Part 3
--Je ne partirai pas, interrompit O’Connor toujours à voix basse. Si tu étais sur pied, Kent, ça irait tout autrement. Kedsty n’est plus le même; il est nerveux. Je me trompe peut-être, mais je crois qu’il est constamment en train d’espionner quelqu’un. Il a peur de moi pour la raison que je viens de te dire. Ce voyage au Fort-Simpson n’a d’autre prétexte que de m’éloigner pendant un certain temps. Le vieux bougre a essayé de me dorer la pilule en me promettant un emploi d’inspecteur dans l’année.
O’Connor se tut pour écouter autour de lui; aucun bruit inquiétant ne se fit entendre.
--Jusqu’au moment où éclata l’orage, j’ai cherché à retrouver Mac Trigger: je crois qu’il a dû disparaître dans les bois. La jeune fille m’intriguait. J’ai questionné toutes les femmes du débarcadère, j’ai eu recours au vieux trappeur Mooie. Pas de traces. On ne l’a vue nulle part. Alors une idée renversante m’est venue. Je crois avoir deviné.
O’Connor aperçut dans les yeux de son ami l’éveil de l’intérêt, cette passion de chasseur d’hommes qui les avait animés jadis si souvent et si intensément.
--Kedsty est un célibataire, reprit-il, un vieux garçon qui se préoccupe fort peu des femmes; mais il aime la vie de famille. Il s’est construit un bungalow un peu à l’écart. Son cuisinier et son domestique chinois sont absents, le bungalow est fermé ou supposé tel. Tu as certainement compris, Jimmy, tu ne serais pas la plus fine mouche de la Division N. Elle est cachée chez Kedsty.
--Pourquoi cachée? demanda Kent. Elle n’a pas commis de crime?
O’Connor bourra lentement sa pipe. A la lueur de l’allumette qu’il tenait dans le creux de ses mains, ses traits durs parurent témoigner une certaine incertitude.
--Écoute-moi bien, reprit-il. Je suis retourné aux peupliers après t’avoir quitté. J’ai retrouvé la trace de ses pieds, des pieds d’enfant; l’empreinte était très nette par endroits, car elle porte des talons hauts comme les talons des Françaises. De la place où elle nous a rencontrés, j’ai suivi sa piste jusqu’à la lisière du bois de sapins. Mais impossible de rejoindre le bungalow de Kedsty sans être vue par ce chemin! Et comment s’y serait-elle rendue avec des souliers comme la moitié de ma main et des talons hauts de deux pouces? Je me suis demandé pourquoi elle ne portait pas de chaussures de campagne ou des mocassins.
--Parce qu’elle vient du Sud et non du Nord, d’Edmonton peut-être, suggéra Kent.
--Évidemment, Kedsty ne s’attendait pas à la voir tout à coup; et c’est ce qui m’égare. Mais il n’est pas douteux qu’en la voyant, il est devenu aussitôt un autre homme. S’il lui suffisait maintenant de lever le petit doigt pour te sauver, il ne le ferait pas, sois-en sûr. Il lui fallait un prétexte pour libérer Mac Trigger. Tu le lui as fourni; et il s’en est emparé sous la menace qu’elle lui a faite, d’un simple regard, mon cher. C’est donc qu’il s’était déjà passé quelque chose entre eux. Le constable Doyle m’affirme qu’il est resté enfermé dans son bureau avec Trigger plus d’une demi-heure. Toute cette affaire est extrêmement louche. Et cette mission au Fort-Simpson qui ne rime à rien!
Kent eut une crise de toux qui lui coupa la respiration et l’obligea à s’appuyer sur ses coussins, les traits crispés.
--Je te fatigue, mon pauvre Jimmy, dit O’Connor en prenant dans ses mains celles de son ami. Au revoir, mon vieux camarade. Je vais jeter un coup d’œil autour de chez Kedsty. Dans une demi-heure, tu me reverras, si tu ne dors pas.
--Je ne dormirai pas, répondit Kent d’une voix entrecoupée.
--Au revoir, Jimmy.
--Dans le cas où tu ne me reverrais plus, sache bien que je t’accompagnerai en pensée dans ton long voyage. Prends bien soin de toi, ami.
O’Connor s’éloigna sans rien répondre. Il n’alla pas du côté de Kedsty, mais il se traîna dans la direction du fleuve, la gorge serrée, croyant bien que Kent lui avait dit son dernier adieu.
CHAPITRE IV
LE PRÉSENT ET LE PASSÉ
Longtemps après le départ d’O’Connor, Kent s’endormit d’un sommeil, rendu lourd par la lutte précédente de son cerveau contre l’épuisement et l’inévitable fin.
Ses pensées l’emportèrent à travers le passé jusqu’aux jours de son enfance. Des faits et des choses ensevelis au fond de sa mémoire surgirent avec netteté. Ses rêves étaient peuplés de fantômes qui prenaient vie dès que son attention se portait sur eux.
Le voici enfant, jouant aux «Trois vieux chats», devant la vieille maison d’école en brique rouge, à un demi-mille de la ferme où il était né et où sa mère était morte. Voici Skinny Hill, mort depuis plusieurs années, son partenaire au criquet, Skinny avec son sourire grimaçant et son haleine parfumée par les oignons les plus odorants de tout l’Ohio. A l’heure du dîner il troquait quelques-uns des cornichons confits par sa mère contre les oignons de Skinny: deux oignons contre un cornichon, c’était le prix immuable.
Il jouait au Guignol avec sa mère, cueillait des mûres dans les bois. Il se revit, tuant un serpent à coups de bâton, tandis que sa mère fuyait en poussant des cris d’effroi et allait s’asseoir pour pleurer d’émotion.
Il l’avait adorée, cette mère; et pourtant s’évanouit vite la vision de la vallée où elle gisait sous une petite pierre blanche du cimetière campagnard, côte à côte avec son père. Tout ému, il retrouva les jours où il s’était frayé un chemin dans la vie, au sortir du collège. Et le voici dans le Nord, dans son Nord bien-aimé.
Le sentiment de la solitude l’envahit. Il était cependant très agité et semblait vouloir se réveiller, mais il retombait toujours dans les bras endormeurs de la Forêt. Il se trouvait sur une piste au commencement de l’hiver gris et glacé; et la lueur de son feu de campement faisait une magnifique tache rouge dans le cœur de la nuit. Dans cette lueur, O’Connor était à ses côtés. Par moment il se voyait derrière les chiens et les traîneaux, luttant contre l’orage. Puis il traversait la Big River; de noirs et mystérieux courants clapotaient sous sa pirogue, et toujours O’Connor était là. Soudain il tenait un fusil, et, adossé avec O’Connor à un chevalet de torture, tous deux faisaient face à la fureur sanguinaire de Mac Caw et de ses contrebandiers.
Dans des rêves plaisants, il crut entendre le murmure du vent au faite des sapins, le chant des ruisseaux enflés par le printemps, le gazouillement des oiseaux. Il se sentait imprégné par les douces senteurs de la vie, par la gloire de l’existence, telle qu’ils l’avaient vécue, O’Connor et lui.
Moitié endormi, moitié réveillé, il souffrit d’une oppression étouffante, ressentant la même torture qu’il éprouva, enseveli sous un arbre dans le pays de Jack Fish. Enfin il s’endormit paisiblement.
Soudain un rayon de lumière lui fit ouvrir les yeux. Le soleil inondait sa fenêtre, et le poids qu’il avait sur la poitrine était la délicate pression du stéthoscope de Cardigan.
Malgré l’épuisement physique causé par ses rêves, il s’éveilla si calmement que Cardigan ne s’en aperçut pas tout de suite. Le médecin voulut dissimuler son inquiétude: il paraissait un peu hagard, et ses yeux étaient cernés comme s’il n’avait point dormi de la nuit. Kent se souleva sur les coudes, grimaça sous la lumière crue du soleil et balbutia une excuse pour s’être éveillé si tard.
Un trait brûlant traversa sa poitrine, comme une lame de couteau. Il ouvrit la bouche pour mieux respirer et la douleur devint aiguë.
Penché sur lui, Cardigan essayait de paraître souriant:
--Trop d’air vif de la nuit, Kent, expliqua-t-il. Cela passera bientôt.
Il sembla que Cardigan avait involontairement donné une signification particulière au mot «bientôt»; mais Kent ne lui posa pas de question. Sûr d’avoir compris, il savait combien il aurait été pénible à Cardigan de répondre. Sa montre qu’il trouva, à tâtons, sous les coussins, sonna neuf heures. Cardigan mettait de l’ordre sur la table, fixait le store de la fenêtre, mais dans tous ses mouvements on voyait qu’il ne se sentait pas à l’aise. Il se tint immobile un moment, tournant le dos à Kent.
--Que préférez-vous, Kent, demanda-t-il en se retournant: faire votre toilette, déjeuner ou recevoir une visite?
--Je n’ai pas faim, et pour l’instant j’ai ici du savon et de l’eau. Qui est le visiteur? Père Layonne ou Kedsty?
--Ni l’un ni l’autre. C’est une dame.
--En ce cas je préfère faire un brin de toilette. Pouvez-vous me dire qui c’est?
--Je ne sais pas, dit Cardigan en secouant la tête; je ne l’ai jamais vue auparavant. Elle est venue ce matin quand j’étais encore en pyjama, et elle a attendu depuis. Je lui ai dit de revenir, mais elle a insisté pour attendre que vous fussiez réveillé. Elle a attendu pendant deux heures.
--Est-ce une jeune femme? demanda Kent avec un mouvement de curiosité qu’il n’essaya pas de cacher. Des cheveux noirs, n’est-ce pas, des yeux bleus? Elle porte des souliers à talons hauts et à peu près grands comme la moitié de votre main... et très belle?
--Oui, précisément, répondit Cardigan en inclinant la tête. J’ai même remarqué les souliers, Jimmy. Une très belle jeune femme.
--Faites-la entrer, s’il vous plaît, dit Kent. Mercer m’a aidé à me laver hier au soir. Je ne suis pas rasé; mais je m’excuserai, par égard pour vous. Comment s’appelle-t-elle?
--Je le lui ai demandé; elle a fait semblant de ne pas m’entendre. Mercer le lui a demandé aussi. Elle s’est contentée de le regarder vaguement; et il n’a pas insisté. Elle lit un volume des _Vies_, de Plutarque. C’est ce que j’ai vu quand elle en tournait les pages.
Kent se redressa sur ses coussins et fit face à la porte quand Cardigan fut sorti.
En un éclair, tout ce que O’Connor lui avait dit lui revint à la mémoire: cette jeune fille sur la route, Kedsty troublé, le mystère de toutes les circonstances présentes. Pourquoi venait-elle le voir? Quel pouvait être le motif de sa visite, sinon de le remercier d’avoir, par ses aveux, rendu la liberté à Sandy Mac Trigger?
O’Connor avait raison. Elle s’intéressait certainement à Mac Trigger et venait exprimer sa reconnaissance. Il prêta l’oreille: des bruits de pas résonnèrent dans le corridor. Ils approchaient rapidement et s’arrêtèrent devant la porte. Une main toucha le loquet, mais la porte ne s’ouvrit pas tout de suite. Il entendit la voix de Cardigan qui se retirait. Son cœur battait et il s’étonna de se sentir si bouleversé.
CHAPITRE V
LA VISITEUSE
Sans le moindre embarras, la visiteuse entra dans la chambre de Kent.
Il fut frappé par son regard qui avait bien, comme disait O’Connor, une nuance violette. Elle le regardait non pas avec des yeux fulgurants tels qu’il se les était imaginés, mais avec curiosité et interrogation. La physionomie de l’étrangère, au lieu d’être empreinte de reconnaissance, comme il s’y attendait, demeurait imposante. Il fut frappé par son étonnante chevelure, son exquise figure pâle, sa sveltesse et toute sa beauté, tandis qu’elle s’appuyait légèrement à la porte, la main encore sur le loquet.
La magnificence de sa chevelure la faisait paraître plus grande qu’elle n’était en réalité; et la finesse de sa taille complétait cette illusion. Sous sa jupe légère d’étoffe brune se montraient de ravissantes chevilles et de tout petits pieds sur de hauts talons, selon la remarque d’O’Connor.
Kent sentant qu’il rougissait, dut chercher à se donner une contenance. La jeune fille sourit du bout des lèvres et baissa pour la première fois les yeux.
Avant qu’il eût trouvé quelques mots à lui dire, elle avait pris une chaise et s’était assise à son chevet.
--Vous croyez donc que vous allez mourir? demanda-t-elle d’une petite voix décidée.
--Est-ce que je vous parais accablé à cette idée? dit-il d’un ton plaisant.
--Oh! pas du tout! Vous êtes bien comme je m’attendais à vous voir: un homme plein de courage. Ne vous imaginez pas que je sois venue pour vous plaindre. Je viens pour toute autre chose.
Kent se souvint que la veille il souhaitait la présence d’une femme dont la sympathie eût adouci ses derniers moments. Ce n’était pas une telle femme qu’il avait devant lui; et il se sentit cependant tout réconforté. Intrigué par les derniers mots qu’elle venait de prononcer, il demanda d’un ton gouailleur, pour déguiser sa curiosité et ne pas être en reste sur le ton si cavalier de son interlocutrice:
--Pourquoi êtes-vous donc venue?
--Vous le saurez. Mais ne perdons pas notre temps. Donnez-moi votre main.
Elle se tut, immobile quelques secondes, le regard comme perdu.
--Vous n’avez pas de fièvre, s’écria-t-elle. C’est bien ce que je pensais. Qu’est-ce qui vous fait supposer que vous allez mourir?
Kent rapporta exactement ce que lui avait dit Cardigan, mais il mit dans son explication quelques pointes d’humour. Il s’était préparé, au moment où elle entrait, à prendre vis-à-vis d’elle la position d’un fin limier, et c’est lui qui se trouvait embarrassé. Il crut s’en tirer par une grossière boutade.
--Avouez que vous êtes venue tout simplement pour voir comment un homme tourne de l’œil, n’est-ce pas?
--Vous ne seriez pas le premier que j’aurais vu mourir. J’en ai vu pas mal d’autres; mais je n’ai jamais beaucoup pleuré. J’aime mieux voir périr un homme que certains animaux. Tous les hommes sont des brutes. Je ne dis certes pas cela pour vous; vous êtes une exception, mais je déteste presque tous les autres. Ah! non, je ne serais pas troublée par la mort de certains, dit-elle avec ressentiment.
--Quelle adorable petite sanguinaire vous êtes, Mademoiselle... Mademoiselle?
--Marette. Pas Mademoiselle: Marette, simplement, rectifia-t-elle presque sèchement.
--Pourquoi diable, Mademoiselle Marette...
--Marette, rectifia-t-elle de nouveau, avec quelque douceur cette fois.
--Pourquoi diable arrivez-vous juste au moment où je vais casser ma pipe? Quel est votre autre nom? Quel âge avez-vous? Que me voulez-vous, en somme?
--Je n’ai pas d’autre nom que celui de Marette. J’ai vingt ans, et je suis venue pour faite votre connaissance et voir votre attitude.
--Bigre! s’exclama-t-il. Nous allons fort. Et maintenant?
Elle baissa les yeux sous le regard de Kent, qui crut bien l’avoir intimidée; mais redressant aussitôt la taille, elle regarda fièrement le blessé et lui dit gravement:
--Je sais que vous avez superbement menti pour sauver un autre homme.
--Vous aussi!... se récria-t-il, en faisant mine de ricaner.
--Oui, je le sais; et c’est très beau de votre part. Vous pensiez que vous alliez mourir et vous n’avez pas craint de sacrifier votre réputation. Vous les avez tous convaincus en entrant dans les détails. Mais moi, je sais que vous avez menti, vous n’avez pas tué John Barkley.
--Qu’est-ce qui vous le fait dire?
Elle le considéra quelques secondes avec une fierté souriante, comme pour lui témoigner son admiration et son estime.
--Parce que je connais celui qui a tué, fit-elle, Et ce n’est pas vous, ni Sandy Mac Trigger.
--Le coupable aurait-il fait des aveux? demanda-t-il.
Elle secoua la tête.
--L’avez-vous vu tuer John Barkley?
--Non.
--Alors je puis vous affirmer ce que j’ai affirmé aux autres. C’est moi qui ai tué John Barkley. Si vous suspectez une autre personne, je puis vous dire que votre soupçon est faux.
Kent fit un effort pour paraître calme. Il prit un cigare dans la boîte que Cardigan avait placée à sa portée.
--Quel splendide menteur vous êtes, dit-elle, rayonnante. Croyez-vous en Dieu?
Il tressaillit.
--Oui, dans un sens large, dit-il. Je crois en lui, par exemple, quand il se révèle à nous dans toute cette splendeur que vous voyez là-bas par la fenêtre. La nature et moi sommes devenus de très bons amis. Je m’en suis fait l’idée d’une sorte de déesse-mère que j’adore à la place du Dieu masculin. C’est un sacrilège peut-être, mais c’est pour moi un grand réconfort. Vous n’êtes cependant pas venue ici pour me parler de religion?
--Je sais qui a tué Barkley, insista-t-elle. Je sais comment, quand et pourquoi il fut tué. Dites-moi la vérité, je vous prie. Je veux savoir maintenant pourquoi vous vous êtes accusé d’un crime que vous n’avez pas commis.
Kent alluma lentement son cigare, tandis que la jeune fille le regardait avec insistance.
--Je puis être fou, dit-il. Il est possible de l’être sans s’en douter: voilà ce qu’il y a d’étrange dans la folie. Mais si je ne suis pas un dément, j’ai tué Barkley. Si non, je dois être fou, car je suis bien convaincu que je l’ai tué. Peut-être est-ce vous qui êtes folle... Dans tous les cas, je crois bien que vous avez un crime sur la conscience, vous aussi. Est-ce que hier, sous les peupliers, vous n’avez pas tué à moitié ce pauvre Kedsty, en lui lançant un de vos regards?
Il pensait qu’elle se troublerait au nom de l’inspecteur Kedsty. Elle lui demanda seulement, sans émotion apparente:
--Qui vous a dit cela?
--Mon ami O’Connor.
--Ce géant à la figure rouge qui accompagnait M. Kedsty?
--Lui-même. Il a été longtemps mon compagnon de piste. Il est venu me voir hier. Vos yeux lui ont tourné la tête. Mais savez-vous qu’ils sont beaux, vos yeux, des yeux dangereux? Jamais je n’en ai vu d’aussi jolis. Ce n’est pas ce qui impressionna le plus mon camarade, c’est l’effet que vos yeux produisirent sur Kedsty, qui n’est pourtant pas homme à se laisser facilement démonter. Ah! il n’a pas tergiversé pour donner à O’Connor l’ordre de libérer Mac Trigger; puis il vous a suivie. Imaginez-vous qu’il a passé la fin de la journée à savoir qui vous êtes. Mais il ne découvrit ni cuir, ni poil. Je vous demande pardon, je veux dire qu’il n’a rien pu savoir sur votre compte. Nous avons pensé que vous étiez cachée dans le bungalow de Kedsty. Je ne vous contrarie pas en vous parlant ainsi, n’est-ce pas? On doit du reste tout pardonner à un homme qui va mourir.
Elle eut quelques secondes un air de dignité froissée; mais elle reprit aussitôt son attitude sympathique, et il regretta d’avoir agi si brutalement. Volontiers il aurait fait taire sa curiosité et oublié les soupçons d’O’Connor. Mais le coup était porté et il attentait la riposte.
--Vraiment, dit-elle en inclinant la tête avec une coquetterie enjouée, vraiment vous ne voulez pas m’avouer que vous avez menti? Soit! je n’insiste plus, mais sachez que je sais. Je vous félicite encore. Seulement...
Elle s’interrompit net et baissa les yeux, tandis que ses doigts tourmentaient les franges de sa ceinture. Visiblement elle cherchait à donner à sa pensée une forme atténuée. Elle eut un geste d’impatience et se décida à dire d’un ton sec:
--Avez-vous songé à ce qui se passerait si vous ne mouriez pas?
--Je n’aurai pas l’occasion de faire cette supposition-là.
--Je suis sûre, moi, que votre blessure n’est pas mortelle. Et alors?
--Alors j’avalerai la purge du camarade; on me pendra haut et court, voilà tout.
Elle fit comme si elle n’avait point entendu cette sarcastique réponse. Se levant, elle déclara sur le ton d’une ardente sympathie:
--Non, vous ne mourrez pas. Je suis venue pour vous dire de ne pas vous tourmenter, car _on_ pensera à vous. Je ne puis encore mieux m’expliquer, mais je tâcherai de vous revoir avant peu. J’ai voulu pour l’instant vous prévenir.
A ce moment même Kent éprouva une douleur si aiguë qu’il pensa toucher au moment fatal prévu par Cardigan. Comme elle le regardait avec une expression attendrie, et qu’il se sentait devenir pâle, il se révolta dans son amour-propre. Allait-elle supposer qu’il pâlissait d’émotion? Il put surmonter sa douleur et eut assez d’énergie pour répliquer d’un ton plaisant:
--C’est donc en ange libérateur que vous êtes apparue? Voilà qui est aimable! Dans ce cas je veux savoir votre nom. Marette...
--Marette Radisson.
--De quel coin du ciel êtes-vous accourue à mon secours?
--Je viens de loin, en effet; d’un endroit que nous appelons la «Vallée du Silence».
Elle désigna le Nord.
--Le Nord! s’exclama-t-il.
--Oui, l’extrême-Nord, très loin.
Elle lui tendit la main.
--Attendez. Ne partez pas encore.
--Non, il faut que je parte, dit-elle en reculant vers la porte. Je suis déjà restée trop longtemps. Vous trouvez que j’ai des yeux dangereux. Je ne veux pas faire de vous une nouvelle victime. C’est égal, vous êtes d’un beau courage. Adieu... Au revoir... _On_ pensera à vous.
Et elle s’éclipsa.
CHAPITRE VI
MERCER
Kent s’attarda longtemps à se remémorer chaque mot et chaque geste de Marette.
Elle était donc venue pour lui dire de compter sur elle. Mais de quelle façon? Elle n’avait rien précisé. Elle lui avait affirmé qu’il ne mourrait pas, et certes, s’il pouvait réchapper de sa blessure, il ne lui serait pas agréable de se balancer au bout d’une corde: il essayerait de prendre le large. Hélas, il ne devait pas songer à s’enfuir de la main des hommes, lorsque la poigne de la Mort le tenait si solidement. Un seul instant, hier au soir, après l’orage, à la tombée de la nuit, il s’était senti renaître. Mais depuis, à deux reprises, une douleur angoissante lui avait laissé cruellement entendre que Cardigan ne s’était point trompé. L’aide de Marette... quelle pauvre ironie!...
Il l’interrogeait encore en pensée, voulant obtenir des réponses précises. Qui était-elle? Pourquoi avait-elle voulu le voir? Pour quelle raison lui témoignait-elle de la sympathie? A quel titre connaissait-elle Sandy Mac Trigger? Elle devait avoir avec l’inspecteur Kedsty de mystérieuses relations; quelle en était la nature?
Et toujours revenait à son esprit cette même question qui résumait toutes les autres: quel était le vrai motif qui poussait Marette Radisson à venir auprès de lui?
Elle n’avait certainement pas été amenée par la gratitude, car elle ne lui avait pas exprimé un mot direct de reconnaissance. Elle n’avait donc pas été envoyée par Mac Trigger. Elle l’eût, dans le cas contraire, remercié au moins d’un mot. Elle s’était contentée de le traiter de «superbe menteur». O’Connor se trompait: elle ne devait sans doute pas connaître Mac Trigger. En revanche, elle paraissait bien connaître Kedsty.
Elle n’avait pas répondu à ses insinuations quand il lui avait dit qu’il la soupçonnait de s’être cachée dans le bungalow de Kedsty. C’est bien le terme «cachée» qu’il avait employé. Elle eut alors un mouvement de révolte, mais aussitôt calmé. Une seconde après, on eût juré qu’elle ne lui avait pas prêté attention. Cependant elle s’était elle-même servie, à l’égard de Kedsty, d’un terme qui était loin de convenir à ce rude et glacial personnage. «Ce pauvre Kedsty» avait-elle dit. Mais Kent revit l’éclat de ses yeux quand elle prononça ce qualificatif si déplacé en apparence, un éclat nuancé de malice, de haine, de cruauté, velouté de triomphe; et il entendit la fluctuation de sa voix sur ce mot; toute une gamme y avait passé. Elle connaissait son Kedsty; elle le connaissait bien, et sans doute de longue date.
A cet éclair du regard et à cette ondulation de la voix, Kent se sentit vibrer tout entier. Quelle vitalité dans cette jeune fille! Quelle puissance de sentiment! De la haine, une haine farouche! Il aurait pu se méfier d’elle et s’en écarter. Mais il revoyait aussi les yeux pleins de douceur avec lesquels elle l’avait regardé un court instant; ces mêmes yeux avaient également exprimé une fermeté peu ordinaire pendant les quelques minutes que dura la visite. Ils avaient souri si divinement. Ils avaient plaisanté, ils avaient brillé de confiance, de fierté, de sympathie. Et tout cela si pleinement. Quelle riche et complexe nature! Elle lui apportait l’espoir, elle voulait l’aider. Marette, son alliée, sa compagne... Elle aurait pu être sienne!
Et voici que la pensée de Kent voyagea à travers l’espace. Elle le libéra du présent. Les meilleurs moments de son existence, les plus audacieux, lui revinrent à la mémoire et lui donnèrent un large frémissement de l’âme. Ce n’était pas comme en rêve où, pour si intenses que soient les images, toutes demeurent fluides ou molles et comme extérieures, mais son sang ardent et la force de tous ses muscles les nourrissaient. Allait-il retrouver sa belle vigueur?