La vie d'Ernest Psichari

Chapter 3

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Pourtant son zèle ne restait pas inactif. Dès son arrivée à Cherbourg, Ernest Psichari avait rendu visite au curé de cette paroisse qui porte le nom très doux de Notre-Dame-du-Voeu et lui avait demandé de faire partie de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul. Pour lui, levé dès l'aube, il montait à cheval, se rendait au quartier, faisait l'instruction des brigadiers sur le tir du 75; puis le soir, dans sa chambre, devant _l'Annonciation_ de Memling, près de la bibliothèque où il avait réuni les _Méditations_ et les _Élévations_ de Bossuet, les _Confessions_, les oeuvres de saint Jean de la Croix, de sainte Catherine de Sienne et de sainte Mechtilde, il travaillait et il priait. L'écrivain notait, pour nous autres, les mouvements de son coeur sous le doux envahissement de la Lumière; et, à travers les antiennes et les répons de son office, le tertiaire de saint Dominique appelait sur la France et sur son armée quelques-unes des faveurs dont il se sentait indigne.

Psichari goûtait alors une quiétude sans mélange: le bonheur rayonnait dans son être. Parfois, il se demandait: «Que dois-je faire et qu'est-ce que le Bon Dieu veut au juste de moi[33]?» Et tranquille, il se répondait à lui-même: «Je l'ignore, mais c'est dans une grande paix et un vrai calme que j'attends la manifestation de sa volonté. L'exact discernement et la vraie force ne seront pas refusés, j'en ai une ferme confiance, pour mon humble prière.»

A l'automne de 1913, Psichari partit pour les manoeuvres du Sud-Ouest. Un jour où son régiment se trouvait au repos, il fit pour un patronage une conférence sur l'Eucharistie et la fréquente communion. Quel ne fut pas son étonnement de reconnaître parmi ses auditeurs quelques-uns des canonniers de sa batterie!

Au reste, beaucoup de consolation et beaucoup de joie lui devaient venir de ce voyage à travers la France. A son retour à Cherbourg, il écrivait à un prêtre[34] qu'il avait rencontré au hasard d'un cantonnement:

_Comment ne pas voir que cette terre est bénie entre toutes, qu'elle est et restera toujours la terre de l'humble fidélité et que c'est elle qui portera toujours la plus riche moisson?... J'admire toute cette grâce qui rayonne à travers la terre de France, j'admire qu'après tant d'efforts, après tant de persécutions, la petite lampe vacille encore au fond du temple et qu'elle suffise encore à éclairer le monde._

Une chose surtout l'avait fortifié parmi celles qu'il avait vues: la piété de nos prêtres:

_Il faudra, écrit-il, il faudra que je dise, si Dieu m'en donne la force, que notre clergé est admirable, qu'il est pénétré des plus mâles vertus chrétiennes, qu'il est plus grand peut-être qu'il n'a jamais été. Au village comme à la ville, le presbytère est le seul endroit où se réfugie l'intelligence,--car je n'appelle pas de ce nom la pauvre intelligence dépravée des intellectuels,--le seul où il y ait vraiment de la vie, le seul où l'on soit assuré de trouver toujours non seulement des hommes de coeur, mais des hommes ayant la plus fine compréhension de toutes choses, le sens le plus droit, la raison la plus déliée. On dit qu'il n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise le permettait, je dirais bien qu'il y en a et où ils sont._

Et ces réflexions, par une pente naturelle, le ramenaient à lui-même, à l'atroce destinée de celui qui appartenait à ce clergé admirable, et qui eût dû être le bon prêtre d'une paroisse française. Il se sentait à nouveau travaillé du désir de réparation qui grandissait en son coeur, et j'imagine que c'était là le sujet de ses entretiens à Cherbourg, avec un fidèle ami, cet abbé Bailleul[35] qu'il interrogeait sur son propre avenir. Aussi était-il disposé à écouter avec bienveillance celui qui voyant en lui des marques de vocation certaine, lui parla un jour du sacerdoce. Est-ce à dire que son âme cessait d'entendre l'appel de saint Dominique? Non point; mais la longueur des études théologiques l'effrayait, et surtout la peine que sa décision causerait à sa mère et l'obligation où il serait de vivre loin d'elle, car il l'aimait et l'admirait entre toutes. Enfin, _il était pressé de dire la messe_--toujours le même désir sublime de reprendre la place abandonnée. Et voici qu'on lui disait: «Votre devoir est avant tout le sacerdoce. Dieu vous veut, provisoirement du moins, parmi les prêtres séculiers.» Dans sa ferveur filiale, Ernest Psichari reçut ce conseil avec un débordement de joie: Oui, être un simple curé de campagne, comme son grand-père l'eût été, vivre dans quelque presbytère très simple de basse Bretagne, retourner fidèlement, minutieusement, sur les voies abandonnées et, d'abord, mettre les pas dans les pas, retrouver la vocation exacte, aller au séminaire...

C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest Psichari fit visite au supérieur du grand séminaire d'Issy. Le parc et la chapelle étaient intacts et tels que Renan les décrit en ses _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_. Il retrouva la froide charmille janséniste du dix-septième, les longues allées solitaires, et c'est avec une grande émotion qu'il vit ces endroits mêmes où son «malheureux grand-père» avait prié.

Quelques semaines plus tard, M. l'abbé Tanquerey, directeur au grand Séminaire, rencontra le R.P. Janvier et lui dit: «Nous avons reçu la visite du petit-fils de Renan... _Il entrera chez vous._» Il semble bien, en effet, que ce pèlerinage à Issy n'ait fait que confirmer Ernest Psichari dans son dessein de se donner à saint Dominique. Toujours est-il que son frémissement intérieur ne s'était pas apaisé:

_Ce qui me paraît vraiment insupportable, c'est de continuer cette existence d'oubli et de reniement qui est la mienne, écrivait-il alors[36]. Il faudra pourtant un jour que cela change, car Dieu ne se lassera-t-il pas à la fin de tout donner sans rien recevoir?_

Le P. Clérissac, à qui Psichari faisait cet aveu, finit, après avoir longuement hésité, par acquérir la certitude que la vocation de ce jeune homme était bien dominicaine. Pour ne rien hâter cependant, il fut convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait pas immédiatement et qu'il irait d'abord prendre ses grades en théologie à Rome, au Collège Angélique, et comme auditeur libre.

NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS, SAINT AUGUSTIN

Mais Dieu, lui, savait déjà la mission qu'il destinait à son enfant et le sacrifice pour lequel, dans sa pitié pour la France, il réserverait ce soldat, fils de Dominique. Bientôt tous les voeux d'Ernest Psichari allaient être exaucés: Dieu lui donnerait sujet de prétendre, de réaliser la double vocation qui partageait son coeur, de s'immoler à la terre de ses pères, de réparer en sauvant. Car le don qu'Ernest Psichari allait offrir pour le service de la Patrie est en même temps un témoignage rendu à Dieu, un holocauste véritable, «librement consenti et consommé en union avec le sacrifice de l'autel[37]». Ernest Psichari partit le second jour de la guerre avec le 2e régiment d'artillerie coloniale. En quittant Cherbourg, il dit à l'abbé Bailleul: «Je vais à cette guerre comme à une croisade, parce que je sens qu'il s'agit de défendre les deux grandes causes à quoi j'ai voué ma vie.»

Le 20 août, il écrit à sa mère[38]: «Nous allons certainement à de grandes victoires et je me repens moins que jamais d'avoir toujours désiré la guerre, qui était nécessaire à l'honneur et à la grandeur de la France. Elle est venue à l'heure et de la manière qu'il fallait. Puisse la Providence ne pas nous abandonner dans cette grande et magnifique aventure[39]!»

Le soir du 22 août, à Saint-Vincent-Rossignol[40], après être resté douze heures sous un feu épouvantable, Ernest Psichari fut tué net d'une balle à la tempe. Un témoin de sa mort écrit: «Vers six heures, j'aperçus le lieutenant Psichari sous un arbre, près de ses pièces, soutenant le capitaine Cherrier, blessé. Il se dirigea avec lui vers l'ambulance et le laissa à la porte, _pour retourner à sa pièce_. À ce moment les Allemands arrivaient à 30 mètres. Le feu cessait et le lieutenant était assez isolé. Je le vis regarder le demi-cercle que les Allemands formaient autour de lui, se pencher soit sur son canon, soit sur un blessé et tomber mortellement frappé. Il tomba sur le canon et glissa à terre.» Ceux qui l'ont vu plus tard ont été frappés du calme de son visage: autour de ses mains était enroulé son chapelet[41] qu'il avait pu saisir.

À trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait à la vie et à la gloire. Ernest Psichari y est entré, suivi d'une héroïque milice de jeunes martyrs qui lui ont fait au Ciel la plus belle cohorte qu'il ait jamais conduite.

NOTES ET DOCUMENTS

[Note 1: Grec par son père et tout ensemble «français, latin, breton», par sa mère en qui sont unis le sang catholique des Renan et le sang protestant des Scheffer, Ernest Psichari fut, par ses origines et la gloire de sa famille dans le siècle, profondément mêlé aux événements spirituels de notre propre histoire. Restituer l'atmosphère morale où grandit l'héritier de toutes ces cultures, ce serait du même coup évoquer tout un âge qui se reconnut en Renan comme en celui qui l'avait engendré. Il ne nous appartient point de le faire et nous nous bornerons ici, pour fixer l'imagination, à noter les moments essentiels de la jeunesse d'Ernest Psichari.

Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit ses études aux lycées Henri IV et Condorcet. À dix-huit ans, il publiait des vers subtils, à la manière de Verlaine et de Mallarmé qui fut aussi celle d'Ary Renan, son oncle. Par ailleurs, épris de métaphysique, il annotait Spinoza et Bergson.

Après sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualité de dispensé, accomplir une année de service militaire.

L'armée lui apparut comme la seule activité où demeure cet idéalisme qu'une culture toute sceptique avait failli corrompre. Dès son arrivée à la caserne, il sentit avec une vivacité extraordinaire qu'il était fait pour vivre là, que c'était là sa vocation. Désormais il eut quelque chose où se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son réengagement au 51e de ligne, à Beauvais. Mais, impatient d'action, le sergent Psichari change d'arme et passe dans l'artillerie coloniale comme simple canonnier. Bien vite, il reçoit les galons de maréchal des logis.

Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission pour le Congo. Alors commence la vie héroïque et libre qui réalise tous les rêves de sa jeunesse et donne à son être sa première raison et son premier but.

Auprès d'un chef qu'il aime à la façon d'un père, Psichari va, pendant de longs mois, marcher sous des cieux nouveaux. Ensemble, ils pénètrent la Sangha, parmi les monts sauvages du Yadé, vers cette claire Penndé que nul autre, avant eux, n'avait franchie. Il convoie des troupeaux de boeufs, le long des fleuves; il combat, marche des journées, des nuits entières, s'enivre de solitude et d'action.[c]

[Note c: C'est au court de cette mission au Congo qu'Ernest Psichari reçut la médaille militaire (1908).]

En 1908, il nous revint plein d'enthousiasme. Et il semblait nous dire, ce maréchal des logis, que nous avions connu étudiant en Sorbonne: «Je ne suis plus un jeune bourgeois, occupé des travaux de mon état; je suis un homme en qui ne demeurent plus que des sentiments frustes et primitifs.» Et nous qui le regardions faire, comme nous enviions déjà sa destinée!

Psichari entra alors à l'école de Versailles, d'où il sortit sous-lieutenant en septembre 1909. C'est comme officier qu'il partit, cette fois, pour la Mauritanie: il y devait rester jusqu'en décembre 1912. Voilà le moment où nous avons entrepris de raconter sa vie.]

[Note 2: Lettre à M. Henry Bordeaux, à propos de la _Maison_.]

[Note 3: Lettre à Agathon; Cf. _Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui_ (1913).

À propos de ce livre, Psichari nous écrivait: «Il me semble que tous les traits que vous notez doivent nous mener, un jour, à de la gloire guerrière et, pour tout dire, à une revanche dont nous ne devons jamais détourner nos regards.»

Et, dans la réponse que nous citons, relevons encore ces propos: «Ce serait singulièrement rabaisser la foi patriotique que de la croire fonction de la barbarie et de l'inculture; ce serait aussi vouloir nous ramener au point de l'Allemagne actuelle où tout est sacrifié aux entreprises de la vie pratique.--Quoi que nous fassions, nous mettrons toujours l'intelligence au-dessus de tout... Cela est nécessaire, quand on songe à la haute mission de la race française, à la grande élection qui domine toute son histoire...»]

[Note 4: En voici le témoignage. Dès 1912, nous avions noté ce _réveil de l'héroïsme_ et, invoquant déjà l'exemple d'un Psichari, nous écrivions:

«... L'intellectualisme orgueilleux où se réfugièrent nos aînés devait les conduire soit au pessimisme, soit au scepticisme. Ils devaient pratiquement aboutir à l'anarchie idéologique, à toutes les confusions morales. L'affaire Dreyfus, voilà le bilan de cette génération, et c'est en réfléchissant sur le passé qui trouve là son symbole qu'ils ont fait l'aveu de leur désarroi. Parmi la décomposition dreyfusienne, ils ont vu avec effroi que le pacifisme, l'internationalisme étaient la conséquence de leurs doctrines et avec une simplicité douloureuse, malgré l'apparente victoire ils nous disent: «Instruisez-vous par notre défaite. Tout notre rôle aura été de vous montrer le danger et de vous avertir.»[d]

[Note d: Charles Péguy.]

«Et, ô miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous vient aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcée jeune homme de notre âge. C'est d'une famille où l'intelligence semblait devoir s'épuiser après avoir donné ses fleurs les plus rares que part le conseil de vertu et de renouvellement. La lampe d'héroïsme qu'on croyait vacillante, c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari, sous-lieutenant d'artillerie coloniale à Moudjeria (Mauritanie), qui la passe à notre génération.

«Je voudrais que l'on méditât sur l'aventure de ce garçon de vingt-cinq ans qui, abandonnant ses études de Sorbonne, partit à deux reprises pour mener une action française dans la brousse africaine, pour donner à la France un empire dont M. de Mun a dit «que nulle abdication n'empêchera jamais qu'il n'ait été par elle, et par elle seule, arraché à la barbarie». Mais je me contenterai de citer quelques pages que le brigadier Psichari rédigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit au sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant. Ce sont là des paroles qu'il faut que l'on connaisse. Puissent-elles déterminer des vocations héroïques! Ecoutez, dès l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:

«Nous y venons pour faire un peu de bien à ces terres maudites. Mais nous y venons aussi pour nous faire du bien à nous-mêmes. L'Afrique est un des derniers refuges de l'énergie nationale, un des derniers endroits où nos meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, où les dernières consciences fortes ont l'espoir de trouver un champ à leur activité tendue.» Ce noble pays révéla à ce soldat français les vertus de la guerre: «Nous reviendrons, dit-il, à l'opinion du peuple qui est la guerre. De l'extrême barbarie, nous sommes passés à l'extrême civilisation... Mais qui sait si, par un retour fréquent dans l'histoire humaine, nous ne reviendrons pas au point d'où nous sommes partis? ... Il vient une heure où la violence n'est plus de l'injustice, mais le jeu naturel d'une âme forte et trempée comme un acier. Il vient une heure où la bonté même cesse d'être féconde et devient amollissante et lâche. Alors la guerre n'est plus qu'un indicible poème de sang et de beauté.»[e]

[Note e: Psichari avait rectifié l'excès d'un tel «bellicisme». Mais que ces paroles furent exaltantes pour ceux qui avaient, comme nous, grandi dans l'enseignement pacifiste et humanitaire!.]

Et voici ce que lut au fond de lui-même ce fils d'intellectuels: «Dans ma patrie, on aime la guerre et secrètement on la désire. Nous avons toujours fait la guerre. Non pour conquérir une province. Non pour exterminer une nation. Non pour régler un conflit d'intérêts. Ces causes existaient assurément, mais elles étaient peu de chose. En vérité, nous faisions la guerre pour la guerre, sans nulle autre idée, pour l'amour de l'art... Nous la faisions par un naturel besoin de nous dépenser et de nous imposer, parce que c'était notre loi, notre raison secrète, notre foi.»

«Cette foi, ce goût français de l'héroïsme, cet élan qui traverse les pages africaines de Psichari, je l'ai retrouvé, cet été, dans l'âme de maints jeunes hommes; j'ai vu dans leurs yeux briller un secret désir...»

Nous devions, deux années encore, attendre l'événement qui emploierait cette passion ...]

5. Charles Péguy, dans l'épître votive qui termine son _Victor Marie, comte Hugo_, nous montre Psichari dans une teriba de cent mètres carrés, au milieu du désert, avec ses livres. Sa bibliothèque de campagne, à ce qu'il nous assure, ne comprenait que: les _Pensées_ de Pascal, les Sermons de Bossuet, le _Règlement d'artillerie de montagne_, la _Table de logarithmes_ de Dupuy, et un exemplaire de _Servitude et grandeur militaires_ auquel Psichari tenait, «parce qu'il composait l'unique bagage littéraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet qui sut si bien mourir à Ksar-Teuchane, en Adrar»; plus, cinq petits livres qui n'étaient autres que des _cahiers_ de Péguy lui-même.

Et, dans ce même morceau, Péguy cite cette belle lettre de Psichari, datée de Moudjeria:

«Voici une terre qui est parfaitement romantique et triplement romantique: par sa nature, son aspect physique, par le caractère de ses habitants et par l'action que nous y exerçons encore. Histoire de brigands, assassinats, combats épiques, pillages, sombres intrigues, tout cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout conspire à cette impression. Les aspects du pays, qui ne sont guère _jolis_, ont cependant une beauté qui leur vient d'un tragique puissant, une beauté sans grâce, mais bizarre et monstrueuse comme un décor du second Faust. «Des plaines sans eau de l'Agan, écrasées de soleil, du montueux Tagant et de ses cirques de rochers noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du noir Assaba, toute vie s'est retirée aujourd'hui et il reste un rude squelette minéral où errent de pauvres tentes en poil de chameau et des troupeaux nomades. Les Maures de ces contrées désolées sont parmi les plus rudes guerriers qui soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir plus d'une fois, et nous le feront encore sentir, vraisemblablement. Cette noble et antique race qui se rattache à l'Orient mystique (il y a ici des «Chiites» que les guerres du premier siècle de l'Islam avaient pourtant rejetés et confinés en Perse sur les bords de l'Euphrate) et qui se ramifie vers l'est jusqu'au delà de Tombouctou (les Kounta du Tagant s'échelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger), présente un échantillon d'humanité extrêmement évolué et où pourtant la simplicité des moeurs est restée grande, où l'ardeur du sang primitif est restée vierge. Ces gens d'esprit très cultivé généralement, retors en politique, habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont jusqu'au mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswâni dévore en ce moment un traité de mystique arabe sur la «prédestination» que lui a prêté le capitaine commandant le Cercle), ces gens, tout en même temps sont des gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des mendiants, ardents à l'action, braves et rusés. Jeunesse de coeur et vieillesse d'esprit, voilà la caractéristique générale. «C'est dans ce rude pays que nous avons essayé de nous installer par la force de nos armes, et c'est un des derniers où l'on fasse encore oeuvre de soldat, où l'on vive militairement. Enfin c'est une terre héroïque, pleine pour nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute chaude encore du sang français.»

[Note 6: C'est à propos de ces affaires de Tichitt, qu'Ernest Psichari nous écrivait d'Amijenjer, le 21 février 1912:

«Notre mois de janvier a été occupé par des opérations intéressantes qui se sont déroulées avec une grande rapidité. Il s'agissait d'aller nous montrer à Tichitt, ksar important situé à 200 kilomètres Est de Fort-Coppolani, et dans lequel nous n'avions pas encore mis les pieds. L'intérêt de cette manifestation était d'occuper un des derniers repaires des dissidents de Mauritanie, et leur hôtellerie ordinaire.

«Le 10 décembre, je procédais--dans un coin étonnant de l'Adrar--à l'arrestation d'un chef, quand je reçus par un courrier rapide l'ordre de me rendre au peloton méhariste du Tagant, mon ancien pays. J'y arrivai à la fin de décembre, presque en même temps que le colonel Patey qui venait prendre le commandement de la reconnaissance sur Tichitt.

«Le 2 janvier, nous étions sur la route de Tichitt, marchant d'ailleurs à toute allure, comme le permettait la légèreté de la troupe: rien que des troupes méharistes et cent hommes à pied.

«Le 10, une partie de la reconnaissance (méharistes de l'Adrar, sous les ordres du capitaine Beugnot), part en avant-garde, fait une marche forcée jusqu'à Tichitt, et y tombe le 13 au matin, sur un paquet de dissidents. Sept, parmi lesquels des chefs importants, sont tués. L'ancien sultan de l'Adrar, Sid Ahmed ould Ahmed Aïda, blessé, est fait prisonnier. Gros succès, grand effet moral sur les Maures.

«J'arrivais personnellement à Tichitt le 14, avec le peloton méhariste du Tagant. Le 15, le colonel me donnait le commandement d'un razzi de vingt hommes, avec mission d'aller ramasser des campements dans les dunes du sud de Tichitt. À partir de ce moment, je suis mon maître, et j'en profite pour faire des opérations sinon fructueuses au point de vue général, du moins intéressantes pour moi, parce que je suis en contact avec des marabouts fanatiques que je fais causer.

«Ces mouvements dans les dunes d'Aouker allaient prendre fin quand j'eus le bonheur de tomber sur une bande de dissidents. Je les atteignais, le 21, dans un chaos de rocs très pittoresques, mais rendant le contact très dur. Deux tués et un blessé chez l'ennemi, un tué chez moi, après une journée éreintante, mais honorable.»

C'est, en effet, après cette journée que le lieutenant Ernest Psichari fut cité à l'ordre du jour de l'armée. On trouve un beau récit de ce combat dans _l'Appel des Armes_, pages 309 et suivantes.]

[Note 7: Voir _l'Illustration_, numéro de Noël 1915. Le _Voyage du Centurion_ vient de paraître en volume à la librairie Conard, avec une préface de Paul Bourget.]

[Note 8: Lettre à Ed. Trogan, _Le Correspondant_, 25 novembre 1914.]

[Note 9: Lettre inédite à Mgr Jalabert (1911).--Cet épisode est rapporté dans le _Voyage du Centurion_.]

[Note 10: C'est à propos de cette démarche, qu'Ernest Psichari écrivait, en 1914, à M. Charles Maurras qui lui avait envoyé son livre l'_Action française et la religion catholique:_

«En 1911, n'ayant pas la foi que donnent seuls les sacrements, j'écrivais à Mgr Jalabert, évêque de Sénégambie, en véritable enfant de l'Église. Feinte, artifice ou hypocrisie? Nul de ceux qui ont aimé l'Église avant d'y croire ne le dira.»]

[Note 11: Lettre inédite à M. Maritain (15 juin 1912).]

[Note 12: Lettre à Ed. Trogan _(loc. cit.)_]

[Note 13: Lettres à Mgr Gibier, publiées par l'évêque de Versailles dans l'article qu'il a consacré à la mémoire d'Ernest Psichari (_Le Correspondant_, 25 novembre 1914).

Ernest Psichari, à propos de son _Appel des Armes_, dit de ce «pauvre livre» qu'il date «du temps où il attendait sans rien faire pour s'en rendre digne la lumière qui guérit et qui sauve».

La conversion de Psichari ayant eu lieu pendant que son roman paraissait dans l'_Opinion,_ notre ami eut le dessein d'arrêter la publication en volume. Après beaucoup d'hésitation et sur le conseil du P. Clérissac, il consentit à le publier, par un humble souci de vérité et pour «montrer les préparations éloignées de l'oeuvre divine dans une âme encore fermée».]

[Note 14: Cf. Maritain, _La Science moderne et la raison_ (Revue de philosophie, 1910).]