les dictionnaires trahissent nettement ces divergences. Leurs définitions se ramènent généralement à considérer avec Littré que: «La vérité est la qualité par laquelle les choses apparaissent telles qu’elles sont» ou avec plusieurs auteurs qu’elle représente «la conformité de la pensée avec la réalité»[2]. De telles explications sont visiblement dépourvues de sens réel. Les dictionnaires gagneraient en exactitude et en clarté s’ils appelaient simplement vérité l’idée que nous nous faisons des choses.

[2] Le _Dictionnaire de l’Académie_ (7e édition) donne une définition peu compromettante. La vérité, dit-il, est «la qualité de ce qui est vrai». Si on se reporte alors au mot vrai, on apprend que le vrai représente «ce qui est conforme à la vérité».

Les définitions scientifiques, plus modestes, sont aussi plus précises. Laissant de côté les réalités inaccessibles, le savant considère toute vérité comme une relation, généralement mesurable, entre des phénomènes dont l’essence demeure ignorée. Il a fallu pas mal de siècles de réflexions et d’efforts pour arriver à cette formule.

Elle n’est d’ailleurs applicable qu’aux connaissances scientifiques, mais non aux croyances religieuses, politiques et morales. D’origine affective, mystique ou collective, celles-ci reposent uniquement sur l’adhésion de ceux qui les acceptent.

On les admet, soit pour leur évidence supposée, soit parce que des conceptions contraires semblent inacceptables, soit surtout parce qu’elles ont obtenu l’assentiment universel. Cet assentiment reste le seul critérium des vérités qui ne sont pas de nature scientifique.

Les pragmatistes modernes s’imaginent cependant avoir découvert dans l’utilité un nouveau critérium de la vérité:

«Le vrai, écrit W. James, n’est pas autre chose que ce que nous trouvons avantageux dans l’ordre de nos pensées, tout comme le bien est tout simplement ce que nous trouvons avantageux dans l’ordre de nos actions.»

Une telle définition n’est guère admissible. L’utilité et la vérité sont des notions visiblement dissemblables. On peut être obligé d’accepter ce qui est utile, sans le confondre pour cela avec la vérité. Nous aurons occasion de revenir sur ce point dans un autre chapitre, en étudiant le pragmatisme.

§ 2.--Évolution des vérités.

La notion de vérité était jadis inséparable de celle de fixité. Les vérités constituaient des entités immuables, indépendantes du temps et des hommes.

Comment d’ailleurs auraient-elles pu se transformer dans un monde qui ne changeait jamais? La terre, le ciel et les dieux étaient considérés comme éternels. Seuls, les êtres vivants subissaient les lois du temps.

Cette croyance à l’immuabilité des choses et les certitudes qu’elle faisait naître régnèrent jusqu’au jour où les progrès de la science les condamnèrent à disparaître. L’astronomie fit voir que les étoiles, supposées jadis immobiles au fond du firmament, fuyaient dans l’espace avec une vertigineuse vitesse. La biologie prouva que les espèces vivantes, considérées autrefois comme invariables, se transforment lentement. L’atome lui-même perdit son éternité en devenant un agrégat de forces transitoirement condensées.

Devant de pareils résultats, l’idée de vérité s’est trouvée progressivement ébranlée au point de paraître à beaucoup de penseurs une conception dépourvue de sens réel. Certitudes religieuses, philosophiques et morales, théories scientifiques même, se sont alors effondrées successivement, ne laissant à leur place qu’un écoulement continu de choses éphémères.

Une telle conception semble éliminer entièrement la notion de vérités fixes. Je crois cependant possible de concilier l’idée de valeur absolue d’une vérité avec celle de caractère transitoire. Quelques exemples très simples suffiront à justifier cette proposition.

On sait que la photographie reproduit au moyen d’images, dont la durée d’impression est de l’ordre du centième de seconde, le déplacement rapide d’un corps, celui d’un cheval au galop, par exemple.

L’image ainsi obtenue représente une phase de mouvements d’une vérité absolue, mais éphémère. Absolue pendant un court instant, elle devient fausse après cet instant. Il faut la remplacer, comme le fait le cinématographe, par une autre image de valeur aussi absolue et aussi éphémère.

Cette comparaison est applicable aux diverses vérités en modifiant simplement l’échelle du temps. Bien que changeantes, elles ont le même rapport avec la réalité que les photographies instantanées dont nous venons de parler, ou encore que le reflet des vagues dans un miroir. L’image est mobile et cependant toujours vraie.

Dans les transformations rapides, l’absolu de la vérité peut n’avoir qu’une durée d’un centième de seconde. Pour certaines vérités morales, l’unité de temps sera la vie de quelques générations. Pour les vérités concernant l’invariabilité des espèces, l’unité se trouvera représentée par des millions d’années. La durée des vérités varie ainsi de quelques centièmes de seconde à plusieurs milliers de siècles. Cela revient à dire qu’une vérité peut être à la fois absolue et transitoire.

Les comparaisons précédentes, exactes au point de vue des vérités objectives indépendantes de nous, le sont beaucoup moins pour les certitudes subjectives: conceptions religieuses, politiques et morales notamment. Ne contenant que de faibles portions de réalité, elles sont uniquement conditionnées par l’idée que nous nous faisons des choses, suivant le temps, la race, le degré de civilisation, etc. Il est donc naturel qu’elles varient, la vérité correspondant aux pensées et aux besoins d’une époque ne suffit plus à une autre.

La notion de vérité, à la fois stable et éphémère, remplacera sûrement dans la philosophie de l’avenir les vérités immuables de jadis ou les négations sommaires de l’heure présente.

En fait, il est rare que l’homme choisisse librement ses certitudes. L’ambiance les lui impose et il en suit les variations. Les opinions et les croyances se modifient pour cette raison avec chaque groupe social.

Les milieux qui influencent nos conceptions peuvent varier lentement mais ils finissent toujours par changer. La marche du monde est comparable, suivant la belle image de la philosophie antique, à l’écoulement d’un fleuve. On doit cependant compléter cette image en disant que le fleuve entraîne des molécules toujours à peu près semblables, alors que, pour la plupart des phénomènes de l’univers, ceux de la vie sociale notamment, le temps roule des éléments constamment modifiés.

Ils se modifient fatalement parce qu’un être quelconque, plante, animal, homme ou société, est soumis à deux forces sans cesse agissantes qui le transforment graduellement: les milieux passés dont l’hérédité entretient l’empreinte et les milieux présents. Cette double influence conditionne toute la vie mentale et par conséquent les vérités morales et sociales qui en sont l’expression. Si le temps, par exemple, précipitait son cours comme dans les images cinématographiques, l’existence serait tellement abrégée que nos idées morales se verraient bouleversées. La vie de l’individu ne comptant plus, il s’intéresserait seulement à celle de son espèce. Un altruisme intense dominerait toutes les relations. Si, au contraire, le temps était ralenti et que l’existence durât plusieurs siècles, un égoïsme féroce serait la caractéristique des hommes.

Nous conclurons en disant que les vérités humaines évoluent comme tous les phénomènes de la nature. Elles naissent, grandissent et déclinent. C’est pourquoi nous avons pu donner comme titre à ce livre: _la Vie des Vérités_.

L’utilité d’une telle conception apparaîtra dans plusieurs chapitres de cet ouvrage et notamment en étudiant la genèse de la morale.

§ 3.--Rôle des hypothèses tenues pour des vérités.

On objectera sans doute aux pages précédentes que beaucoup de croyances religieuses ou morales, tenues pour des certitudes, n’ont à aucun instant constitué des vérités et ne sauraient dès lors se classer dans la famille des vérités, même éphémères.

Nous répondrons que les légendes religieuses les plus surprenantes dissimulent souvent d’indiscutables vérités. On pourrait comparer ces dernières aux fables des moralistes enveloppant dans leurs fictions des vérités profondes. Il est certain qu’un loup ne disserte pas avec les agneaux comme le raconte La Fontaine, mais la conclusion de l’apologue sur la raison du plus fort exprime néanmoins une incontestable vérité.

Il est également très sûr que Jehovah n’a pas dicté à Moïse les tables de la loi, et non moins sûr cependant que, sans leurs commandements fort justes, le peuple juif n’aurait pu prospérer. La fiction de Jehovah était nécessaire pour donner au Décalogue une autorité acceptée sans discussion.

Une vérité peut donc se présenter sous un vêtement illusoire et ne pas cesser pourtant d’être une vérité. Appuyées sur le prestige de divinités redoutables, les prescriptions morales et les contraintes diverses sans lesquelles aucune société ne subsisterait réussirent à s’imposer.

Une des grandes erreurs des rationalistes modernes est de ne pas comprendre que des vérités très rationnelles ne parviennent souvent à se faire accepter que sous une forme irrationnelle.

Si l’on refuse le qualificatif de vérité aux croyances religieuses et morales, bien qu’elles aient fourni des certitudes précises à leurs adeptes, il faut alors les ranger dans la famille de ces grandes hypothèses dont l’humanité ne peut se passer et que la science accepte pour vérités provisoires.

En présence de phénomènes aussi incompris que la raison première des choses, les origines de l’univers et de la vie, les lois de l’évolution sociale, etc., on doit, ou se priver d’explications, ou fabriquer des hypothèses.

Ces hypothèses furent toujours jusqu’ici de deux sortes. Les unes font intervenir les volontés d’êtres supérieurs, les autres l’expérience et l’observation seulement. Les secondes représentent les hypothèses scientifiques, les premières les hypothèses théologiques.

Toutes les sciences, y compris les mathématiques, sont édifiées sur des hypothèses. H. Poincaré a longuement démontré leur nécessité dans son livre célèbre, _la Science et l’Hypothèse_, qu’il voulut bien jadis écrire à ma demande.

Comme exemple de l’importance de ces hypothèses, on peut citer celle de l’inaccessible éther en physique et de l’invisible atome en chimie. Éther et atomes sont des sortes de puissances supérieures auxquelles, pour expliquer les phénomènes, on est obligé d’attribuer les propriétés les plus merveilleuses et souvent les plus contradictoires.

La science ne se préoccupe pas de ces contradictions. Elle sait seulement que, sans l’indispensable hypothèse de l’éther, toute la physique s’écroulerait. Il est aussi impossible de s’en passer qu’il l’était jadis de se passer des dieux pour expliquer l’univers.