La Tulipe Noire

Part 7

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--Eh bien? demanda Corn‚lius. --Eh bien! tout va … merveille. Cette nuit sans faute notre tulipe fleurira. --Et fleurira noire? --Noire comme du jais. --Sans une seule tache d'une autre couleur? --Sans une seule tache. --Bont‚ du ciel! Rosa, j'ai pass‚ la nuit … rˆver, … vous d'abord... Rosa fit un petit signe d'incr‚dulit‚. --Puis … ce que nous devons faire. --Eh bien? --Eh bien! voil… ce que j'ai d‚cid‚. La tulipe fleurie, quand il sera bien constat‚ qu'elle est noire et parfaitement noire, il nous faut trouver un messager. --Si ce n'est que cela, j'ai un messager tout trouv‚. --Un messager s–r? --Un messager dont je r‚ponds, un de mes amoureux. --Ce n'est pas Jacob, j'espŠre? --Non, soyez tranquille. C'est le batelier de Loewestein, un gar‡on alerte, de vingt-cinq … vingt-six ans. --Diable! --Soyez tranquille, dit Rosa en riant, il n'a pas encore l'ƒge, puisque vous-mˆme avez fix‚ l'ƒge de vingt-six … vingt- huit ans. --Enfin, vous croyez pouvoir compter sur ce jeune homme? --Comme sur moi. --Eh bien! Rosa, en dix heures, ce gar‡on peut ˆtre … Harlem; vous me donnerez un crayon et du papier, mieux encore serait une plume et de l'encre, et j'‚crirai, ou plut“t vous ‚crirez, vous; moi, pauvre prisonnier, peut-ˆtre verrait-on, comme voit votre pŠre, un conspiration l…-dessous. Vous ‚crirez au pr‚sident de la soci‚t‚ d'horticulture, et j'en suis certain, le pr‚sident viendra. --Mais s'il tarde? --Supposez qu'il tarde un jour, deux jours mˆme; mais c'est impossible, un amateur de tulipes comme lui ne tardera pas une heure, pas une minute, pas une seconde … se mettre en route pour voir la huitiŠme merveille du monde. Mais, comme je disais, tardƒt-il un jour, tardƒt-il deux, la tulipe serait encore dans toute sa splendeur. La tulipe vue par le pr‚sident, le procŠs-verbal dress‚ par lui, tout est dit, vous gardez un double du procŠs-verbal, Rosa, et vous lui confiez la tulipe. Ah! si nous avions pu la porter nous-mˆmes, Rosa, elle n'e–t quitt‚ mes bras que pour passer dans les v“tres! mais c'est un rˆve auquel il ne faut pas songer, continua Corn‚lius en soupirant; d'autres yeux la verront d‚fleurir. Oh! surtout, Rosa, avant que le pr‚sident ne la voie, ne la laissez voir … personne. La tulipe noire, si quelqu'un voyait la tulipe noire, on la volerait!... --Oh! --Ne m'avez-vous pas dit vous-mˆme ce que vous craigniez … l'endroit de votre amoureux Jacob; on vole bien un florin, pourquoi n'en volerait- on pas cent mille? --Je veillerai, allez; soyez tranquille. --Si pendant que vous ˆtes ici elle allait s'ouvrir? --La capricieuse en est bien capable, dit Rosa. --Si vous la trouviez ouverte en rentrant? --Eh bien? --Ah! Rosa, du moment o— elle sera ouverte, rappelez-vous qu'il n'y aura pas un moment … perdre pour pr‚venir le pr‚sident. --Et vous pr‚venir, vous. Oui, je comprends.

Rosa soupira, mais sans amertume et en femme qui commence … comprendre une faiblesse, sinon … s'y habituer.

--Je retourne auprŠs de la tulipe, monsieur van Baerle, et aussit“t ouverte, vous ˆtes pr‚venu; aussit“t vous pr‚venu, le messager part. --Rosa, Rosa, je ne sais plus … quelle merveille du ciel ou de la terre vous comparer. --Comparez-moi … la tulipe noire, monsieur Corn‚lius, et je serai bien flatt‚e, je vous jure; disons-nous donc au revoir, monnsieur Corn‚lius. --Oh! dites: au revoir, mon ami. --Au revoir, mon ami, dit Rosa un peu consol‚e. --Dites, mon ami bien-aim‚. --Oh! mon ami ... --Bien-aim‚, Rosa, je vous en supplie, bien-aim‚, bien-aim‚, n'est-ce pas? --Bien-aim‚, oui, bien-aim‚, fit Rosa palpitante, enivr‚e, folle de joie. --Alors, Rosa, puisque vous avez dit bien-aim‚, dites aussi bien-heureux, dites heureux comme jamais homme n'a ‚t‚ heureux et b‚ni sous le ciel. Il ne me manque qu'une chose, Rosa. --Laquelle? --Votre joue, votre joue fraŒche, votre joue rose, votre doux visage. Oh! Rosa, de votre volont‚, non plus par surprise, nonn plus par accident, Rosa. Ah! ...

Rosa s'enfuit. Corn‚lius resta le visage coll‚ au guichet. Corn‚lius ‚touffait de joie et de bonheur. Il ouvrit sa fenˆtre et contempla longtemps, avec un coeur gonfl‚ de joie, l'azur sans nuages du ciel. Il se remplit les poumons de l'air g‚n‚reux et pur, l'esprit de douces id‚es, l'ƒme de reconnaissance et d'admiration religieuse.

Pendant une partie de la nuit Corn‚lius demeura suspendu aux barreaux de sa fenˆtre; il regardait le ciel, il ‚coutait la terre. Une ‚toile s'enflamma au midi, traversa tout l'espace qui s‚parait l'horizon de la forteresse et vint s'abattre sur Loewestein. Corn‚lius tressaillit.

--Ah! dit-il, voil… Dieu qui envoie une ƒme … ma fleur.

Et comme s'il e–t devin‚ juste, presque au mˆme moment, le prisonnier entendit dans le corridor des pas l‚gers, comme ceux d'une sylphide, le froissement d'une robe qui semblait un battement d'ailes et une voix bien connue qui disait:

--Corn‚lius, mon ami, mon ami bien-aim‚ et bien-heureux, venez, venez vite.

Corn‚lius ne fit qu'un bond de la crois‚e au guichet; cette fois encore ses yeux rencontrŠrent Rosa, qui lui dit:

--Elle est ouverte, elle est noire, la voil…. --Comment, la voil…! s'‚cria Corn‚lius. --Oui, oui, il faut bien risquer un petit danger pour donner une grande joie, la voil…, tenez. Et, d'une main, elle leva … la hauteur du guichet, une petite lanterne sourde, qu'elle venait de faire lumineuse, tandis qu'… la mˆme hauteur, elle levait de l'autre la miraculeuse tulipe. Corn‚lius jeta un cri et pensa s'‚vanouir. --Oh! murmura-t-il, mon Dieu! mon Dieu! vous me r‚compensez de mon innocence et de ma captivit‚, puisque vous avez fait poussser cette fleur au guichet de ma prison. --Embrassez-la, dit Rosa, comme je l'ai embrass‚e tout … l'heure.

Corn‚lius, retenant son haleine toucha du bout des lŠvres la pointe de la fleur, et jamais baiser ne lui entra si profond‚ment dans le coeur. La tulipe ‚tait belle, splendide, magnifique, sa tige avait plus de dix-huit pouces de hauteur, elle s'‚lan‡ait du sein de quatre feuilles vertes, lisses, droites comme des fers de lance, sa fleur tout entiŠre ‚tait noire et brillante comme du jais.

--Rosa, dit Corn‚lius tout haletant, Rosa, plus un instant … perdre, il faut ‚crire la lettre. --Elle est ‚crite, mon bien-aim‚ Corn‚lius, dit Rosa. --En v‚rit‚! --Pendant que la tulipe s'ouvrait, j'‚crivais, moi, car je ne voulais pas qu'un seul instant f–t perdu. Voyez la lettre, et dites-moi si vous la trouvez bien.

Corn‚lius prit la lettre et lut sur une ‚criture qui avait encore fait de grands progrŠs depuis le petit mot qu'il avait re‡u de Rosa:

®Monsieur le pr‚sident, La tulipe noire va s'ouvrir dans dix minutes peut-ˆtre. Aussit“t ouverte, je vous enverrai un messager pour vous prier de venir vous- mˆme en personne la chercher dans la forteresse de Loewestein. Je suis la fille du ge“lier Gryphus, presque aussi prisonniŠre que les prisonniers de mon pŠre. Je ne pourrais donc vous porter cette merveille. C'est pourquoi j'ose vous supplier de la venir prendre vous-mˆme. Mon d‚sir est qu'elle s'appelle Rosa Barl‘nsis. Elle vient de s'ouvrir; elle est parfaitement noire...Venez, monsieur le pr‚sident, venez. J'ai l'honneur d'ˆtre votre humble servante, ROSA GRYPHUS.¯

--C'est cela, c'est cela, chŠre Rosa. Cette lettre est … merveille. Je ne l'eusse point ‚crite avec cette simplicit‚. Au congrŠs vous donnerez tous les renseignements qui vous seront demand‚s. On saura comment la tulipe a ‚t‚ cr‚‚e, … combien de soins, de veilles, de craintes, elle a donn‚ lieu; mais, pour le moment, Rosa, pas un instant … perdre ... Le messager! Le messager! --Comment s'appelle le pr‚sident? --Donnez que je mette l'adresse. Oh! il est bien connu. C'est mynheer van Systens, le bourgmestre de Harlem ... Donnez, Rosaa, donnez!

Et d'une main tremblante, Corn‚lius ‚crivit sur la lettre:

®A mynheer Peters van Systens, bourgmestre et pr‚sident de la Soci‚t‚ horticole de Harlem.¯

--Et maintenant, allez, Rosa, allez, dit Corn‚lius; et mettons- nous sous la garde de Dieu, qui jusqu'ici nous a si bien gard‚s.

XVIII

OU LA TULIPE NOIRE CHANGE DE MAITRE

Corn‚lius ‚tait rest‚ … l'endroit o— l'avait laiss‚ Rosa, cherchant presque inutilement en lui la force de porter le double fardeau de son bonheur. Une demi-heure s'‚coula. D‚j… les premiers rayons du jour entraient, bleuƒtres et frais, … travers les barreaux de la fenˆtre dans la prison de Corn‚lius, lorsqu'il tressaillit tout … coup … des pas qui montaient l'escalier et … des cris qui se rapprochaient de lui. Presque au mˆme moment, son visage se trouva en face du visage pƒle et d‚compos‚ de Rosa. Il recula pƒlissant lui-mˆme d'effroi.

--Corn‚lius! Corn‚lius! s'‚cria celle-ci haletante. --Quoi donc? mon Dieu! demanda le prisonnier. --Corn‚lius! la tulipe ... --Eh bien? --Comment vous dire cela? --Dites, dites, Rosa. --On nous l'a prise, on nous l'a vol‚e. --On nous l'a prise, on nous l'a vol‚e! s'‚cria Corn‚lius. --Oui, dit Rosa, en s'appuyant contre la porte pour ne pas tomber. Oui, prise, vol‚e.

Et, malgr‚ elle, les jambes lui manquant, elle glissa et tomba sur ses genoux.

--Mais comment cela? demanda Corn‚lius. Dites-moi, expliquez-moi... --Oh! il n'y a pas de ma faute, mon ami.

Pauvre Rosa! elle n'osait plus dire: mon bien-aim‚.

--Vous l'avez laiss‚e seule! dit Corn‚lius avec un accent lamentable. --Un seul instant, pour aller pr‚venir notre messager qui demeure … cinquante pas … peine, sur le bord du Wahal. --Et pendant ce temps, malgr‚ mes recommandations, vous avez laiss‚ la clef … la porte, malheureuse enfant! --Non, non, non, et voil… ce qui me passe, la clef ne m'a point quitt‚e, je l'ai constamment tenue dans ma main. --Mais alors, comment cela se fait-il? --Le sais-je, moi-mˆme? j'avais donn‚ la lettre … mon messager; mon messager ‚tait parti devant moi; je rentre, la porte ‚tait ferm‚e, chaque chose ‚tait … sa place dans ma chambre, except‚ la tulipe qui avait disparu. Il faut que quelqu'un se soit procur‚ une clef de ma chambre, ou en ait fait faire une fausse.

Elle suffoqua, les larmes lui coupaient la parole. Corn‚lius, immobile, les traits alt‚r‚s, ‚coutait presque sans comprendre, murmurant seulement:

--Vol‚e, vol‚e, vol‚e! je suis perdu. --Oh! monsieur Corn‚lius, grƒce! grƒce! criait Rosa, j'en mourrai.

A cette menace de Rosa, Corn‚lius saisit les grilles du guichet, et les ‚treignant avec fureur:

--Rosa, s'‚cria-t-il, on nous a vol‚s, c'est vrai, mais faut-il nous laisser abattre pour cela? Non, le malheur est grand, mmais r‚parable peut-ˆtre, Rosa; nous connaissons le voleur. --H‚las! comment voulez-vous que je vous dise positivement? --Oh! je vous le dis, moi, c'est cet infƒme Jacob. Le laisserons- nous porter … Harlem le fruit de nos travaux, le fruit de nos veilles, l'enfant de notre amour? Rosa, il faut le poursuivre, il faut le rejoindre. --Mais comment faire tout cela, mon ami, sans d‚couvrir … mon pŠre que nous ‚tions d'intelligence? Comment moi, une femme sii peu libre, si peu habile, comment parviendrai-je … ce but, que vous-mˆme n'atteindriez peut-ˆtre pas? --Rosa, Rosa, ouvrez-moi cette porte, et vous verrez si je ne l'atteins pas. Vous verrez si je ne d‚couvre pas le voleur, vous verrez si je ne lui fais pas avouer son crime. Vous verrez si je ne lui fais pas crier grƒce! --H‚las! dit Rosa ‚clatant en sanglots, puis-je vous ouvrir? Ai-je les clefs sur moi? Si je les avais, ne seriez-vous pas libre depuis longtemps? --Votre pŠre les a, votre infƒme pŠre, le bourreau qui m'a d‚j… ‚cras‚ le premier ca‹eu de ma tulipe. Oh! le mis‚rable! le mis‚rable! il est complice de Jacob. --Plus bas, plus bas, au nom du ciel! --Oh! si vous ne m'ouvrez pas, Rosa, s'‚cria Corn‚lius au paroxysme de la rage, j'enfonce ce grillage et je massacre tout ce que je trouve dans la prison. --Mon ami, par piti‚! --Je vous dis, Rosa, que je vais d‚molir le cachot pierre … pierre.

Et l'infortun‚, de ses deux mains, dont la colŠre d‚culpait les forces, ‚branlait la porte … grand bruit, peu soucieux des ‚clats de sa voix qui s'en allait tonner au fond de la spirale sonore de l'escalier. Rosa, ‚pouvant‚e, essayait bien inutilement de calmer cette furieuse tempˆte.

--Je vous dis que je tuerai l'infƒme Gryphus, hurlait van Baerle; je vous dis que je verserai son sang, comme il a vers‚ celuui de ma tulipe noire.

Le malheureux commen‡ait … devenir fou.

--Eh bien! oui, disait Rosa palpitante, oui, oui, mais calmez-vous, oui, je lui prendrai ses clefs, oui je vous ouvrirai, maiis calmez-vous, mon Corn‚lius.

Elle n'acheva point, un hurlement pouss‚ devant elle interrompit sa phrase.

--Mon pŠre! s'‚cria Rosa. --Gryphus! rugit van Baerle, ah! sc‚l‚rat!

Le vieux Gryphus, au milieu de tout ce bruit, ‚tait mont‚ sans que l'on p–t l'entendre. Il saisit rudement sa fille par le poignet.

--Ah! vous me prendrez les clefs, dit-il d'une voix ‚touff‚e pa la colŠre. Ah! cet infƒme! ce monstre! ce conspirateur … pendre est votre Corn‚lius. Ah! l'on a des connivences avec les prisonniers d'Etat. C'est bon.

Rosa frappa dans ses deux mains avec d‚sespoir.

--Oh! continua Gryphus passant de l'accent fi‚vreux de la colŠre … la froide ironie du vainqueur, ah! monsieur l'innocent tulipier, ah! monsieur le doux savant, ah! vous me massacrerez, ah! vous boirez mon sang! TrŠs bien! rien que cela! Et de complicit‚ avec ma fille! Mais je suis donc dans un antre de brigands, je suis donc dans une caverne de voleurs! Ah! monsieur le gouverneur saura tout ce matin, et S.A. le stathouder saura tout demain. Nous connaissons la loi: Quiconque se rebellera dans la prison ... article 6. Nous allons vous donner une seconde ‚dition du Buytenhoff, monsieur le savant, et la bonne ‚dition celle-l…. Oui, oui, rongez vos poings comme un ours en cage, et vous la belle, mangez des yeux votre Corn‚lius. Je vous avertis, mes agneaux, que vous n'aurez plus cette f‚licit‚ de conspirer ensemble. €…, qu'on descende, fille d‚natur‚e. Et vous, monsieur le savant, au revoir, soyez tranquille, au revoir!

Rosa, folle de terreur et de d‚sespoir, envoya un baiser … son ami; puis, sans doute illumin‚e d'une pens‚e soudaine, elle se lan‡a dans l'escalier en disant:

--Tout n'est pas perdu encore, compte sur moi, mon Corn‚lius.

Son pŠre la suivit en hurlant. Quant au pauvre tulipier, il lƒcha peu … peu les grilles que retenaient ses doigts convulsifs; sa tˆte s'alourdit, ses yeux oscillŠrent dans leurs orbites, et il tomba lourdement sur le carreau de sa chambre en murmurant:

--Vol‚e! on me l'a vol‚e!

Pendant ce temps, Boxtel, sorti du chƒteau par la porte qu'avait ouverte Rosa elle-mˆme, Boxtel, la tulipe noire envelopp‚e dans un large manteau, Boxtel s'‚tait jet‚ dans une carriole qui l'attendait … Gorcum et disparaissait, sans avoir, on le pense bien, averti l'ami Gryphus de son d‚part pr‚cipit‚.

Disguised as Jacob, Boxtel had followed Cornelius to Loewestein. He had overheard the conversations between the lovers in regard to the tulip. He had made a pass-key that unlocked the door of Rosa's room, and after making all preparations for his journey had waited for the flower to bloom. While Rosa was carrying the letter to the boatman, he had entered her room and stolen the flower. ----------------------

Il arriva le lendemain matin … Harlem, harass‚ mais triomphant, changea sa tulipe de pot, afin de faire disparaŒtre toute trace de vol, brisa le pot de fa‹ence dont il jeta les tessons dans un canal, ‚crivit au pr‚sident de la Soci‚t‚ horticole une lettre dans laquelle il lui annon‡ait qu'il venait d'arriver … Harlem avec une tulipe parfaitement noire, s'installa dans une bonne h“tellerie avec sa fleur intacte. Et l… il attendit.

XIX

LE PRESIDENT VAN SYSTENS

Rosa, en quittant Corn‚lius, avait pris son parti. C'‚tait de lui rendre la tulipe que venait de lui voler Jacob, ou de ne jamais le revoir. Elle avait vu le d‚sespoir du pauvre prisonnier, double et incurable d‚sespoir. En effet, d'un c“t‚, c'‚tait une s‚paration in‚vitable, Gryphus ayant … la fois surpris le secret de leur amour et de leurs rendez-vous. De l'autre c'‚tait le renversement de toutes les esp‚rances d'ambition de Corn‚lius van Baerle, et ces esp‚rances, il les nourrissait depuis sept ans. Rosa ‚tait une de ces femmes qui s'abattent d'un rien, mais qui, pleines de forces contre un malheur suprˆme, trouvent dans le malheur mˆme l'‚nergie qui peut le combattre, ou la ressource qui peut le r‚parer.

La jeune fille rentra chez elle, jeta un dernier regard dans sa chambre, pour voir si elle ne s'‚tait pas tromp‚e, et si la tulipe n'‚tait point dans quelque coin o— elle e–t ‚chapp‚ … ses regards. Mais Rosa chercha vainement, la tulipe ‚tait toujours absente, la tulipe ‚tait toujours vol‚e. Rosa fit un petit paquet des hardes qui lui ‚taient n‚cessaires, elle prit ses trois cents florins d'‚pargne, c'est-…-dire toute sa fortune, fouilla sous ses dentelles o— ‚tait enfoui le troisiŠme ca‹eu, la cacha pr‚cieusement dans son corsage, ferma la porte … clef, descendit l'escalier, sortit de la prison par la porte qui une heure auparavant avait donn‚ passage … Boxtel, se rendit chez un loueur de chevaux et demanda … louer une carriole.

Le loueur de chevaux n'avait qu'une carriole, c'‚tait justement celle que Boxtel lui avait lou‚e. Force fut donc … Rosa de prendre un cheval, qui lui fut confi‚ facilement; le loueur de chevaux connaissant Rosa pour la fille du concierge de la forteresse. Rosa avait un espoir, c'‚tait de rejoindre son messager, bon et brave gar‡on qu'elle emmenerait avec elle et qui lui servirait … la fois de guide et de soutien. En effet, elle n'avait point fait une lieue qu'elle l'aper‡ut.

Elle mit son cheval au trot et le rejoignit. Le brave gar‡on ignorait l'importance de son message, et cependant allait aussi bon train que s'il l'e–t connue. En moins d'une heure il avait d‚j… fait une lieue et demie. Rosa lui reprit le billet devenu inutile et lui exposa le besoin qu'elle avait de lui. Le batelier se mit … sa disposition, promettant d'aller aussi vite que le cheval, pourvu que Rosa lui permŒt d'appuyer la main soit sur sa croupe, soit sur son garrot.

Gryphus did not discover Rosa's flight until five hours after her departure. He sought his friend Jacob; he too was gone. The jailer suspected him of having run away with his daughter. Rosa arrived safely at Harlem, but Mynheer van Systens declined to receive her. Thereupon she sent word that she came to speak of the black tulip. Instantly all doors opened before her. --------------------

Elle p‚n‚tra jusque dans le bureau du pr‚sident van Systens, qu'elle trouva galamment en chemin pour venir … sa rencontre.

--Mademoiselle, s'‚cria-t-il, vous venez, dites-vous, de la part de la tulipe noire?

Pour M. le pr‚sident de la Soci‚t‚ horticole, la Tulipa nigra ‚tait une puissance de premier ordre, qui pouvait bien, en sa qualit‚ de reine des tulipes, envoyer des ambassadeurs.

--Oui, monsieur, r‚pondit Rosa, je viens du moins pour vous parler d'elle. --Elle se porte bien? fit van Systens avec un sourire de tendre v‚n‚ration. --H‚las! monsieur, je ne sais, dit Rosa. --Comment! lui serait-il donc arriv‚ quelque malheur? --Un bien grand, oui, monsieur, non pas … elle, mais … moi. --Lequel? --On me l'a vol‚e! --On vous a vol‚ la tulipe noire? --Oui, monsieur. --Savez-vous qui? --Oh! je m'en doute, mais je n'ose encore accuser. --Mais la chose sera facile … v‚rifier. --Comment cela? --Depuis qu'on vous l'a vol‚e, le voleur ne saurait ˆtre loin. --Pourquoi ne peut-il ˆtre loin? --Mais parce que je l'ai vue il n'y a pas deux heures. --Vous avez vu la tulipe noire? s'‚cria Rosa en se pr‚cipitant vers M. van Systens. --Comme je vous vois, mademoiselle. --Mais o— cela? --Chez votre maŒtre apparemment. --Chez mon maŒtre? --Oui. N'ˆtes-vous pas au service de M. Isaac Boxtel? --Moi? --Sans doute, vous. --Mais, pour qui donc me prenez-vous, monsieur? --Mais, pour qui me prenez-vous, vous-mˆme? --Monsieur, je vous prends, je l'espŠre, pour ce que vous ˆtes, c'est-…-dire pour l'honorable M. van Systens bourgmestre de Harlem et pr‚sident de la Soci‚t‚ horticole. --Et vous venez me dire? --Je viens vous dire, monsieur, que l'on m'a vol‚ ma tulipe. --Votre tulipe alors est celle de M. Boxtel. Alors, vous vous expliquez mal, mon enfant: ce n'est pas … vous, mais … M. Boxtel qu'on a vol‚ la tulipe. --Je vous r‚pŠte, monsieur, que je ne sais pas ce que c'est que M. Boxtel et que voil… la premiŠre fois que j'entends prononcer ce nom. --Vous ne savez pas ce que c'est que M. Boxtel, et vous aviez aussi une tulipe noire. --Mais il y en a donc une autre? demanda Rosa, toute frissonnante. --Il y a celle de M. Boxtel, oui. --Comment est-elle? --Noire, parbleu. --Sans tache? --Sans une seule tache, sans le moindre point. --Et vous avez cette tulipe, elle est d‚pos‚e ici? --Non, mais elle y sera d‚pos‚e, car je dois en faire l'exhibition au comit‚ avant que le prix ne soit d‚cern‚. --Monsieur, s'‚cria Rosa, ce Boxtel, cet Isaac Boxtel, qui se dit propri‚taire de la tulipe noire ... --Et qui l'est en effet. --Monsieur, n'est-ce point un homme maigre? --Oui. --Chauve? --Oui. --Ayant l'oeil hagard? --Je crois que oui. --Inquiet, vo–t‚, jambes torses? --En v‚rit‚, vous faites le portrait, trait pour trait, de M. Boxtel. --Monsieur, la tulipe est-elle dans un pot de fa‹ence bleue et blanche … fleurs jaunƒtres qui repr‚sentent une corbeille sur trois faces du pot? --Ah! quant … cela, j'en suis moins s–r, j'ai plus regard‚ l'homme que le pot. --Monsieur, c'est ma tulipe, c'est celle qui m'a ‚t‚ vol‚e; monsieur, c'est mon bien; monsieur, je viens le r‚clamer ici devaant vous, … vous. --Oh! oh! fit M. van Systens en regardant Rosa. Quoi! vous venez r‚clamer ici la tulipe de M. Boxtel? Parbleu! vous ˆtes une hardie commŠre. --Monsieur, dit Rosa un peu troubl‚e de cette apostrophe, je ne dis pas que je vienne r‚clamer la tulipe de M. Boxtel, je dis que je viens r‚clamer la mienne. --La v“tre? --Oui; celle que j'ai plant‚e, ‚lev‚e moi-mˆme. --Eh bien! allez trouver M. Boxtel … l'h“tellerie du Cygne-Blanc, vous vous arrangerez avec lui; quant … moi, je me contenterai de faire mon rapport, de constater l'existence de la tulipe noire et d'ordonnancer les cent mille florins … son inventeur. Adieu, mon enfant. --Oh! monsieur! monsieur! insista Rosa. --Seulement, mon enfant, continua van Systens, comme vous ˆtes jolie, comme vous ˆtes jeune, comme vous n'ˆtes pas encore tout … fait pervertie, recevez mon conseil: Soyez prudente en cette affaire, car nous avons un tribunal et une prison … Harlem; de plus, nous sommes extrˆmement chatouilleux sur l'honneur des tulipes. Allez, mon enfant, allez, M. Isaac Boxtel, h“tel du Cygne-Blanc.

Et M. van Systens, reprenant sa belle plume, continua son rapport interrompu.

XX

MEMBRE DE LA SOCIETE HORTICOLE

Rosa ‚perdue, presque folle de joie et de crainte, … l'id‚e que la tulipe noire ‚tait retrouv‚e, prit le chemin de l'h“tellerie du Cygne-Blanc, suivie toujours de son batelier, robuste enfant de la Frise, capable de d‚vorer … lui seul dix Boxtel. Pendant la route, le batelier avait ‚t‚ mis au courant, il ne reculait pas devant la lutte, au cas o— une lutte s'engagerait; seulement, ce cas ‚ch‚ant, il avait ordre de m‚nager la tulipe. Mais arriv‚e dans le Grote-Markt, Rosa s'arrˆta tout … coup, une pens‚e subite venait de la saisir.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, j'ai fait une faute ‚norme, j'ai perdu peut-ˆtre et Corn‚lius, et la tulipe et moi! J'ai donn‚ l'‚veil, j'ai donn‚ des soup‡ons. Je ne suis qu'une femme, ces hommes peuvent se liguer contre moi, et alors je suis perdue. Oh! moi perdue, ce ne serait rien, mais Corn‚lius, mais la tulipe!

Elle se recueillit un moment.