La Tulipe Noire

Part 3

Chapter 3 4,217 words Public domain Markdown

Quant … Corn‚lius, rest‚ seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit point. Il ne cessa d'avoir l'oeil fix‚ sur l'‚troite fenˆtre … treillis de fer qui prenait son jour sur le Buytenhoff; il vit de cette fa‡on blanchir par del… les arbres ce premier rayon de lumiŠre que le ciel laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.

Corn‚lius, impatient de savoir si quelque chose vivait … l'entour de lui, s'approcha de la fenˆtre et promena circulairement un triste regard.

A l'extr‚mit‚ de la place, une masse noirƒtre teint‚e de bleu sombre par les brumes matinales, s'‚levait d‚coupant sur les maisons pƒles sa silhouette irr‚guliŠre.

Corn‚lius reconnut le gibet.

A ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n'‚taient plus que des squelettes encore saignants.

Le bon peuple de la Haye avait d‚chiquet‚ les chairs de ses victimes, mais rapport‚ fidŠlement au gibet le pr‚texte d'une double inscription trac‚e sur une ‚norme pancarte.

Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Corn‚lius parvint … lire les lignes suivantes:

"Ici pendent le grand sc‚l‚rat nomm‚ Jean de Witt et le petit coquin Corneille de Witt, son frŠre, deux ennemis du peuple, mais grands amis du roi de France."

Corn‚lius poussa un cri d'horreur, et dans le transport de sa terreur d‚lirante frappa des pieds et des mains … sa porte, si rudement et si pr‚cipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d'‚normes clefs … la main.

Il ouvrit la porte en prof‚rant d'horribles impr‚cations contre le prisonnier qui le d‚rangeait en dehors des heures o— il avait l'habitude de se d‚ranger.

--Ah ‡a mais! dit-il, est-il enrag‚ cet autre de Witt? s'‚cria-t-il, mais ces de Witt ont donc le diable au corps!

--Monsieur, monsieur, dit Corn‚lius en saisissant le ge“lier par le bras et en le traŒnant vers la fenˆtre; monsieur, qu'ai- je donc lu l…-bas?

--O—, l…-bas?

--Sur cette pancarte.

Et tremblant, pƒle et haletant, il lui montrait, au fond de la place, le gibet surmont‚ de la cynique inscription.

Gryphus se mit … rire.

--Ah! ah! r‚pondit-il. Oui, vous avez lu....Eh bien! mon cher monsieur, voil… o— l'on arrive quand on a des intelligencces avec les ennemis de monsieur le prince d'Orange.

--Messieurs de Witt ont ‚t‚ assassin‚s! murmura Corn‚lius, la sueur au front et en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les yeux ferm‚s.

--Messieurs de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus; appelez- vous cela assassin‚s, vous? moi, je dis ex‚cut‚s.

Et, voyant que le prisonnier ‚tait arriv‚ non seulement au calme, mais … l'an‚antissement, il sortit de la chambre, tirant la porte avec violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.

En revenant … lui, Corn‚lius se trouva seul et reconnut la chambre o— il se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l'avait appel‚e Gryphus, comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui … une triste mort.

Et comme c'‚tait un philosophe, comme c'‚tait surtout un chr‚tien, il commen‡a par prier pour l'ƒme de son parrain, puis pour celle du grand pensionnaire, puis enfin il se r‚signa lui-mˆme … tous les maux qu'il plairait … Dieu de lui envoyer.

Puis, aprŠs s'ˆtre bien assur‚ qu'il ‚tait seul, il tira de sa poitrine les trois ca‹eux de la tulipe noire et les cacha derriŠre un grŠs sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le coin le plus obscur de la prison.

Inutile labeur de tant d'ann‚es! destruction de si douces esp‚rances! sa d‚couverte allait donc aboutir au n‚ant comme lui … la mort! Dans cette prison, pas un brin d'herbe, pas un atome de terre, pas un rayon de soleil.

A cette pens‚e, Corn‚lius entra dans un sombre d‚sespoir dont il ne sortit que par une circonstance extraordinaire.

Quelle ‚tait cette circonstance?

C'est ce que nous nous r‚servons de dire dans le chapitre suivant.

VII

LA FILLE DU GE“LIER

Le mˆme soir, comme il apportait la pitance du prisonnier, Gryphus, en ouvrant la porte de la prison, glissa sur la dalle humide et tomba ; il se cassa le bras au-dessus du poignet. Corn‚lius fit un mouvement vers le ge“lier ; mais comme il ne se doutait pas de la gravit‚ de l'accident:

--Ce n'est rien, dit Gryphus, ne bougez pas.

Et il voulut se relever en s'appuyant sur son bras, mais l'os plia ; Gryphus seulement alors sentit la douleur et jeta un cri. Il comprit qu'il avait le bras cass‚, et cet homme si dur pour les autres retomba ‚vanoui sur le seuil de la porte, o— il demeura inerte et froid, semblable … un mort. Pendant ce temps, la porte de la prison ‚tait demeur‚e ouverte, et Corn‚lius se trouvait presque libre. Mais l'id‚e ne lui vint mˆme pas … l'esprit de profiter de cet accident; il avait vu, … la fa‡on dont le bras avait pli‚, qu'il y avait fracture, qu'il y avait douleur; il ne songea pas … autre chose qu'… porter secours au bless‚.

Au bruit que Gryphus avait fait en tombant, un pas pr‚cipit‚ se fit entendre dans l'escalier. C'‚tait la belle Frisonne, qui, voyant son pŠre ‚tendu … terre et le prisonnier courb‚ sur lui, avait cru d'abord que Gryphus, dont elle connaissait la brutalit‚, ‚tait tomb‚ … la suite d'une lutte engag‚e entre lui et le prisonnier.

Mais ramen‚e par le premier coup d'oeil … la v‚rit‚, et honteuse de ce qu'elle avait pu penser, elle leva sur le jeune homme ses beaux yeux humides et lui dit:

--Pardon et merci, monsieur. Pardon de ce que j'avais pens‚, et merci de ce que vous faites.

Corn‚lius rougit.

--Je ne fais que mon devoir de chr‚tien, dit-il, en secourant mon semblable.

Gryphus, revenu de son ‚vanouissement, ouvrit les yeux, et sa brutalit‚ accoutum‚e lui revenant avec la vie:

--Ah! voil… ce que c'est, dit-il, on se presse d'apporter le souper du prisonnier, on tombe en se hƒtant, en tombant on se casse le bras, et l'on vous laisse sur le carreau. --Silence, mon pŠre, dit Rosa, vous ˆtes injuste envers ce jeune monsieur, que j'ai trouv‚ occup‚ … vous secourir. --Lui? fit Gryphus avec un air de doute. --Cela est si vrai, monsieur, que je suis tout prˆt … vous secourir encore. --Vous? dit Gryphus ; ˆtes-vous donc docteur? --C'est mon premier ‚tat, dit le prisonnier. --De sorte que vous pourriez me remettre le bras? --Parfaitement. --Et que vous faut-il pour cela, voyons? --Deux clavettes de bois et des bandes de linge. --Tu entends, Rosa, dit Gryphus, le prisonnier va me remettre le bras ; c'est une ‚conomie ; voyons, aide-moi … me lever, je suis de plomb.

Rosa pr‚senta au bless‚ son ‚paule ; le bless‚ entoura le col de la jeune fille de son bras intact, et faisant un effort, il se mit sur ses jambes, tandis que Corn‚lius, pour lui ‚pargner le chemin, roulait vers lui un fauteuil. Gryphus s'assit dans le fauteuil, puis se retournant vers sa fille:

--Eh bien! n'as-tu pas entendu? lui dit-il. Va chercher ce que l'on te demande.

Rosa descendit et rentra un instant aprŠs avec deux douves de baril et une grande bande de linge.

--Est-ce bien cela que vous d‚sirez, monsieur? demanda Rosa. --Oui, mademoiselle, fit Corn‚lius en jetant les yeux sur les objets apport‚s ; oui, c'est bien cela. Maintenant, poussez cette table pendant que je vais soutenir le bras de votre pŠre.

Rosa poussa la table. Corn‚lius posa le bras cass‚ dessus, afin qu'il se trouvƒt … plat, et avec une habilet‚ parfaite, rajusta la fracture, adapta la clavette et serra les bandes. A la derniŠre ‚pingle, le ge“lier s'‚vanouit une seconde fois.

--Allez chercher du vinaigre, mademoiselle, dit Corn‚lius, nous lui en frotterons les tempes, et il reviendra.

Mais au lieu d'accomplir la prescription qui lui ‚tait faite, Rosa, aprŠs s'ˆtre assur‚e que son pŠre ‚tait bien sans connaissance, s'avan‡ant vers Corn‚lius:

--Monsieur, dit-elle, service pour service. --Qu'est-ce … dire, ma belle enfant? demanda Corn‚lius. --C'est-…-dire, monsieur, que le juge qui doit vous interroger demain est venu s'informer aujourd'hui de la chambre o— vous ‚tiez ; qu'on lui a dit que vous occupiez la chambre de monsieur Corneille de Witt, et qu'… cette r‚ponse, il a ri d'une fa‡on sinistre qui me fait croire que rien de bon ne vous attend. --Mais, demanda Corn‚lius, que peut-on me faire? --Voyez d'ici ce gibet. --Mais je ne suis point coupable, dit Corn‚lius. --L'‚taient-ils, eux, qui sont l…-bas, mutil‚s, d‚chir‚s? --C'est vrai, dit Corn‚lius en s'assombrissant. --D'ailleurs, continua Rosa, l'opinion publique veut que vous le soyez, coupable. Mais enfin, coupable ou non, votre procŠs commencera demain ; aprŠs-demain, vous serez condamn‚: les choses vont vite par le temps qui court. --Eh bien! que concluez-vous de tout ceci, mademoiselle? --J'en conclus que je suis seule, que je suis faible, que mon pŠre est ‚vanoui, que le chien est musel‚, que rien par cons‚quuent ne vous empˆche de vous sauver. Sauvez-vous donc, voil… ce que je conclus. --Que dites-vous? --Je dis que je n'ai pu sauver monsieur Corneille ni monsieur Jean de Witt, h‚las! et que je voudrais bien vous sauver, vous.. Seulement, faites vite ; voil… la respiration qui revient … mon pŠre, dans une minute peut-ˆtre il rouvira les yeux, et il sera trop tard. Vous h‚sitez?

En effet, Corn‚lius demeurait immobile, regardant Rosa, mais comme s'il la regardait sans l'entendre. --Ne comprenez-vous pas? fit la jeune fille impatiente. --Si fait, je comprends, fit Corn‚lius; mais... --Mais? --Je refuse. On vous accuserait. --Qu'importe? dit Rosa en rougissant. --Merci, mon enfant, reprit Corn‚lius, mais je reste. --Vous restez! Mon Dieu! mon Dieu! N'avez-vous donc pas compris que vous serez condamn‚... . condamn‚ … mort, ex‚cut‚ suur un ‚chafaud et peut-ˆtre assassin‚, mis en morceaux comme on a assassin‚ et mis en morceaux monsieur Jean et monsieur Corneille? Au nom du ciel, ne vous occupez pas de moi et fuyez cette chambre o— vous ˆtes. Prenez-y garde, elle porte malheur aux de Witt. --Hein! s'‚cria le ge“lier en se r‚veillant. Qui parle de ses coquins, de ces mis‚rables, de ces sc‚l‚rats de de Witt? --Ne vous emportez pas, mon brave homme, dit Corn‚lius avec son doux sourire ; ce qu'il y a de pis pour les fractures, c'est de s'‚chauffer le sang.

Puis, tout bas … Rosa:

--Mon enfant, dit-il, je suis innocent, j'attendrai mes juges avec la tranquillit‚ et le calme d'un innocent. --Silence! dit Rosa. --Silence, et pourquoi? --Il ne faut pas que mon pŠre soup‡onne que nous avons caus‚ ensemble. --O— serait le mal? --O— serait le mal? C'est qu'il m'empˆcherait de jamais revenir ici, dit la jeune fille. --Corn‚lius re‡ut cette na‹ve confidence avec un sourire; il lui semblait qu'un peu de bonheur luisait sur son infortune. --Eh bien! que marmottez-vous l… tous deux? dit Gryphus en se levant et en soulevant son bras droit avec son bras gauche. --Rien, r‚pondit Rosa ; monsieur me prescrit le r‚gime que vous avez … suivre. --Le r‚gime que je dois suivre! le r‚gime que je dois suivre! Vous aussi, vous en avez un … suivre, la belle! --Et lequel, mon pŠre? --C'est de ne pas venir dans la chambre des prisonniers, ou, quand vous y venez, d'en sortir le plus vite possible ; marchez donc devant moi, et lestement!

Rosa et Corn‚lius ‚changŠrent un regard. Celui de Rosa voulait dire: --Vous voyez bien! Celui de Corn‚lius signifiait: --Qu'il soit fait ainsi qu'il plaira au Seigneur!

VIII

LE TESTAMENT DE CORNELIUS VAN BAERLE

Van Baerle was tried the second day after his incarceration in the Buytenhoff. He pleaded ignorance of the contents of the documents found in his possession, but his judges, who were Orangists, had determined to convict him of treason, and deliberated only as a matter of form. -------------

Comme cette d‚lib‚ration avait ‚t‚ s‚rieuse, elle avait dur‚ une demi-heure, et pendant cette demi-heure, le prisonnier avait ‚t‚ r‚int‚gr‚ dans sa prison. Ce fut l… que le greffier des Etats vint lui lire l'arrˆt.

MaŒtre Gryphus ‚tait retenu sur son lit par la fiŠvre que lui causait la fracture de son bras. Ses clefs ‚taient pass‚es aux mains d'un de ses valets surnum‚raires, et derriŠre ce valet, qui avait introduit le greffier, Rosa, la belle Frisonne, s'‚tait venue placer … l'encoignure de la porte, un mouchoir sur sa bouche pour ‚touffer ses soupirs et ses sanglots. Corn‚lius ‚couta la sentence avec un visage plus ‚tonn‚ que triste. La sentence lue, le greffier lui demanda s'il avait quelque chose … r‚pondre.

--Ma foi, non, r‚pondit-il. Et comme le greffier allait sortir: --A propos, monsieur le greffier, dit Corn‚lius, pour quel jour est la chose, s'il vous plaŒt? --Mais pour aujourd'hui, r‚pondit le greffier un peu gˆn‚ par le sang-froid du condamn‚.

Un sanglot ‚clata derriŠre la porte. Corn‚lius se pencha pour voir qui avait pouss‚ ce sanglot, mais Rosa avait devin‚ le mouvement et s'‚tait rejet‚e en arriŠre.

--Et, ajouta Corn‚lius, … quelle heure l'ex‚cution? --Monsieur, pour midi. --Diable! fit Corn‚lius, j'ai entendu, ce me semble, sonner dix heures il y a au moins vingt minutes. Je n'ai pas de temps … perdre. --Pour vous reconcilier avec Dieu, oui, monsieur, fit le greffier en saluant jusqu'… terre, et vous pouvez demander tel ministre qu'il vous plaira.

En disant ces mots, il sortit … reculons, et le ge“lier rempla‡ant l'allait suivre en refermant la porte de Corn‚lius, quand un bras blanc et qui tremblait s'interposa entre cet homme et la lourde porte. Corn‚lius ne vit que le casque d'or aux oreillettes de dentelles blanches, coiffure des belles Frisonnes ; il n'entendit qu'un murmure … l'oreille du guichetier ; mais celui-ci remit ses lourdes clefs dans la main blanche qu'on lui tendait, et, descendant quelques marches, il s'assit au milieu de l'escalier, gard‚ ainsi en haut par lui, en bas par le chien. Le casque d'or fit volte-face, et Corn‚lius reconnut le visage sillonn‚ de pleurs et les grands yeux bleus tout noy‚s de la belle Rosa. La jeune fille s'avan‡a vers Corn‚lius en appuyant ses deux mains sur sa poitrine bris‚e.

--Oh! monsieur! monsieur! dit-elle.

Et elle n'acheva point.

--Ma belle enfant, r‚pliqua Corn‚lius ‚mu, que d‚sirez- vous de moi? Je n'ai pas grand pouvoir d‚sormais sur rien, je vous en avertis.

--Monsieur, je viens r‚clamer de vous une grƒce, dit Rosa, tendant ses mains moiti‚ vers Corn‚lius, moiti‚ vers le ciel. --Ne pleurez pas ainsi, Rosa, dit le prisonnier ; car vos larmes m'attendrissent bien plus que ma mort prochaine. Et, vous le savez, plus le prisonnier est innocent, plus il doit mourir avec calme et mˆme avec joie, puisqu'il meurt martyr. Voyons, ne pleurez plus et dites-moi vos d‚sirs, ma belle Rosa.

La jeune fille se laissa glisser … genoux.

--Pardonnez … mon pŠre, dit-elle. --A votre pŠre! fit Corn‚lius ‚tonn‚. --Oui, il a ‚t‚ si dur pour vous! mais il est ainsi de sa nature, il est ainsi pour tous, et ce n'est pas vous particuliŠremeent qu'il a brutalis‚. --Il est puni, chŠre Rosa, plus que puni mˆme par l'accident qui lui est arriv‚, et je lui pardonne. --Merci! dit Rosa. Et maintenant, dites, puis-je, moi, … mon tour, quelque chose pour vous? --Vous pouvez s‚cher vos beaux yeux, chŠre enfant, r‚pondit Corn‚lius avec son doux sourire. --Mais pour vous--pour vous? --Celui qui n'a plus … vivre qu'une heure est un grand sybarite s'il a besoin de quelque chose, chŠre Rosa. --Ce ministre qu'on vous avait offert? --J'ai ador‚ Dieu toute ma vie, Rosa. Je l'ai ador‚ dans ses oeuvres, b‚ni dans sa volont‚. Dieu ne peut rien avoir contre moi. Je ne vous demanderai donc pas un ministre. La derniŠre pens‚e qui m'occupe, Rosa, se rapporte … la glorification de Dieu. Aidez-moi, ma chŠre, je vous en prie, dans l'accomplissement de cette derniŠre pens‚e. --Ah! monsieur Corn‚lius, parlez, parlez! s'‚cria la jeune fille inond‚e de larmes. --Donnez-moi votre belle main, et promettez-moi de ne pas rire, mon enfant. --Rire! s'‚cria Rosa au d‚sespoir, rire en ce moment! Mais vous ne m'avez donc pas regard‚e, monsieur Corn‚lius? --Je vous ai regard‚e, Rosa, et avec les yeux du corps et avec les yeux de l'ƒme. Jamais femme plus belle, jamais ƒme plus pure ne s'‚tait offerte … moi; et si je ne vous regarde plus … partir de ce moment, pardonnez-moi, c'est parce que, prˆt … sortir de la vie, j'aime mieux n'avoir rien … y regretter.

Rosa tresaillit. Comme le prisonnier disait ces paroles, onze heures sonnaient au beffroi du Buytenhoff. Corn‚lius comprit.

--Oui, oui, hƒtons-nous, dit-il, vous avez raison, Rosa. Alors tirant de sa poitrine, o— il l'avait cach‚ de nouveau depuis qu'il n'avait plus peur d'ˆtre fouill‚, le papier qui enveloppait les trois ca‹eux: --Ma belle amie, dit-il, j'ai beaucoup aim‚ les fleurs. C'‚tait dans le temps o— j'ignorais que l'on p–t aimer autre chose. Oh! ne rougissez pas, ne vous d‚tournez pas. J'aimais les fleurs, Rosa, et j'avais trouv‚, je le crois du moins, le secret de la grande tulipe noire que l'on croit impossible, et qui est, vous le savez ou vous ne le savez pas, l'objet d'un prix de cent mille florins propos‚ par la soci‚t‚ horticole de Harlem. Ces cent mille florins, et Dieu sait que ce ne sont pas eux que je regrette, ces cent mille florins je les ai l… dans ce papier; ils sont gagn‚s avec les trois ca‹eux qu'il renferme, et que vous pouvez prendre, Rosa, car je vous les donne. --Monsieur Corn‚lius! --Oh! vous pouvez les prendre, Rosa, vous ne faites de tort … personne, mon enfant. Je suis seul au monde; mon pŠre et ma mŠre sont morts; je n'ai jamais eu ni soeur ni frŠre; je n'ai jamais pens‚ … aimer personne d'amour, et si quelqu'un a pens‚ … m'aimer, je ne l'ai jamais su. Vous le voyez bien d'ailleurs, Rosa, que je suis abandonn‚, puisqu'… cette heure vous seule ˆtes dans mon cachot, me consolant et me secourant. --Mais, monsieur, cent mille florins... --Ah! soyons s‚rieux, chŠre enfant, dit Corn‚lius. Cent mille florins seront une belle dot … votre beaut‚; vous les aurez, les cent mille florins, car je suis s–r de mes ca‹eux. Vous les aurez donc, chŠre Rosa, et je ne vous demande en ‚change que la promesse d'‚pouser un brave gar‡on, jeune, que vous aimerez, et qui vous aimera autant que moi j'aimais les fleurs. Ne m'interrompez pas, Rosa, je n'ai plus que quelques minutes.

La pauvre fille ‚touffait sous ses sanglots. Corn‚lius lui prit la main.

--Ecoutez-moi, continua-t-il, voici comment vous proc‚derez. Vous prendrez de la terre dans mon jardin de Dordrecht. Demandez … Butruysheim, mon jardinier, du terreau de ma plate-bande num‚ro 6; vous y planterez dans une caisse profonde ces trois ca‹eux, ils fleuriront en mai prochain, c'est-…-dire dans sept mois, et quand vous verrez la fleur sur la tige, passez les nuits … la garantir du vent, les jours … la sauver du soleil. Elle fleurira noire, j'en suis s–r. Alors vous ferez pr‚venir le pr‚sident de la soci‚t‚ de Harlem. Il fera constater par le congrŠs la couleur de la fleur, et l'on vous comptera les cent mille florins.

Rosa poussa un grand soupir.

--Maintenant, continua Corn‚lius, je ne d‚sire plus rien, sinon que la tulipe s'appelle "Rosa Barlaensis," c'est-…-dire qu'elle rappelle en mˆme temps votre nom et le mien, et comme ne sachant pas le latin, bien certainement, vous pourriez oublier ce mot, tƒchez de m'avoir un crayon et du papier, que je vous l'‚crive. Rosa ‚clata en sanglots et tendit un livre qui portait les initiales de C. W. --Qu'est-ce que cela? demanda le prisonnier. --H‚las! r‚pondit Rosa, c'est la Bible de votre pauvre parrain, Corneille de Witt. Il y a puis‚ la force de subir la torture et d'entendre sans pƒlir son jugement. Je l'ai trouv‚e dans cette chambre aprŠs la mort du martyr, je l'ai gard‚e comme un relique. Ecrivez dessus ce que vous avez … ‚crire, monsieur Corn‚lius, et quoique j'aie le malheur de ne pas savoir lire, ce que vous ‚crirez sera accompli.

Corn‚lius prit la Bible et la baisa respectueusement.

--Avec quoi ‚crirai-je? demanda-t-il? --Il y a un crayon dans la Bible, dit Rosa. Il y ‚tait, je l'ai conserv‚.

Corn‚lius le prit, et sur la seconde page,--car, on se le rappelle, la premiŠre avait ‚t‚ d‚chir‚e,--prŠs de mourir … son tour comme son parrain, il ‚crivit d'une main non moins ferme:

"Ce 23 ao–t 1672, sur le point de rendre, quoique innocent, mon ƒme … Dieu sur un ‚chafaud, je lŠgue … Rosa Gryphus le seul bien qui me soit rest‚ de tous mes biens dans ce monde, les autres ayant ‚t‚ confisqu‚s; je lŠgue, dis-je, … Rosa Gryphus trois ca‹eux qui, dans ma conviction profonde, doivent donner, au mois de mai prochain la grande tulipe noire, objet du prix de cent mille florins propos‚ par la soci‚t‚ de Harlem, d‚sirant qu'elle touche ces cent mille florins en mon lieu et place et comme mon unique h‚ritiŠre, … la seule charge d'‚pouser un jeune homme de mon ƒge … peu prŠs, qui l'aimera et qu'elle aimera, et de donner … la grande tulipe noire qui cr‚era une nouvelle espŠce le nom de Rosa Barlaensis, c'est-…-dire son nom et le mien r‚unis. Dieu me trouve en grƒce et elle en sant‚! CORNELIUS VAN BAERLE."

Puis, donnant la Bible … Rosa:

--Lisez, dit-il. --H‚las! r‚pondit la jeune fille … Corn‚lius, je vous l'ai d‚j… dit, je ne sais pas lire. Alors Corn‚lius lut … Rosa le testament qu'il venait de faire. Les sanglots de la pauvre enfant redoublŠrent. --Acceptez-vous mes conditions? demanda le prisonnier en souriant avec m‚lancholie et en baisant le bout des doigts tremblants de la belle Frisonne. --Oh! je ne saurais, monsieur, balbutia-t-elle. --Vous ne sauriez, mon enfant, et pourquoi donc? --Parce qu'il y a une de ces conditions que je ne saurais tenir. --Laquelle? --Vous me donnez les cent mille florins … titre de dot? --Oui. --Et pour ‚pouser un homme que j'aimerai? --Sans doute. --Eh bien! monsieur, cet argent ne peut ˆtre … moi. Je n'aimerai jamais personne et ne me marierai pas.

Et aprŠs ces mots p‚niblement prononc‚s, Rosa fl‚chit sur ses genoux et faillit s'‚vanouir de douleur. Corn‚lius, effray‚ de la voir si pƒle et si mourante, allait la prendre dans ses bras, lorsqu'un pas pesant, suivi d'autres bruits sinistres, retentit dans les escaliers accompagn‚ des aboiements du chien.

--On vient vous chercher! s'‚cria Rosa en se tordant les mains. Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, n'avez-vous pas encore quelque chose … me dire?

Et elle tomba … genoux, la tˆte enfonc‚e dans ses bras, et toute suffoqu‚e de sanglots et de larmes.

--J'ai … vous dire de cacher pr‚cieusement vos trois ca‹eux et de les soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, eet pour l'amour de moi. Adieu, Rosa. --Oh! oui, dit-elle, sans lever la tˆte, oh! oui, tout ce que vous avez dit, je le ferai. Except‚ de me marier, ajouta-t-ellle tout bas, car cela, oh! cela, je le jure, c'est pour moi une chose impossible.

Et elle enfon‡a dans son sein le cher tr‚sor de Corn‚lius. Ce bruit qu'avaient entendu Corn‚lius et Rosa, c'‚tait celui que faisait le greffier qui revenait chercher le condamn‚, suivi de l'ex‚cuteur, des soldats destin‚s … fournir la garde de l'‚chafaud, et des curieux familiers de la prison. Corn‚lius, sans faiblesse comme sans fanfaronnade, les re‡ut en amis plut“t qu'en pers‚cuteurs, et se laissa imposer telles conditions qu'il plut … ces hommes pour l'ex‚cution de leur office. Quand il lui fallut descendre pour suivre les gardes, Corn‚lius chercha des yeux le regard ang‚lique de Rosa, mais il ne vit derriŠre les ‚p‚es et les hallebardes qu'un corps ‚tendu prŠs d'un banc de bois et un visage livide … demi voil‚ par de longs cheveux.

Mais, en tombant inanim‚e, Rosa, pour ob‚ir encore … son ami, avait appuy‚ sa main sur son corsage de velours, et mˆme dans l'oubli de toute vie, continuait instinctivement … recueillir le d‚p“t pr‚cieux qui lui avait confi‚ Corn‚lius. Et en quittant le cachot, le jeune homme put entrevoir dans les doigts crisp‚s de Rosa la feuille jaunƒtre de cette Bible sur laquelle Corn‚lius de Witt avait si p‚niblement et si douloureusement ‚crit les quelques lignes qui eussent infailliblement, si Corn‚lius les avait lues, sauv‚ un homme et une tulipe.

IX

LES PIGEONS DE DORDRECHT