La veille d'armes: Pièce en cinq actes

Chapter 26

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JEANNE, BRAMBOURG.

[Un temps.]

BRAMBOURG. Madame, je suis a vos ordres. [Un temps.] Vous m'avez envoye chercher ... [Il lit.] "pour une affaire ... tres urgente, qui nous interesse tous les deux."

JEANNE. Oui.

BRAMBOURG. Tous les deux? Vous et moi? Madame, je suis flatte! infiniment flatte! un peu intrigue aussi ...

JEANNE. Oh! rien de plus simple, Monsieur. Le Commandant Morbraz sort d'ici.

BRAMBOURG. Ah! bon!... je n'y etais pas du tout, il s'agit du proces devant le Conseil de guerre?

JEANNE. J'ai eu connaissance par hasard d'une partie de votre deposition.

BRAMBOURG. Ah!

JEANNE. Oui, j'ai pense que vous voudriez bien excuser une curiosite legitime ... il s'agit de mon mari ... et completer les renseignements que j'ai ...

BRAMBOURG. Madame, je vous l'ai deja dit. Je suis a vos ordres. Malheureusement, j'ai bien peur ...

JEANNE. Il s'agit des circonstances qui ont precede le combat.

BRAMBOURG [qui reflechit]. Madame ...

JEANNE. En particulier ... des signaux de reconnaissance qui ont ete echanges entre l'_Alma_ et le batiment ennemi ... de ces signaux qui tromperent le Commandant de Corlaix ...

BRAMBOURG. Je crains de vous etre d'un faible secours. A ce propos, Madame, vous savez sans doute qu'apres le naufrage, on m'a repeche en assez mauvais etat. Ma memoire s'en est ressentie de la maniere la plus penible, et ce sont precisement les circonstances qui ont precede le combat qui demeurent les plus troubles dans mon souvenir. Il y a la pour moi ... comme un grand trou. Toutefois, s'il me revenait quelques bribes de faits, cela ne vous servirait probablement de rien. Au moment ou les signaux furent echanges, je n'etais pas sur la passerelle; le Commandant de Corlaix m'avait envoye faire une ronde.

JEANNE. Oui, je sais cela. Mais ... il n'est pas indispensable d'etre sur la passerelle pour voir les signaux?

BRAMBOURG. Pour voir les signaux qu'on faisait sur la passerelle? Madame, il me semble que oui.

JEANNE. Il ne s'agit pas des signaux qui ont ete faits par l'_Alma_, il s'agit des signaux qui ont ete faits par le batiment ennemi.

[Brambourg reflechit.]

BRAMBOURG. Je n'etais pas sur la passerelle, je n'etais pas sur le pont non plus; j'etais dans les fonds du navire. Je ne pouvais rien voir.

JEANNE. Mais il y a des hublots, je crois?

BRAMBOURG. Des hublots?...

JEANNE. Sans doute vous faisiez une ronde, n'est-ce pas? Au cours de cette ronde ... vous auriez pu, par exemple, entrer dans votre chambre?

BRAMBOURG. Peut-etre.

JEANNE. Ou dans celle d'un camarade? Je fais des suppositions.

BRAMBOURG. Je le sais bien. Mais je n'ai pas le moindre souvenir d'avoir vu quelque chose, ni de ma chambre, ni d'aucune autre, ni par aucun hublot ... Madame, je regrette vraiment.

JEANNE. Un instant, je vous prie ... Il y a une chose que j'ai peur de vous avoir mal dite ... Vous allez deposer vendredi devant le Conseil de guerre ... et votre deposition se trouve avoir une importance capitale, vous n'y avez surement pas songe!... vous ne pouvez pas y avoir songe!

BRAMBOURG. Oh! si fait, Madame. Mais quand j'y songerais davantage, il m'est impossible de deposer contre mes souvenirs, contre ma conscience ... fut-ce meme dans l'interet d'un chef avec qui j'ai pu parfois ne pas m'entendre, mais que je n'ai jamais cesse d'estimer comme un homme d'honneur et comme un bon officier, digne assurement d'etre acquitte et felicite par le Conseil de guerre.

JEANNE. Mais alors, rassemblez vos souvenirs. Dites toute la verite!

BRAMBOURG. Mais, Madame, je la dis, je l'ai dite! Vous ne voudriez cependant pas me faire dire plus que je ne sais.

JEANNE. Etes-vous bien sur de ne pas vous souvenir?

BRAMBOURG. Comment?

JEANNE. Etes-vous bien sur qu'il n'y ait pas en ce moment, quelque chose en vous, une rancune ...

BRAMBOURG. Je vous en prie, Madame ... Oh! Madame, pardon. Je suis tres sur qu'en effet vous avez ete deja pour moi desagreable et brutale, autant et plus que n'a ete le Commandant de Corlaix. Mais je suis sur en ce moment, plus sur encore que vous m'insultez tres gratuitement en supposant que n'importe quelle rancune pourrait influer sur mon temoignage devant un Conseil de guerre. Cela, vous n'avez pas le droit de l'admettre un seul instant!...

JEANNE. Monsieur ...

BRAMBOURG. Je ne pretends pas etre un coeur d'elite, ni un grand caractere, et je ne pratique pas a tort et a travers l'oubli des injures, mais je suis un officier francais!...

[Corlaix entre en marchant peniblement, s'appuyant sur Le Duc.]