Part 4
At the last minute the death sentence was commuted to imprisonment for life and Cornelius was taken directly from the scaffold to the state prison of Loewestein near Dordrecht. Boxtel, disguised as a burgher of the Hague, had made friends with the executioner, and hoped to get the tulip bulbs after the execution of van Baerle, but the commutation of the sentence again frustrated his plans, and, thinking Cornelius had the bulbs on his person, he decided to follow the prisoner. After several months of confinement at Loewestein, Cornelius caught and domesticated some pigeons that came from Dordrecht, and in that way sent a letter to his old nurse. In this letter was a message for Rosa. -----------------------
Vers les premiers jours de f‚vrier, comme les premiŠres heures du soir descendaient du ciel laissant derriŠre elles les ‚toiles naissantes, Corn‚lius entendit dans l'escalier de la tourelle une voix qui le fit tresaillir. Il porta la main … son coeur et ‚couta. C'‚tait la voix douce et harmonieuse de Rosa. Avouons-le, Corn‚lius ne fut pas si ‚tourdi de surprise, si extravagant de joie qu'il l'e–t ‚t‚ sans l'histoire du pigeon. Le pigeon lui avait en ‚change de sa lettre rapport‚ l'espoir sous son aile vide, et il s'attendait chaque jour, car il connaissait Rosa, … avoir, si le billet lui avait ‚t‚ remis, des nouvelles de son amour et de ses ca‹eux.
Il se leva, prˆtant l'oreille, inclinant le corps du c“t‚ de la porte. Oui, c'‚taient bien les accents qui l'avaient ‚mu si doucement … la Haye. Mais maintenant Rosa, qui avait fait le voyage de la Haye … Loewestein ; Rosa qui avait r‚ussi, Corn‚lius ne savait comment, … p‚n‚trer dans la prison ; Rosa parviendrait-elle aussi heureusement … p‚n‚trer jusqu'au prisonnier? Tandis que Corn‚lius, … ce propos, ‚chafaudait pens‚e sur pens‚e, d‚sirs sur inqui‚tudes, le guichet plac‚ … la porte de sa cellule s'ouvrit, et Rosa, brillante de joie, de parure, belle surtout du chagrin qui avait pƒli ses joues depuis cinq mois, Rosa colla sa figure au grillage de Corn‚lius en lui disant:
--Oh! monsieur! monsieur! me voici.
Corn‚lius ‚tendit les bras, regarda le ciel et poussa un cri de joie.
--Oh! Rosa! Rosa! cria-t-il. --Silence! parlons bas, mon pŠre me suit, dit la jeune fille. --Votre pŠre? --Oui, il est l… dans la cour au bas de l'escalier, il re‡oit les instructions du gouverneur, il va monter. --Les instructions du gouverneur?... --Ecoutez, je vais tƒcher de tout vous dire en deux mots: Le stathouder a une maison de campagne … une lieue de Leyde, une grande laiterie, pas autre chose: c'est ma tante, sa nourrice, qui a la direction de tous les animaux qui sont renferm‚s dans cette m‚tairie. DŠs que j'ai re‡u votre lettre, votre lettre que je n'ai pas pu lire, h‚las! mais que votre nourrice m'a lue, j'ai couru chez ma tante, l… je suis rest‚e jusqu'… ce que le prince vŒnt … la laiterie, et quand il y vint, je lui demandai que mon pŠre troquƒt ses fonctions de premier porte-clefs de la prison de la Haye contre les fonctions de ge“lier … la forteresse de Loewestein. Il ne se doutait pas de mon but; s'il l'e–t connu, peut-ˆtre e–t-il refus‚ ; au contraire, il accorda.
--De sorte que vous voil…. --Comme vous voyez. --De sorte que je vous verrai tous les jours? --Le plus souvent que je pourrai. --O Rosa! ma belle madone Rosa! dit Corn‚lius, vous m'aimez donc un peu? --Un peu... dit-elle, oh! vous n'ˆtes pas assez exigeant, monsieur Corn‚lius.
Corn‚lius lui tendit passionn‚ment les mains, mais leurs doigts seuls purent se toucher … travers le grillage.
--Voici mon pŠre! dit la jeune fille.
Et Rosa quitta vivement la porte et s'‚lan‡a vers le vieux Gryphus qui apparaissait au haut de l'escalier.
X
LE GUICHET
Gryphus ‚tait suivi du molosse. Il lui faisait faire sa ronde pour qu'… l'occasion il reconn–t les prisonniers. Gryphus ouvrit la porte et commen‡a son discours au prisonnier.
--Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tƒcher de projeter un peu de lumiŠre autour de lui, vous voyez en moi votrre nouveau ge“lier. Je suis chef des porte-clefs et j'ai les chambres sur ma surveillance. Je ne suis pas m‚chant, mais je suis inflexible pour tout ce qui concerne la discipline. --Mais je vous connais parfaitement, mon cher monsieur Gryphus, dit le prisonnier en entrant dans le cercle de lumiŠre que projetait la lanterne. --Tiens, tiens, c'est vous, monsieur van Baerle, dit Gryphus; ah! c'est vous; tiens, tiens, comme on se rencontre! --Oui, et c'est avec un grand plaisir, mon cher monsieur Gryphus, que je vois que votre bras va … merveille, puisque c'est de ce bras que vous tenez une lanterne.
Gryphus fron‡a le sourcil.
--Voyez ce que c'est, dit-il, en politique on fait toujours des fautes. Son Altesse vous a laiss‚ la vie, je ne l'aurais pas fait, moi. --Bah! demanda Corn‚lius, et pourquoi cela? --Parce que vous ˆtes homme … conspirer de nouveau; vous autres savants, vous avez commerce avec le diable. J'aimerais mieux avoir dix militaires … garder qu'un seul savant. Les militaires, ils fument, ils boivent, ils s'enivrent ; ils sont doux comme des moutons quand on leur donne de l'eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un savant, boire, fumer, s'enivrer! ah bien oui! C'est sobre, ‡a ne d‚pense rien, ‡a garde sa tˆte fraŒche pour conspirer. Mais je commence par vous dire que ‡a ne vous sera pas facile, … vous, de conspirer. --Je vous assure, maŒtre Gryphus, reprit van Baerle, que peut-ˆtre j'ai eu un instant l'id‚e de me sauver, mais que bien certainement je ne l'ai plus. --C'est bien! c'est bien! dit Gryphus, veillez sur vous, j'en ferai autant. C'est ‚gal, c'est ‚gal, Son Altesse a fait une lourde faute. --En ne me faisant pas couper la tˆte?... Merci, merci, maŒtre Gryphus. --Sans doute. Voyez si messieurs de Witt ne se tiennent pas bien tranquilles maintenant. --C'est affreux ce que vous dites l…, monsieur Gryphus, dit van Baerle en se d‚tournant pour cacher son d‚go–t. Vous oubliez que l'un des ces malheureux ‚tait mon ami, et l'autre... l'autre mon second pŠre. --Oui, mais je me souviens que l'un et l'autre ‚tait des conspirateurs. Et puis, c'est par philanthropie que je parle. --Ah! vraiment! Expliquez donc un peu cela, cher monsieur Gryphus, je ne comprends pas bien. --Oui. Si vous ‚tiez rest‚ sur le billot de maŒtre Harbruck... --Eh bien? --Eh bien! vous ne souffririez plus. Tandis qu'ici je ne vous cache pas que je vais vous rendre la vie trŠs dure. --Merci de la promesse, maŒtre Gryphus.
Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux ge“lier, Rosa, derriŠre la porte, lui r‚pondait par un sourire plein d'ang‚lique consolation. Gryphus alla vers la fenˆtre. Il faisait encore assez jour pour qu'il vŒt sans le distinguer un horizon immense qui se perdait dans une brume grisƒtre.
--Quelle vue a-t-on d'ici? demanda le ge“lier. --Mais fort belle, dit Corn‚lius en regardant Rosa. --Oui, oui, trop de vue, trop de vue.
En ce moment, les deux pigeons, effarouch‚s par la vue et surtout par la voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout effar‚s dans le brouillard.
--Oh! oh! qu'est-ce que cela? demanda le ge“lier. --Mes pigeons, r‚pondit Corn‚lius. --Mes pigeons! s'‚cria le ge“lier, mes pigeons! Est-ce qu'un prisonnier a quelque chose … lui? --Alors, dit Corn‚lius, les pigeons que le bon Dieu m'a prˆt‚s. --Voil… d‚j… une contravention, r‚pliqua Gryphus; des pigeons! Ah! jeune homme, jeune homme, je vous pr‚viens d'une chose, c''est que, pas plus tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite.
Et, tout en faisant cette m‚chante promesse … Corn‚lius, Gryphus se pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le temps … van Baerle de courir … la porte et de serrer la main de Rosa, qui lui dit:
--A neuf heures, ce soir.
Gryphus, tout occup‚ du d‚sir de prendre dŠs le lendemain les pigeons, comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n'entendit rien, et comme il avait ferm‚ la fenˆtre, il prit sa fille par le bras, sortit, donna un double tour … la serrure, poussa les verrous, et alla faire les mˆmes promesses … un autre prisonnier. A peine e–t-il disparu, que Corn‚lius courut … la fenˆtre et d‚molit de fond en comble le nid des pigeons. Il aimait mieux les chasser … tout jamais de sa pr‚sence que d'exposer … la mort les gentils messagers auxquels il devait le bonheur d'avoir revu Rosa.
Cette visite du ge“lier, ses menaces brutales, la sombre perspective de sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne put distraire Corn‚lius des douces pens‚es et surtout du doux espoir que la pr‚sence de Rosa venait de resusciter dans son coeur. Il attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de Loewestein.
Rosa avait dit, ®A neuf heures, attendez-moi.¯
La derniŠre note de bronze vibrait encore dans l'air lorsque Corn‚lius entendit dans l'escalier le pas l‚ger et la robe onduleuse de la belle Frisonne, et bient“t le grillage de la porte sur laquelle Corn‚lius fixait ardemment les yeux s'‚claira. Le guichet venait de s'ouvrir en dehors.
--Me voici, dit Rosa encore tout essouffl‚e d'avoir gravi l'escalier, me voici! --Oh! bonne Rosa! --Vous ˆtes donc content de me voir? --Vous le demandez! Mais comment avez-vous fait pour venir? dites. --Ecoutez, mon pŠre s'endort chaque soir presque aussit“t qu'il a soup‚: alors, je le couche, un peu ‚tourdi par le geniŠvre; n'en dites rien … personne, car, grƒce … ce sommeil, je pourrai chaque soir venir causer une heure avec vous. --Oh! je vous remercie, Rosa, chŠre Rosa!
Et Corn‚lius avan‡a, en disant ces mots, son visage si prŠs du guichet que Rosa retira le sien.
--Je vous ai rapport‚ vos ca‹eux de tulipe, dit-elle.
Le coeur de Corn‚lius bondit. Il n'avait point os‚ demander encore … Rosa ce qu'elle avait fait du pr‚cieux tr‚sor qu'il lui avait confi‚.
--Ah! vous les avez donc conserv‚s? --Ne me les aviez-vous donc pas donn‚s comme une chose qui vous ‚tait chŠre? --Oui, mais seulement parce que je vous les avais donn‚s, il me semble qu'ils ‚taient … vous. --Ils ‚taient … moi aprŠs votre mort et vous ˆtes vivant, par bonheur. Ah! comme j'ai b‚ni Son Altesse. Vous ‚tiez vivant, dis-je et j'‚tais r‚solue … vous apporter vos ca‹eux; seulement je ne savais comment faire. Or je venais de prendre la r‚solution d'aller demander au stathouder la place de ge“lier de Gorcum pour mon pŠre, lorsque la nourrice m'apporta votre lettre. Ah! nous pleurƒmes bien ensemble, je vous en r‚ponds. Mais votre lettre ne fit que m'affermir dans ma r‚solution. C'est alors que je partis pour Leyde; vous savez le reste. --Comment, chŠre Rosa, reprit Corn‚lius, vous pensiez, avant ma lettre re‡ue, … venir me rejoindre? --Si j'y pensais! r‚pondit Rosa, laissant prendre … son amour le pas sur sa pudeur, mais je ne pensais qu'… cela!
Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde fois, Corn‚lius pr‚cipita son visage sur le grillage, et cela sans doute pour remercier la belle jeune fille. Rosa se recula comme la premiŠre fois.
--En v‚rit‚, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le coeur de toute jeune fille, en v‚rit‚, j'ai bien souvent regrett‚ de ne pas savoir lire; mais jamais autant et de la mˆme fa‡on que lorsque votre nourrice m'apporta votre lettre; j'ai tenu dans ma main cette lettre qui parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j'‚tais, ‚tait muette pour moi. --Vous avez souvent regrett‚ de ne pas savoir lire? dit Corn‚lius, et … quelle occasion? --Dame! fit la jeune fille en riant, pour lire toutes les lettres que l'on m'‚crivait. --Vous receviez des lettres, Rosa? --Par centaines. --Mais qui vous ‚crivait donc?... --Qui m'‚crivait? Mais d'abord tous les ‚tudiants qui passaient sur le Buytenhoff, tous les officiers qui allaient … la place d'armes, tous les commis et mˆme les marchands qui me voyaient … ma petite fenˆtre. --Et tous ces billets, chŠre Rosa, qu'en faisiez-vous? --Autrefois, r‚pondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie, et cela m'amusait beaucoup; mais depuis un certain temps,--a quoi bon perdre son temps … ‚couter toutes ces sottises?--depuis un certain temps je les br–le. --Depuis un certain temps! s'‚cria Corn‚lius avec un regard troubl‚ tout … la fois par l'amour et la joie.
Rosa baissa les yeux toute rougissante. De sorte qu'elle ne vit pas s'approcher Corn‚lius qui ne rencontra, h‚las! que le grillage ; mais qui, malgr‚ cet obstacle, envoya … la jeune fille le plus tendre baiser. Rosa s'enfuit si pr‚cipitamment qu'elle oublia de rendre … Corn‚lius les trois ca‹eux de la tulipe noire.
XI
MAITRE ET ECOLIERE
Le bonhomme Gryphus, on a pu le voir, ‚tait loin de partager la bonne volont‚ de sa fille pour le filleul de Corneille de Witt. Il n'avait que cinq prisonniers … Loewestein: la tƒche de gardien n'‚tait donc pas difficle … remplir, et la ge“le ‚tait une sorte de sin‚cure donn‚e … son ƒge. Mais dans son zŠle, le digne ge“lier avait grandi de toute la puissance de son imagination la tƒche qui lui ‚tait impos‚e. Pour lui, Corn‚lius avait pris la proportion gigantesque d'un criminel de premier ordre. Il ‚tait en cons‚quence devenue le plus dangereux de ses prisonniers. Il surveillait chacune de ses d‚marches, ne l'abordait qu'avec un visage courrouc‚, lui faisant porter la peine de ce qu'il appelait son effroyable r‚bellion contre le cl‚ment stadhouder. Il entrait trois fois par jour dans la chambre de van Baerle, croyant le surprendre en faute; mais Corn‚lius avait renonc‚ aux correspondances depuis qu'il avait sa correspondance sous la main. Il ‚tait mˆme probable que Corn‚lius, e–t-il obtenu sa libert‚ entiŠre et permission complŠte de se retirer o— il e–t voulu, le domicile de la prison avec Rosa et ses ca‹eux lui e–t paru pr‚f‚rable … tout autre domicile sans ses ca‹eux et sans Rosa. C'est qu'en effet chaque soir … neuf heures, Rosa avait promis de venir causer avec le cher prisonnier, et dŠs le premier soir, Rosa, nous l'avons vu, avait tenu parole.
Le lendemain, elle monta comme la veille, avec le mˆme mystŠre et les mˆmes pr‚cautions. Seulement elle s'‚tait promis … elle- mˆme de ne pas trop approcher sa figure du grillage. D'ailleurs, pour entrer du premier coup dans une conversation qui p–t occuper s‚rieusement van Baerle, elle commen‡a par lui tendre … travers le grillage ses trois ca‹eux toujours envelopp‚s dans le mˆme papier. Mais, au grand ‚tonnement de Rosa, van Baerle repoussa sa blanche main du bout de ses doigts. Le jeune homme avait r‚fl‚chi.
--Ecoutez-moi, dit-il, nous risquerions trop, je crois, de mettre toute notre fortune dans le mˆme sac. Songez qu'il s'agit,, ma chŠre Rosa, d'accomplir une entreprise que l'on a regard‚e jusqu'aujourd'hui comme impossible. Il s'agit de faire fleurir la grande tulipe noire. Prenons donc toutes les pr‚cautions. Voici comment j'ai calcul‚ que nous parviendrions … notre but. --J'‚coute, dit Rosa. --Vous avez bien dans cette forteresse un petit jardin, … d‚faut de jardin une cour quelconque, … d‚faut de cour une terrassee. --Nous avons un trŠs beau jardin, dit Rosa. --Pouvez-vous, chŠre Rosa, m'apporter un peu de la terre de ce jardin afin que j'en juge? --DŠs demain. --Vous en prendrez … l'ombre et au soleil afin que je juge de ses qualit‚s sous les deux conditions de s‚cheresse et d'humidiit‚. --Soyez tranquille. --La terre choisie par moi et modifi‚e s'il est besoin, nous ferons trois parts de nos trois ca‹eux, vous en prendrez un que vous planterez le jour que je vous dirai dans la terre choisie par moi; il fleurira certainement si vous le soignez selon mes indications. --Je ne m'en ‚loignerai pas une seconde. --Vous m'en donnerez un autre que j'essayerai d'‚lever ici dans ma chambre, ce qui m'aidera … passer ces longues journ‚es penndant lesquelles je ne vous vois pas. J'ai peu d'espoir, je vous l'avoue pour celui-l…, et, d'avance, je regarde ce malheureux comme sacrifi‚ … mon ‚go‹sme. Cependant le soleil me visite quelquefois. Enfin nous tiendrons, ou plut“t vous tiendrez en r‚serve le troisiŠme ca‹eu, notre derniŠre ressource pour le cas o— nos premiŠres exp‚riences auraient manqu‚. De cette maniŠre, ma chŠre Rosa, il est impossible que nous n'arrivions pas … gagner les cent mille florins de votre dot et … nous procurer le suprˆme bonheur de voir r‚ussir notre oeuvre. --J'ai compris, dit Rosa. Je vous apporterai demain de la terre, vous choisirez la mienne et la v“tre. Quant … la v“tre, il me faudra plusieurs voyages, car je ne pourrai vous en apporter que peu … la fois. --Oh! nous ne sommes pas press‚s, chŠre Rosa; nos tulipes ne doivent pas ˆtre enterr‚es avant un grand mois. Ainsi vous voyez que nous avons tout le temps: seulement, pour planter votre ca‹eu, vous suivrez toutes mes instructions, n'est-ce pas? --Je vous le promets. --Et une fois plant‚, vous me ferez part de toutes les circonstances qui pourront int‚resser notre ‚lŠve, tels que changements atmosph‚riques, traces dans les all‚es, traces sur les plates-bandes. Vous ‚couterez la nuit si votre jardin n'est pas fr‚quent‚ par des chats. Deux de ces malheureux animaux m'ont, … Dordrecht, ravag‚ deux plates- bandes. --J'‚couterai. --Les jours de lune... Avez-vous vue sur le jardin, chŠre enfant? --La fenˆtre de ma chambre … coucher y donne. --Bon. Les jours de lune, vous regarderez si des trous du mur ne sortent point des rats. Les rats sont des rongeurs fort … craindre. --Je regarderai, et s'il y a des chats ou des rats... --Eh bien! il faudra aviser. Ensuite, continua van Baerle, il y a un animal bien plus … craindre encore que le chat et le rat! --Et quel est cet animal? --C'est l'homme! Vous comprenez, chŠre Rosa, on vole un florin, et l'on risque le bagne pour une pareille misŠre; … plus forte raison peut-on voler un ca‹eu de tulipe que vaut cent mille florins. --Personne que moi n'entrera dans le jardin. --Vous me le promettez? --Je vous le jure! --Bien, Rosa! merci, chŠre Rosa! oh! toute joie va donc me venir de vous!
Et, comme le visage de van Baerle se rapprochait du grillage avec la mˆme ardeur que la veille, et que, d'ailleurs, l'heure de la retraite ‚tait arriv‚e, Rosa ‚loigna la tˆte et allongea la main.
Dans cette jolie main ‚tait le ca‹eu.
Corn‚lius baisa passionn‚ment le bout des doigts de cette main. Etait-ce parce que cette main tenait un des ca‹eux de la grande tulipe noire? Etait-ce que cette main ‚tait la main de Rosa? C'est ce que nous laissons deviner … de plus savants que nous. Rosa se retira donc avec les deux autres ca‹eux, les serrant contre sa poitrine. Les serrait-elle contre sa poitrine parce que c'‚taient les ca‹eux de la grande tulipe noire, ou parce que les ca‹eux lui venaient de Corn‚lius van Baerle? Ce point, nous le croyons, serait plus facile … pr‚ciser que l'autre. Quoi qu'il en soit, … partir de ce moment, la vie devint douce et remplie pour le prisonnier.
Rosa, on l'a vu, lui avait remis un des ca‹eux. Chaque soir elle lui apportait, poign‚e … poign‚e, la terre de la portion du jardin qu'il avait trouv‚e la meilleure et qui en effet ‚tait excellente. Une large cruche, que Corn‚lius avait cass‚e habilement, lui donna un fond propice, il l'emplit … moiti‚ et m‚langea la terre apport‚e par Rosa d'un peu de boue de riviŠre qu'il fit s‚cher et qui lui fournit un excellent terreau. Puis, vers le commencement d'avril, il y d‚posa le premier ca‹eu.
Dire ce que Corn‚lius d‚ploya de soins, d'habilet‚ et de ruse pour d‚rober … la surveillance de Gryphus la joie de ses travaux, nous n'y parviendrions pas. Il ne se passait point de jour que Rosa ne vŒnt causer avec Corn‚lius. Les tulipes, fournissaient le fond de la conversation; mais si int‚ressant que soit ce sujet, on ne peut pas toujours parler tulipes. Alors on parlait d'autre chose, et … son grand ‚tonnement le tulipier s'apercevait de l'extension immense que pouvait prendre le cercle de la conversation.
Seulement Rosa avait pris une habitude: elle tenait son beau visage invariablement … six pouces du guichet, car la belle Frisonne ‚tait sans doute d‚fiante d'elle-mˆme, depuis qu'elle avait senti … travers le grillage combien le souffle d'un prisonnier peut br–ler le coeur d'une jeune fille. Il y a une chose surtout qui inqui‚tait … cette heure le tulipier presque autant que ses ca‹eux, et sur laquelle il revenait sans cesse. C'‚tait la d‚pendance o— ‚tait Rosa de son pŠre.
Le bonheur de Corn‚lius d‚pendait de cet homme; cet homme pouvait un beau matin s'ennuyer … Loewestein, trouver que l'air y ‚tait mauvais, que le geniŠvre n'y ‚tait pas bon, quitter la forteresse et emmener sa fille,--et encore une fois Corn‚lius et Rosa ‚taient s‚par‚s.
--Et alors … quoi bon les pigeons voyageurs? disait Corn‚lius … la jeune fille; puisque, chŠre Rosa, vous ne saurez ni lire ce que je vous ‚crirai, ni m'‚crire ce que vous aurez pens‚. --Eh bien! r‚pondit Rosa, qui au fond du coeur craignait la s‚paration autant que Corn‚lius, nous avons une heure tous les soirs, employons- la bien. --Mais il me semble, reprit Corn‚lius, que nous ne l'employons pas mal. --Employons-la mieux encore, dit Rosa en souriant. Montrez-moi … lire et … ‚crire; je profiterai de vos le‡ons, croyez-moi, et de cette fa‡on nous ne serons plus jamais s‚par‚s que par notre volont‚ … nous-mˆmes. --Oh! alors, s'‚cria Corn‚lius, nous avons l'‚ternit‚ devant nous.
Rosa sourit et haussa doucement les ‚paules.
--Est-ce que vous resterez toujours en prison? r‚pondit-elle. Est-ce qu'aprŠs vous avoir donn‚ la vie, Son Altesse ne vous donnera pas la libert‚? Est-ce qu'alors vous ne rentrerez pas dans vos biens? Est-ce que vous ne serez point riche? Est-ce qu'une fois libre et riche, vous daignerez regarder, quand vous passerez … cheval ou en carrosse, la petite Rosa, une fille de ge“lier?
Corn‚lius voulut protester, et certes il l'e–t fait de tout son coeur et dans la sinc‚rit‚ d'une ƒme remplie d'amour. La jeune fille l'interrompit.
--Comment va votre tulipe? demanda-t-elle en souriant.
Parler … Corn‚lius de sa tulipe, c'‚tait un moyen pour Rosa de tout faire oublier … Corn‚lius, mˆme Rosa.
--Mais assez bien, dit-il; la pellicule noircit, le travail de la fermentation a commenc‚. Et la v“tre, Rosa? --Oh! moi, j'ai fait les choses en grand et d'aprŠs vos indications. --Voyons, Rosa, qu'avez-vous fait? dit Corn‚lius. --J'ai, dit en souriant la jeune fille,--car au fond du coeur elle ne pouvait s'empˆcher d'‚tudier ce double amour du prisonnnier pour elle et pour la tulipe noire;--j'ai fait les choses en grand: je me suis pr‚par‚ dans un carr‚ nu, loin des arbres et des murs, dans une terre l‚gŠrement sablonneuse, plut“t humide que sŠche, sans un grain de pierre, sans un caillou, je me suis dispos‚ une plate-bande comme vous me l'avez d‚crite. --Bien, bien, Rosa. --Le terrain pr‚par‚ de la sorte m'attend plus que votre avertissement. Au premier beau jour vous me direz de planter mon ca‹eu et je le planterai; vous savez que je dois tarder sur vous, moi qui ai toutes les chances du bon air, du soleil et de l'abondance des sucs terrestres. --C'est vrai, c'est vrai, s'‚cria Corn‚lius en frappant avec joie ses mains; vous ˆtes certainement une bonne ‚coliŠre, Rosa, et vous gagnerez certainement vos cent mille florins. --N'oubliez pas, dit en riant Rosa, que votre ‚coliŠre, puisque vous m'appelez ainsi, a encore autre chose … apprendre que la culture des tulipes. --Oui, oui, et je suis aussi int‚ress‚ que vous, belle Rosa, … ce que vous sachiez lire. --Quand commencerons-nous? --Tout de suite. --Non, demain. --Pourquoi demain? --Parce qu'aujourd'hui notre heure est ‚coul‚e et qu'il faut que je vous quitte. --D‚j…! mais dans quoi lirons-nous? --Oh! dit Rosa, j'ai un livre, un livre qui, je l'espŠre, nous portera bonheur. --A demain donc? --A demain.
Le lendemain Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt.
XII
PREMIER CAIEU