Part 8
--Si je vais chez ce Boxtel et que je ne le connaisse pas, si ce Boxtel n'est pas mon Jacob, si c'est un autre amateur qui, lui aussi, a d‚couvert la tulipe noire, ou bien si ma tulipe a ‚t‚ vol‚e par un autre que celui que je soup‡onne, ou a d‚j… pass‚ dans d'autres mains, si je ne reconnais pas l'homme, mais seulement ma tulipe, comment prouver que la tulipe est … moi? D'un autre c“t‚, si je reconnais ce Boxtel pour le faux Jacob, qui sait ce qu'il adviendra? Tandis que nous contesterons ensemble, la tulipe mourra! Oh! inspirez-moi, sainte Vierge! il s'agit du sort de ma vie, il s'agit du pauvre prisonnier qui expire peut-ˆtre en ce moment.
Cette priŠre faite, Rosa attendit pieusement l'inspiration qu'elle demandait au ciel. Cependant un grand bruit bourdonnait … l'extr‚mit‚ du Grote-Markt. Les gens couraient, les portes s'ouvraient; Rosa, seule, ‚tait insensible … tout ce mouvement de la population.
--Il faut, murmura-t-elle, retourner chez le pr‚sident. --Retournons, dit le batelier.
Partout, sur son passage, Rosa n'entendait parler que de la tulipe noire et du prix de cent mille florins; la nouvelle courait d‚j… la ville. Rosa n'e–t pas de peine … p‚n‚trer de nouveau chez M. van Systens. Mais quand il reconnut Rosa, la colŠre le prit et il voulut la renvoyer. Mais Rosa joignit les mains, et avec un accent d'honnˆte v‚rit‚ qui p‚nŠtre les coeurs:
--Monsieur, dit-elle, au nom du ciel! ne me repoussez pas; ‚coutez, au contraire, ce que je vais vous dire, et si vous ne pouuvez me faire rendre justice, du moins vous n'aurez pas … vous reprocher un jour, en face de Dieu, d'avoir ‚t‚ complice d'une mauvaise action.
Van Systens tr‚pignait d'impatience; c'‚tait la seconde fois que Rosa le d‚rangeait au milieu d'une r‚daction … laquelle il mettait son double amour-propre de bourgmestre et de pr‚sident de la Soci‚te horticole.
--Mais mon rapport! s'‚cria-t-il, mon rapport sur la tulipe noire! --Monsieur, continua Rosa avec la fermet‚ de l'innocence et de la v‚rit‚, monsieur, votre rapport sur la tulipe noire reposerra, si vous ne m'‚coutez pas, sur des faits criminels ou sur des faits faux. Je vous en supplie, monsieur, faites venir ici, devant vous et devant moi, ce monsieur Boxtel, que je soutiens, moi, ˆtre M. Jacob, et je jure Dieu de lui laisser la propri‚t‚ de sa tulipe si je ne reconnais pas et la tulipe et son propri‚taire. --Parbleu! la belle avance, dit van Systens. --Que voulez-vous dire? --Je vous demande ce que cela prouvera quand vous les aurez reconnus? --Mais enfin, dit Rosa d‚sesp‚r‚e, vous ˆtes honnˆte homme, monsieur. Eh bien! si non seulement vous alliez donner le prix … un homme pour une oeuvre qu'il n'a pas faite, mais encore pour une oeuvre vol‚e!
Peut-ˆtre l'accent de Rosa avait-il amen‚ une certaine conviction dans le coeur de van Systens et allait-il r‚pondre plus doucement … la pauvre fille, quand un grand bruit se fit entendre dans la rue, qui paraissait purement et simplement ˆtre une augmentation du bruit que Rosa avait d‚j… entendu, mais sans y attacher d'importance, au Grote-Markt. Des acclamations bruyantes ‚branlŠrent la maison. M. van Systens prˆta l'oreille … ces acclamations.
--Qu'est-ce que cela? s'‚cria le bourgmestre, qu'est-ce que cela? serait-il possible et ai-je bien entendu?
Et il se pr‚cipita vers son antichambre, sans plus se pr‚occuper de Rosa qu'il laissa dans son cabinet. A peine arriv‚ dans son antichambre, M. van Systens poussa un grand cri en apercevant le spectacle de son escalier envahi jusqu'au vestibule. Accompagn‚, ou plut“t suivi de la multitude, un jeune homme vˆtu simplement d'un habit de petit velours violet brod‚ d'argent montait avec une noble lenteur les degr‚s de pierre. DerriŠre lui marchaient deux officiers, l'un de la marine, l'autre de la cavalerie. Van Systens vint s'incliner, se prosterner presque devant le nouvel arrivant qui causait toute cette rumeur.
--Monseigneur, s'‚cria-t-il, monseigneur, Votre Altesse, chez moi? honneur ‚clatant … jamais pour mon humble maison. --Cher monsieur van Systens, dit Guillaume d'Orange avec une s‚r‚nit‚ qui chez lui rempla‡ait le sourire, je suis un vrai Hollandais, moi, j'aime l'eau, la biŠre et les fleurs; parmi les fleurs, celles que je pr‚fŠre sont naturellement les tulipes. J'ai ou‹ dire … Leyde que la ville de Harlem poss‚dait enfin la tulipe noire, et, aprŠs m'ˆtre assur‚ que la chose ‚tait vraie, quoique incroyable, je viens en demander des nouvelles au pr‚sident de la Soci‚t‚ d'horticulture. --Oh! monseigneur, monseigneur, dit van Systens ravi, quelle gloire pour la soci‚t‚ si ses travaux agr‚ent … votre Altesse! --Vous avez la fleur ici? dit le prince qui sans doute se repentait d'avoir d‚j… trop parl‚. --H‚las! non, monseigneur, je ne l'ai pas ici. --Et o— est-elle? --Chez son propri‚taire. --Quel est ce propri‚taire? --Un brave tulipier de Dordrecht. --De Dordrecht? --Oui. --Et qui s'appelle? --Boxtel. --Il loge? --Au Cygne-Blanc; je vais le mander, et si, en attendant, Votre Altesse veut me faire l'honneur d'entrer au salon, il s'empressera, sachant que monseigneur est ici, d'apporter sa tulipe … monseigneur. --C'est bien, mandez-le. --Oui, Votre Altesse. Seulement.... --Quoi? --Oh! rien d'important, monseigneur. --Tout est important dans ce monde, monsieur van Systens. --Eh bien, monseigneur, une difficult‚ s'‚levait. --Laquelle? --Cette tulipe est d‚j… revendiqu‚e par des usurpateurs. Il est vrai qu'elle vaut cent mille florins. --En v‚rit‚? --Oui, monseigneur, par des usurpateurs, par des faussaires. --C'est un crime, cela, monsieur van Systens. --Oui, Votre Altesse. --Et...avez-vous les preuves de ce crime? --Non, monseigneur, la coupable... --La coupable, monsieur... --Je veux dire celle qui r‚clame la tulipe, monseigneur, est l…, dans la chambre … c“t‚. --L…! Qu'en pensez-vous, monsieur van Systens? --Je pense, monseigneur, que l'appƒt des cent mille florins l'aura tent‚e. --Et elle r‚clame la tulipe? --Oui, monseigneur. --Et que dit-elle de son c“t‚, comme preuve? --J'allais l'interroger, quand Votre Altesse est entr‚e. --Ecoutons-la, monsieur van Systens, ‚coutons-la; je suis le premier magistrat du pays, j'entendrai la cause et ferai justice. Passez devant, et appelez-moi Monsieur.
Ils entrŠrent dans le cabinet. Rosa ‚tait toujours … la mˆme place, appuy‚e … la fenˆtre et regardant par les vitres dans le jardin.
--Ah! ah! une Frisonne, dit le prince en apercevant le casque d'or et les jupes rouges de Rosa.
Celle-ci se retourna au bruit, mais … peine vit-elle le prince qui s'asseyait dans l'angle le plus obscur de l'appartement. Toute son attention, on le comprend, ‚tait pour cet important personnage que l'on appelait van Systens, et non pour cet humble ‚tranger qui suivait le maŒtre de la maison. L'humble ‚tranger prit un livre dans la bibliothŠque et fit signe … van Systens de commencer l'interrogatoire. Van Systens, toujours … l'invitation du jeune homme … l'habit violet, s'assit … son tour, et tout heureux et tout fier de l'importance qui lui ‚tait accord‚e:
--Ma fille, dit-il, vous me promettez la v‚rit‚, toute la v‚rit‚, sur cette tulipe? --Je vous la promets. --Eh bien! parlez donc devant monsieur; monsieur est un des membres de la Soci‚t‚ horticole. --Monsieur, dit Rosa, que vous dirai-je que je ne vous aie point dit d‚j…? --Eh bien! alors? --Alors, j'en reviendrai … la priŠre que je vous ai adress‚e. --Laquelle? --De faire venir ici M. Boxtel avec sa tulipe; si je ne la reconnais pas pour la mienne, je le dirai franchement: mais si je la reconnais, je la r‚clamerai, duss‚-je aller devant Son Altesse le stathouder lui-mˆme, mes preuves … la main. --Vous avez donc les preuves, ma belle enfant? --Dieu, qui sait mon bon droit, m'en fournira.
Van Systens ‚changea un regard avec le prince, qui depuis les premiers mots de Rosa, semblait essayer de rappeler ses souvenirs, comme si ce n'‚tait point la premiŠre fois que cette douce voix frappƒt ses oreilles. Un officier partit pour aller chercher Boxtel. Van Systens continua l'interrogatoire.
--Et sur quoi, dit-il, basez-vous cette assertion, que vous ˆtes propri‚taire de la tulipe noire? --Mais sur une chose bien simple, c'est que c'est moi qui l'ai plant‚e et cultiv‚e dans ma propre chambre. --Dans votre chambre, et o— ‚tait votre chambre? --A Loewestein. --Vous ˆtes de Loewestein? --Je suis la fille du ge“lier de la forteresse.
Le prince fit un petit mouvement qui voulait dire:
--Ah! c'est cela, je me rappelle maintenant.
Et tout en faisant semblant de lire il regarda Rosa avec plus d'attention encore qu'auparavant.
--Et vous aimez les fleurs? continua van Systens. --Oui, monsieur. --Alors, vous ˆtes une savante fleuriste?
Rosa h‚sita un instant, puis avec un accent tir‚ du plus profond de son coeur:
--Messieurs, je parle … des gens d'honneur, dit-elle.
L'accent ‚tait si vrai, que van Systens et le prince r‚pondirent tous deux en mˆme temps par un mouvement de tˆte affirmatif.
--Eh bien! non! ce n'est pas moi qui suis une savante fleuriste, non! moi qui ne suis qu'une pauvre fille du peuple, une pauvre paysanne de la Frise, qui, il y a trois mois encore, ne savait ni lire ni ‚crire. Non! la tulipe noire n'a pas ‚t‚ trouv‚e par moi-mˆme. --Et par qui a-t-elle ‚t‚ trouv‚e? --Par un pauvre prisonnier de Loewestein. --Par un prisonnier de Loewestein? dit le prince.
Au son de cette voix, ce fut Rosa qui tressaillit … son tour.
--Par un prisonnier d'Etat alors, continua le prince, car … Loewestein il n'y a que des prisonniers d'Etat.
Et il se remit … lire, ou du moins fit semblant de se remettre … lire.
--Oui, murmura Rosa tremblante, oui, par un prisonnier d'Etat.
Van Systens pƒlit en entendant prononcer un pareil aveu devant un pareil t‚moin.
--Continuez, dit froidement Guillaume au pr‚sident de la Soci‚t‚ horticole.
--Oh! monsieur, dit Rosa en s'adressant … celui qu'elle croyait son v‚ritable juge, c'est que je vais m'accuser bien gravemennt. --En effet, dit van Systens, les prisonniers d'Etat doivent ˆtre au secret … Loewestein. --H‚las! monsieur. --Et, d'aprŠs ce que vous dites, il semblerait que vous auriez profit‚ de votre position comme fille du ge“lier et que vous aauriez communiqu‚ avec celui-l… pour cultiver des fleurs? --Oui, monsieur, murmura Rosa ‚perdue; oui, je suis forc‚e de l'avouer, je le voyais tous les jours. --Malheureuse! s'‚cria van Systens. --Le prince leva la tˆte en observant l'effroi de Rosa et la pƒleur du pr‚sident. --Cela, dit-il de sa voix nette et fermement accentu‚e, cela ne regarde pas les membres de la Soci‚t‚ horticole; ils ont … juger la tulipe noire et ne connaissent pas les d‚lits politiques. Continuez, jeune fille, continuez.
Van Systens, par un ‚loquent regard, remercia au nom des tulipes le nouveau membre de la Soci‚t‚ horticole. Rosa, rassur‚e par cette espŠce d'encouragement que lui avait donn‚ l'inconnu, raconta tout ce qui s'‚tait pass‚ depuis trois mois, tout ce qu'elle avait fait, tout ce qu'elle avait souffert. Elle parla des duret‚s de Gryphus, de la destruction du premier ca‹eu, de la douleur du prisonnier, des pr‚cautions prises pour que le second ca‹eu arrivƒt … bien, de la patience du prisonnier, de ses angoisses pendant leur s‚paration; comment il avait voulu mourir de faim parce qu'il n'avait plus de nouvelles de sa tulipe; de la joie qu'il avait ‚prouv‚e … leur r‚union, enfin de leur d‚sespoir … tous deux lorsqu'ils avaient vu que la tulipe qui venait de fleurir leur avait ‚t‚ vol‚e une heure aprŠs sa floraison.
Tout cela dit dans un accent de v‚rit‚ qui laissait le prince impassible, en apparence du moins, mais qui ne laissait pas de faire son effet sur M. van Systens.
--Mais, dit le prince, il n'y a pas longtemps que vous connaissez ce prisonnier?
Rosa ouvrit ses grands yeux et regarda l'inconnu, qui s'enfon‡a dans l'ombre, comme s'il e–t voulu fuir ce regard.
--Pourquoi cela, monsieur? demanda-t-elle. --Parce qu'il n'y a que quatre mois que le ge“lier Gryphus et sa fille sont … Loewestein. --C'est vrai, monsieur. --Et … moins que vous n'ayez sollicit‚ le changement de votre pŠre pour suivre quelque prisonnier qui aurait ‚t‚ transport‚ de la Haye … Loewestein ... --Monsieur! fit Rosa en rougissant. --Achevez, dit Guillaume. --Je l'avoue, j'avais connu le prisonnier … la Haye. --Heureux prisonnier! dit en souriant Guillaume.
En ce moment l'officier qui avait ‚t‚ envoy‚ prŠs de Boxtel rentra et annon‡a au prince que celui qu'il ‚tait all‚ qu‚rir le suivait avec sa tulipe.
XXI
LE TROISIEME CAIEU
L'annonce du retour de Boxtel ‚tait … peine faite, que Boxtel entra en personne dans le salon de M. van Systens, suivi de deux hommes portant dans une caisse le pr‚cieux fardeau, qui fut d‚pos‚ sur une table.
Le prince, pr‚venu, quitta le cabinet, passa dans le salon, admira et se tut, et revint silencieusement prendre sa place dans l'angle obscur o— lui-mˆme avait plac‚ son fauteuil.
Rosa, palpitante, pƒle, pleine de terreur, attendait qu'on l'invitƒt … aller voir … son tour.
Elle entendit la voix de Boxtel.
--C'est lui! s'‚cria-t-elle.
Le prince lui fit signe d'aller regarder dans le salon par la porte entr'ouverte.
--C'est ma tulipe, s'‚cria Rosa, c'est elle, je la reconnais. O mon pauvre Corn‚lius!
Et elle fondit en larmes.
Le prince se leva et alla jusqu'… la porte, o— il demeura un instant dans la lumiŠre.
Les yeux de Rosa s'arrˆtŠrent sur lui. Plus que jamais elle ‚tait certaine que ce n'‚tait pas la premiŠre fois qu'elle voyait cet ‚tranger.
--Monsieur Boxtel, dit le prince, entrez donc ici.
Boxtel accourut avec empressement et se trouva face … face avec Guillaume d'Orange.
--Son Altesse! s'‚cria-t-il en reculant. --Son Altesse! r‚p‚ta Rosa tout ‚tourdie.
A cette exclamation partie … sa gauche, Boxtel se retourna et aper‡ut Rosa. A cette vue, tout le corps de l'envieux frissonna.
--Ah! murmura le prince se parlant … lui-mˆme, il est troubl‚.
Mais Boxtel, par un puissant effort sur lui-mˆme, s'‚tait d‚j… remis.
--Monsieur Boxtel, dit Guillaume, il paraŒt que vous avez trouv‚ le secret de la tulipe noire. --Oui, monseigneur, r‚pondit Boxtel d'une voix o— per‡ait un peu de trouble.
Il est vrai que ce trouble pouvait venir de l'‚motion que le tulipier avait ‚prouv‚e en reconnaissant Guillaume.
--Mais, reprit le prince, voici une jeune fille qui pr‚tend l'avoir trouv‚e aussi.
Boxtel sourit de d‚dain et haussa les ‚paules.
--Ainsi, vous ne connaissez pas cette jeune fille? dit le prince.
--Non, monseigneur.
--Et vous, jeune fille, connaissez-vous M. Boxtel?
--Non, je ne connais pas M. Boxtel, mais je connais M. Jacob.
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire qu'… Loewestein, celui qui se fait appeler Isaac Boxtel se faisait appeler M. Jacob.
--Que dites-vous … cela, monsieur Boxtel?
--Je dis que cette fille ment, monseigneur.
--Vous niez avoir jamais ‚t‚ … Loewestein?
Boxtel h‚sita; l'oeil fixe et imp‚rieusement scrutateur du prince l'empˆchait de mentir.
--Je ne puis nier avoir ‚t‚ … Loewestein, monseigneur, mais je nie avoir vol‚ la tulipe. --Vous me l'avez vol‚e, et dans ma chambre! s'‚cria Rosa indign‚e. --Je le nie. --Ecoutez! Niez-vous m'avoir suivie dans le jardin, le jour o— je pr‚parai la plate-bande o— je devais l'enfouir? Niez-vous m'avoir suivie dans le jardin le jour o— j'ai fait semblant de la planter? Niez-vous ce soir-l… vous ˆtre pr‚cipit‚, aprŠs ma...
Boxtel ne jugea point … propos de r‚pondre … ces diverses interrogations. Mais laissant la pol‚mique entam‚e avec Rosa et se retournant vers le prince:
--Il y a vingt ans, monseigneur, dit-il, que je cultive des tulipes … Dordrecht, j'ai mˆme acquis dans cet art une certaine r‚putation: une de mes hybrides porte au catalogue un nom illustre. Je l'ai d‚di‚e au roi de Portugal. Maintenant voici la v‚rit‚.
--Oh! s'‚cria Rosa, outr‚e de colŠre. --Silence! dit le prince.
Puis, se retournant vers Boxtel:
--Et quel est, dit-il, ce prisonnier que vous dites ˆtre l'amant de cette jeune fille?
Rien ne pouvait ˆtre plus agr‚able … Boxtel que cette question.
--Quel est ce prisonnier? r‚p‚ta-t-il. --Oui. --Ce prisonnier, monseigneur, est un homme dont le nom seul prouvera … Votre Altesse combien elle peut avoir de foi en sa probit‚. Ce prisonnier est un criminel d'Etat, condamn‚ une fois … mort. --Et qui s'appelle?
Rosa cacha sa tˆte dans ses deux mains avec un mouvement d‚sesp‚r‚.
--Qui s'appelle Corn‚lius van Baerle, dit Boxtel, et qui est le propre filleul de ce sc‚l‚rat de Corneille de Witt.
Le prince tressaillit. Son oeil calme jeta une flamme, et le froid de la mort s'‚tendit de nouveau sur son visage immobile. Il alla … Rosa.
--C'est donc pour suivre cet homme que vous ˆtes venue me demander … Leyde le changement de votre pŠre?
Rosa baissa la tˆte et s'affaissa ‚cras‚e en murmurant:
--Oui, monseigneur. --Poursuivez, dit le prince … Boxtel. --Je n'ai plus rien … dire, continua celui-ci, Votre Altesse sait tout. Maintenant, voici ce que je ne voulais pas dire, pour ne pas faire rougir cette fille de son ingratitude. Je suis venu … Loewestein parce que mes affaires m'y appelaient... La veille de la floraison de la fleur, la tulipe a ‚t‚ enlev‚e de chez moi par cette jeune fille, port‚e dans sa chambre, o— j'ai eu le bonheur de la reprendre au moment o— elle avait l'audace d'exp‚dier un messager pour annoncer … MM. les membres de la... --Oh! mon Dieu! mon Dieu! l'infƒme! g‚mit Rosa en larmes, en se jetant aux pieds du stathouder, qui, tout en la croyant coupable, prenait en piti‚ son horrible angoisse. --Vous avez mal agi, jeune fille, dit-il, et votre amant sera puni pour vous avoir ainsi conseill‚e. Car vous ˆtes si jeune et vous avez l'air si honnˆte, que je veux croire que le mal vient de lui et non de vous. --Monseigneur! monseigneur! s'‚cria Rosa, Corn‚lius n'est pas coupable.
Guillaume fit un mouvement.
--Pas coupable de vous avoir conseill‚e. C'est cela que vous voulez dire, n'est-ce pas? --Je veux dire, monseigneur, que Corn‚lius n'est pas plus coupable du second crime qu'on lui impute qu'il ne l'est du premier. --Du premier, et savez-vous quel a ‚t‚ ce premier crime? Savez-vous de quoi il a ‚t‚ accus‚ et convaincu? D'avoir, comme complice de Corneille de Witt, cach‚ la correspondance du grand pensionnaire et du marquis de Louvois. --Eh bien! monseigneur, il ignorait qu'il f–t d‚tenteur de cette correspondance; il l'ignorait entiŠrement. Eh! mon Dieu! il me l'e–t dit. Est-ce que ce coeur de diamant aurait pu avoir un secret qu'il m'e–t cach‚? Non, non, monseigneur, je le r‚pŠte... --Un de Witt! s'‚cria Boxtel. Eh! monseigneur ne le connaŒt que trop, puisqu'il lui a d‚j… fait une fois grƒce de la vie. --Silence! dit le prince. Toutes ces choses d'Etat, je l'ai d‚j… dit, ne sont point du ressort de la Soci‚t‚ horticole de Harlem.
Puis, fron‡ant le sourcil:
--Quant … la tulipe, soyez tranquille, monsieur Boxtel, ajouta-t-il, justice sera faite.
Boxtel salua, le coeur plein de joie, et re‡ut les f‚licitations du pr‚sident.
--Vous, jeune fille, continua Guillaume d'Orange, vous avez failli commettre un crime, je ne vous en punirai pas, mais le vrai coupable payera pour vous deux. Un homme de son nom peut conspirer, trahir mˆme...mais il ne doit pas voler. --Voler! s'‚cria Rosa, voler! lui, Corn‚lius, oh! monseigneur, prenez garde; mais il mourrait s'il entendait vos paroles! S'il y a eu un vol, monseigneur, je le jure, c'est cet homme qui l'a commis. --Prouvez-le, dit froidement Boxtel. --Eh bien! oui. Avec l'aide de Dieu je le prouverai, dit la Frisonne avec ‚nergie.
Puis se retournant vers Boxtel:
--La tulipe ‚tait … vous? --Oui. --Combien avait-elle de ca‹eux?
Boxtel h‚sita un instant, mais il comprit que la jeune fille ne ferait pas cette question si les deux ca‹eux connus existaient seuls.
--Trois, dit-il. --Que sont devenus ces ca‹eux? demanda Rosa. --Ce qu'ils sont devenus?...l'un a avort‚, l'autre a donn‚ la tulipe noire... --Et le troisiŠme? --Le troisiŠme? --Le troisiŠme, o— est-il? --Le troisiŠme est chez moi, dit Boxtel tout troubl‚. --Chez vous, o— cela? … Loewestein ou … Dordrecht? --A Dordrecht, dit Boxtel. --Vous mentez, s'‚cria Rosa. --Monseigneur, ajouta-t-elle en se tournant vers le prince, la v‚ritable histoire de ces trois ca‹eux, je vais vous la dire, moi. Le premier a ‚t‚ ‚cras‚ par mon pŠre dans la chambre du prisonnier, et cet homme le sait trŠs bien... Le second, que j'ai plant‚, a produit la tulipe noire, et le troisiŠme et dernier, le voici...
Et Rosa, d‚maillottant le ca‹eu du papier qui l'enveloppait, le tendit au prince, qui le prit de ses mains et l'examina.
--Mais, monseigneur, cette jeune fille ne peut-elle pas l'avoir vol‚ comme la tulipe? balbutia Boxtel effray‚ de l'attention avec laquelle le prince examinait le ca‹eu et surtout de celle avec laquelle Rosa lisait quelques lignes trac‚es sur le papier.
Tout … coup les yeux de la jeune fille s'enflammŠrent; elle relut haletante ce papier myst‚rieux, et poussant un cri en tendant le papier au prince:
--Oh! lisez, monseigneur, dit-elle, au nom du ciel, lisez!
Guillaume passa le troisiŠme ca‹eu au pr‚sident, prit le papier et lut.
A peine Guillaume eut-il jet‚ les yeux sur cette feuille qu'il chancela, sa main trembla comme si elle ‚tait prˆte … laisser ‚chapper le papier, ses yeux prirent une effrayante expression de douleur et de piti‚.
Cette feuille, que venait de lui remettre Rosa, ‚tait la page de la Bible que Corneille de Witt avait envoy‚e … Dordrecht, par Craeke, le messager de son frŠre Jean, pour prier Corn‚lius de br–ler la correspondance du grand pensionnaire avec Louvois.
Cette priŠre, on se le rappelle, ‚tait con‡ue en ces termes:
®Cher filleul, Br–le le d‚p“t que je t'ai confi‚, br–le-le sans le regarder, sans l'ouvrir, afin qu'il d‚meure inconnu … toi-mˆme: les secrets du genre de celui qu'il contient tuent les d‚positaires. Br–le-le, et tu auras sauv‚ Jean et Corneille. Adieu et aime-moi, CORNEILLE DE WITT. 20 ao–t 1672.¯
Cette feuille ‚tait … la fois la preuve de l'innocence de van Baerle et son titre de propri‚t‚ aux ca‹eux de la tulipe.
Rosa et le stathouder ‚changŠrent un seul regard.
Celui de Rosa voulait dire: Vous voyez bien!
Celui du stathouder signifiait: Silence et attends!
Le prince essuya une goutte de sueur froide qui venait de couler de son front sur sa joue. Il plia lentement le papier, laissant son regard plonger avec sa pens‚e dans cet abŒme sans fond et sans ressource qu'on appelle le repentir et la honte du pass‚.
Bient“t relevant la tˆte avec effort:
--Allez, monsieur Boxtel, dit-il, justice sera faite, je l'ai promis.
Puis au pr‚sident:
--Vous, mon cher monsieur van Systens, ajouta-t-il, gardez ici cette jeune fille et la tulipe. Adieu.
Tout le monde s'inclina, et le prince sortit courb‚ sous l'immense bruit des acclamations populaires.
Boxtel s'en retourna au Cygne-Blanc assez tourment‚. Ce papier que Guillaume avait re‡u des mains de Rosa, avait lu, pli‚ et mis dans sa poche avec tant de soin, ce papier l'inqui‚tait.
Rosa s'approcha de la tulipe, en baisa religieusement la feuille, et se confia tout entiŠre … Dieu en murmurant:
--Mon Dieu! saviez-vous vous-mˆme dans quel but mon bon Corn‚lius m'apprenait … lire?
Oui, Dieu le savait, puisque c'est lui qui punit et qui r‚compense les hommes selon leurs m‚rites.
XXII
GUILLAUME ET ROSA
Rosa ne re‡ut aucune nouvelle du stathouder avant le soir du jour o— elle l'avait vu en face. Vers le soir, un officier entra chez van Systens; il venait de la part de Son Altesse inviter Rosa … se rendre … la maison de ville. L…, dans le grand cabinet des d‚lib‚rations o— elle fut introduite, elle trouva le prince qui ‚crivait. Il ‚tait seul et avait … ses pieds un grand l‚vrier de Frise.
Guillaume continua d'‚crire un instant encore; puis, levant les yeux et voyant Rosa debout prŠs de la porte:
--Venez, mademoiselle, dit-il sans quitter ce qu'il ‚crivait.
Rosa fit quelques pas vers la table.