La veille d'armes: Pièce en cinq actes

Chapter 10

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CORLAIX, D'ARTELLES.

CORLAIX [Il va vers sa table a ecrire, ouvre un tiroir et en sort plusieurs petits cahiers]. Mon cher ami, j'ai donne un coup d'oeil ces jours derniers aux carnets individuels de vos chronometres, le chronometre C est un animal bien extraordinaire ... J'ai prepare une petite note pour le directeur de l'Observatoire ... [Il la cherche, la trouve, la remet a d'Artelles.] Ah! la voila ... je voulais la revoir avec vous, mais il est vraiment trop tard, emportez et demain dans votre canot de cinq heures trente, vous aurez tout le temps d'ici au quai de l'Horloge d'etudier la question.

D'ARTELLES [qui a pris la note et les calepins]. Tres bien, Commandant.

CORLAIX. Ni-i, ni, c'est fini. Je ne vous retiens plus. [La cloche du bord pique dix heures et demie.] Dites donc, j'y pense? ce n'est pas ce diable de chronometre qui vous a retenu a bord, j'espere?

D'ARTELLES. Mon Dieu ...

CORLAIX. Sapristi, d'Artelles! d'Artelles, mon cher, vous me faites de la peine!... Il faut du zele, mais pas trop n'en faut! C'est tres mal porte d'etre un officier irreprochable.

D'ARTELLES. Commandant!

CORLAIX. Croyez-moi.., a vingt-quatre ans, on a mieux a faire dans la vie que de porter soi-meme des chronometres a l'Observatoire ...

D'ARTELLES [riant]. Commandant, vous avez du preparer l'Ecole navale a Jersey.., faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais.

CORLAIX. _Mea culpa, confiteor_! J'ai porte des chronometres, beaucoup de chronometres! mais ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux ... Ne m'imitez pas en cela, ni d'ailleurs en autre chose.

D'ARTELLES. Commandant, on peut imiter plus mal ...

CORLAIX. A cause?... Ah! a cause de ca! [Il montre les galons de sa manche.] Au fait, c'est vrai, je suis capitaine de vaisseau depuis quatre ans deja ... j'ai la tomate ... je commande un croiseur dernier cri ...

D'ARTELLES. Et on parle de vous pour les etoiles.

CORLAIX. Les etoiles, d'Artelles! les etoiles a un petit jeune homme d'a peine cinquante ans! s'il n'est pas content le petit jeune homme! Tout de meme pensez a ceci que je vais vous dire ... et dont vous gouterez plus tard, vous-meme, l'amertume ... "On peut tres bien etre tout ensemble, le plus jeune des amiraux et le plus malheureux des malheureux bougres ..." Sur ce, je ne vous retiens plus. Allez dormir! et faites de beaux reves, tous brodes d'or, galonnes, decores, empanaches ...

D'ARTELLES. Merci, Commandant, mais c'est a vos broderies, a vous et a vos etoiles que je vais rever.

CORLAIX. Vous etes un gentil garcon, d'Artelles, et je vous aime bien, mais ...

D'ARTELLES. Commandant, c'est vous qui etes trop bon. Il faudrait un drole d'officier pour ne pas souhaiter qu'un chef tel que vous ne fut pas le plus tot possible a la tete de l'escadre.

CORLAIX. Dieu vous le rende! Mais si vous tenez absolument a me souhaiter quelque chose, ne me souhaitez pas trois etoiles d'argent dont je n'ai que faire, et souhaitez-moi six planches de sapin dont j'ai fort envie.

D'ARTELLES [deux pas en arriere]. Commandant?... J'ai mal entendu?... Vous n'avez pas dit ...

CORLAIX. J'ai dit que j'ai la nostalgie de mon caveau de famille ...

D'ARTELLES. Mais, Commandant, c'est abominable, vous n'en avez pas le droit.

CORLAIX. Je n'ai peut-etre pas le droit de me tuer ... mais il n'en est pas question, il est question d'une bonne fievre secourable ou d'un bon petit cholera compatissant.

D'ARTELLES. Mais c'est affreux, Commandant! vous n'etes pas seul.

CORLAIX. Vous trouvez?

D'ARTELLES. Comment, si je trouve?...

CORLAIX. C'est juste, je suis marie ... donc, je ne suis pas seul au monde, rien de plus logique. Dites-moi un peu, d'Artelles, quel age me donnez-vous?

D'ARTELLES. _Doctum cum libro!_ L'annuaire vous donne cinquante ans, Commandant.

CORLAIX. Et quel age donnez-vous a ma femme?

D'ARTELLES. Pour Madame de Corlaix ...

CORLAIX. Elle a vingt-trois ans ... cinquante moins vingt-trois egale vingt-sept. Vingt-sept a l'ecart ... une bagatelle, hein? Vous trouvez toujours que je ne suis pas seul au monde, d'Artelles?

D'ARTELLES. Commandant!

CORLAIX. Eh bien, moi, je trouve que je le suis. Je le suis epouvantablement, d'Artelles ... je le suis a crier ... je le suis a crever, seul, tout seul ... [Il s'arrete devant d'Artelles, les bras croises.] Vous croyez que c'est une vie, ma vie? c'est un cauchemar! Quelquefois je me pince le bras pour essayer de me reveiller; d'autres fois, je m'arrete dans la rue et j'ecoute stupefait d'avoir entendu quelque chose qui bat dans ma poitrine ... J'ai un coeur! moi! Pourquoi faire? qui m'a donne cela? Le bon Dieu? Allons donc! il n'est tout de meme pas si bete le bon Dieu! [Silence prolonge, d'Artelles regarde Corlaix avec une stupeur et une anxiete immenses. Corlaix s'est repris a marcher de long en large, il se calme peu a peu.) Mon pauvre petit, vous voila tout bouleverse. Aussi, quelle brute je fais! Il faut que je vienne vous infliger cela, moi: la grande tirade, le deballage d'ame, le coeur tout nu!... Allons la paix!... et surtout n'allez pas me plaindre car si je suis malheureux, je suis coupable aussi et davantage. Quand je me suis marie, il y a deux ans, ma femme n'etait pas encore majeure ... et moi! ah! ce que j'ai fait la, ma faute, mon crime ... il n'y a pas de chatiment qui m'en lavera jamais! Pensez donc, ce n'est pas quarante-huit ans que j'avais, les annees vecues sur la mer comptent double, tant de choses qui nous vieillissent ... les nuits de passerelle ... les coups de vent ... les glaces ... le soleil ... quarante-huit ans, moi? j'en avais soixante!

D'ARTELLES. Commandant, Commandant! quelle exageration. Et d'abord on ne se marie pas de force. Madame de Corlaix a dit "oui".

CORLAIX. Est-ce qu'une jeune fille sait ce qu'elle dit.

D'ARTELLES. Peut-etre pas absolument, mais ...

CORLAIX. Allons donc!... [Il s'arrete de nouveau en face de l'enseigne.] Du diable si je sais par exemple pourquoi je vous raconte tout cela que je n'ai jamais raconte a ame qui vive!... Oui, pourquoi, pourquoi, pourquoi? Evidemment, vous me plaisez ..., evidemment, si j'avais un fils j'aimerais qu'il fut ce que vous etes. Que mon supplice vous serve d'exemple. Mon ami, ma femme avait dix ans quand elle perdit son pere ..., elle l'avait beaucoup aime ... elle le regrettait encore apres dix autres annees et c'est alors que je l'ai rencontree. D'Artelles, elle etait tellement naive qu'elle mit sa main dans la mienne croyant qu'un mari ... un mari de mon age etait un second pere ... et voila tout!... un pere de rechange qui allait remplacer le premier! Parfaitement, elle se figurait cela et rien d'autre ... rien de plus, rien de moins. Et elle eut raison de se le figurer: peu a peu, je suis devenu le pere de ma femme, d'Artelles ... son papa, son vieux papa ... rien de plus, rien de moins. C'est gentil n'est-ce pas?

D'ARTELLES. Commandant, je vous ...

CORLAIX. Je n'ai pas fini, attendez. Vous ne savez pas encore le plus beau; ma femme m'aime donc comme une fille aime son pere. Eh bien, figurez-vous que moi, je suis assez idiot pour l'aimer autrement; comprenez-vous? Je l'aime comme un amant ..., je l'aime d'amour! d'amour!... Mais riez donc, sacrebleu! c'est a se tordre!

D'ARTELLES [Il a recule peu a peu jusqu'a la porte]. Commandant, je vous en supplie! Pour votre honneur et pour le mien, je n'ai pas le droit d'entendre.

CORLAIX [qui n'ecoute pas]. Un martyre? Oui, quelque chose comme cela, un martyre, un martyre de toutes les heures ... Un martyre de toutes les minutes ... J'etouffe et je suffoque ... J'aime ma femme ... [Il rit.]

D'ARTELLES [il est dans le chambranle]. Commandant, taisez-vous, taisez-vous!

CORLAIX. Et c'est une impasse ... Pas d'issue ... Pas meme un trou dans le mur ... Rien. Si, quelque chose tout de meme ... Les six planches ... les six planches ... Mais alors ... Vite ... Vite ...

RIDEAU.

* * * * *

DIEUXIEME ACTE

[La scene represente la chambre de d'Artelles. A gauche, le lit. Au fond, un hublot cache par un rideau.

Au lever du rideau, Jeanne et d'Artelles sont assis cote a cote.]

SCENE PREMIERE

JEANNE, D'ARTELLES.

D'ARTELLES. Ah! bah!

JEANNE. C'est comme je vous le dis, Monsieur!

D'ARTELLES. Allons donc!

JEANNE. Comme je vous le dis!

D'ARTELLES [haussant les epaules]. Menteuse!

JEANNE. Comment as-tu dit?... Menteuse? Viens demander pardon tout de suite!

D'ARTELLES. Demander pardon, moi? jamais de la vie! D'abord on n'a jamais demande pardon a une heure pareille ...

JEANNE. A une heure pareille? dirait-on pas qu'il est ...

D'ARTELLES [regardant l'heure]. Il est plus que ca ...

JEANNE. Allons!

D'ARTELLES. Il est trois heures cinquante-cinq minutes douze secondes.

JEANNE. Menteur!

D'ARTELLES. Chut! je t'en supplie ... la maison est en acier, mon cheri ... acier, papier. Si le type d'a cote ne dort pas sur ses deux oreilles, il entend la moitie de ce que tu dis.

JEANNE [bas]. Menteur!

D'ARTELLES. Menteur? Oh! que c'est laid de dire des sottises aux gens. Ma petite fille, on ne vous a pas elevee, on vous a nourrie. Alors, pour croire il te faut voir, a present? Tres bien! vois!

JEANNE. Quoi? quatre heures? Est-ce que tu es fou! Quatre heures. Alors! Comment est-ce que je vais m'en aller d'ici, moi?

D'ARTELLES. Te frappe pas, mon cheri! Il y en a des canots, le matin. Il y en a un a six heures.

JEANNE. Pour les femmes!

D'ARTELLES. Pour les femmes habillees intelligemment. Je te preterai une redingote. Personne n'y verra que du feu.

JEANNE. Il pousse du bord a six heures, ton canot?

D'ARTELLES. Oui. On nous previendra. Dame, il y aura un moment delicat.

JEANNE. Oui?

D'ARTELLES. Le moment du depart. Suppose que l'officier de quart soit a la coupee.

JEANNE. Eh bien, tu te debrouilleras. Il y avait cinq officiers a la coupee, hier, et je me suis debrouillee tout de meme ... tu n'auras qu'a perdre ton sac, toi aussi.

D'ARTELLES. Bien sur! Dire que je n'y pensais pas.

JEANNE. Tu ne penses jamais a rien ...

[Clarte bleue assez vive, tres douce.]

D'ARTELLES [exclamation de surprise]. Ah! bah! le circuit bleu!

JEANNE [qui s'etire]. Ca fait tres jolie, le circuit bleu.

D'ARTELLES. Ca fait tres joli, mais ca fait extraordinaire ... Oh! extraordinaire ... somme toute pas tant que ca, ils auront encore casse quelque chose dans le circuit normal ... Bande de chaloupiats ... Dis donc, et ta grande soeur, Mademoiselle Alice, Alice la tres chaste ... quelle tete va-t-elle te faire tout a l'heure quand tu rentreras?

JEANNE. Tu te figures que je lui permets de me aire des tetes?... elle est mieux elevee que ca.

D'ARTELLES. Mes compliments. Alors, elle ne bavardera pas, tu en es sure ... mais la, sure, ce qui s'appelle sure?

JEANNE. Dix fois plutot qu'une. On lui couperait les quatre membres avant de lui arracher un mot.

D'ARTELLES. Mon cheri, il faut que je te dise ...

JEANNE. Quoi?

D'ARTELLES. l y a longtemps que je voulais te dire ca ... parce que je t'aime ... parce que je t'aime de toutes mes forces et de toute ma pensee ... parce que ca doit tout partager, tout! une maitresse et un amant ... Nous avons le droit de nous aimer, parce que nous sommes tous deux jeunes, parce que la jeunesse appelle la jeunesse, et parce qu'un homme qui a l'age de ton mari ne peut ni ne doit faire figure d'amant aupres d'une femme qui pourrait etre sa fille. Mais vois-tu, ma toute aimee, l'amour, ca s'envole aussi vite que s'envole notre jeunesse ... Encore quelques printemps, encore quelques automnes, et ton bras ne frissonnera plus dans ma main ... et je ne sentirai plus battre ton poignet ... Quelques etes, quelques hivers ... et je ne serai plus pour toi qu'un souvenir ... mon grand amour ... mon premier, mon vrai premier amour ... je voudrais ... oh! je voudrais tellement que ce souvenir ... le souvenir que tu garderas de moi ... de nous, de notre tendresse ... te soit toujours tres doux, tres consolant, tres pur ... toujours, toujours ... jusqu'a la tombe et plus loin que la tombe ... s'il y a quelque chose plus loin ... je voudrais tellement, Jeanne!... Alors, ecoute, ecoute bien ... Il faut que je te dise: hier au soir, tu m'attendais ici, je n'ai pas pu te rejoindre tout de suite, ton mari me retenait ... pour cette affaire de chronometre, je te l'ai dit ... ce que je ne t'ai pas dit, c'est qu'il ma retenu pour autre chose aussi ...

JEANNE. Pourquoi?

D'ARTELLES. Il m'a retenu ... Tiens ... regarde, mon amour, voila que je tremble encore rien que d'y penser!... regarde!... c'etait affreux, affreux ... Il m'a retenu parce qu'il etait a bout de forces et de courage ... parce qu'il n'en pouvait plus, parce qu'il avait besoin de crier. Mon cheri, je ne sais pas comment j'ai le courage de te dire cela, mais ... ton mari ... il t'aime!

JEANNE. Naturellement qu'il m'aime.

D'ARTELLES. Tu ne comprends pas, il t'aime ... il t'aime comme moi ... il t'aime d'amour ... [Silence.] d'amour ... comme moi ... Oh! moins passionnement parce que je suis jeune et que mon coeur brule ... moins passionnement, certes, mais plus profondement peut-etre parce qu'il est vieux et qu'il souffre.

JEANNE. Il souffre?

D'ARTELLES. Le martyre ... je l'ai vu pleurer! Oh! tout de meme, il a beau t'aimer, je t'aime mieux!... je t'aime mieux parce que tu te laisses aimer ... Non, non, non, il ne t'aime pas comme moi, mais il t'aime mieux que tous les autres, mille fois mieux ... et veux-tu me promettre ... veux-tu?

JEANNE. Promettre quoi?

D'ARTELLES. Je vais te dire, mais promets d'abord.

JEANNE. Eh bien, je promets, qu'est-ce que c'est?

D'ARTELLES. Mon tout petit, ma petite fille faible ... s'il vient un jour ou tu ne m'aimes plus ... non, ce n'est pas ca ... il ne viendra jamais ce jour-la, je veux dire: quand je ne serai plus la ... quand je serai parti ... mort ... eh bien, accorde-moi une chose ... une grace ... ne plus aimer ... essayer au moins ... faire un effort pour ne plus aimer d'amour ... pour aimer seulement d'amitie, de tendresse ... pour aimer comme tu aimais ton papa et ta maman ... seulement comme ca ... pour n'aimer seulement que ton mari, rien que ton mari.

JEANNE. Oui ... je promets.

D'ARTELLES. Je t'aime.

JEANNE. Je te promets, mon cheri, mais tu sais ce n'etait pas la peine de me faire promettre. Comprends donc: quand je me suis mariee, je ne savais pas, j'avais de l'estime, du respect, c'est tout ... j'etais excusable, je savais si peu, si peu que je pourrais, je crois, lui dire que je ne lui ai jamais menti. Mais toi, je t'ai choisi, je t'ai aime vraiment. Quelle femme serais-je, maintenant, si je me mentais a moi-meme? N'aie pas peur, je t'aime ... je t'aime ... et je t'ai promis ... et je te promets encore, mon cheri, cheri, qui vas partir! Mais pourquoi dire cela ... quand meme tu mourrais avant moi, ce sera dans si longtemps ... je serai tellement vieille!... Mais que je te dise aussi ... veux-tu que je te dise?

D'ARTELLES. Bien sur que je veux.

JEANNE. Eh bien, voila: mon mari ... je l'aime ... je l'aime vraiment, je l'aime beaucoup.

D'ARTELLES. Eh la!

JEANNE. Ne plaisante pas, tu n'as pas le droit, c'est toi qui as commence ... c'est toi qui as dit des choses serieuses le premier, par consequent ... oui, j'aime mon mari ... pas d'amour, bien sur, je l'aime parce qu'il est bon, parce qu'il est indulgent, parce qu'il est fier, et silencieux ... et secret ... et sais-tu? a partir d'a present, je vais l'aimer bien plus encore.

D'ARTELLES [la menacant du doigt]. Dis donc, ne l'aime pas trop tout de meme.

JEANNE. Allons, bon! voila qu'il devient jaloux, a present! [Baisers.] Tu m'etouffes ... lache moi ... mais lache-moi donc, petite brute.

[Elle se degage.]

D'ARTELLES. Mon cheri, mon amour, ma vie ... il est tard ... tard ... nous avons encore tres peu de temps a etre ensemble, dans cette petite chambre ou nous avons fait tenir tant de tendresse ... dans cette douce petite chambre que je n'oublierai jamais plus, quand meme je vivrais cent ans ... Nous avons encore tres peu, trop peu de temps ... et alors il ne faut plus en perdre ... reviens nicher ta tete la ...

JEANNE. Je t'aime. Et tu vas partir.

D'ARTELLES [l'embrasse tendrement]. Chut!

[Tout en restant enlaces, ils pretent l'oreille. La pendule sonne quatre heures et demie. Lentement Jeanne prend la tete de d'Artelles et l'embrasse sur le front.]

JEANNE. Il doit faire jour.

D'ARTELLES. Oh! si peu ... je parie qu'il fait encore noir comme dans un encrier. [Il va a la fenetre, ecarte le rideau, devisse l'ecrou de cuivre, le hublot s'ouvre. D'Artelles jette un cri.] Eh la!

JEANNE [sursautant]. Quoi? qu'as-tu? Tu t'es fait mal?

D'ARTELLES. Mon Dieu!

JEANNE. Mais quoi? Tu es blesse? mu

D'ARTELLES [se retournant]. Non! [Il a repousse le hublot et revient vers elle.] Jeanne! Jeanne!

JEANNE. Enfin, parle. J'ai peur!

D'ARTELLES. Jeanne, c'est horrible, c'est epouvantable!

JEANNE [articulant a peine]. Ah!... Ah!

D'ARTELLES [la prenant dans ses bras]. Le bateau ...

JEANNE. Eh bien?

D'ARTELLES. Le bateau est appareille! Nous sommes en mer!

JEANNE [ahurie d'abord, ne comprend pas, puis reprend son souffle]. Comment, en mer?

D'ARTELLES. En mer! en pleine mer! je ne vois plus la cote, nous marchons.

JEANNE. Ah! [Elle court au hublot, ouvre a son tour, regarde. Silence.] Je suis perdue!

[Silence.]

D'ARTELLES. Mais comment diable est-ce possible!... enfin!... On n'aurait prevenu personne alors? Et nous n'aurions rien entendu?

JEANNE. Je suis perdue!

D'ARTELLES. Et le bruit des helices ... et les trepidations!...

JEANNE. Je suis perdue!

D'ARTELLES. Pourtant, il faut savoir ... les helices a la rigueur ... le bruit des machines auxiliaires couvre tout ... mais il faut.. il faut que nous sachions ... Je vais sonner.

[Il a ferme les rideaux sur elle: on ne la voit plus, l'entend-plus; il semble etre seul dans la piece.]