La vérité sur le prétendu Silphion de la Cyrénaïque
Part 1
LA VÉRITÉ SUR LE PRÉTENDU SILPHION DE LA CYRÉNAÏQUE
* * * * * IMPRIMERIE JULES MOUREAU A SAINT-QUENTIN * * * * *
LA VÉRITÉ SUR LE PRÉTENDU SILPHION DE LA CYRÉNAÏQUE (SILPHIUM CYRENAÏCUM DU Dr Laval)
CE QU’IL EST ; CE QU’IL N’EST PAS.
PAR =F. HERINCQ= ATTACHÉ AU MUSÉUM D’HISTOIRE NATURELLE DE PARIS
* * * * * _Deuxième Édition_ * * * * *
PARIS LIBRAIRIE DE LAUWEREYNS 2, RUE CASIMIR-DELAVIGNE, 2 * * * * * 1876
AVANT-PROPOS
* * * * *
Depuis la publication de la première édition de cette brochure (janvier 1876), deux faits très-importants se sont produits :
Le premier, c’est l’acceptation par tous des conclusions que nous avons formulées quant à l’_espèce_ de la plante qu’on appelle d’un nom qui n’est pas le sien.
Le second, c’est la négation absolue de la _valeur thérapeutique_ du Silphium cyrenaïcum par le Dr Chartier, de Valenciennes, dont on invoquait si souvent le témoignage.
Nos conclusions sont péremptoires ; elles affirment que le Silphium cyrenaïcum du Dr Laval n’a rien de commun avec le _silphion_ des anciens, et qu’il est tout simplement le _thapsia garganica_. Personne ne les a combattues, pas même MM. Derode et Deffès, les Pharmaciens homœopathes qui vendent le Silphium ; nous sommes bien certains qu’ils ne parleront plus, ni de la _résurrection_ du silphion des Grecs, ni de _fraude coupable_ à l’adresse de ceux de leurs confrères qui ont toujours considéré comme une seule et même chose la plante cyrénéenne et le Thapsia garganica.
Quant à la valeur thérapeutique du produit, nous faisions à la page 24 de notre 1re édition, dans l’intérêt de la science et de l’humanité, un appel public au témoignage du médecin de Valenciennes qui l’expérimentait en 1874, dans son hôpital, à l’instigation et sous les yeux du Dr Laval. MM. Derode et Deffès ont répondu par l’insertion dans un journal, d’une lettre que le Dr Chartier aurait écrite _il y a deux ans et demi_, au père d’un jeune homme qu’on disait être phthisique, et dans laquelle il faisait l’éloge du Silphium cyrenaïcum.
Mais, de son côté, le Dr Chartier nous adressait directement, en réponse à notre appel, une lettre décisive dont nous considérons comme un devoir de reproduire textuellement les principaux passages :
« MONSIEUR,
Je lis, à la page 24 de la très-intéressante brochure que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser, un appel à ma modeste opinion. Je m’empresse de vous répondre :
Je crois que c’est bien moi qu’on a voulu désigner en invoquant les règlements militaires pour expliquer mon silence. Si j’ai mis ma position militaire en avant pour me taire, c’est parce qu’il ne me convenait pas de voir mon nom prononcé dans ce que, dès le début, je considérais comme une affaire de commerce. Mais, ce n’était pas la seule raison : des observations hâtivement interprétées ne me paraissaient nullement convaincantes ; et je suis de l’avis de M. Gervais, professeur d’anatomie comparée au Muséum, lorsqu’il disait au docteur Laval : _Quand vous aurez cent observations toutes concordantes, recueillez-en cent nouvelles, et puis encore cent autres. Alors vous pourrez dire :_ PEUT-ÊTRE !
Ce n’est point mon cas ; car, si une singulière coïncidence, produite certainement par la constitution médicale régnante, a paru améliorer les phthisies traitées par le Silphium au début de mes expériences, j’ai bientôt dû reconnaître que ce n’était qu’un leurre . . . . . . . . . . .
Si je me dépars aujourd’hui de la réserve dans laquelle je m’étais renfermé, c’est que je ne veux pas qu’on se serve de mon nom pour répandre dans le public un remède qui, j’en ai la conviction, n’en est pas un, pas plus dans la phthisie, où je l’ai essayé, que dans les contusions et les entorses, où il a constamment échoué sous mes yeux, entre les mains du Dr Laval.
Veuillez agréer...
Dr CHARTIER,
_Médecin en chef de l’hôpital militaire de Valenciennes._ »
Les lecteurs peuvent sans peine, maintenant, juger la question qui nous occupe, tant au point de vue botanique, qu’au point de vue thérapeutique. Ils ont toutes les pièces sous les yeux.
F. HERINCQ.
DU SILPHION DES ANCIENS ET DU SILPHIUM CYRENAÏCUM DES MODERNES[1]
* * * * *
Depuis quelque temps, on fait beaucoup de bruit autour d’une plante récoltée en Cyrénaïque, et qu’on a appelée _Silphium Cyrenaïcum_, mais dont le nom botanique est _Thapsia silphium_ de Viviani, et mieux encore _Thapsia garganica_ de Linné. Les gens du pays l’appellent _Dirias_ ou _Drias_.
Les uns prétendent que c’est le fameux _Silphion_ des Grecs, qui était employé à la fois comme épice et comme médicament ; d’autres répondent, avec tous les auteurs anciens, que le Silphion des Grecs a disparu dès le commencement de l’ère chrétienne, et que la plante en question est tout simplement le _Thapsia garganica_ de Linné, qui est très-abondant en Algérie, en Espagne, en Italie, etc., que MM. Bertherand et Reboulleau ont fait connaître en 1857, et que le pharmacien Leperdriel exploite depuis longtemps à Paris (_emplâtre de Thapsia_). — Les uns parlent du Silphium cyrenaïcum comme s’il avait été découvert par le docteur Laval ; d’autres font remarquer que, s’il y avait découverte, le mérite en reviendrait à Della Cella, qui le rapportait de son voyage dans la Libye, en 1817. — Les uns annoncent bruyamment que le _Silphium cyrenaïcum_ guérit la _phthisie pulmonaire_ à tous les degrés, la _phthisie laryngée_, les _angines catarrhales_, la _méningite tuberculeuse_, etc. ; d’autres se montrent tout à fait incrédules à l’endroit de cette affirmation, et pensent qu’elle ne peut suffire pour arrêter l’attention des médecins sérieux.
Presque tous les travaux qui ont été publiés dans ces derniers temps sur ce sujet n’ont eu d’autre résultat que de le compliquer et de l’obscurcir, parce qu’ils n’avaient, comme base de discussion, que les écrits confus des auteurs anciens, et le dessin informe des médailles cyrénéennes.
Il est temps, croyons-nous, de porter la lumière sur cette question si débattue. Il est temps de dissiper les équivoques et de mettre à néant des assertions téméraires et des erreurs regrettables. C’est ce que nous nous proposons de faire dans ce travail, en appuyant nos opinions sur des preuves irréfutables tirées des nombreux et précieux matériaux rapportés tout récemment de la Cyrénaïque par notre collègue, M. Daveau, chef de la section des graines au Muséum d’histoire naturelle de Paris[2].
I
Les Grecs appelaient _Silphion_ (σιλφιον), et les Romains _Laserpitium_, une plante qui croissait plus particulièrement dans la Cyrénaïque, et qui donnait, par des incisions faites à la racine et à la tige, un suc gommo-résineux que les Grecs appelaient _Laseros_, et les Latins _Laser_, que l’on employait comme condiment, et auquel on attribuait des propriétés merveilleuses, comme, par exemple, de rendre la vue, de guérir les plaies venimeuses, de rajeunir, etc. ; aussi se vendait-il au poids de l’or.
On donnait à cette plante une origine surnaturelle. Les auteurs grecs ont écrit que, sept ans avant la fondation de Cyrène, qui fut bâtie l’an 143 de Rome, le _Silphion_ fut produit tout à coup par une sorte de pluie poisseuse qui tomba en Afrique, aux environs du jardin des Hespérides et de la grande Syrte, et que la vertu productive de cette pluie se fit sentir sur une étendue de quatre mille stades.
Tous les auteurs s’accordent à dire que le _Silphion_ devint de plus en plus rare dans la Cyrénaïque, dès le premier siècle de l’ère chrétienne, et qu’il finit par disparaître complétement ; mais ils expliquent sa disparition de diverses manières plus ou moins acceptables.
Pline raconte que, de son temps, on ne trouva, dans la Cyrénaïque, _qu’un seul pied_ de cette plante, et qu’il fut envoyé à l’empereur Néron.
Quoi qu’il en soit, disent Mérat et de Lens, le _Silphion_ devint inconnu aux générations suivantes, et son image ne se retrouva plus que sur des médailles ou des monnaies qui représentent, d’un côté, les diverses parties de la plante (tige, racine, graines...), et de l’autre, la tête de Jupiter Ammon.
Il ne faut pas confondre ce _Silphion_ des Grecs avec les divers Silphium des botanistes : S. _laciniatum_ — S. _compositum_ — S. _terebinthinaceum_... tous originaires de l’Amérique septentrionale et qui appartiennent à la famille des _Composées_.
Et quant aux Laserpitium des naturalistes modernes, il y en a un grand nombre d’espèces : L. _gummiferum_ — L. _latifolium_ — L. _Siler_ — L. _triquetrum_ — L. _ferulaceum_, etc...
Il était naturel qu’on se demandât à quelle plante, parmi celles qu’on connaît aujourd’hui, il fallait rapporter le _Silphion_ des Grecs ou _Laserpitium_ des Romains. De nombreuses recherches ont été faites dans ce but. On s’est accordé, généralement, à regarder la plante qui produisait le _Laser_ comme une ombellifère (sans en fournir la preuve cependant) ; mais il y a eu beaucoup moins d’unanimité lorsqu’il s’est agi de désigner le genre et l’espèce.
Plusieurs végétaux qui croissent en Afrique ont été successivement indiqués : le _Thapsia garganica_ ; le _Ferula tingitana_ ; le _Laserpitium gummiferum_ ; le _Ferula asa fœtida_ ; le _Laserpitium Siler_, etc.
En 1817, Della Cella rapporta de la Cyrénaïque plusieurs végétaux, entre autres une ombellifère qu’il supposait être le _Silphion_ des anciens. Viviani crut y reconnaître, d’une part, les caractères du Silphion des monnaies, d’autre part, une grande ressemblance avec le Thapsia garganica, et l’appela _Thapsia silphium_ (c’est le Silphium cyrenaïcum du docteur Laval). Mais, ainsi que le font remarquer Mérat et de Lens, la certitude de Viviani et de Della Cella ne pouvait pas être absolue.
La certitude n’était absolue pour personne, puisque quelques années plus tard, en 1826, la _Société de géographie_ instituant un prix pour la description de la Cyrénaïque, exprimait le vœu qu’on recherchât si le _Silphion_ se trouvait parmi les plantes du pays.
M. Pacho, qui obtenait ce prix, avait récolté le _Thapsia silphium_ de Della Cella et de Viviani (Silphium cyrenaïcum du Dr Laval), et il était porté à croire que c’était le _Silphion_ des anciens ; mais il hésitait à se prononcer nettement, parce qu’il avait trouvé sa plante sur les collines septentrionales de la Cyrénaïque, alors que les indications géographiques marquaient sa place bien plus au midi. Ses doutes sont constatés en ces termes par le rapporteur :
« Quel scrupule empêche donc notre voyageur, dit-il, de reconnaître définitivement dans son _Laserpitium_ le _Silphion_ des anciens ?... M. Pacho n’a pas osé décider que sa plante fût le _Silphion_ des Grecs. Cette modestie, peut-être exagérée, nous a valu de précieuses recherches. »
La question en était là, lorsqu’en 1873, le Dr Laval, médecin-major à l’hôpital militaire de Valenciennes, remettait au jardin d’acclimatation de Paris, des graines qu’il étiquetait _graines de Silphion de la Cyrénaïque_. Il accompagnait son envoi de la note suivante : « Cette plante croît abondamment autour des ruines de Cyrène et des autres villes de la Pentapole libyque, sur des plateaux élevés de 200 à 500 mètres au-dessus du niveau de la mer, et exposés à une température de 15° pendant les mois de décembre, janvier et février. Elle semble préférer les sols siliceux. Elle fleurit pendant les mois d’avril et de mai. »
Les graines du Dr Laval furent apportées au Muséum d’histoire naturelle pour avoir leur nom botanique.
Je fus le premier à examiner ces graines. Leur structure me fit voir immédiatement qu’il s’agissait d’un _Thapsia_, et en les comparant avec les diverses espèces de ce genre, que possède notre riche herbier général, je fus convaincu que j’avais sous les yeux les semences du _Thapsia garganica_ de Linné, qui croît en Algérie, en Espagne, en Italie, et dans toutes les régions qui bordent, des deux côtés, la Méditerranée.
J’ignorais, à ce moment-là, que ces graines appartenaient à une plante qui devait fournir à la thérapeutique un _médicament merveilleux_ ; je m’étais donc occupé de la détermination de l’espèce au simple point de vue botanique, et sans idée préconçue.
Mon opinion, confirmée plus tard par les hommes les plus compétents, ne parut pas satisfaire le Dr Laval. Il vint au Muséum pour consulter l’herbier général et pour me signaler les caractères qui différenciaient, suivant lui, le _Thapsia garganica_ de son _Thapsia silphium_, qu’il affirmait être le fameux _Silphion_ des Grecs. C’est alors seulement qu’il fut question des guérisons miraculeuses qu’il disait obtenir avec l’extrait de la plante récoltée par lui sur le plateau de Cyrène. Je n’eus pas de peine à lui démontrer, pièces en mains, que ses graines et celles du _Thapsia garganica_ ne présentaient aucun caractère différentiel, qu’elles étaient absolument identiques. Voici du reste le dessin des deux graines :
Le Dr Laval se tourna alors du côté des _feuilles_. Il prétendit que les segments de son _Thapsia_ étaient terminés par trois lobes, et qu’il n’en était pas de même pour le _Thapsia garganica_. Je lui prouvai, par les échantillons de notre herbier, qu’il était dans l’erreur. — Il n’invoqua pas alors les racines qui, _depuis quelque temps_, constitueraient le caractère distinctif, mais que l’on n’a jamais montrées.
Les arguments du Dr Laval manquaient d’ailleurs de point d’appui. En effet, les caisses, qui contenaient précisément les diverses parties de la plante, avaient été perdues, disait-il, au chemin de fer, et il n’avait sauvé du naufrage que l’extrait, le précieux extrait qui opérait des prodiges.
J’engageai néanmoins le Dr Laval à lire une note sur ce sujet à la _Société botanique de France_, et MM. les professeurs Brongniart et Bureau, auxquels je venais de le présenter, lui donnèrent le même conseil. Quelque temps après, il publia sur le _Thapsia silphium_ cinq à six pages dénuées de toute valeur scientifique, et au lieu de suivre notre avis, en s’adressant aux hommes compétents de la _Société botanique de France_, il frappa à la porte du _Bulletin de la Société d’acclimatation_.
La description du _Thapsia silphium_ (_Silphium cyrenaïcum_ de Laval) donnée par Viviani[3] et celle du _Thapsia garganica_ donnée par de Candolle[4], ne laissent aucun doute dans l’esprit du botaniste. L’identité est parfaite.
Le caractère trifide des segments terminaux n’est pas très-nettement indiqué dans la phrase caractéristique du Thapsia garganica donnée par Linné ; c’est là, sans doute, ce qui avait induit en erreur Viviani, et l’avait porté à faire du _Thapsia_ recueilli par Della Cella une nouvelle espèce, le _Thapsia silphium_, en la déclarant, du reste, très- voisine du _Thapsia garganica_ « cui nostra species valde proxima ,» dit-il. A l’époque où Viviani publiait sa flore Libyque (1824) il n’avait à sa disposition, pour la diagnose du _Thapsia garganica_, que la description imparfaite de Linné, et il pouvait croire tout naturellement à la nouveauté de la plante cyrénéenne. Mais aujourd’hui que les matériaux se sont accumulés dans les collections botaniques, la description de la plante a pu être complétée ; il n’y a plus de différence entre la description de de Candolle, plus récente que celle de Linné, et la description donnée par Viviani en 1824 ; qu’on en juge :
_Thapsia garganica_.
Foliis bi tri-pinnatisectis, nitidis, laciniis linearibus acutis elongatis, secus margines integerrimis. Variat petiolis glabris aut pilis sparsis subhirsutis.
(De Candolle : _Prodromus_, tom. 4, pag. 202.)
_Thapsia silphium_.
Foliis pinnatis, foliolis multipartitis, laciniis simplicibus trifidis, omnibus linearibus elongatis, utrinque hirsutis margine revolutis.
(Viviani : _Floræ Libycæ_, p. 17.)
Ainsi, tandis que de Candolle dit : Les feuilles sont deux ou trois fois pennées, Viviani décrit les siennes comme pennées, à folioles divisées en nombreuses lanières, les unes simples, les autres trifides, ce qui revient exactement au même. Le caractère sur lequel Laval s’appuyait (les folioles à trois lobes terminaux) se retrouve dans les deux plantes ; par conséquent, la différence invoquée par lui n’existe en aucune façon. Quant au caractère « _margine revolutis_ » indiqué par Viviani, c’est tout simplement l’effet d’une mauvaise préparation de l’échantillon soumis à l’auteur de la _Flore libyque_ ; on retrouve ce caractère dans les échantillons d’herbier du _Thapsia garganica_, notamment dans un échantillon de cette espèce récoltée aux îles Baléares, et qui a été donné au Muséum par M. Cambessèdes.
Nous avons déjà reproduit (page 12) la semence du _Thapsia garganica_ et celle du _Silphium cyrenaïcum_ pour montrer l’identité parfaite de cet organe dans les deux plantes. Nous reproduisons actuellement, pages 14 et 15, un fragment de leurs feuilles ; l’un provient d’un échantillon récolté dans la plaine de Blidah, l’autre a été détaché d’une feuille récoltée par le consul des États-Unis à Tripoli, sous les yeux du Dr Laval ; personne ne peut contester l’authenticité du type représentant le prétendu Silphion. Or, la comparaison ne permet plus de douter que le Dr Laval ne se soit complétement mépris sur le caractère des trois lobes terminaux ; ce caractère existe dans les deux exemples. Dans le compte rendu de son voyage en Cyrénaïque, M. Daveau s’exprime ainsi au sujet des feuilles : « Les feuilles sont exactement divisées comme celles du _Thapsia garganica_, et j’en ai aussi observé à des degrés plus ou moins grands de villosité. Les feuilles dites radicales sont beaucoup plus développées que celles insérées sur la tige et qui sont toujours alternes entre elles. » (Voir Appendice, page 51.)
L’examen des feuilles du _Thapsia garganica_ du Muséum n’avait point permis au Dr Laval de soutenir longtemps que les trois lobes terminaux, pas plus que les graines, différenciaient sa plante de celle de l’Algérie ; mais tenant, on ne sait trop pourquoi, à maintenir absolument une différence spécifique entre elles, il eut recours plus tard à la _racine_, et la représenta comme fournissant les véritables caractères distinctifs ; seulement, il n’a jamais pu en donner la preuve : les caisses qui renfermaient précisément les échantillons ayant été perdues au chemin de fer, ainsi que nous l’avons déjà signalé.
« Le Thapsia _garganica_, disent les prôneurs du silphium n’a qu’une racine pivotante et _quelquefois_ bifurquée à son extrémité, tandis que notre Thapsia _silphium_ a des racines grosses et nombreuses, _traçantes_, divergentes, horizontales ; de la souche principale naissent quatre à huit rhizomes qui atteignent une longueur de 0m 70 à 0m 80, et quand leur extrémité rencontre la surface du sol, elle donne naissance à une nouvelle souche. »
Or, ce n’est pas _quelquefois_ que la racine de Thapsia garganica est bifurquée à son extrémité, c’est _toujours_, à un certain âge ; j’en ai reçu de l’Algérie qui ont trois, quatre et jusqu’à neuf bifurcations, toutes _très_-horizontales, exactement comme celles du plateau de Cyrène rapportées par M. Daveau ; j’en mets les dessins en regard (Voir pages 18 et 19).
Quant aux quatre ou huit rhizomes de la souche principale qui seraient un signe distinctif du _Silphium cyrenaïcum_, il est bon de noter que ce caractère appartient à toutes les ombellifères vivaces, moins la longueur ; aucun botaniste n’a jamais admis ces racines _traçantes_, longues de 0m 80, qui donneraient naissance à de nouvelles souches lorsque leur extrémité rencontre la surface du sol.
M. Daveau, dans la relation de son voyage, s’exprime ainsi au sujet de la racine de la plante cyrénéenne :
« La _racine_ de cette plante qui, à tout âge, est d’une couleur brune, de _simple_ qu’elle est dans sa jeunesse, devient _rameuse_ en vieillissant, comme l’est, du reste, celle du _Thapsia garganica_, lorsqu’il croît dans un sol aride et pierreux, conditions réunies précisément par celui de la Cyrénaïque. Les divisions des racines tantôt s’enfoncent perpendiculairement dans le sol, tantôt se dirigent plus horizontalement ; mais, _dans aucun cas_, elles ne donnent naissance à des bourgeons adventifs en se rapprochant de la surface du sol. Ce mode de multiplication, qu’on disait être le seul de cette plante, est même _matériellement impossible_, puisque les pieds du Thapsia Silphium sont séparés, dans le plus grand nombre de cas, par une distance de 20 mètres. De plus, ils poussent fréquemment dans des trous de rochers où il est facile de se convaincre qu’il leur est impossible de _tracer_. »
Quant à l’agent thérapeutique, c’est-à-dire au produit gommo-résineux du silphium, il vient, lui aussi, témoigner en faveur de l’identité des deux plantes.
Tout le monde connaît les emplâtres de Thapsia du pharmacien Leperdriel ; ils sont préparés avec le suc gommeux du _Thapsia garganica_ et produisent, sur la peau, de nombreuses vésicules. Ces cloches remplies d’eau sont déterminées par le suc du Thapsia qui contient un principe acre, vésicant. Or, le suc gommo-résineux du _Silphium cyrenaïcum_ contient le même principe, de l’aveu du Dr Laval, et, pour être pris à l’intérieur, il doit être dépouillé de ce principe irritant qui produirait sur les organes internes le phénomène que les emplâtres de Thapsia produisent sur la peau.
Ainsi, tout vient confirmer l’opinion des savants, botanistes et médecins, qui ont reconnu, comme nous, la parfaite identité des deux plantes.
Il est donc acquis définitivement à la science, que le _Silphium cyrenaïcum_ n’est pas autre chose que le _Thapsia garganica_ de l’Algérie, de l’Espagne, de l’Italie, etc. :
_Parce que le Thapsia garganica, croissant parallèlement des deux côtés de la Méditerranée, il est tout naturel que cette espèce vienne également en Cyrénaïque ;_
_Parce que la gomme résine des deux plantes contient les deux mêmes principes, l’un vésicant, l’autre résolutif, et présente les mêmes dangers ;_
_Parce que les racines et les éléments histologiques de cet organe sont semblables dans les deux plantes ;_
_Parce que leurs graines sont absolument identiques ;_
_Parce que les feuilles ne présentent aucune différence, comme on peut le voir par les fragments représentés ci-dessus et page 21._
En rapportant de la Cyrénaïque la plante que l’on dérobait à nos regards, M. Daveau a rendu un véritable service à la science et à l’humanité.
* * * * *
II
Nous avons démontré que le _Thapsia silphium_ de Viviani (Silphium cyrenaïcum du Dr Laval) est tout simplement le _Thapsia garganica_ de l’Algérie, de l’Espagne, de l’Italie, etc. Il s’agit maintenant de prouver qu’il n’est pas le _Silphion_ des Grecs.
Uniquement préoccupé des intérêts de la science et des droits de la vérité, nous allons résoudre franchement et nettement la seconde partie du problème, et, après avoir dit _ce qu’est_ le Silphium cyrenaïcum, nous allons dire _ce qu’il n’est pas_.