La veille d'armes: Pièce en cinq actes

Chapter 24

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JEANNE, ALICE.

ALICE. Eh bien? Morbraz? Pourquoi?

JEANNE. Attends. Je t'expliquerai tout a l'heure. Mais ecoute d'abord.

ALICE. Quoi donc?

JEANNE. Je t'ai raconte la nuit du combat, la nuit du 31 juillet.

ALICE. Oui.

JEANNE. Je t'ai dit tout ce qui s'est passe ... enfin tout ce que j'ai vu ou entendu. Tu te rappelles?

ALICE. Parfaitement. Mais ...

JEANNE. Attends ... c'est tres serieux. Tu te rappelles donc que Brambourg est entre dans la chambre. Je me suis cachee. Ils ont cause. Je t'ai repete ce qu'ils ont dit? [Alice fait un signe de tete.] Bon. Veux-tu me repeter a ton tour puisque tu te rappelles? Oh! pas tout ce qu'ils ont dit! Seulement la fin! les dernieres paroles de Brambourg? ce qu'il a dit avant de s'en aller!

ALICE. Avant de s'en aller?

JEANNE. Oui, il etait face au hublot ouvert, tu te rappelles bien?

ALICE. Parfaitement ... il a vu les feux du navire allemand qui arrivait ...

JEANNE. Et il a dit quoi?

ALICE. Attends ... attends ... Il a dit: "qu'est-ce que c'est que ca? on dirait un batiment de guerre!" Et puis le navire a allume ses feux de reconnaissance ... quatre feux ... rouges d'abord ... et puis bleus ...

JEANNE. Brambourg les a vus?

ALICE. Dame! Tu me l'as dit assez souvent, c'est lui qui les a interpretes, je veux dire qui a verifie que c'etait bien les signaux de reconnaissance exacte ... les bons ... ceux qui indiquaient un navire francais ... enfin ... et puis Brambourg seul pouvait verifier ca ... puisqu'il etait de quart ... donc, c'est bien lui ...

JEANNE. Ah! enfin, tu t'en es souvenue! bravo!

ALICE. Ah! c'etait tout cela?

JEANNE. Tout ce que je voulais te faire dire, oui. Maintenant Morbraz, sais-tu pourquoi il est revenu? Pour prevenir Fred que son proces marchait tout a fait mal, qu'il n'y avait pas le plus petit temoin ... et que dans ces conditions ... pas de temoin ... la condamnation ...

ALICE. La condamnation?

JEANNE. Parfaitement! J'ai dit ca aussi, tout a l'heure ... que, dans ces conditions: aucun temoin, la con-dam-na-tion de Fred ne ferait pas un pli. Voila.

ALICE. Voila!...

JEANNE. Bien sur, voila! puisqu'il n'y a pas de temoin! puisque personne n'a vu les feux ...

ALICE. Eh bien alors ... et Brambourg?...

JEANNE. Brambourg pas plus que les autres. Il n'a rien vu, il ne se souvient de rien.

ALICE. Ho! mais voyons, mais Jeanne, c'est impossible! impossible!

JEANNE. Evidemment, c'est impossible!... Il y a la certainement un malentendu inexplicable, mais certain ... tellement certain. Que Brambourg soit ce qu'on voudra, c'est tout de meme un homme d'honneur, un officier.

ALICE. Peut-etre a-t-il oublie ...

JEANNE. Je vais lui rafraichir la memoire.

ALICE. Comment, Jeanne?

JEANNE. Je l'attends.

ALICE. Il va venir ici?

JEANNE. Pourquoi pas? Des que nous aurons cause cinq minutes, tete a tete, lui et moi, il n'aura plus la moindre envie de mentir.

ALICE. C'est a lui que tu ecrivais quand je suis entree!

JEANNE. Justement!

ALICE. Oh! Jeanne! Jeanne!

JEANNE. Eh bien quoi, ma grande!

ALICE. Jeanne! mais tu oublies ...

JEANNE. Quoi?

ALICE. Quoi?... Mais que tu ne sais rien! que tu ne peux rien savoir.

JEANNE. Comment!

ALICE. La femme du Commandant de l'_Alma_ ne pouvait pas etre a bord de l'_Alma_ la nuit du combat: si elle y avait ete ... par megarde ... si l'appareillage l'avait surprise a bord, c'aurait ete chez son mari ... dans la chambre de son mari ... et son mari le saurait ... Est-ce que son mari le sait? Non ... tu vois bien, tu n'y etais pas ...

JEANNE. Naturellement, je n'y etais pas ...

ALICE. Tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu ne peux rien dire. Rien!... et puisque tu ne peux rien dire, pourquoi as-tu envoye chercher Brambourg, ma pauvre Jeanne?

[Long silence.]

JEANNE. Mon Dieu!... qu'est-ce que je lui dirai?... n'importe!

ALICE [geste vague.]......................