La vampire

Chapter 21

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--Qu'elle soit portée à la morgue du Marché-Neuf, qui a ouvert aujourd'hui même.

Puis il dit à René, espérant ainsi le sauver:

--Citoyen, vous allez me suivre.

Son dernier regard fut cependant pour la comtesse Marcian Gregoryi, et il pensa:

--L'aurais-je aimée? l'aurais-je haïe? Mon scalpel, désormais, peut aller chercher son secret jusqu'au fond de sa poitrine!

Au bas de la rue Monsieur-le-Prince et dans la rue de l'Ancienne-Comédie, une autre foule roulait comme une avalanche, criant:

--Au chouan! au chouan! Arrêtez Georges Cadoudal!

Quoiqu'il semblât que toutes les maisons eussent vomi leurs habitants sur le pavé, les fenêtres regorgeaient de curieux.

Le cabriolet de Georges Cadoudal avait rencontré un premier obstacle à la hauteur de la rue Voltaire. Deux charrettes de légumes se croisaient.

--Enlève! ordonna Georges.

Les deux charrettes, culbutées, lancèrent leurs pauvres diables de conducteurs dans le ruisseau.

Et le cabriolet passa.

Les gens qui étaient devant commencèrent à s'émouvoir, bien qu'ils n'eussent aucun soupçon.

Ils crurent à un cheval fou, emporté par le mors aux dents, et des attroupements secourables se formèrent pour barrer la route.

Mal leur en prit.

--Place! commanda Georges, qui s'était levé tout debout dans le cabriolet.

Comme on n'obéissait pas assez vite à son gré, il arracha le fouet des mains du cocher et allongea de si rudes estafilades que la route, en un instant, redevint libre.

Mais la rumeur qui venait par derrière se faisait si forte qu'on l'entendait gronder au loin.

--Nous n'irons pas longtemps comme cela, monsieur Morinière, grommela le cocher.

--Nous irons jusqu'à Rome, si nous voulons, répliqua Cadoudal. Penses-tu qu'un homme comme moi sera arrêté par de faillis Parisiens?

Allume, mon gars! ajouta-t-il en lui rendant son fouet, et n'aie pas peur!

En abordant le carrefour de l'Odéon, le cocher fut obligé de rêner. Il y avait une lourde voiture en travers.

--Passe dessus ou dessous! cria Georges, qui regardait en arrière.

Et il se mit à sourire, saluant de la main ceux qui le suivaient en criant:

--Au chouan! au chouan! Arrêtez l'assassin!

Du carrefour de l'Odéon à l'endroit où la rue de l'Ancienne-Comédie s'embranche aux rues Dauphine et Mazarine, il n'y eut point de nouvel obstacle, mais là, un véritable embarras de véhicules barrait complètement le passage.

--Arrête, bonhomme, dit Georges, Autant vaut jouer sa dernière partie ici qu'ailleurs. Pichegru, et Moreau sont tombés, par leur faute, vivants tous deux; moi je ne tomberai que mort, et j'aurai fait de mon mieux.

Il se leva de nouveau tout debout, dégagea les deux épées et rangea sous les coussins trois paires de pistolets qu'il avait sous ses vêtements.

Ceux qui le poursuivaient approchaient.

Il tendit la main au cocher.

--Va-t'en, garçon, lui dit-il avec une cordiale bonne humeur. Le reste ne te regarde pas... Si la rue se dégage, je conduis aussi bien que toi, et ils ne me tiennent pas encore!

Le cocher hésita.

--J'ai trois enfants, dit-il enfin, et il sauta sur le pavé pour se perdre dans la foule.

La foule se massait devinant déjà un spectacle extraordinaire.

Georges releva complètement la capote du cabriolet. Un instant, le voyant ainsi au milieu de cette foule, vous eussiez dit un de ces joyeux charlatans de nos foires parisiennes sur le point de commencer son travail.

Son travail en effet, allait commencer.

Il dépouilla vivement le surtout qu'il portait et parut vêtu d'une sorte de jaquette, en drap fin, il est vrai, mais rappelant exactement la coupe de la veste des gars d'Auray. Au côté gauche de cette veste, il y avait un coeur brodé en argent.

--Au chouan! au chouan! Arrêtez le chouan!

Cette fois, ce fut une grande clameur qui partait de tous les côtés à la fois. Georges prit son fouet à la main. Il s'en servait bien, et il est à propos de dire que le fouet, emmanché à un bras morbihannais, devient une arme qui n'est point à dédaigner.

J'ai vu au gros bourg de la Gacilly, sur la rivière d'Oust, des combats au fouet, tournois bizarres et sauvages qui laissent des blessures plus profondes assurément que celles des sabres savants usités dans les querelles universitaires de l'Allemagne.

Le fouet de Georges fît un large cercle autour de lui.

--Que me voulez-vous, bonnes gens! demanda-t-il, imitant avec perfection l'accent de basse Normandie. Je suis Julien-Vincent Morinière de mon nom, je vends des chevaux par état, je n'ai fait de tort ici à personne.

--Chouan, répliqua de loin Charlevoy, qui se tenait à distance tu t'es dépouillé trop vite.

--C'est pourtant vrai, murmura Georges en riant.

Il va sans dire qu'il ne perdait point de vue son cheval, surveillant toujours l'embarras qui avait fait obstacle à sa course.

De l'autre côté de l'embarras, rue Dauphine, la foule grossissait à vue d'oeil. Il y eut un moment où l'effort de sa curiosité rompit l'embarras et ouvrit un passage au beau milieu de la voie.

Il exécuta un second moulinet pour assurer ses derrières, et, touchant légèrement les oreilles de son cheval, il cria:

--Hie, Bijou! Passe partout! nous avons affaire à la foire!

Les spectateurs étaient là, comme à la comédie. Paris s'amuse de tout, et sur cent badauds il n'y en avait pas dix pour croire à la présence de Georges Cadoudal.

Malgré la veste bretonne, malgré le coeur chouan, les neuf dixièmes des assistants doutaient. Ce gros gaillard avait l'air si bonne personne! et la police s'était si souvent trompée!

Le cheval s'enleva avec sa vigueur ordinaire, tandis que Georges, toujours debout, commandait:

--Gare, bonnes gens! je ne réponds pas de la casse.

Le cheval passa, mais la voiture s'engagea entre la caisse d'un fiacre et la roue d'une grosse charrette qui était en train de tourner.

--Foi de Dieu! dit Georges, nous voilà engravés, mais nous sommes ici comme dans une redoute.

Un coup de pistolet, le premier, partit derrière lui et abattit son chapeau.

--Plus bas! fit-il en se retournant et en abattant d'un coup de feu l'homme qui tenait encore l'arme fumante à la main.

Les agents reculèrent encore une fois, tandis que les badauds, essayant de fuir, produisaient une presse meurtrière.

On n'entendait plus que les cris des femmes et des enfants.

Georges, qui avait ouvert son couteau, coupa les deux liens de cuir qui rattachaient le cheval aux brancards, et dit avec beaucoup de calme à ceux de la rue Dauphine:

--Citoyens, voulez-vous livrer passage à un brave homme?

Il y eut de l'hésitation parmi les curieux. Georges se retourna pour faire tête aux agents, qui essayaient de monter dans les deux véhicules voisins. Il tira deux coups de pistolet et fut blessé de trois projectiles, dont l'un était une bouteille, parti du cabaret qui faisait le coin de la rue de Buci.

Quand il regarda de nouveau devant lui, les rangs s'étaient notablement éclaircis, mais ceux qui restaient semblaient décidés à tenir tête: entre autres un groupe de militaires avaient dégainé le sabre.

On put entendre, en ce moment, des coups de feu dans la rue de Buci. C'était le capitaine L---- et trois de ses amis qui prenaient les agents à revers.

En même temps, un homme de haute taille et coiffé de cheveux blancs, fendit la presse qui encombrait la rue Saint-André-des-Arts. Il bondit en scène, brandissant un sabre qu'il venait d'arracher à un soldat du train de l'artillerie, lequel le poursuivait en criant.

Nous avons vu que Jean-Pierre Sévérin, au lieu de prendre la rue Saint-Jacques, comme son compagnon Germain Patou, avait continué de longer le quai.

Tout ce que nous venons de raconter s'était passé avec une rapidité si grande que Jean-Pierre Sévérin ne faisait que d'arriver, quoiqu'il eût toujours marché d'un bon pas.

De la rue Saint-André-des-Arts, il avait reconnu, au beau milieu de la bagarre, l'oncle de René de Kervoz, debout dans sa voiture et faisant le coup de feu.

L'idée lui vint soudain que ceci était une suite de l'erreur de M. Berthellemot, confondant M. Morinière, le maquignon inoffensif, avec Georges Cadoudal, qui voulait tuer le premier consul.

Aucun de nous n'est parfait. Tout homme tient à son opinion, surtout les chevaliers errants, dit-on, et Gâteloup était un chevalier errant. Sa vie s'était passée à défendre le faible contre le fort.

Dans sa pensée peut-être, car il était subtil à sa manière, le danger de Morinière se rattachait à quelque piège tendu par la comtesse Marcian Gregoryi.

N'avait-il pas été pris lui-même, lui Gâteloup, au cabaret de la _Pêche miraculeuse_, pour un des assassins du chef de l'État?

Il apaisa le soldat du train en lui jetant son nom, connu dans toutes les salles d'armes de tous les régiments, et lui dit:

--On va te rendre ton outil, mon camarade. Prête-le-moi cinq minutes, si tu es un bon enfant!

Et, attachant rapidement sur sa poitrine le coeur d'or que nous connaissons, il s'écria:

--Holà! y a-t-il quelqu'un pour se mettre du côté de papa Gâteloup?

Dix voix répondirent dans la foule:

--Présent, monsieur Sévérin! on y va!

Et les militaires qui barraient le passage du côté de la rue Dauphine remirent l'épée au fourreau.

Gâteloup, cependant, abordait le cabriolet par devant.

Il comprit la situation d'un coup d'oeil et acheva de dételer le cheval.

Georges le regardait stupéfait. Quelques hommes protégeaient déjà les derrières de la voiture, où les agents de police résistaient mollement à une vigoureuse poussée.

--Compère Sévérin, dit Georges en montrant du doigt le coeur que le gardien portait sur la poitrine, est-ce que vous êtes aussi pour Dieu et le roi?

--Pour Dieu, oui, monsieur Morinière, répliqua Gâteloup, mais au diable le roi!... Montez à cheval et prenez la clef des champs, je me charge de retenir ceux qui vous pourchassent.

Georges fronça le sourcil.

Gâteloup le regardait en face.

--Ah ça! ah ça! grommela-t-il, vous avez une drôle de figure aujourd'hui, compère. Seriez-vous vraiment Georges Cadoudal?

--Vieil homme, répliqua Georges, qui ne riait plus, je vous remercie de ce que vous avez voulu faire pour moi. Soigner mon neveu, qui n'est pas cause et qui aime peut-être ce que nous combattons, là-bas, devers Sainte-Anne-d'Auray, la noble terre où je suis né... Je ne suis pas Normand, je suis Breton... Je ne suis pas Morinière le maquignon; je suis Georges Cadoudal, officier général de l'armée catholique et royale... Je ne suis pas un assassin, je suis un champion arrivant tout seul et tête haute contre l'homme qui a des millions de défenseurs... Ecartez-vous de moi: votre chemin n'est pas le mien.

Gâteloup baissa la tête et s'éloigna sans mot dire.

Georges se redressa, passa deux des quatre pistolets qui lui restaient à sa ceinture et prit les autres, un dans chaque main.

--Qu'on se le dise! cria-t-il de toute la force de sa voix: je suis le chouan Cadoudal, et je viens combattre celui qui veut se faire empereur!

Ce ne furent plus seulement les agents de police, ce fut la foule entière qui se rua en avant. Paris entier était amoureux du premier consul. Georges déchargea ses quatre pistolets et saisit les épées. La première se brisa avant qu'on fût maître de lui. Quand il tomba, chargé de sang de la tête aux pieds, il n'avait plus dans la main qu'un tronçon de la seconde.

La dernière blessure qu'il reçut lui vint d'un garçon boucher, qui le frappa avec le couteau de son étal.

Il n'était pas mort. Les agents n'osaient l'approcher. Ce fut le même garçon boucher qui lui jeta au cou la première corde.

Cinq minutes après, au moment où la charrette qui avait arrêté le cabriolet de Georges Cadoudal l'emmenait, garrotté, à la Conciergerie, un homme parut au milieu des agents qui formaient le noyau de la foule immense rassemblée au carrefour de Buci.

--Voilà comme je mène les choses! dit cet homme, qui se frottait les mains de tout son coeur.

--Tiens! fit Charlevoy, on ne vous a pas vu pendant l'affaire, monsieur Barbaroux!

--Je crois bien, dit M. Berthellemot en fendant la presse, il n'y était pas! Il n'y avait que moi!... Mes enfants, je suis content de vous. Nous avons fait là un joli travail. Tout était combiné à tête reposée, j'avais pris des notes, parole mignonne!

M. Berthellemot était en train de faire craquer un peu les phalanges de ses doigts, quand un autre organe plus majestueux prononça ces mots:

--Rien ne m'échappe. Il fallait ici l'oeil du maître. Je suis venu au péril de ma vie.

--Monsieur le préfet!... balbutia le secrétaire général.

Ces deux fonctionnaires, en vérité, semblaient être sortis de terre.

Pendant qu'ils se regardaient, le secrétaire général penaud et jaloux, le préfet triomphant, un troisième dieu, sortant de la machine, passa entre eux et fit la roue.

--Mes chers messieurs, dit le grand juge Régnier avec bonté, j'avais pris toutes les mesures. Je vous remercie de n'avoir pas jeté de bâtons dans mes roues. Je vais aux Tuileries faire mon rapport au premier consul... Eh! eh! mes bons amis, il faut du coup d'oeil pour remplir une place comme la mienne!

Quand Régnier, futur duc de Massa, entra au château, il rencontra dans l'antichambre Fouché, futur duc d'Otrante, qui le salua poliment et lui dit:

--Le premier consul sait tout, mon maître. Eh bien! il m'a fallu mettre la main à la pâte: sans moi vous n'en sortiez pas!

XXVI

MAISON NEUVE

Paris fut en fièvre, ce jour-là, depuis le matin jusqu'au soir.

La nouvelle de l'arrestation de Georges Cadoudal courut comme l'éclair d'un bout de la ville à l'autre, et se croisa en chemin avec d'autres nouvelles dramatiques ou terribles.

Les gazetiers ne savaient à laquelle entendre.

D'ordinaire, quand la réalité prend la parole, la fantaisie se tait, et, au milieu de ces grands troubles de l'opinion publique, ce n'est, en vérité, pas l'heure de raconter des histoires de coin du feu. Nous devons constater néanmoins que Paris s'occupait de la vampire plus qu'il ne l'avait fait jamais.

J'entends Paris du haut en bas, Paris le grand et Paris le petit.

Ce matin, le premier consul avait causé de la vampire avec Fouché, et comme le futur ministre de la police exprimait très vivement la pensée que l'existence des vampires devait être reléguée parmi les absurdités d'un autre âge, celui qui allait être empereur avait souri...

De ce sourire de bronze que nul diplomate ne se vanta jamais d'avoir traduit à sa guise.

Le premier consul croyait-il aux vampires?

Question oiseuse. Personne ne croit aux vampires.

Et cependant, parmi le grand fracas des nouvelles politiques, une sourde et sinistre rumeur glissait. Le mot vampire était dans toutes les bouches. On dissertait, on commentait, on expliquait. Les hommes forts en étaient réduits à reprendre en sous-oeuvre l'idée mise en avant depuis longtemps à savoir, que «la vampire» était uniquement une bande de voleurs.

Cette manière de voir les choses avait un certain succès, mais l'immense majorité tenait à son monstre et lui donnait un nom franchement. La vampire était une vampire et s'appelait la comtesse Marcian Gregoryi.

Elle était belle à miracle, et jeune, et séduisante. Elle affectait une grande piété. C'était dans les églises qu'elle tendait principalement ses filets, sans exclure les théâtres ni les promenades.

La circonstance qu'elle avait tantôt des cheveux blonds, tantôt des cheveux noirs était soigneusement notée. Mais on ne peut changer la nature des Parisiens. Leur superstition même a le mot pour rire. Ce miracle des chevelures était tout bonnement pour eux une affaire de perruques.

Et, en somme, le secret tout entier était peut-être là!

Ses pièges s'adressaient surtout aux étrangers. Elle les affolait d'amour et les conduisait jusqu'au mariage.

Comme le mariage civil ne plaisante pas et qu'on ne peut épouser qu'une fois à la mairie, elle s'introduisait, sous couleurs de bonnes oeuvres, ou même de politique, dans la confiance de ces saints prêtres, qui vivent en dehors du monde, au point de ne plus savoir l'heure que marque l'horloge historique. Ils furent de tout temps nombreux et faciles à tromper.

Elle les trompait. Elle inventait des fables qui rendaient indispensable le secret du mariage religieux. Ces fables avaient toujours une couleur de parti. La persécution explique tant de choses!

Quant à elle, et provisoirement, le mariage religieux, célébré selon cette forme si simple qu'un récent procès a mise en lumière (une messe entendue et le consentement mutuel murmuré au moment voulu), suffisait à satisfaire sa conscience.

Après la messe, les deux nouveaux époux montaient en voiture. Le mari avait annoncé la veille son départ pour un long voyage.

Et, en effet, il partait pour un pays d'où l'on ne revient pas.

Notez que chaque prêtre était intéressé à garder le secret, en dehors même des raisons respectables qu'elle donnait.

Qu'il y eût ou non exagération, les gens disaient aujourd'hui que la plupart des paroisses de Paris avaient marié la comtesse Marcian Gregoryi.

On citait surtout ses trois dernières victimes, les trois jeunes Allemands du Wurtemberg: le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koënig, l'opulent héritier des mines d'albâtre de la forêt Noire.

Vous eussiez dit que ces mystères, si longtemps et si profondément cachés, avaient éclaté au jour tout d'un coup.

Et à mesure que les détails allaient se croisant, ils se corroboraient l'un l'autre. Ce n'étaient plus des suppositions, c'étaient des certitudes. Il y avait des rapports officiels. Par un coin que nul ne connaissait, mais dont tout le monde parlait, la vampire se trouvait mêlée aux attentats récents dirigés contre la personne du premier consul.

Elle avait touché à la machine infernale, a la conjuration dite du Théâtre-Français, et enfin à la conjuration de Georges Cadoudal.

Ces choses vont comme le vent: vers midi, la vampire était la maîtresse de Georges Cadoudal, après avoir été la maîtresse du sculpteur romain Giuseppe Ceracchi.

Puis un nouveau flux de renseignements arriva: la comtesse Marcian Gregoryi était morte d'un coup de pistolet dans la propre demeure du chef chouan.

Puis un autre encore: elle avait été tuée par un jeune homme qui restait en vie par miracle, puisqu'elle avait bu tout son sang.

Ce jeune homme avait été trouvé dans une sombre demeure du Marais, au fond d'un véritable cachot, sans porte ni fenêtre, endormi d'un sommeil mortel.

Et la demeure en question communiquait par des passages souterrains avec ce cabaret fameux, _la Pêche miraculeuse_, qui avait vécu durant des semaines et des mois de ce sinistre achalandage: les débris humains, descendant en Seine par l'égout de Bretonvilliers.

On n'oubliait pas, bien entendu, les cimetières violés, et l'on se demandait avec effroi pourquoi ce luxe d'horreurs.

Dans l'après-midi, troisième marée de nouvelles: une maison de la chaussée des Minimes, prise d'assaut par la police, avait révélé des excès tellement hideux que la parole hésitait à les transmettre. C'était là le grand magasin de cadavres, et toute cette comédie lugubre du quai de Béthune n'avait pour but que de rompre les chiens.

Un trou s'ouvrait dans la serre de cette maison de la chaussée des Minimes: un lieu délicieux où restaient des traces de plaisir et d'orgies, un trou méphitique où de véritables monceaux de corps humains se consumaient, rongés par la chaux vive.

Tout cela était si invraisemblable et si fort que, vers le soir, Paris se mit à douter.

Il y en avait trop. Tout avide qu'il est des drames rouges ou noirs, Paris, rassasié cette fois, se sentait venir la nausée.

Mais au moment où Paris, vaincu dans son redoutable appétit par l'abondance folle du menu, allait demander grâce et déserter le festin, un nouveau service arriva foudroyant celui-là, et si friand qu'il fallut bien se remettre à table.

Il ne s'agissait plus de cancans plus ou moins vraisemblables: c'était un fait, de la chair visible et tangible, morbleu! le résidu tout entier d'une épouvantable tragédie, le marc sanglant de tout un massacre!

Le théâtre où devait se faire cette exhibition eût-il été à dix lieues des faubourgs, que Paris eût pris ses jambes à son cou.

Mais le théâtre était au plein coeur de la ville, au beau milieu de la Cité, entre le palais et la cathédrale.

Vous vous souvenez de cette petite maison en construction dont les maçons saluèrent Jean-Pierre Sévérin du nom de patron, quand il passa sur le Marché-Neuf, le soir où commence notre histoire?

Cette maison était achevée. C'était le théâtre dont nous parlons.

Et le théâtre faisait aujourd'hui son ouverture.

Ouverture dont la terrifiante solennité ne devait être oubliée de longtemps.

C'était la Morgue, vierge encore de toute exposition.

Et les dernières nouvelles affirmaient que, pour l'étrenne de la Morgue, il y avait vingt-sept cadavres entassés dans la salle de montre.

Paris entier se rua vers la Cité.

Quelquefois Paris se dérange ainsi pour rien. On voit souvent des foules obscènes, qui courent au spectacle de la guillotine, revenir la tête basse, parce que la représentation n'a pas eu lieu.

Ces dames, qui ressemblent à des femmes, en vérité, et d'où viennent-elles, les misérables créatures? Et que font-elles? Ces dames s'en retournent la moue à la bouche. Elles ont loué en vain de «bonnes places» dont elles ont conservé le coupon pour une autre fois.

Assurément, ceux qui souhaitent avec ardeur que le chômage du crime supprime le supplice ne doivent avoir dans l'âme qu'une profonde pitié pour ces créatures, femelles ou mâles, qui se font les claqueurs du bourreau; mais ils ne peuvent blâmer bien sévèrement le courroux populaire poursuivant de ses huées ce comble de la perversité humaine.

Et nul ne prendrait la peine de s'indigner bien gravement si quelqu'un de ces couples à gaieté blasphématoire, à la honteuse élégance, qui viennent là savourer un sanglant sorbet entre leur souper et leur déjeuner, recevait une bonne fois le fouet dans le ruisseau de la rue Saint-Jacques; seul châtiment qui soit à la hauteur de ces fangeuses espiègleries.

Mais Paris, aujourd'hui, ne devait pas être trompé dans son espoir.

Voici ce qui s'était passé.

M. Dubois, préfet de police, sur les indications données par la comtesse Marcian Gregoryi, avait fait cerner, la nuit précédente, la maison isolée du chemin de la Muette, au faubourg Saint-Antoine, où se réunissaient les Frères de la Vertu.

Quoi qu'on puisse penser des mérites de M. Dubois comme préfet de police, il est certain que ce n'était point un homme de mesures extrêmes.

Il ne fut en aucune façon la cause de l'événement que nous allons raconter.

Vers une heure après minuit, les Frères de la Vertu étaient rassemblés au lieu ordinaire de leurs réunions, attendant la venue de la comtesse Marcian Gregoryi, qui devait leur amener Georges Cadoudal.

La séance était fort chaude, car la plupart des affiliés avaient des motifs de haine tout personnels. On peut dire que tous les membres de cette _Tugenbaud_ parisienne avaient soif du sang du premier consul.

Vers une heure et demie, un message de «la souveraine», comme on appelait la comtesse Marcian Gregoryi, arriva. Ce message ne contenait qu'une ligne:

«Vous êtes trahis. La fuite est impossible. Choisissez entre la trahison et la mort.»

Andréa Ceracchi donna l'ordre de déboucher le tonneau de poudre qui était à demeure dans la salle des séances.

On alla aux voix sur la question de savoir si, en cas de malheur, on se ferait sauter.

Les affiliés étaient au nombre de trente-trois. Il y eut unanimité pour l'affirmative.

Six frères furent dépêchés en éclaireurs au dehors.

Aucun moyen n'existe de savoir s'ils songèrent à leur sûreté plutôt qu'au salut général. Toujours est-il qu'aucun d'eux ne revint.

Au nombre de ces six éclaireurs se trouvait Osman, l'esclave de Mourad-Bey.

Un quart d'heure après leur départ, la maison était cernée.

Le gardien de la porte principale vint leur annoncer, deux heures sonnant, qu'il y avait dans le Marais plus de quatre cents hommes de troupe et de police.

Ceracchi monta à l'étage supérieur et reconnut l'exactitude du renseignement.