Chapter 6
Angèle était pieuse. Quelques semaines auparavant, le soir du 12 février, René l'avait accompagnée au salut de Saint-Germain-l'Auxerrois. Pendant qu'Angèle priait, René rêvait--aux joies prochaines de leur union sans doute.
Il y avait une femme agenouillée non loin d'eux.
René vit briller deux lueurs sous un voile.
Et je ne sais comment, dans l'ombre où était l'inconnue, un rayon des cierges de l'autel pénétra.
René sentit en lui comme une vague angoisse. Son regard revint vers Angèle, qui priait si saintement. Il eut frayeur et remords, et ne fut soulagé que par l'effort qu'il fit sur lui-même pour ne plus tourner les yeux vers l'inconnue.
Il sortit avec Angèle et la reconduisit jusqu'à sa porte. Leurs logis étaient voisins. Il la quitta pour rentrer chez lui.
Mais il n'aurait point su dire pourquoi il reprit le chemin de l'église.
A la porte il hésita, car il comprenait que franchir de nouveau ce seuil c'était déjà une trahison.
D'ailleurs elle devait être partie.
_Elle_!--René entra en se disant: Je n'entrerai pas.
Elle le croisa comme il passait devant le bénitier. Malgré lui, le doigt de René se plongea dans la conque de marbre. La main de l'inconnue toucha sa main; il eut froid jusque dans le coeur.
Ce fut tout. Elle sortit. René resta immobile à la même place, car il se disait: Je ne la suivrai pas.
Une voix l'avertissait, murmurant au dedans de lui-même le nom d'Angèle et disant: C'est celle-là qui est le bonheur.
C'est l'autre qui est le caprice extravagant, la fièvre, le tourment, la chute...
Pourquoi est-ce ainsi? René s'élança sur les traces de l'inconnue. Son coeur battait, sa tête brûlait!
Il n'y avait personne sur le parvis encombré de masures qui séparait alors la façade de Saint-Germain-l'Auxerrois du Louvre non encore restauré.
Chose singulière, et qu'il faut exprimer pourtant, René n'avait pas même vu celle qu'il poursuivait malgré lui.
Il ne connaissait d'elle que la lueur de son regard et les vagues profils dessinés par les reflets descendant de l'autel.
Quand leurs mains s'étaient touchées au bénitier, l'inconnue avait le visage caché derrière son voile.
C'était une toute jeune femme et d'une beauté merveilleuse, voilà ce dont il eût juré; il n'aurait point su détailler l'impression que lui laissait son costume sévère, mais d'une élégance extrême. Elle le portait à miracle, et, tandis qu'elle s'éloignait, René avait admiré la grâce noble de sa démarche.
Aime-t-on pour si peu, et quand le coeur a noué ailleurs une chaîne sérieuse et solide?
René était l'honneur même. Il arrivait-d'un pays où l'honheur passe avant toute chose. Son enfance s'était écoulée dans une famille simple et sévère où la passion politique seule avait accès.
Encore la passion politique sommeillait-elle depuis longemps déjà au manoir de Kervoz, situé entre Vannes et Auray; le père de René s'était battu de son mieux, mais il avait déposé les armes franchement et sans arrière-pensée, depuis que les portes de la paroisse s'étaient rouvertes au culte.
Il y avait deux sortes de chouans en Bretagne: les chouans du roi, les chouans de Dieu.
Quand on rendit à ces derniers la vieille maison de granit qui bénit la naissance, le mariage et la mort, il se fit bien des vides dans les rangs de la rustique armée.
Le père de René avait dit à son fils: Le passé s'en va: attendons pour juger l'avenir.
C'était un chouan de Dieu.
Mais la mère de René avait un frère qui était un chouan du roi.
On entendait parler de lui parfois au manoir des environs de Vannes. Il courait l'Europe, conspirant et suscitant des ennemis à ceux qui tenaient la place du roi. Son nom était célèbre.
Il avait promis hautement d'engager, lui, seul et proscrit, contre le premier consul, entouré de tant de soldats, défendu par tant de gloire, une sorte de combat singulier.
Tous ceux qui ont reçu l'éducation de nos collèges doivent être embarrassés quand ils deviennent les juges d'une action de ce genre. Le bon sens dit que le vrai nom d'un pareil tournoi est assassinat. Mais l'Université, pendant huit mortelles années, a pris la peine de nous enseigner de tous autres noms, latins ou grecs. Chacun se souvient des classiques admirations de son professeur pour le poignard de Brutus.
«En plein sénat, messieurs! en plein sénat!» nous disait le nôtre, qui pourtant recevait de César un traitement de mille écus par an, ni plus ni moins.
Il ajoutait:
«C était bien le _vir fortis et ubicumque paratus_. Le gaillard n'avait pas froid aux yeux! En plein sénat, messieurs, en plein sénat!»
Cassius, le collaborateur, avait aussi sa part d'éloges.
Et l'on partait de là pour dire quelque chose d'aimable à propos de tous les citoyens qui, depuis Harmodius et Aristogiton, jusqu'aux amis de Paul Ier de Russie, engagèrent précisément ce tournoi que Georges Cadoudal proposait au premier consul.
Depuis que César a fait un livre, on prétend, cependant, que le poignard de Brutus est un peu moins préconisé dans nos collèges; mais le livre de César est tout jeune, et nous qui fûmes élevés par l'Université dans le respect amoureux de l'homme et de son instrument, nous éprouvons un certain embarras à renier les admirations qui nous furent imposées:
«En plein sénat, messieurs!»
Et applaudissez, ou gare la retenue!
Un jour viendra peut-être où l'Université, convertie à des sentiments moins féroces, aidera César à corriger les épreuves de son livre. Espérons que, ce jour-là, le poignard de Brutus, définitivement mis a la retraite, se rouillera dans les greniers d'académie. Ainsi soit-il!
Mais je demande au ciel et à la terre ce que l'Université, avant sa conversion, pouvait reprocher à l'épée de Georges Cadoudal.
René de Kervoz neveu de Cadoudal n'était point mêlé à ses intrigues désespérées. Il suivait à Paris les cours de l'Ecole de droit et se destinait à la profession d'avocat. Nous devons dire que son oncle lui-même l'écartait des voies dangereuses où il marchait. Une sincère affection régnait entre eux.
De la conspiration dont son oncle était le chef René connaissait ce qui était à peu près au vu et au su de tout le monde; car la police, nous l'avons dit déjà, est souvent dans la position de ces maris trompés qui seuls ignorent leur malheur.
A Paris, l'affaire Cadoudal était le secret de la comédie. Tout le monde en parlait. A peine peut-on dire que la demeure du terrible Breton fût un mystère.
Le mystère, et c'en est un grand assurément, gît tout entier dans le chronique aveuglement de la police.
Nous avons vu de nos jours quelque chose de pareil, et les gens qui ne savent pas quelle épaisse myopie peut affecter les cent yeux d'Argus doivent croire qu'a de certaines époques la police a partagé les faiblesses de l'Université à l'endroit des outils dont se sert Brutus.
Cadoudal connaissait et approuvait l'amour de son neveu pour Angèle. Il s'était mis en rapport, sous un nom supposé, avec la famille adoptive de la jeune fille et devait servir de père à René lors du mariage.
Nous ajouterons qu'il avait discuté les conditions du contrat, en bon bourgeois, avec Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, le patron des maçons du Marché-Neuf. Jean-Pierre avait pour M. Morinière de l'estime et de l'amitié. Morinière était le nom d'emprunt de Georges Cadoudal.
Cadoudal avait dit à son neveu:
--Ton Angèle fera la plus délicieuse comtesse que l'on puisse voir. Moi, j'aurai la tête fêlée un jour ou l'autre, cela ne fait pas de doute; mais, quand le roi reviendra, tu seras comte en souvenir de moi, et du diable si le neveu du vieux Georges ne sera pas aussi noble que tous les marquis de l'univers!
René avait répondu:
--Je l'aime telle qu'elle est. Elle sera la femme d'un avocat, et je tâcherai de la faire heureuse.
Et l'on parlait de danser à la noce. Ce Georges était à Paris comme le poisson dans l'eau, tant il comptait bien sur la somnolence de la police. Les mémoires du temps, les mémoires de la police surtout, avouent qu'il allait et venait à son aise, s'occupant de ses affaires comme vous ou moi et menant même joyeuse vie.
Comme César doit regretter parfois de n'être pas gardé par un simple caniche.
En quittant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, René de Kervoz, l'oeil troublé, la poitrine serrée, regarda tout autour de lui. Ce fut le nom d'Angèle qui vint à ses lèvres, comme s'il eût cherché dans cette sainte affection un refuge contre sa folie.
Il était fou déjà. Il le sentait.
Au coin de la rue des Prêtres-Saint-Germain, une forme fuyait. René franchit d'un saut les degrés du perron et courut après elle.
A l'endroit où la rue des Prêtres débouche sur la place de l'École, une voiture élégante stationnait. La portière s'ouvrit, puis se referma. Les chevaux partirent au grand trot.
René n'avait point vu la personne qui était montée dans voiture, et pourtant il la suivit à toutes jambes.
Il était sûr que la voiture contenait son inconnue.
La voiture alla longtemps au trot de ses magnifiques chevaux. La sueur inondait le front de René, qui perdait haleine, sinon courage, et ne s'arrêtait point.
La voiture suivit les quais jusqu'à l'Hôtel de Ville, puis remonta la rue Saint-Antoine, dans laquelle elle fit une courte halte. Les portières restèrent fermées, le valet de pied seulement descendit, frappa à une porte, entra, ressortit et reprit sa place en disant:
--Allez! le docteur viendra.
René avait profité du temps d'arrêt pour reprendre haleine et nouer sa cravate autour de ses reins.
Quand la voiture repartit, il la suivit encore.
Que voulait-il, cependant? Il n'aurait point su répondre à cette question.
Il allait, entraîné par une force irrésistible.
La voiture s'arrêta encore deux fois, rue Culture-Sainte-Catherine et Chaussée-des-Minimes.
Deux fois le valet de pied descendit et remonta sans avoir eu aucune communication avec l'intérieur de la voiture.
En quittant la Chaussée-des-Minimes la voiture regagna la rue Saint-Antoine. A ce moment l'horloge de l'église Saint-Paul sonnait dix heures de nuit.
Cette fois la traite fut longue et véritablement rude pour René. L'équipage, lancé à pleine course, brûla le pavé de la rue Saint-Antoine, franchit la place de la Bastille et longe tout le faubourg sans ralentir sa marche.
Il y avait alors un large espace vide entre les dernières maisons du faubourg Saint-Antoine et la place du Trône. La rue de la Muette n'était qu'un chemin creux, bordé de marais.
La voiture s'arrêta enfin devant une habitation isolée et assez grande, située à gauche du faubourg, dans les terrain qui avoisinaient la rue de la Muette.
Il n'y avait point de lumière aux fenêtres de cette habitation, à laquelle conduisait un chemin tracé à travers champs.
Au-devant de la porte, de l'autre côté du chemin, un mur de marais tombait en ruine, laissant voir, par ses brèches un champ d'arbustes fruitiers, framboisiers, groseilliers et cassis, que surmontaient quelques cerisiers de maigre venue.
René était bon coureur, néanmoins, malgré ses efforts, il s'était laissé distancer à la fin par le galop des chevaux. Il vit de loin l'équipage tourner, puis faire halte; il ne put distinguer dans la nuit ce qui se passait à la porte de la maison.
Comme il arrivait au détour du chemin, la voiture, revenant sur ses pas, débouchait de nouveau dans le faubourg Saint-Antoine.
Les glaces des deux portières étaient maintenant abattues. René put glisser un regard à l'intérieur, qui lui sembla vide. Le cocher et le valet de pied restaient à leur poste. La voiture reprit le chemin qui l'avait amenée et disparut au loin dans le faubourg.
René hésita. Sa raison, un instant réveillée, se révolta énergiquement contre l'absurdité de sa conduite. Il se demanda encore une fois et avec un vif mouvement de colère contre lui-même:
--Que viens-je faire ici?
Il était d'un pays où la superstition s'obstine. L'idée naquit en lui qu'on lui avait jeté un sort.
Et il se dit, résolu à clore cette triste équipée:
--Je n'irai pas plus loin!
Mais ce sont éternellement les mêmes paroles. Ceux à qui on jette des «sorts» du genre de celui qui tenait déjà le fiancé d'Angèle font toujours le contraire de ce qu'ils disent.
René tourna l'angle du chemin et marcha tout uniment vers la maison solitaire dont la lune, cachée sous les nuages, dessinait vaguement les profils.
Cette maison ressemblait à une fabrique abandonnée.
Il faisait froid, le vent fouettait une petite pluie fine qui rendait la terre molle et glissante.
René fit le tour de la maison, qui n'avait ni jardin ni cour et qui, à la considérer de plus près, avait l'air d'une de ces bâtisses inachevées, fruits de la spéculation indigente, qui restent à l'état de ruine avant même d'avoir abrité leurs maîtres.
Il y avait beaucoup de fenêtres. Toutes gardaient leurs contrevents fermés.
René revint à la façade qui donnait sur le chemin. De ce côté, les fenêtres étaient closes comme partout. Devant la porte, l'herbe croissait autour du petit perron de trois marches et jusque sur les degrés.
René regarda aux croisées. Les volets fermés ne laissaient passer aucune lueur.
Il écouta. Le silence et la solitude permettaient de saisir tous les sons, même les plus faibles.
Aucun bruit ne frappa ses oreilles.
Il s'éloigna afin de mieux voir, car, la nuit, une lueur fugitive s'aperçoit plus aisément à distance. Il dépassa le mur qui faisait face à la maison.--Rien.
Et cependant il resta, répétant en lui-même, comme un pauvre maniaque:
--Elle m'a jeté un sort!
La plaie froide pénétrait son vêtement léger; il tremblait la fièvre. Il restait.
Naguère nous étions avec une pauvre enfant transie de froid jusqu'au coeur, qui, elle aussi, attendait interrogeant la façade muette d'une maison de Paris.
Mais notre Angèle, assise sur sa borne humide, devant les fenêtres du pavillon de Bretonvilliers, savait ce qu'elle voulait.
Elle venait chercher son arrêt.
René ne savait pas. Il n'y avait pas en ce moment une idée, une seule, dans le vide de sa cervelle. C'était un malade que ses veines brûlaient, tandis que le frisson serpentait sous sa peau.
Il s'assit dans l'herbe mouillée parmi les buissons qui le cachaient. La lune, dégagée de ses voiles, éclairait vivement la campagne.
Au loin le vent nocturne apporta les douze coups de minuit frappés au clocher de l'église Sainte-Marguerite.
En ce moment une étrange harmonie sembla sortir de terre. C'était un de ces chants graves et régulièrement cadencés qui font reconnaître en toutes les parties du globe les émigrés de la patrie allemande.
René sortit du demi-sommeil qui engourdissait son corps et son intelligence. Il écouta croyant rêver.
Comme il quittait sa retraite pour se rapprocher de la maison et prêter l'oreille de plus près, un bruit de voiture arrivait du faubourg Saint-Antoine.
Il se tapit de nouveau dans les buissons.
La voiture s'arrêta au coude du chemin. Un homme en descendit et vint frapper à la porte de la maison isolée.
--Qui êtes-vous? demanda-t-on à l'intérieur et en latin.
Le nouveau venu répondit en latin également.
--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je suis frère de la Vertu.
Et la porte s'ouvrit.
VII
L'AFFUT
La lune, momentanément dégagée de son voile de nuages frappait en plein la porte de la maison solitaire. René put voir la personne qui ouvrait la porte en dedans.
C'était une vieille femme de taille virile, aux traits durs et tannés. Elle portait ce bizarre et beau costume hongrois que les danseuses nomades ont fait connaître dès longtemps sur nos théâtres.
La figure du nouveau venu restait au contraire invisible. Il se présentait de dos, et le collet de son manteau rejoignait les bords larges de son chapeau.
La vieille lui dit quelque chose à voix basse.
Il se retourna vivement, comme si son regard eût voulu percer les ténèbres dans la direction du champ de framboisiers où René était caché.
Ce fut l'affaire d'un instant. René vit seulement que la figure était jeune et encadrée de longs cheveux qui lui semblèrent blancs. La porte se referma, et la maison redevint silencieuse.
Mais minuit devait être l'heure d'une réunion ou d'un rendez-vous, car, dans l'espace de dix minutes tout au plus, trois autres voitures montèrent le faubourg, amenant trois mystérieux personnages qui frappèrent à la porte comme le premier, furent comme lui interrogés en latin et répondirent dans la même langue.
René avait pu remarquer qu'ils avaient une façon particulière d'espacer les coups en heurtant à la porte. Il y avait six coups, ainsi divisés: trois, deux, un.
Quand le dernier fut entré, les alentours restèrent muets pendant une demi-heure. La ville dormait maintenant et n'envoyait plus ces larges murmures qui, de nos jours, emplissent la campagne de Paris jusqu'à une heure si avancée de la nuit.
La pluie avait cessé; la lune épandait partout sur le paysage plat et triste sa froide lumière.
René n'avait pas bougé, des pensées confuses naissaient et mouraient dans son cerveau. Pas une seule fois, l'idée de se retirer ne lui vint.
Il était brave comme les neuf dixièmes des jeunes gens de son âge: nous ne voulons donc point noter comme un fait surprenant chez lui l'absence de toute crainte.
Mais il était discret, scrupuleux en toutes choses touchant à l'honneur. Etant donnés son caractère et son éducation, il aurait dû éprouver un scrupule, doublé par la situation particulière de sa famille.
Evidemment il y avait là un mystère. Selon toute apparence, le mystère se rapportait à des menées politiques. De quel droit René gardait-il l'affût à portée de ce mystère!
Une pareille conduite a un nom qui repousse l'estime et inspire la haine plus ou moins réfléchie de ce juge trop prompt qui s'appelle tout le monde: un nom qui est une explication et devrait être souvent une excuse, car _l'espion_, ce soldat de la lutte douloureuse et sans gloire, met, la plupart du temps, sa vie même au service de son obscur dévouement.
René n'était pas un espion. On est espion par passion, par devoir ou pour un salaire. René vivait d'une existence complètement en dehors de la politique. Les idées qui enfiévraient encore ceux de son pays et de sa race n'avaient jamais été en lui. Il appartenait à cette génération transitoire qui réagissait contre la violence des grands mouvements: c'était un penseur, peut-être un poète; ce n'était ni un chouan, ni un républicain, ni un bonapartiste.
Au point de vue politique, la réunion qui avait lieu derrière ces muettes murailles n'avait pour lui aucune espèce d'intérêt. La passion ici lui manquait; il n'en était ni à discuter ni surtout à reconnaître ce devoir qui naît pour chacun à l'heure même où une conspiration montre le bout de son oreille, devoir controversé, mais que l'opinion du plus grand nombre caractériserait certainement ainsi: faire ou ne pas faire.
Combattre pour ou aller contre.
La neutralité porte honte.
René, pourtant, restait neutre, non point par défaut de courage, mais parce que, à certaines époques et après certaines secousses, le patriotisme ne sait pas à quoi se prendre.
Les partis ont intérêt à être sévères et à nier ces subtiles évidences; mais l'histoire parle plus haut que l'intolérance des raisonneurs et confesse de temps à autre qu'il y a lieu de se demander, parmi la cohue des égoïsmes ébriolant: Où donc est la patrie!
René restait là et ne s'interrogeait même pas sur la question de savoir quel usage il ferait d'une découverte éventuelle! Le souvenir de la machine infernale lui traversa l'esprit et le laissa dans sa somnolence morale.
Cela ne lui importait point. Il semblait qu'il fût dans un monde à part, tout plein de romanesques et puériles préoccupations.
On lui avait jeté un sort.
Il songeait à elle, à elle seulement. Elle était là. Qu'y faisait-elle?
II était là pour elle. Il restait là pour la voir sortir comme il l'avait vue entrer, et pour la suivre de nouveau, n'importe où.
Chose lugubre, la pensée d'Angèle lui venait à chaque instant et il la chassait brutalement comme on secoue la tyrannie de ces refrains qui s'obstinent.
La pensée d'Angèle, chassée, revenait douce, patiente: de pauvres beaux yeux souriants, mais mouillés de larmes.
Et comment dire cela? René la repoussait comme il eût fait d'un être vivant, lui disant avec colère: Ne sais-tu pas que je t'aime?
Il l'aimait. Peut-être ne l'avait-il jamais mieux aimée. Les rêves éveillés de cette nuit malade la lui montraient adorablement belle et suave.
Avez-vous connu de ces malheureux, de ces damnés qui délaissent furtivement la maison où dorment les enfants chéris et la femme bien-aimée pour aller je ne sais où, au jeu, à l'absinthe, au vertige, à la mort lente et ignominieuse?
Ils sont nombreux, ces fous. Ils sont innombrables.
On dirait que leur mal endémique appartient étroitement à la nature humaine.
Ils sont du peuple, et pour eux de terribles spéculateurs ont bâti récemment ces palais presque somptueux où le billard au rabais et l'alcool vendu an plus juste prix appellent le pauvre.--Et quand le pauvre, laissant ce rêve de lumière et d'ivresse, rentre dans son taudis sombre où sa famille demande du pain, le drame hurle si épouvantablement que la plume s'arrête et n'ose plus...
Ils sont de la bourgeoisie, qui a d'autres entraînements. Chaque caste, en effet, semble avoir son mirage particulier, sa démence spéciale. Ils laissent chez eux une fraîche et blanche femme, instruite, spirituelle, bonne et jeune, ils franchissent la porte de derrière d'un bas théâtre, et les voilà aux genoux d'une créature vieille, laide, ignorante, grossière et stupide. Là-bas ils sont aimés, ici on se moque d'eux. Et ils jettent à pleines mains l'avenir de leurs enfants dans le giron de cette Armide, qui garde à ses vêtements parfumés l'odeur de pipe empruntée à l'autre amant: l'amant de coeur, celui-là: vilain, sale et qui bat ferme!
Un vainqueur! un héros! une brute!
Ils sont de l'art ou des écoles. Ceux-là n'ont pas de famille. C'est leur vie même qu'ils désertent, leur noble et virile jeunesse pour aller, vous savez où, boire l'idiotisme verdâtre que Circé, à deux sous, verse dans tous les coins de Paris, à cheval sur l'extrême sommet de la civilisation.
Ils sont de la magistrature et de l'armée: deux grandes institutions dont on ne peut parler sans ébranler quelque chose ou quelqu'un: silence!
Ils sont de la noblesse ou de la richesse, ces aristocraties rivales aujourd'hui, qui se fout concurrence dans le mal comme dans le bien. Ils démolissent, avec une fureur sauvage, tout ce qu'ils ont intérêt à sauvegarder.
Parfois leurs orgies contre nature épouvantent tout à coup la ville, qui se regarde avec effroi pour voir si elle n'aurait point nom par hasard, depuis hier, Sodome ou Gomorrhe...
D'autres fois l'auditoire livide d'une cour d'assises écoute, en retenant son souffle, ce calcul terrifiant: combien il faut de coups de hache pour tuer une duchesse!
D'autres fois encore... Mais à quoi bon poursuivre?
Et quand même nous irions plus haut que les ducs, croyez-nous, il n'y aurait pas outrage: la tristesse profonde n'insulte pas.
Et la folie humaine, poussée à ce degré, inspire plus de douleur que de colère.
René subissait ce navrant délire qui fut de tout temps notre lot. Le bonhomme La Fontaine l'a dit en souriant, montrant ce chien malavisé qui lâche sa proie pour l'ombre.
Et, certes, le chien de La Fontaine avait encore bien plus d'esprit que nous, car l'ombre ressemble à la proie,--et nous, combien souvent abandonnons-nous la plus belle des proies pour une ombre hideuse!
Comment ne pas croire à cet axiome des naïfs? On jette des sorts, allez, c'est certain: au peuple, aux bourgeois, aux artistes, aux écoles, aux magistrats, aux généraux, aux ducs, aux millionnaires et au reste.
René avait un sort, il allait ainsi à cette femme aveuglément, fatalement.
Il fut longtemps, car son intelligence était frappée, à joindre ensemble ces deux idées: la femme et la conspiration.
Quand ces deux idées se marièrent en lui, une joie extravagante lui fit bondir le coeur.
--Elle conspire! se dit-il. Je conspirerai.