La Tulipe Noire

Part 6

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--Vous ˆtes souffrant, monsieur Corn‚lius? demanda-t-elle. --Oui, mademoiselle, r‚pondit Corn‚lius, souffrant d'esprit et de corps. --J'ai vu, monsieur, que vous ne mangiez plus, dit Rosa; mon pŠre m'a dit que vous ne vous leviez plus; alors je vous ai ‚crit pour vous tranquilliser sur le sort du pr‚cieux objet de vos inqui‚tudes. --Et moi, dit Corn‚lius, je vous ai r‚pondu. Je croyais, en vous voyant revenir, chŠre Rosa, que vous aviez re‡u ma lettre. --C'est vrai, je l'ai re‡ue. --Vous ne donnerez pas pour excuse, cette fois, que vous ne savez pas lire. Non seulement vous lisez couramment, mais encore vous avez ‚norm‚ment profit‚ sous le rapport de l'‚criture. --En effet, j'ai non seulement re‡u, mais lu votre billet. C'est pour cela que je suis venue pour voir s'il n'y aurait pas quelque moyen de vous rendre … la sant‚. --Me rendre … la sant‚! s'‚cria Corn‚lius, mais vous avez donc quelque bonne nouvelle … m'apprendre?

Et en parlant ainsi, le jeune homme attachait sur Rosa des yeux brillants d'espoir. Soit qu'elle ne comprŒt pas ce regard, soit qu'elle ne voul–t pas le comprendre, la jeune fille r‚pondit gravement:

--J'ai seulement … vous parler de votre tulipe, qui est, je le sais, la plus grave pr‚occupation que vous ayez.

Rosa pronon‡a ce peu de mots avec un accent glac‚ qui fit tressaillir Corn‚lius. Le z‚l‚ tulipier ne comprenait pas tout ce que cachait, sous le voile de l'indiff‚rence, la pauvre enfant toujours aux prises avec sa rivale, la tulipe noire.

--Ah! murmura Corn‚lius encore, encore! Rosa, ne vous ai-je pas dit, mon Dieu! que je ne songeais qu'… vous, que c'‚tait vous seule que je regrettais, vous seule qui, par votre absence, me retiriez l'air, le jour, la chaleur, la lumiŠre, la vie?

Rosa sourit m‚lancoliquement.

--Ah! dit-elle, c'est que votre tulipe a couru un si grand danger!

Corn‚lius tressaillit malgr‚ lui, et se laissa prendre au piŠge si c'en ‚tait un.

--Un si grand danger! s'‚cria-t-il tout tremblant, mon Dieu! et lequel?

Rosa le regarda avec une douce compassion, elle sentait que ce qu'elle voulait ‚tait au-dessus des forces de cet homme, et qu'il fallait accepter celui-l… avec sa faiblesse.

--Oui, dit-elle, vous aviez devin‚ juste, le pr‚tendant, l'amoureux, le Jacob ne venait point pour moi. --Et pour qui venait-il donc? demanda Corn‚lius avec anxi‚t‚. --Il venait pour la tulipe. --Oh! fit Corn‚lius pƒlissant … cette nouvelle plus qu'il n'avait pƒli lorsque Rosa, se trompant, lui avait annonc‚ quinze jours auparavant que Jacob venait pour elle. Rosa vit cette terreur, et Corn‚lius s'aper‡ut … l'expression de son visage, qu'elle pensait ce que nous venons de dire. --Oh! pardonnez-moi, Rosa, dit-il, je vous connais, je sais la bont‚ et l'honnˆtet‚ de votre coeur. Vous, Dieu vous a donn‚ la pens‚e, le jugement, la force et le mouvement pour vous d‚fendre, mais … ma pauvre tulipe menac‚e, Dieu n'a rien donn‚ de tout cela.

Rosa ne r‚pondit point … cette excuse du prisonnier et continua:

--Du moment o— cet homme, qui m'avait suivie au jardin et que j'avais reconnu pour Jacob, vous inqui‚tait, il m'inqui‚tait bien plus encore. Je fis donc ce que vous aviez dit, le lendemain du jour o— je vous ai vu pour la derniŠre fois et o— vous m'avez dit...

Corn‚lius l'interrompit.

--Pardon, encore une fois, Rosa, s'‚cria-t-il. Ce que je vous ai dit, j'ai eu tort de vous le dire. J'ai d‚j… demand‚ mon pardon de cette fatale parole. Je le demande encore. Sera-ce donc toujours vainement? --Le lendemain de ce jour-l…, reprit Rosa, me rappelant ce que vous m'aviez dit... de la ruse … employer pour m'assurer si c'‚tait moi ou la tulipe que cet odieux homme suivait... --Oui, odieux... N'est-ce pas, dit-il, vous le ha‹ssez bien, cet homme? --Oui, je le hais, dit Rosa, car il est cause que j'ai bien souffert depuis huit jours. --Ah! vous aussi, vous avez donc souffert? Merci de cette bonne parole, Rosa. --Le lendemain de ce malheureux jour, continua Rosa, je descendis donc au jardin, et m'avan‡ai vers la plate-bande o— je devais planter la tulipe, tout en regardant derriŠre moi si, cette fois comme l'autre, j'‚tais suivie. --Eh bien? demanda Corn‚lius. --Eh bien! la mˆme ombre se glissa entre la porte et la muraille, et disparut encore derriŠre les sureaux. Je m'inclinai sur la plate-bande que je creusai avec une bˆche comme si je plantais le ca‹eu. --Et lui... lui... pendant ce temps? --Je voyais briller ses yeux ardents comme ceux d'un tigre … travers les branches des arbres. --Voyez-vous? voyez-vous? dit Corn‚lius. --Puis, ce semblant d'op‚ration achev‚, je me retirai. Il attendit un instant, sans doute pour s'assurer que je ne reviendraais pas, puis il sortit … pas de loup de sa cachette, s'approcha de la plate-bande par un long d‚tour, puis arriv‚ enfin … son but, c'est-…- dire en face de l'endroit o— la terre ‚tait fraŒchement remu‚e, il s'arrˆta d'un air indiff‚rent, regarda de tous c“t‚s, interrogea chaque angle du jardin, interrogea chaque fenˆtre des maisons voisines, interrogea la terre, le ciel, l'air, et croyant qu'il ‚tait bien seul, bien isol‚, bien hors de la vue de tout le monde, il se pr‚cipita sur la plate-bande, enfon‡a ses deux mains dans la terre molle, et enleva une portion qu'il brisa doucement entre ses mains pour voir si le ca‹eu s'y trouvait, recommen‡a trois fois le mˆme manŠge, et chaque fois avec une action plus ardente, jusqu'… ce qu'enfin, commen‡ant … comprendre qu'il pouvait ˆtre dupe de quelque supercherie, il calma l'agitation qui le d‚vorait, prit le rƒteau, ‚galisa le terrain pour le laisser … son d‚part dans le mˆme ‚tat o— il se trouvait avant qu'il ne l'e–t fouill‚, et tout honteux, tout penaud, il reprit le chemin de la porte, affectant l'air innocent d'un promeneur ordinaire. --Oh! le mis‚rable, murmura Corn‚lius essuyant les gouttes de sueur qui ruisselaient sur son front. Oh! le mis‚rable, je l'avais devin‚. Mais le ca‹eu, Rosa, qu'en avez-vous fait? H‚las! il est d‚j… un peu tard pour le planter. --Le ca‹eu, il est depuis six jours en terre. --O— cela? comment cela? s'‚cria Corn‚lius. Oh! mon Dieu! quelle imprudence! O— est-il? Dans quelle terre est-il? Est-il bien ou mal expos‚? Ne risque-t-il pas de nous ˆtre vol‚ par cet affreux Jacob? --Il ne risque pas de nous ˆtre vol‚, … moins que Jacob ne force la porte de ma chambre. --Ah! il est chez vous, il est dans votre chambre, Rosa! dit Corn‚lius un peu tranquillis‚. Mais dans quelle terre, dans quel r‚cipient? Vous ne le faites pas germer dans l'eau comme les bonnes femmes de Harlem et de Dordrecht, qui s'entˆtent … croire que l'eau peut remplacer la terre, comme si l'eau, qui est compos‚e de trente-trois parties d'oxygŠne et de soixante-six parties d'hydrogŠne, pouvait remplacer... Mais qu'est-ce que je vous dis l…, Rosa! --Oui, c'est un peu savant pour moi, r‚pondit en souriant la jeune fille. Je me contenterai donc de vous r‚pondre, pour vous tranquilliser, que votre ca‹eu n'est pas dans l'eau. --Ah! je respire. --Il est dans un bon pot de grŠs, juste de la largeur de la cruche o— vous aviez enterr‚ le v“tre. Il est dans un terrain compos‚ de trois quarts de terre ordinaire prise au meilleur endroit du jardin, et d'un quart de terre de rue. Oh! j'ai entendu dire si souvent … vous et cet infame Jacob, comme vous l'appelez, dans quelle terre doit pousser la tulipe, que je sais cela comme le premier jardinier de Harlem! --Ah! maintenant reste l'exposition. A quelle exposition est-il, Rosa? --Maintenant il a le soleil toute la journ‚e, les jours o— il y a du soleil. Mais quand il sera sorti de terre, quand le soleil sera plus chaud, je ferai comme vous faisiez ici, cher monsieur Corn‚lius. Je l'exposerai sur ma fenˆtre au levant de huit heures du matin … onze heures, et sur ma fenˆtre du couchant depuis trois heures de l'aprŠs- midi jusqu'… cinq. --Oh! c'est cela! s'‚cria Corn‚lius, et vous ˆtes un jardinier parfait, ma belle Rosa. Mais j'y pense, la culture de ma tulipe va vous prendre tout votre temps. --Oui, c'est vrai, dit Rosa ; mais qu'importe? votre tulipe, c'est ma fille. Je lui donne le temps que je donnerais … mon enfant, si j'‚tais mŠre. Il n'y a qu'en devenant sa mŠre, ajouta Rosa en souriant, que je puis cesser de devenir sa rivale. --Bonne et chŠre Rosa! murmura Corn‚lius en jetant sur la jeune fille un regard o— il y avait plus de l'amant que de l'horticulteur, et qui consola un peu Rosa. Puis, au bout d'un instant de silence, pendant le temps que Corn‚lius avait cherch‚ par les ouvertures du grillage la main fugitive de Rosa :

--Ainsi, reprit Corn‚lius, il y a d‚j… six jours que le ca‹eu est en terre? --Six jours, oui, monsieur Corn‚lius, reprit la jeune fille. --Et il ne paraŒt pas encore? --Non, mais je crois que demain il paraŒtra. --Demain, soit! vous me donnerez de ses nouvelles en me donnant des v“tres, n'est-ce pas, Rosa? Je m'inquiŠte bien de la fille, comme vous disiez tout … l'heure ; mais je m'int‚resse bien autrement … la mŠre. --Demain, dit Rosa en regardant Corn‚lius de c“t‚, demain, je ne sais si je pourrai. --Eh! mon Dieu! dit Corn‚lius, pourquoi donc ne pourriez-vous pas demain? --Monsieur Corn‚lius, j'ai mille choses … faire. --Tandis que moi je n'en ai qu'une, murmura Corn‚lius. --Oui, r‚pondit Rosa, … aimer votre tulipe. --A vous aimer, Rosa.

Rosa secoua la tˆte. Il se fit un nouveau silence.

--Enfin, continua van Baerle, interrompant ce silence, tout change dans la nature, aux fleurs du printemps succŠdent d'autres fleurs, et l'on voit les abeilles qui caressaient tendrement les violettes et les girofl‚es se poser avec le mˆme amour sur les chŠvrefeuilles, les roses, les jasmins, les chrysanthŠmes et les g‚raniums. --Que veut dire cela? demanda Rosa. --Cela veut dire, mademoiselle, que vous avez d'abord aim‚ … entendre le r‚cit de mes joies et de mes chagrins; vous avez caress‚ la fleur de notre mutuelle jeunesse; mais la mienne s'est fƒn‚e … l'ombre. Le jardin des esp‚rances et des plaisirs d'un prisonnier n'a qu'une saison. Vous m'avez abandonn‚, mademoiselle Rosa, pour avoir vos quatre saisons de plaisirs. Vous avez bien fait; je ne me plains pas; quel droit avais-je d'exiger votre fid‚lit‚? --Ma fid‚lit‚! s'‚cria Rosa tout en larmes, et sans prendre la peine de cacher plus longtemps … Corn‚lius cette ros‚e de perles qui roulait sur ses joues, ma fid‚lit‚! je ne vous ai pas ‚t‚ fidŠle, moi? --H‚las! est-ce m'ˆtre fidŠle, s'‚cria Corn‚lius, que de me quitter, que de me laisser mourir ici? --Mais, monsieur Corn‚lius, dit Rosa, ne faisais-je pas pour vous tout ce qui pouvait vous faire plaisir, ne m'occupais-je pas de votre tulipe? --De l'amertume, Rosa! vous me reprochez la seule joie sans m‚lange que j'aie eue en ce monde. --Je ne vous reproche rien, monsieur Corn‚lius, sinon le seul chagrin profond que j'aie ressenti depuis le jour o— l'on vint me dire au Buytenhoff que vous alliez ˆtre mis … mort. --Cela vous d‚plaŒt, Rosa, ma douce Rosa, cela vous d‚plaŒt que j'aime les fleurs? --Cela ne me d‚plaŒt pas que vous les aimiez, monsieur Corn‚lius, seulement cela m'attriste que vous les aimiez plus que vous ne m'aimez moi-mˆme. --Ah! chŠre, chŠre bien-aim‚e, s'‚cria Corn‚lius, regardez mes mains comme elles tremblent, regardez mon front comme il est pƒle, ‚coutez, ‚coutez mon coeur comme il bat; eh bien! ce n'est point parce que ma tulipe noire me sourit et m'appelle; non! c'est parce que vous penchez votre front vers moi. Rosa, mon amour, rompez le ca‹eu de la tulipe noire, d‚truisez l'espoir de cette fleur, ‚teignez la douce lumiŠre de ce rˆve chaste et charmant que je m'‚tais habitu‚ … faire chaque jour, soit! plus de fleurs aux riches habits, aux grƒces ‚l‚gantes, aux caprices divins, “tez-moi tout cela, fleur jalouse des autres fleurs, “tez-moi tout cela, mais ne m'“tez pas votre voix, votre geste, le bruit de vos pas dans l'escalier lourd; ne m'“tez pas le feu de vos yeux dans le corridor sombre, la certitude de votre amour qui caressait perpetuellement mon coeur; aimez-moi, Rosa, car je sens bien que je n'aime que vous. --AprŠs la tulipe noire, soupira la jeune fille, dont les mains tiŠdes et caressantes consentaient enfin … se livrer … travers le grillage de fer aux lŠvres de Corn‚lius. --Avant tout, Rosa... --Faut-il que je vous croie? --Comme vous croyez en Dieu. --Soit! cela ne vous engage pas beaucoup de m'aimer? --Trop peu, malheureusement, chŠre Rosa, mais cela vous engage,vous. --Moi, demanda Rosa, et … quoi cela m'engage-t-il? --A ne pas vous marier d'abord.

Elle sourit.

--Ah! voil… comme vous ˆtes, dit-elle, vous autres tyrans. Vous adorez une belle: vous ne pensez qu'… elle, vous ne rˆvez que d'elle; vous ˆtes condamn‚ … mort, et en marchant … l'‚chafaud vous lui consacrez votre dernier soupir, et vous exigez de moi, pauvre fille, vous exigez le sacrifice de mes rˆves, de mon ambition. --Mais de quelle belle me parlez-vous donc, Rosa? dit Corn‚lius cherchant, mais inutilement, dans ses souvenirs, une femme … laquelle Rosa p–t faire allusion. --Mais de la belle noire, monsieur, de la belle noire … la taille souple, aux pieds fins, … la tˆte pleine de noblesse. Je parle de votre fleur, enfin.

Corn‚lius sourit.

--Belle imaginaire, ma bonne Rosa, tandis que vous, sans compter votre amoureux, ou plut“t mon amoureux Jacob, vous ˆtes entour‚e de galants qui vous font la cour. Vous rappelez-vous, Rosa, ce que vous m'avez dit des ‚tudiants, des officiers, des commis de la Haye? Eh bien! … Loewestein, n'y a-t-il point de commis, point d'officiers, point d'‚tudiants? --Oh! si fait qu'il y en a, et beaucoup mˆme, dit Rosa. --Qui ‚crivent? --Qui ‚crivent. --Et maintenant que vous savez lire ...

Et Corn‚lius poussa un gros soupir en songeant que c'‚tait … lui, pauvre prisonnier, que Rosa devait le privilŠge de lire les billets doux qu'elle recevait.

--Eh bien! mais, dit Rosa, il me semble, Monsieur Corn‚lius, qu'en lisant les billets qu'on m'‚crit, qu'en examinant les gallants qui se pr‚sentent, je ne fais que suivre vos instructions. --Comment, mes instructions? --Oui, vos instructions ; oubliez-vous, continua Rosa en soupirant … son tour, oubliez-vous le testament ‚crit par vous, sur la bible de Monsieur Corneille de Witt? Je ne l'oublie pas, moi! Je le relis tous les jours, et plut“t deux fois qu'une. Eh bien! dans ce testament, vous m'ordonnez d'aimer et d'‚pouser un beau jeune homme de vingt-six … vingt-huit ans. Je le cherche, ce jeune homme, et comme toute ma journ‚e est consacr‚e … votre tulipe, il faut bien que vous me laissiez le soir pour le trouver. --Ah! Rosa, le testament est fait dans la pr‚vision de ma mort, et grƒce au ciel, je suis vivant. --Eh bien! donc, je ne chercherai pas ce beau jeune homme de vingt-six … vingt-huit ans, et je viendrai vous voir. --Ah! oui, Rosa, venez! venez! --Mais … une condition. --Elle est accept‚e d'avance. --C'est que de trois jours il ne sera pas question de la tulipe noire. --Il n'en sera plus jamais question si vous l'exigez, Rosa. --Oh! dit la jeune fille, il ne faut pas demander l'impossible.

Et, comme par m‚garde, elle approcha sa joue fraŒche, si proche du grillage que Corn‚lius put la toucher de ses lŠvres. Rosa poussa un petit cri d'amour et disparut.

XVI

LE SECOND CAIEU

The health of Corn‚lius improved rapidly, to the great disappointment of Gryphus, who feared some plot, and had the prisoner and his cell searched. Nothing of importance was found. Rosa came each evening. On arriving the third evening she said: ---------------

--Eh bien! elle a lev‚! --Elle a lev‚! quoi? qui? demanda Corn‚lius n'osant croire que Rosa abr‚geƒt d'elle-mˆme la dur‚e de son ‚preuve. --La tulipe, dit Rosa. --Comment! s'‚cria Corn‚lius, vous permettez donc? --Eh oui! dit Rosa du ton d'une mŠre tendre qui permet une joie … son enfant. --Ah! Rosa! dit Corn‚lius en allongeant ses lŠvres … travers le grillage, dans l'esp‚rance de toucher une joue, une main, unn front, quelque chose enfin. --Lev‚ bien droit? demanda-t-il. --Droit comme un fuseau de Frise, dit Rosa. --Et elle est bien haute? --Haute de deux pouces au moins. --Oh! Rosa, ayez-en bien soin, et vous verrez comme elle va grandir vite. --Puis-je en avoir plus de soin? dit Rosa. Je ne songe qu'… elle. --Qu'… elle, Rosa? Prenez garde, c'est moi qui vais ˆtre jaloux … mon tour. --Et vous savez bien que penser … elle c'est penser … vous. Je ne la perds pas de vue. De mon lit je la vois ; en m'‚veillaant c'est le premier objet que je regarde, en m'endormant le dernier objet que je perds de vue. Le jour je m'assieds et je travaille prŠs d'elle, car depuis qu'elle est dans ma chambre je ne quitte plus ma chambre. --Vous avez raison, Rosa, c'est votre dot, vous savez? --Oui, et grƒce … elle je pourrai ‚pouser un jeune homme de vingt-six … vingt-huit ans que j'aimerai. --Taisez-vous, m‚chante.

Et Corn‚lius parvint … saisir les doigts de la jeune fille, ce qui fit, sinon changer de conversation, du moins succ‚der le silence au dialogue. Ce soir-l… Corn‚lius fut le plus heureux des hommes. Rosa lui laissa sa main tant qu'il lui plut de la garder, et il parla tulipe tout … son aise. A partir de ce moment, chaque jour amena un progrŠs dans la tulipe et dans l'amour des deux jeunes gens. Une fois c'‚tait les feuilles qui s'‚taient ouvertes l'autre fois c'‚tait la fleur elle-mˆme qui s'‚tait nou‚e. A cette nouvelle la joie de Corn‚lius fut grande, et ses questions se succ‚dŠrent avec une rapidit‚ qui t‚moignait de leur importance.

--Nou‚e, s'‚cria Corn‚lius, elle est nou‚e. --Elle est nou‚e, r‚p‚ta Rosa.

Corn‚lius chancela de joie et fut forc‚ de se retenir au guichet.

--Ah! mon Dieu! exclama-t-il. Puis revenant … Rosa: --L'ovale est-il r‚gulier, le cylindre est-il plein, les pointes sont-elles bien vertes? --L'ovale a prŠs d'un pouce et s'effile comme une aiguille, le cylindre gonfle ses flancs, les pointes sont prˆtes … s'entr'ouvrir.

Cette nuit-l… Corn‚lius dormit peu, c'‚tait un moment suprˆme que celui o— les pointes s'entr'ouvriraient. Deux jours aprŠs, Rosa annon‡ait qu'elles ‚taient entr'ouvertes.

--Entr'ouvertes! Rosa, s'‚cria Corn‚lius, l'involucrum est entr'ouvert! mais alors on voit donc, on peut donc distinguer d‚j…?

Et le prisonnier s'arrˆta haletant.

--Oui, r‚pondit Rosa, oui, l'on peut distinguer un filet de couleur diff‚rente, mince comme un cheveu. --Et la couleur? fit Corn‚lius en tremblant. --Ah! r‚pondit Rosa, c'est bien fonc‚. --Brun? --Oh! plus fonc‚. --Plus fonc‚, bonne Rosa, plus fonc‚! merci. Fonc‚ comme l'‚bŠne, fonc‚ comme... --Fonc‚ comme l'encre avec laquelle je vous ai ‚crit.

Corn‚lius poussa un cri de joie folle. Puis s'arrˆtant tout … coup:

--Oh! dit-il en joignant les mains, oh! il n'y a pas d'ange qui puisse vous ˆtre compar‚, Rosa. --Vraiment! dit Rosa, souriant … cette exaltation. --Rosa, vous avez tant travaill‚, Rosa, vous avez tant fait pour moi ; Rosa, ma tulipe va fleurir, et ma tulipe fleurira noire ; Rosa, Rosa, vous ˆtes ce que Dieu a cr‚‚ de plus parfait sur la terre! --AprŠs la tulipe, cependant? --Ah! taisez-vous, mauvaise. Taisez-vous, par piti‚, ne me gƒtez pas ma joie. Mais, dites-moi, Rosa, si la tulipe en est … ce point, dans deux ou trois jours au plus tard elle va fleurir. --Demain ou aprŠs-demain, oui. --Oh! je ne la verrai pas, s'‚cria Corn‚lius, et je ne la baiserai pas comme une merveille de Dieu qu'on doit adorer. --Dame! je la cueillerai si vous voulez, dit Rosa. --Ah! non! non! Sit“t qu'elle sera ouverte, mettez-la bien … l'ombre, Rosa, et … l'instant mˆme, … l'instant, envoyez … Harlem pr‚venir le pr‚sident de la soci‚t‚ d'horticulture que la grande tulipe noire est fleurie. C'est loin, je le sais bien, Harlem, mais avec de l'argent vous trouverez un messager. Avez-vous de l'argent, Rosa? Rosa sourit. --Oh! oui, dit-elle. --Assez? demanda Corn‚lius. --J'ai trois cents florins. --Oh! si vous avez trois cents florins, ce n'est point un messager qu'il vous faut envoyer, c'est vous-mˆme, vous-mˆme, Rosa, qui devez aller … Harlem. --Mais pendant ce temps, la fleur ... --Oh! la fleur, vous l'emporterez, vous comprenez bien qu'il ne faut pas vous s‚parer d'elle un instant. --Mais en ne me s‚parant point d'elle, je me s‚pare de vous, monsieur Corn‚lius, dit Rosa attrist‚e. --Ah! c'est vrai, ma douce, ma chŠre Rosa. Mon Dieu! que les hommes sont m‚chants, que leur ai-je donc fait et pourquoi m'ontt-ils priv‚ de la libert‚! vous avez raison, Rosa, je ne pourrais vivre sans vous. Eh bien! vous enverrez quelqu'un … Harlem, voil…; ma foi! le miracle est assez grand pour que le pr‚sident se d‚range; il viendra lui-mˆme … Loewestein chercher la tulipe.

Puis, s'arrˆtant tout … coup et d'une voix tremblante:

--Rosa, murmura Corn‚lius, Rosa! si elle allait ne pas ˆtre noire? --Dame! vous le saurez demain ou aprŠs-demain soir. --Attendre jusqu'au soir, pour savoir cela, Rosa! je mourrai d'impatience. Ne pourrions-nous convenir d'un signal? --Je ferai mieux. --Que ferez-vous? --Si c'est la nuit qu'elle s'entr'ouvre, je viendrai, je viendrai vous le dire moi-mˆme. Si c'est le jour, je passerai devant la porte et vous glisserai un billet, soit dessous la porte, soit par le guichet, entre la premiŠre et la deuxiŠme inspection de mon pŠre. --Oh! Rosa, c'est cela! un mot de vous m'annon‡ant cette nouvelle, c'est-…-dire un double bonheur. --Voil… dix heures, dit Rosa, il faut que je vous quitte. --Oui! oui! dit Corn‚lius, oui! allez, Rosa, allez!

Rosa se retira presque triste. Corn‚lius l'avait presque renvoy‚e. Il est vrai que c'‚tait pour veiller sur la tulipe noire.

XVII

EPANOUISSEMENT

La nuit s'‚coula bien douce, mais en mˆme temps bien agit‚e pour Corn‚lius. A chaque instant il lui semblait que la douce voix de Rosa l'appelait; il s'‚veillait en sursaut, il allait … la porte, il approchait son visage du guichet; le guichet ‚tait solitaire, le corridor ‚tait vide.

Sans doute Rosa veillait de son c“t‚; mais, plus heureuse que lui, elle veillait sur la tulipe. Le jour vint sans nouvelles. La tulipe n'‚tait pas fleurie encore. La journ‚e passa comme la nuit. La nuit vint et avec la nuit Rosa joyeuse, Rosa l‚gŠre, comme un oiseau.