# La Tulipe Noire

## Part 5

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Le lendemain, avons-nous dit, Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt. La jeune fille dut s'appuyer au guichet, la tˆte pench‚e, le livre … la hauteur de la lumiŠre qu'elle tenait … la main droite, et que, pour la reposer un peu, Corn‚lius imagina de fixer par un mouchoir au treillis de fer. DŠs lors Rosa put suivre avec un de ses doigts sur le livre les lettres et les syllabes que lui faisait ‚peler Corn‚lius, lequel, muni d'un f‚tu de paille en guise d'indicateur, d‚signait ces lettres par le trou du grillage … son ‚coliŠre attentive. Le feu de cette lampe ‚clairait les riches couleurs de Rosa, son oeil bleu et profond, ses tresses blondes sous le casque d'or bruni qui, ainsi que nous l'avons dit, sert de coiffure aux Frisonnes.

L'intelligence de Rosa se d‚veloppait rapidement sous le contact vivifiant de l'esprit de Corn‚lius, et quand la difficult‚ paraissait trop ardue, ces yeux qui plongeaient l'un dans l'autre, d‚tachaient des ‚tincelles ‚lectriques capables d'‚clairer les t‚nŠbres mˆme de l'idiotisme. Et Rosa, descendue chez elle, repassait seule dans son esprit les le‡ons de lecture, et en mˆme temps dans son ƒme les le‡ons non avou‚es de l'amour. Un soir elle arriva une demi-heure plus tard que de coutume.

--Oh! ne me grondez pas, dit la jeune fille, ce n'est point ma faute. Mon pŠre a renou‚ connaissance … Loewestein avec un boonhomme qui ‚tait venu fr‚quemment le solliciter … la Haye pour voir la prison. C'‚tait un bon diable, ami de la bouteille, et qui racontait de joyeuses histoires. --Vous ne le connaissez pas autrement? demanda Corn‚lius ‚tonn‚. --Non, r‚pondit la jeune fille, c'est depuis quinze jours environ que mon pŠre s'est affol‚ de ce nouveau venu si assidu … le visiter. --Oh! fit Corn‚lius, quelque espion du genre de ceux que l'on envoie dans les forteresses pour surveiller ensemble prisonniers et gardiens. --Je ne crois pas, fit Rosa en souriant ; si ce brave homme ‚pie quelqu'un, ce n'est pas mon pŠre. --Qui est-ce alors? --Moi, par exemple. --Vous? --Pourquoi pas? dit en riant Rosa. --Ah! c'est vrai, fit Corn‚lius en soupirant, vous n'aurez pas toujours en vain des pr‚tendants, Rosa; cet homme peut devenir votre mari. --Je ne dis pas non. --Et sur quoi fondez-vous cette joie? --Dites cette crainte, monsieur Corn‚lius. --Merci, Rosa, car vous avez raison; cette crainte... --Je la fonde sur ceci. --J'‚coute, dites. --Cet homme ‚tait d‚j… venue plusieurs fois au Buytenhoff, … la Haye ; tenez, juste au moment o— vous y f–tes enferm‚. Moi sortie, il en sortit … son tour ; moi venue ici, il y vint. A la Haye il prenait pour pr‚texte qu'il voulait vous voir. --Me voir, moi? --Oh! pr‚texte, assur‚ment, car aujourd'hui qu'il pourrait encore faire valoir la mˆme raison, puisque vous ˆtes redevenu prisonnier de mon pŠre, il ne se recommande plus de vous, bien au contraire. Je l'entendais dire hier … mon pŠre qu'il ne vous connaissait pas. --Continuez, Rosa, je vous prie, que je tƒche de deviner quel est cet homme et ce qu'il veut. --Vous ˆtes s–r, monsieur Corn‚lius, que nul de vos amis ne peut s'int‚resser … vous? --Je n'ai pas d'amis, Rosa, je n'avais que ma nourrice, vous la connaissez et elle vous connaŒt. H‚las! cette pauvre Zug, eelle viendrait elle-mˆme et ne ruserait pas. --J'en reviens donc … ce que je pensais, d'autant mieux qu'hier, au coucher du soleil, comme j'arrangeais la plate-bande o— je dois planter votre ca‹eu, je vis une ombre qui, par la porte entr'ouverte, se glissait derriŠre les sureaux et les trembles. Je n'eus pas l'air de regarder, c'‚tait notre homme. Il se cacha, me vit remuer la terre, et, certes, c'‚tait bien moi qu'il avait suivie, c'‚tait bien moi qu'il ‚piait. Je ne donnai pas un coup de rateau, je ne touchai pas un atome de terre qu'il ne s'en rendŒt compte. --Oh! oui, oui, c'est un amoureux, dit Corn‚lius. Est-il jeune, est-il beau?

Et il regarda avidement Rosa, attendant impatiemment sa r‚ponse.

--Jeune, beau? s'‚cria Rosa ‚clatant de rire. Il est hideux de visage, il a le corps vo–t‚, il approche de cinquante ans, et n'ose me regarder en face ni parler haut. --Et il s'appelle? --Jacob Gisels. --Je ne le connais pas. --Vous voyez bien, alors, que ce n'est pas pour vous qu'il vient. --En tout cas, s'il vous aime, Rosa, ce qui est bien probable, car vous voir c'est vous aimer, vous ne l'aimez pas, vous? --Oh! non, certes. --Vous voulez que je me tranquillise, alors? --Je vous y engage. --Eh bien! maintenant que vous commencez … savoir lire, Rosa, vous lirez tout ce que je vous ‚crirai, n'est-ce pas, sur les tourments de la jalousie et sur ceux de l'absence? --Je lirai si vous ‚crivez bien gros.

Puis, comme la tournure que prenait la conversation commen‡ait … inqui‚ter Rosa:

--A propos, dit-elle, comment se porte votre tulipe, … vous? --Rosa, jugez de ma joie ; ce matin je la regardais au soleil, aprŠs avoir ‚cart‚ doucement la couche de terre qui couvre le ca‹eu, j'ai vu poindre l'aiguillon de la premiŠre pousse. --Vous esp‚rez, alors? dit Rosa en souriant. --Oh! oui, j'espŠre. --Et moi, … mon tour, quand planterai-je mon ca‹eu? --Au premier jour favorable, je vous le dirai; mais surtout, n'allez point vous faire aider par personne, surtout ne confiez votre secret … qui que ce soit au monde, un amateur, voyez-vous, serait capable, rien qu'… l'inspection de ce ca‹eu, de reconnaŒtre sa valeur; et surtout, surtout, ma bien chŠre Rosa, serrez pr‚cieusement le troisiŠme oignon qui vous reste. --Il est encore dans le mˆme papier o— vous l'avez mis et tel que vous me l'avez donn‚, monsieur Corn‚lius, enfoui tout au fond de mon armoire et sous mes dentelles qui le tiennent au sec sans le charger. Mais, adieu, pauvre prisonnier. --Comment, d‚j…? --Il le faut. --Venir si tard et partir si t“t! --Mon pŠre pourrait s'impatienter en ne me voyant pas revenir; l'amoureux pourrait se douter qu'il a un rival.

Et elle ‚couta inquiŠte.

--Qu'avez-vous donc? demanda van Baerle. --Il m'a sembl‚ entendre... --Quoi donc? --Quelque chose comme un pas qui craquait dans l'escalier. -En effet, dit le prisonnier, ce ne peut ˆtre Gryphus, on l'entend de loin, lui. --Non, ce n'est pas mon pŠre, j'en suis s–re, mais... --Mais... --Mais ce pourrait ˆtre M. Jacob.

Rosa s'‚lan‡a dans l'escalier, et l'on entendit en effet une porte qui se fermait rapidement avant que la jeune fille e–t descendu les dix premiŠres marches. Corn‚lius demeura fort inquiet, mais ce n'‚tait pour lui qu'un pr‚lude. Le lendemain se passa sans que rien de marquant e–t lieu. Gryphus fit ses trois visites. Il ne d‚couvrit rien. Quand il entendait venir son ge“lier,--et dans l'esp‚rance de surprendre les secrets de son prisonnier, Gryphus ne venait jamais aux mˆmes heures,--quand il entendait venir son ge“lier, van Baerle, … l'aide d'une m‚canique qu'il avait invent‚e, avait imagin‚ de descendre sa cruche au-dessous de l'entablement de tuiles d'abord, et ensuite de pierres qui r‚gnait au-dessous de sa fenˆtre. Quant aux ficelles … l'aide desquelles le mouvement s'op‚rait, notre m‚canicien avait trouv‚ un moyen de les cacher avec les mousses qui v‚gŠtent sur les tuiles et dans le creux des pierres. Gryphus n'y devinait rien. Ce manŠge r‚ussit pendant huit jours. Mais un matin Corn‚lius, absorb‚ dans la contemplation de son ca‹eu, d'o— s'‚lan‡ait d‚j… un point de v‚g‚tation, n'avait pas entendu monter le vieux Gryphus, la porte s'ouvrit tout … coup, et Corn‚lius fut surpris sa cruche entre ses genoux.

Gryphus, voyant un objet inconnu, et par cons‚quent d‚fendu, aux mains de son prisonnier, Gryphus fondit sur cet objet avec plus de rapidit‚ que ne fait le faucon sur sa proie. Sa grosse main calleuse se posa au beau milieu de la cruche, sur la portion de terreau d‚positaire du pr‚cieux oignon.

--Qu'avez-vous l…? s'‚cria-t-il. Ah! je vous y prends!

Et il enfon‡a sa main dans la terre.

--Moi? Rien, rien! s'‚cria Corn‚lius tout tremblant. --Ah! je vous y prends! Une cruche, de la terre! il y a quelque secret coupable cach‚ la-dessous! --Cher monsieur Gryphus! supplit van Baerle.

Gryphus commen‡ait … creuser la terre avec ses doigts crochus.

--Monsieur, monsieur! prenez garde! dit Corn‚lius pƒlissant. --A quoi? … quoi? hurla le ge“lier. --Prenez garde! vous dis-je; vous allez le meurtrir! Et d'un mouvement rapide, presque d‚sesp‚r‚, il arracha des mains du ge“lier la cruche, qu'il cacha comme un tr‚sor sur le rempart de ses deux bras. Mais Gryphus, entˆt‚ comme un vieillard, et de plus en plus convaincu qu'il venait de d‚couvrir une conspiration contre le prince d'Orange, Gryphus courut sur son prisonnier le bƒton lev‚, et voyant l'impassible r‚solution du captif … prot‚ger son pot de fleurs, il sentit que Corn‚lius tremblait bien moins pour sa tˆte que pour sa cruche. Il chercha donc … la lui arracher de vive force.

--Ah! disait le ge“lier furieux, vous voyez bien que vous vous r‚voltez. --Laissez-moi ma tulipe! criait van Baerle. --Oui, oui, tulipe, r‚pliquait le vieillard. On connaŒt les ruses de messieurs les prisonniers. --Mais je vous jure. --Lƒchez, r‚p‚tait Gryphus en frappant du pied. Lƒchez, ou j'appelle la garde. --Appelez qui vous voudrez, mais vous n'aurez cette pauvre fleur qu'avec ma vie.

Gryphus, exasp‚r‚, enfon‡a ses doigts pour la seconde fois dans la terre, et cette fois en tira le ca‹eu tout noir, et tandis que van Baerle ‚tait heureux d'avoir sauv‚ le contenant, ne s'imaginant pas que son adversaire poss‚dƒt le contenu, Gryphus lan‡a violemment le ca‹eu amolli qui s'‚crasa sur la dalle, et disparut presque aussit“t, broy‚, mis en bouillie, sous le large soulier du ge“lier.

Van Baerle vit le meurtre, entrevit les d‚bris humides, comprit cette joie f‚roce de Gryphus et poussa un cri de d‚sespoir. L'id‚e d'assommer ce m‚chant homme passa comme un ‚clair dans le cerveau du tulipier. Le feu et le sang tout ensemble lui montŠrent au front, l'aveuglŠrent et il leva de ses deux mains la cruche lourde de toute l'inutile terre qui y restait. Un instant de plus, et il la laissait retomber sur le crƒne chauve du vieux Gryphus.

Un cri l'arrˆta, un cri plein de larmes et d'angoisses, le cri que poussa derriŠre le grillage du guichet la pauvre Rosa. Corn‚lius abandonna la cruche qui se brisa en mille piŠces avec un fracas ‚pouvantable. Et alors Gryphus comprit le danger qu'il venait de courir, et prof‚ra de terrible m‚naces.

--Oh! il faut, lui dit Corn‚lius, que vous soyez un homme bien lƒche et bien manant pour arracher … un pauvre prisonnier sa seule consolation, un oignon de tulipe. --Fi! mon pŠre, ajouta Rosa, c'est un crime que vous venez de commettre. --Ah! c'est vous, p‚ronnelle, s'‚cria en se retournant vers sa fille le vieillard bouillant de colŠre, mˆlez-vous de ce qui vous regarde, et surtout descendez au plus vite. --Malheureux! malheureux! continuait Corn‚lius au d‚sespoir. --AprŠs tout, ce n'est qu'une tulipe, ajouta Gryphus un peu honteux. On vous en donnera tant que vous voudrez, des tulipes, j'en ai trois cents dans mon grenier. --Au diable vos tulipes! s'‚cria Corn‚lius. Elles vous valent et vous les valez. Oh! cent milliards de millions! si je les avais je les donnerais pour celle que vous avez ‚cras‚e l…. --Ah! fit Gryphus triomphant. Vous voyez bien que ce n'est pas … la tulipe que vous teniez. Vous voyez bien qu'il y avait dans ce faux oignon quelques sorcelleries, un moyen de correspondance peut-ˆtre avec les ennemis de Son Altesse, qui vous a fait grƒce. Je le disais bien, qu'on avait eu tort de ne pas vous couper le cou. --Mon pŠre! mon pŠre! s'‚criait Rosa. --Eh bien! tant mieux! tant mieux! r‚p‚tait Gryphus en s'animant, je l'ai d‚truit, je l'ai d‚truit. Il en sera de mˆme chaque fois que vous recommencerez. Ah! je vous avais pr‚venu, mon bel ami, que je vous rendrais la vie dure. --Maudit! maudit! hurla Corn‚lius tout … son d‚sespoir en retournant avec ses doigts tremblants les derniers vestiges du ca‹eu, cadavre de tant de joies et de tant d'esp‚rances. --Nous planterons l'autre demain, cher monsieur Corn‚lius, dit … voix basse Rosa, qui comprenait l'immense douleur du tulipier et qui jeta cette douce parole comme une goutte de baume sur la blessure saignante de Corn‚lius.

XIII

L'AMOUREUX DE ROSA

Rosa avait … peine jet‚ ces paroles de consolation … Corn‚lius que l'on entendit dans l'escalier une voix qui demandait … Gryphus des nouvelles de ce qui se passait.

--Mon pŠre, dit Rosa, entendez-vous? --Quoi? --M. Jacob vous appelle. Il est inquiet. --On a fait tant de bruit, fit Gryphus. N'e–t-on pas dit qu'il m'assassinait, ce savant? Ah! que de mal on a toujours avec les savants!

Puis, indiquant du doigt l'escalier … Rosa:

--Marchez devant, mademoiselle! dit-il.

Et, fermant la porte:

--Je vous rejoins, ami Jacob, acheva-t-il.

Et Gryphus sortit, emmenant Rosa et laissant dans sa solitude et dans sa douleur amŠre le pauvre Corn‚lius qui murmurait:

--Oh! c'est toi qui m'as assassin‚, vieux bourreau. Je n'y survivrai pas!

Et en effet le pauvre prisonnier f–t tomb‚ malade sans ce contre-poids que la Providence avait mis … sa vie et que l'on appelait Rosa. Le soir, la jeune fille revint. Son premier mot fut pour annoncer … Corn‚lius que d‚sormais son pŠre ne s'opposait plus … ce qu'il cultivƒt des fleurs.

--Et comment savez-vous cela? dit d'un air dolent le prisonnier … la jeune fille. --Je le sais parce qu'il l'a dit. --Pour me tromper peut-ˆtre? --Non, il se repent. --Oh! oui, mais trop tard. --Ce repentir ne lui est pas venu de lui-mˆme. --Et comment lui est-il donc venu? --Si vous saviez combien son ami le gronde! --Ah! monsieur Jacob; il ne vous quitte donc pas, monsieur Jacob? --En tout cas il nous quitte le moins qu'il peut.

Et elle sourit de telle fa‡on que ce petit nuage de jalousie qui avait obscurci le front de Corn‚lius se dissipa.

--Comment cela s'est-il fait? demanda le prisonnier. --Eh bien! interrog‚ par son ami, mon pŠre … souper a racont‚ l'histoire de la tulipe ou plut“t du ca‹eu, et le bel exploit qu'il avait fait en l'‚crasant. --Si vous eussiez vu en ce moment maŒtre Jacob! continua Rosa. Vous avez fait cela, s'‚cria Jacob, vous avez ‚cras‚ le ca‹eu? --Sans doute, fit mon pŠre. --C'est infƒme! continua-t-il, c'est odieux! c'est un crime que vous avez commis l…! hurla Jacob. --Mais, fit mon pŠre, comment s'‚tait-il procur‚ cet oignon? Voil… ce qu'il serait bon de savoir, ce me semble. Je d‚tournai les yeux pour ‚viter le regard de mon pŠre. Mais je fus arrˆt‚e par un mot que j'entendis, si bas qu'il f–t prononc‚. Jacob disait … mon pŠre: --Ce n'est pas chose difficile que de s'en assurer, parbleu. --C'est de le fouiller, dit mon pŠre, et s'il a les autres ca‹eux nous les trouverons. --Oui, ordinairement, il y en a trois. --Il y en a trois! s'‚cria Corn‚lius. Il a dit que j'avais trois ca‹eux? --Vous comprenez, le mot m'a frapp‚e comme vous. Je me retournai. --Mais, dit mon pŠre, il ne les a peut-ˆtre pas sur lui, ses oignons. --Alors, dit Jacob, faites-le descendre sous un pr‚texte quelconque, pendant ce temps je fouillerai sa chambre. --Oh! oh! fit Corn‚lius. Mais c'est un sc‚l‚rat que votre monsieur Jacob. --J'en ai peur. --Dites-moi, Rosa, continua Corn‚lius tout pensif. --Quoi? --Ne m'avez-vous pas racont‚ que le jour o— vous aviez pr‚par‚ votre plate-bande, cet homme vous avait suivie? --Oui. --Qu'il ‚tait gliss‚ comme une ombre derriŠre les sureaux? --Sans doute. --Qu'il n'avait pas perdu un de vos coups de rƒteau? --Pas un. --Rosa... fit Corn‚lius pƒlissant. --Eh bien! --Ce n'‚tait pas vous qu'il suivait. --Qui suivait-il donc? --C'‚tait mon ca‹eu qu'il suivait; c'‚tait de ma tulipe qu'il ‚tait amoureux. --Ah! par exemple! cela pourrait bien ˆtre, s'‚cria Rosa. --Voulez-vous vous en assurer? --Et de quelle fa‡on? --Oh! c'est chose bien facile. --Dites. --Allez demain au jardin; tƒchez, comme la premiŠre fois, que Jacob sache que vous y allez; tƒchez, comme la premiŠre fois, qu'il vous suive; faites semblant d'enterrer le ca‹eu, sortez du jardin, mais regardez … travers la porte, et vous verrez ce qu'il fera. --Bien! mais aprŠs? --AprŠs! comme il agira, nous agirons. --Ah! dit Rosa en poussant un soupir, vous aimez bien vos oignons, monsieur Corn‚lius. --Le fait est, dit le prisonnier avec un soupir, que depuis que votre pŠre a ‚cras‚ ce malheureux ca‹eu, il me semble qu'une portion de ma vie est paralys‚e. --Voyons! dit Rosa, voulez-vous essayer autre chose encore? --Quoi? --Voulez-vous accepter la proposition de mon pŠre? --Quelle proposition? --Il vous a offert des oignons de tulipes par centaines. --C'est vrai. --Acceptez-en deux ou trois, et au milieu de ces deux ou trois oignons, vous pourrez ‚lever le troisiŠme ca‹eu. --Oui, ce serait bien, dit Corn‚lius le sourcil fronc‚, si votre pŠre ‚tait seul; mais cet autre, ce Jacob, qui nous ‚pie... --Ah! c'est vrai; cependant, r‚fl‚chissez! vous vous privez l…, je le vois, d'une grande distraction.

Et elle pronon‡a ces paroles avec un sourire qui n'‚tait pas entiŠrement exempt d'ironie. En effet, Corn‚lius r‚fl‚chit un instant, il ‚tait facile de voir qu'il luttait contre un grand d‚sir.

--Eh bien! non! s'‚cria-t-il avec un sto‹cisme tout antique, non! ce serait une faiblesse, ce serait une folie, ce serait une lƒchet‚! si je livrais ainsi … toutes les mauvaises chances de la colŠre et de l'envie la derniŠre ressource qui nous reste, je serais un homme indigne de pardon. Non! Rosa, non! demain nous prendrons une r‚solution … l'endroit de votre tulipe, vous la cultiverez selon mes instructions; et quant au troisiŠme ca‹eu, gardez-le dans votre armoire; gardez-le comme l'avare garde sa premiŠre ou sa derniŠre piŠce d'or, comme la mŠre garde son fils, comme le bless‚ garde la suprˆme goutte de sang de ses veines; gardez- le, Rosa! quelque chose me dit que l… est notre salut, que l… est notre richesse! --Soyez tranquille, monsieur Corn‚lius, dit Rosa avec un doux m‚lange de tristesse et de solennit‚; soyez tranquille, vos d‚sirs sont des ordres pour moi. --Et mˆme, continua le jeune homme, s'enfi‚vrant de plus en plus, si vous vous aperceviez que vous ˆtes suivie, que vos conversations ‚veillent les soup‡ons de votre pŠre ou de cet affreux Jacob que je d‚teste; eh bien! Rosa, sacrifie-moi tout de suite, moi qui ne vis plus que par vous, qui n'ai plus que vous au monde, sacrifiez-moi, ne me voyez plus.

Rosa sentit son coeur se serrer dans sa poitrine; des larmes jaillirent de ses yeux.

--H‚las! dit-elle. --Quoi? demanda Corn‚lius. --Je vois une chose. --Que voyez-vous? --Je vois, dit la jeune fille, ‚clatant en sanglots, je vois que vous aimez tant les tulipes, qu'il n'y a plus place dans votre coeur pour une autre affection.

Et elle s'enfuit.

Corn‚lius passa ce soir-l… et aprŠs le d‚part de la jeune fille une des plus mauvaises nuits qu'il e–t jamais pass‚es. Rosa ‚tait courrouc‚e contre lui, et elle avait raison. Elle ne reviendrait plus voir le prisonnier peut-ˆtre, et il n'aurait plus de nouvelles, ni de Rosa ni de ses tulipes. Nous l'avouons … la honte de notre h‚ros et de l'horticulture, de ses deux amours, celui que Corn‚lius se sentit le plus enclin … regretter, ce fut l'amour de Rosa, et lorsque vers trois heures du matin il s'endormit harass‚ de fatigue, harcel‚ de craintes, bourrel‚ de remords, la grande tulipe noire c‚da le premier rang, dans ses rˆves, aux yeux bleus si doux de la Frisonne blonde.

XIV

FEMME ET FLEUR

Mais la pauvre Rosa, enferm‚e dans sa chambre, ne pouvait savoir … qui ou … quoi rˆvait Corn‚lius. Il en r‚sultait que, d'aprŠs ce qu'il lui avait dit, Rosa ‚tait bien plus encline … croire qu'il rˆvait … sa tulipe qu'… elle, et cependant Rosa se trompait. Mais comme personne n'‚tait l… pour dire … Rosa qu'elle se trompait, comme les paroles imprudentes de Corn‚lius ‚taient tomb‚es sur son ƒme comme des gouttes de poison, Rosa ne rˆvait pas, elle pleurait. En effet, comme Rosa ‚tait une cr‚ature d'esprit ‚lev‚, d'un sens droit et profond, Rosa se rendait justice, non point quant … ses qualit‚s morales et physiques, mais quant … la position sociale. Corn‚lius ‚tait savant, Corn‚lius ‚tait riche, ou du moins l'avait ‚t‚ avant la confiscation de ses biens. Corn‚lius pouvait donc trouver Rosa bonne pour une distraction, mais … coup s–r quand il s'agirait d'engager son coeur, ce serait plut“t … une tulipe, c'est-…- dire … la plus noble et … la plus fiŠre des fleurs qu'il l'engagerait, qu'… Rosa, humble fille d'un ge“lier.

Aussi Rosa avait-elle pris une r‚solution pendant cette nuit terrible, pendant cette nuit d'insomnie qu'elle avait pass‚e. Cette r‚solution, c'‚tait de ne plus revenir au guichet.

Cornelius anxiously awaited the evening visit. But Rosa did not come that day, nor the next, nor the next. At last Cornelius understood that he had offended the girl, and that she thought he loved only the tulip. In despair he refused to eat. Gryphus was delighted. -----------------

--Bon, dit Gryphus en descendant aprŠs la derniŠre visite; bon, je crois que nous allons ˆtre d‚barrass‚s du savant.

Rosa tressaillit.

--Bah! dit Jacob, et comment cela? --Il ne boit plus, il ne mange plus, il ne se lŠve plus, dit Gryphus.

Rosa devint pƒle comme la mort.

--Oh! murmura-t-elle, je comprends; il est inquiet de sa tulipe.

Et se levant tout oppress‚e, elle rentra dans sa chambre, o— elle prit une plume et du papier, et pendant toute la nuit, s'exer‡a … tracer des lettres. Le lendemain, en se levant pour se traŒner … la fenˆtre, Corn‚lius aper‡ut un papier qu'on avait gliss‚ sous la porte. Il s'‚lan‡a sur ce papier, l'ouvrit, et lut:

®Soyez tranquille, votre tulipe se porte bien.¯

Quoique ce petit mot de Rosa calmƒt une partie des douleurs de Corn‚lius, il n'en fut pas moins sensible … l'ironie. Ainsi, c'‚tait bien cela, Rosa n'‚tait point malade, elle ‚tait bless‚e; ce n'‚tait pas par force que Rosa ne venait plus, c'‚tait volontairement qu'elle restait ‚loign‚e de Corn‚lius. Ainsi Rosa libre, Rosa trouvait dans sa volont‚ la force de ne pas venir voir celui qui mourait du chagrin de ne pas l'avoir vue. Corn‚lius avait du papier et un crayon que lui avait apport‚s Rosa. Il comprit que la jeune fille attendait une r‚ponse, mais que cette r‚ponse elle ne la viendrait chercher que la nuit. En cons‚quence il ‚crivit sur un papier pareil … celui qu'il avait re‡u:

®Ce n'est point l'inqui‚tude que me cause ma tulipe qui me rend malade; c'est le chagrin que j'‚prouve de ne pas vous voir.¯

Puis Gryphus sorti, le soir venu, il glissa le papier sous la porte et ‚couta. Mais, avec quelque soin qu'il prˆtƒt l'oreille, il n'entendit ni son pas ni le froissement de sa robe. Il n'entendit qu'une voix faible comme un souffle, et douce comme une caresse, qui lui jetait par le guichet ces deux mots:

--A demain.

Demain,--c'‚tait le huitiŠme jour.--Pendant huit jours Corn‚lius et Rosa ne s'‚taient point vus.

XV

CE QUI S'ETAIT PASSE PENDANT CES HUIT JOURS.

Le lendemain en effet, … l'heure habituelle, van Baerle entendit gratter … son guichet comme avait l'habitude de le faire Rosa dans les bons jours de leur amiti‚. On devine que Corn‚lius n'‚tait pas loin de cette porte … travers le grillage de laquelle il allait revoir enfin la charmante figure disparue depuis trop longtemps. Rosa, qui l'attendait sa lampe … la main, ne put retenir un mouvement quand elle vit le prisonnier si triste et si pƒle.

