Part 9
--Monseigneur, dit-elle en s'arrˆtant. --C'est bien, fit le prince. Asseyez-vous.
Rosa ob‚it, car le prince la regardait. Mais … peine le prince eut-il report‚ les yeux sur son papier qu'elle se retira toute honteuse. Le prince achevait sa lettre. Puis, se retournant vers Rosa et fixant sur elle son regard scrutateur et voil‚ en mˆme temps:
--Voyons, ma fille, dit-il.
Le prince avait vingt-trois ans … peine, Rosa en avait dix-huit ou vingt; il e–t mieux dit en disant: ma soeur.
--Ma fille, dit-il avec cet accent ‚trangement imposant qui gla‡ait tous ceux qui l'approchaient, nous ne sommes que nous deux, causons.
Rosa commen‡a … trembler de tous ses membres, et cependant il n'y avait rien que de bienveillant dans la physionomie du prince.
--Monseigneur, balbutia-t-elle. --Vous avez un pŠre … Loewestein? --Oui, monseigneur. --Vous ne l'aimez pas? --Je ne l'aime pas, du moins, monseigneur, comme une fille devrait aimer. --C'est mal de ne pas aimer son pŠre, mon enfant, mais c'est bien de ne pas mentir … son prince.
Rosa baissa ses yeux.
--Et pour quelle raison n'aimez-vous point votre pŠre? --Mon pŠre est m‚chant. --De quelle fa‡on se manifeste sa m‚chancet‚? --Mon pŠre maltraite les prisonniers. --Tous? --Tous. --Mais ne lui reprochez-vous pas de maltraiter particuliŠrement quelqu'un? --Mon pŠre maltraite particuliŠrement M. van Baerle qui... --Qui est votre amant. --Rosa fit un pas en arriŠre. --Que j'aime, monseigneur, r‚pondit-elle avec fiert‚. --Depuis longtemps? demanda le prince. --Depuis le jour o— je l'ai vu. --Et vous l'avez vu? --Le lendemain du jour o— furent si terriblement mis … mort M. le grand pensionnaire Jean et son frŠre Corneille.
Les lŠvres du prince se serrŠrent, son front se plissa, ses paupiŠres se baissŠrent de maniŠre … cacher un instant ses yeux. Au bout d'un instant de silence, il reprit:
--Mais que vous sert-il d'aimer un homme destin‚ … vivre et … mourir en prison? --Cela me servira, monseigneur, s'il vit et meurt en prison, … l'aider … vivre et … mourir. --Et vous accepteriez cette position d'ˆtre la femme d'un prisonnier? --Je serais la plus fiŠre et la plus heureuse des cr‚atures humaines ‚tant la femme de M. van Baerle; mais... --Mais quoi? --Je n'ose dire, monseigneur. --Il y a un sentiment d'esp‚rance dans votre accent; qu'esp‚rez-vous?
Elle leva ses beaux yeux sur Guillaume, ses yeux limpides et d'une intelligence si p‚n‚trante qu'ils allŠrent chercher la cl‚mence endormie au fond de ce coeur sombre d'un sommeil qui ressemblait … la mort.
--Ah! je comprends.
Rosa sourit en joignant les mains.
--Vous esp‚rez en moi, dit le prince. --Oui, monseigneur. --Hum!
Le prince cacheta la lettre qu'il venait d'‚crire et appela un de ses officiers.
--Monsieur van Deken, dit-il, portez … Loewestein le message qui voici; vous prendrez lecture des ordres que je donne au gouverneur, et en ce qui vous regarde, vous les ex‚cuterez.
L'officer salua, et l'on entendit retentir sous la vo–te sonore de la maison le galop d'un cheval.
--Ma fille, poursuivit le prince, c'est dimanche la fˆte de la tulipe, et dimanche c'est aprŠs-demain. Faites-vous belle avec les cinq cents florins que voici; car je veux que ce jour-l… soit une grande fˆte pour vous. --Comment Votre Altesse veut-elle que je sois vˆtue? murmura Rosa. --Prenez le costume des ‚pous‚es frisonnes, dit Guillaume, il vous si‚ra fort bien.
XXIII
HARLEM
Harlem est une jolie ville qui s'enorgueillit … bon droit d'ˆtre une des plus ombrag‚es de la Hollande. Tandis que les autres mettaient leur amour-propre … br–ler par les arsenaux et par les chantiers, par les magasins et par les bazars, Harlem mettait toute sa gloire … primer toutes les villes des Etats par ses beaux ormes touffus, par ses peupliers ‚lanc‚s, et surtout par ses promenades ombreuses, au-dessus desquelles s'arrondissaient en vo–te, le chˆne, le tilleul et le marronnier. Harlem prit le go–t des choses douces, de la musique, de la peinture, des vergers, des promenades, des bois et des parterres. Harlem devint folle des fleurs, et, entre autres fleurs, des tulipes.
Harlem proposa des prix en l'honneur des tulipes, et nous arrivons ainsi, fort naturellement comme on voit, … parler de celui que la ville proposait, le 15 mai 1673, en l'honneur de la grande tulipe noire sans tache et sans d‚faut, qui devait rapporter cent mille florins … son inventeur. Harlem avait voulu faire de cette c‚r‚monie de l'inauguration du prix une fˆte qui durƒt ‚ternellement dans le souvenir des hommes.
Harlem s'‚tait donc mise en joie, car elle avait … fˆter une solennit‚: la tulipe noire avait ‚t‚ d‚couverte, puis le prince Guillaume d'Orange assistait … la c‚r‚monie, en vrai Hollandais qu'il ‚tait. La Soci‚t‚ horticole de Harlem s'‚tait montr‚e digne d'elle en donnant cent mille florins d'un oignon de tulipe. La ville n'avait pas voulu rester en arriŠre, et elle avait vot‚ une somme pareille, qui avait ‚t‚ remise aux mains de ses notables pour fˆter ce prix national.
En tˆte des notables et du comit‚ horticole, brillait M. van Systens, par‚ de ses plus riches habits. On voyait derriŠre ce comit‚, les corps savants de la ville, les magistrats, les militaires, les nobles et les rustres. Au centre du cortŠge ‚tait la tulipe noire, port‚e sur une civiŠre couverte de velours blanc frang‚ d'or.
Il ‚tait convenu que le prince stathouder distribuerait certainement lui-mˆme le prix de cent mille florins, et qu'il prononcerait peut- ˆtre un discours. Harlem tout entiŠre, renforc‚e de ses environs, s'‚tait rang‚e le long des beaux arbres du bois, avec la r‚solution bien arrˆt‚e de n'applaudir cette fois ni les conqu‚rants de la guerre, ni ceux de la science, mais tout simplement ceux de la nature, que venaient de forcer cette in‚puisable mŠre … l'enfantement, jusqu'alors cru impossible, de la tulipe noire.
Tous les yeux cherchaient, aprŠs l'h‚ro‹ne de la fˆte qui ‚tait la tulipe noire, le h‚ros de la fˆte qui, tout naturellement, ‚tait l'auteur de cette tulipe. Ce triomphateur rayonnant, enivr‚, ce h‚ros du jour, c'est Isaac Boxtel, qui voit marcher en avant de lui, … sa droite, sur un coussin de velours, la tulipe noire, sa pr‚tendue fille, … sa gauche, dans une vaste bourse, les cent mille florins en belle monnaie d'or reluisante, ‚tincelante. De temps en temps cependant Boxtel quitte pour un moment des yeux la tulipe et la bourse, et regarde timidement dans la foule, car dans cette foule il redoute par-dessus tout d'apercevoir la pƒle figure de la belle Frisonne.
Mais il n'aper‡ut point Rosa. Il en r‚sulta que la joie de Boxtel ne fut pas troubl‚e.
Le cortŠge s'arrˆta au centre d'un rond-point dont les arbres magnifiques ‚taient d‚cor‚s de guirlandes et d'inscriptions; le cortŠge s'arrˆta au son d'une musique bruyante, et les jeunes filles de Harlem parurent pour escorter la tulipe jusqu'au siŠge ‚lev‚ qu'elle devait occuper sur l'estrade, … c“t‚ du fauteuil d'or de Son Altesse le stathouder. Et la tulipe orgueilleuse, hiss‚e son son pi‚destal, domina bient“t l'assembl‚e qui battit des mains et fit retentir les ‚chos de Harlem d'un immense applaudissement.
After the flight of Rosa, Gryphus had become more savage than ever and had attacked Cornelius in his cell. Cornelius overcame his assailant and gave him a sound beating. The guards rushed in, disarmed the prisoner, and told him that death was the punishment decreed for a prisoner who attacked his keeper. At this moment the officer of the Prince appeared and ordered Cornelius to follow him. Van Baerle was ignorant of what had happened at Harlem and supposed he was being taken to the place of execution. -----------------
XXIV
UNE DERNIERE PRIERE
En ce moment solennel et comme ces applaudissements se faisaient entendre, un carrosse passait sur la route qui borde le bois, et suivait lentement son chemin. Ce carrosse, poudreux, fatigu‚, criant sur ses essieux, renfermait le malheureux van Baerle. Cette foule, ce bruit, ce miroitement de toutes les splendeurs humaines et naturelles, ‚blouirent le prisonnier comme un ‚clair qui serait entr‚ dans son cachot. Malgr‚ le peu d'empressement qu'avait mis son compagnon … lui r‚pondre lorsqu'il l'avait interrog‚ sur son propre sort, il se hasarda … l'interroger une derniŠre fois sur tout ce remue-m‚nage.
--Qu'est-ce cela, je vous prie, monsieur le lieutenant? demanda-t-il … l'officier charg‚ de l'escorter. --Comme vous pouvez le voir, monsieur, r‚pliqua celui-ci, c'est une fˆte. --Ah! une fˆte! dit Corn‚lius de ce ton lugubrement indiff‚rent d'un homme … qui nulle joie de ce monde n'appartient plus depuis longtemps.
Puis, aprŠs un instant de silence et comme la voiture avait roul‚ quelques pas:
--La fˆte patronale de Harlem? demanda-t-il, car je vois bien des fleurs. --C'est en effet une fˆte o— les fleurs jouent le principal r“le, monsieur. --Oh! les doux parfums! oh! les belles couleurs! s'‚cria Cornelius. --Arrˆtez, que monsieur voie! dit l'officier au soldat charg‚ du r“le de postillon. --Oh! merci, monsieur, de votre obligeance, repartit m‚lancoliquement van Baerle; mais ce m'est une bien douloureuse joie que celle des autres; ‚pargnez-la moi donc, je vous prie. --A votre aise; marchons alors. J'avais command‚ qu'on arrˆtƒt, parce que vous me l'aviez demand‚, et ensuite parce que vouss passiez pour aimer les fleurs, celles surtout dont on c‚lŠbre la fˆte aujourd'hui. --Et de quelles fleurs c‚lŠbre-t-on la fˆte aujourd'hui, monsieur? --Celle des tulipes. --Celle des tulipes! s'‚cria van Baerle; c'est la fˆte des tulipes, aujourd'hui? --Oui, monsieur; mais puisque ce spectacle vous est d‚sagr‚able, marchons.
Et l'officier s'apprˆta … donner l'ordre de continuer la route. Mais Corn‚lius l'arrˆta: un doute douloureux venait de traverser sa pens‚e.
--Monsieur, demanda-t-il d'une voix tremblante, serait-ce donc aujourd'hui qu'on donne le prix? --Le prix de la tulipe noire? Oui. --La tulipe noire! s'‚cria van Baerle en jetant la moiti‚ de son corps par la portiŠre. O— cela? o— cela? --L…-bas, sur le tr“ne, voyez-vous? --Je vois! --Allons, monsieur, dit l'officier, maintenant il faut partir. --Oh! par piti‚, par grƒce, monsieur, dit van Baerle, oh! ne m'emmenez pas! laissez-moi regarder encore! Comment? ce que je vois l…-bas est la tulipe noire, bien noire...est-ce possible? oh! monsieur, l'avez-vous vue? elle doit avoir des taches, elle doit ˆtre imparfaite, elle est peut- ˆtre teinte en noir seulement; oh! si j'‚tais l…, je saurais bien le dire, moi, monsieur; laissez-moi descendre, laissez-moi la voir de prŠs, je vous prie. --Etes-vous fou, monsieur? le puis-je? --Je vous en supplie! --Mais vous oubliez que vous ˆtes prisonnier? --Je suis prisonnier, il est vrai, mais je suis un homme d'honneur; et sur mon honneur, monsieur, je ne me sauverai pas; je ne tenterai pas de fuir; laissez-moi seulement regarder la fleur. --Mais mes ordres, monsieur?
Et l'officier fit un nouveau mouvement pour ordonner au soldat de se remettre en route. Corn‚lius l'arrˆta encore. --Oh! soyez patient, soyez g‚n‚reux, toute ma vie repose sur un mouvement de votre piti‚. H‚las! ma vie, monsieur, elle ne sera probablement pas longue maintenant. Ah! vous ne savez pas, monsieur, tout ce qui combat dans ma tˆte et dans mon coeur; car enfin, continua Corn‚lius avec d‚sespoir, si c'‚tait ma tulipe … moi, si c'‚tait celle que l'on a vol‚e … Rosa! Oh! monsieur, comprenez-vous bien ce que c'est que d'avoir trouv‚ la tulipe noire, de l'avoir vu un instant, d'avoir reconnu qu'elle ‚tait parfaite, que c'‚tait … la fois un chef-d'oeuvre de l'art et de la nature, et de la perdre, de la perdre … tout jamais! Oh! il faut que je sorte, monsieur, il faut que j'aille la voir, vous me tuerez aprŠs si vous voulez, mais je la verrai, je la verrai. --Taisez-vous, malheureux, et rentrez vite dans votre carrosse, car voici l'escorte de Son Altesse le stathouder qui croise la v“tre, et si le prince remarquait un scandale, entendait un bruit, c'en serait fait de vous et de moi.
Van Baerle, encore plus effray‚ pour son compagnon que pour lui- mˆme, se rejeta dans le carrosse, mais il ne put y tenir une demi-minute, et les vingt premiers cavaliers ‚taient … peine pass‚s qu'il se remit … la portiŠre, en gesticulant et en suppliant le stathouder juste au moment o— celui-ci passait. Guillaume, impassible et simple comme d'ordinaire, se rendait … la place pour accomplir son devoir de pr‚sident. Il avait … la main son rouleau de v‚lin, qui ‚tait, dans cette journ‚e de fˆte, devenu son bƒton de commandement.
Voyant cet homme qui gesticulait et qui suppliait, reconnaissant aussi peut-ˆtre l'officier qui accompagnait cet homme, le prince stathouder donna l'ordre d'arrˆter.
--Qu'est-ce cela? demanda le prince … l'officier, qui au premier ordre du stathouder, avait saut‚ en bas de la voiture, et qui s'approchait respectueusement de lui. --Monseigneur, dit-il, c'est le prisonnier d'Etat que, par votre ordre, j'ai ‚t‚ chercher … Loewestein, et que je vous amŠne … Harlem, comme Votre Altesse a d‚sir‚. --Que veut-il? --Il demande avec instance qu'on lui permette d'arrˆter un instant ici.
--Pour voir la tulipe noire, monseigneur, cria van Baerle, en joignant les mains, et aprŠs, quand je l'aurai vue, quand j'aurai su ce que je dois savoir, je mourrai, s'il le faut, mais en mourant je b‚nirai Votre Altesse mis‚ricordieuse.
C'‚tait, en effet, un curieux spectacle que celui de ces deux hommes, chacun … la portiŠre de son carrosse, entour‚ de ses gardes; l'un tout-puissant, l'autre mis‚rable; l'un prŠs de monter sur son tr“ne, l'autre se croyant prŠs de monter sur son ‚chafaud. Guillaume avait regard‚ froidement Corn‚lius et entendu sa v‚h‚mente priŠre. Alors, s'adressant … l'officier:
--Cet homme, dit-il, est le prisonnier rebelle qui a voulu tuer son ge“lier … Loewestein?
Corn‚lius poussa un soupir et baissa la tˆte. Sa douce et honnˆte figure rougit et pƒlit … la fois. Ces mots du prince omnipotent, omniscient, cette infaillibilit‚ divine qui, par quelque messager secret et invisible au reste des hommes, savait d‚j… son crime, lui pr‚sageaient non seulement une punition plus certaine, mais encore un refus. Il n'essaya point de lutter, il n'essaya point de se d‚fendre: il offrit au prince un spectacle touchant d'un d‚sespoir na‹f, bien intelligible et bien ‚mouvant pour un si grand coeur et un si grand esprit que celui qui le contemplait.
--Permettez au prisonnier de descendre, dit le stathouder, et qu'il aille voir la tulipe noire, bien digne d'ˆtre vue au moins une fois. --Oh! fit Corn‚lius prŠs de s'‚vanouir de joie et chancelant sur le marchepied du carrosse, oh! monseigneur.
Et il suffoqua; et sans le bras de l'officier qui lui prˆta son appui, c'est … genoux et le front dans la poussiŠre que le pauvre Corn‚lius e–t remerci‚ Son Altesse. Cette permission donn‚e, le prince continua sa route dans le bois au milieu des acclamations les plus enthousiastes. Il parvint bient“t … son estrade, et le canon tonna dans les profondeurs de l'horizon.
CONCLUSION
Van Baerle, conduit par quatre gardes, qui se frayaient un chemin dans la foule, per‡a obliquement vers la tulipe noire. Il la vit enfin, la fleur unique qui devait, sous des combinaisons inconnues de chaud, de froid, d'ombre et de lumiŠre, apparaŒtre un jour pour disparaŒtre … jamais. Il la vit … six pas; il en savoura les perfections et les grƒces; il la vit derriŠre les jeunes filles qui formaient une garde d'honneur, … cette reine de noblesse et de puret‚. Et cependant, plus il s'assurait par ses propres yeux de la perfection de la fleur, plus son coeur ‚tait d‚chir‚. Il cherchait tout autour de lui pour adresser une question, une seule. Mais partout des visages inconnus; partout l'attention s'adressant au tr“ne sur lequel venait de s'asseoir le stathouder.
Guillaume, qui attirait l'attention g‚n‚rale, se leva, promena un tranquille regard sur la foule enivr‚e, et son oeil per‡ant s'arrˆta tour … tour sur les trois extr‚mit‚s d'un triangle form‚ en face de lui par trois int‚rˆts et par trois drames bien diff‚rents. A l'un des ces angles, Boxtel, fr‚missant d'impatience et d‚vorant de toute son attention le prince, les florins, la tulipe noire et l'assembl‚e.
A l'autre, Corn‚lius, haletant, muet, n'ayant de regard, de vie, de coeur, d'amour, que pour la tulipe noire, sa fille.
Enfin, au troisiŠme, debout sur un gradin parmi les vierges de Harlem, une belle Frisonne vˆtue de fine laine rouge brod‚e d'argent et couverte de dentelles tombant … flots de son casque d'or; Rosa enfin, qui s'appuyait, d‚faillante et l'oeil noy‚, au bras d'un des officiers de Guillaume.
Le prince alors, voyant tous ses auditeurs dispos‚s, d‚roula lentement le v‚lin, et d'une voix calme, nette, bien que faible, mais dont pas une note ne se perdait, grƒce au silence religieux qui s'abattit tout … coup sur les cinquante mille spectateurs et enchaŒna leur souffle … ses lŠvres:
--Vous savez, dit-il, dans quel but vous avez ‚t‚ r‚unis ici. Un prix de cent mille florins a ‚t‚ promis … celui qui trouverait la tulipe noire. La tulipe noire! et cette merveille de la Hollande est l… expos‚e … vos yeux; la tulipe noire a ‚t‚ trouv‚e, et cela dans toutes les conditions exig‚es par le programme de la Soci‚t‚ horticole de Harlem. L'histoire de sa naissance et le nom de son auteur seront inscrits au livre d'honneur de la ville. Faites approcher la personne qui est propri‚taire de la tulipe noire.
Et en pronon‡ant ces paroles, le prince, pour juger de l'effet qu'elles produiraient, promena son clair regard sur les trois extr‚mit‚s du triangle.
Il vit Boxtel s'‚lancer de son gradin. Il vit Corn‚lius faire un mouvement involontaire. Il vit enfin l'officier charg‚ de veiller sur Rosa la conduire, ou plut“t la pousser devant son tr“ne.
Un double cri partit … la fois … la droite et … la gauche du prince. Boxtel foudroy‚, Corn‚lius ‚perdu, avaient tous deux cri‚: ®Rosa! Rosa!¯
--Cette tulipe est bien … vous, n'est-ce pas, jeune fille? dit le prince. --Oui, monseigneur! balbutia Rosa qu'un murmure universel venait de saluer en sa touchante beaut‚. --Oh! murmura Corn‚lius, elle mentait donc, lorsqu'elle disait qu'on lui avait vol‚ cette fleur. Oh! voil… donc pourquoi ellle avait quitt‚ Loewestein! oh! oubli‚, trahi, par elle, par elle que je croyais ma meilleure amie! --Oh! g‚mit Boxtel de son c“t‚, je suis perdu. --Cette tulipe, poursuivit le prince, portera donc le nom de son inventeur, et sera inscrite au Catalogue des fleurs sous le titre de Tulipa nigra Rosa Barl‘nsis, … cause du nom de van Baerle, qui sera d‚sormais le nom de femme de cette jeune fille.
Et en mˆme temps, Guillaume prit la main de Rosa et la mit dans la main d'un homme qui venait de s'‚lancer pƒle, ‚tourdi, ‚cras‚ de joie, au pied du tr“ne, en saluant tour … tour son prince, sa fianc‚e et Dieu qui, du fond du ciel azur‚, regardait en souriant le spectacle de deux coeurs heureux.
En mˆme temps aussi tombait aux pieds du pr‚sident van Systens un autre homme frapp‚ d'une ‚motion bien diff‚rente. Boxtel, an‚anti sous la ruine de ses esp‚rances, venait de s'‚vanouir. On le releva, on interrogea son pouls et son coeur; il ‚tait mort.
Cet incident ne troubla point autrement la fˆte, attendu que ni le pr‚sident ni le prince ne parurent s'en pr‚occuper beaucoup. Corn‚lius recula ‚pouvant‚; dans son voleur, dans son faux Jacob, il venait de reconnaŒtre le vrai Isaac Boxtel, son voisin, que, dans la puret‚ de son ƒme, il n'avait jamais soup‡onn‚ un seul instant d'une si m‚chante action.
Puis, au son des trompettes, la procession reprit sa marche sans qu'il y e–t rien de chang‚ dans son c‚r‚monial, sinon que Boxtel ‚tait mort et que Corn‚lius et Rosa, triomphants, marchaient c“te … c“te et la main de l'un dans la main de l'autre.
Quand on fut rentr‚ … l'H“tel-de-ville, le prince montrant du doigt … Corn‚lius la bourse aux cent mille florins d'or:
--On ne sait trop, dit-il, par qui est gagn‚ cet argent, si c'est par vous ou si c'est par Rosa; car si vous avez trouv‚ la tulipe noire, elle l'a ‚lev‚e et fait fleurir; aussi ne l'offrira-t-elle pas comme dot, ce serait injuste. D'ailleurs, c'est le don de la ville de Harlem … la tulipe.
Corn‚lius attendait pour savoir o— voulait en venir le prince. Celui-ci continua:
--Je donne … Rosa cent mille florins, qu'elle aura bien gagn‚s et qu'elle pourra vous offrir; ils sont le prix de son amour, de son courage et de son honnˆtet‚. Quant … vous, monsieur, grƒce … Rosa encore, qui a apport‚ la preuve de votre innocence, et en disant ces mots, le prince tendit … Corn‚lius le fameux feuillet de la Bible sur lequel ‚tait ‚crite la lettre de Corneille de Witt, et qui avait servi … envelopper le troisiŠme ca‹eu, quant … vous, l'on s'est aper‡u que vous aviez ‚t‚ emprisonn‚ pour un crime que vous n'avez pas commis. C'est vous dire non seulement que vous ˆtes libre, mais encore que les biens d'un homme innocent ne peuvent ˆtre confisqu‚s. Vos biens vous sont donc rendus. Monsieur van Baerle, vous ˆtes le filleul de M. Corneille de Witt et l'ami de M. Jean. Restez digne du nom que vous a confi‚ l'un sur les fonts de baptˆme, et de l'amiti‚ que l'autre vous avait vou‚e. Conservez la tradition de leurs m‚rites … tous deux, car ces MM. de Witt, mal jug‚s, mal punis, dans un moment d'erreur populaire, ‚taient deux grands citoyens dont la Hollande est fiŠre aujourd'hui.
Le prince, aprŠs ces deux mots qu'il pronon‡a d'une voix ‚mue, contre son habitude, donna ses deux mains … baiser aux deux ‚poux, qui s'agenouillŠrent … ses c“t‚s. Puis, poussant un soupir:
--H‚las! dit-il, vous ˆtes bien heureux, vous qui peut-ˆtre rˆvant la vraie gloire de la Hollande et surtout son vrai bonheur, ne cherchez … lui conqu‚rir que de nouvelles couleurs de tulipes.