# La Tulipe Noire

## Part 2

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Tout … coup le carrosse s'arrˆta. Un mar‚chal venait, d'un coup de massue, d'assommer un des deux chevaux, qui tomba dans les traits. En ce moment le volet d'une fenˆtre s'entr'ouvrit et l'on put voir le visage livide et les yeux sombres d'un jeune homme se fixant sur le spectacle qui se pr‚parait. DerriŠre lui apparaissait la tˆte d'un officier presque aussi pƒle que la sienne.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! monseigneur, que va-t-il se passer? murmura l'officier. --Quelque chose de terrible, bien certainement, r‚pondit celui-ci. --Oh! voyez-vous, monseigneur, ils tirent le grand pensionnaire de la voiture, ils le battent, ils le d‚chirent. --En v‚rit‚, il faut que ces gens-l… soient anim‚s d'une bien violente indignation, fit le jeune homme du mˆme ton impassible qu'il avait conserv‚ jusqu'alors. --Et voici Corneille qu'ils tirent … son tour du carrosse, Corneille d‚j… tout bris‚, tout mutil‚ par la torture. Oh! voyez donc, voyez donc. --Oui, en effet, c'est bien Corneille.

L'officier poussa un faible cri et d‚tourna la tˆte. C'est que, sur le dernier degr‚ du marchepied, avant mˆme qu'il eut touch‚ la terre, Corneille de Witt venait de recevoir un coup de barre de fer qui lui avait bris‚ la tˆte. Il se releva cependant, mais pour retomber aussit“t. Puis des hommes le prenant par les pieds, le tirŠrent dans la foule, au milieu de laquelle on put suivre le sillage sanglant qu'il y tra‡ait et qui se refermait derriŠre lui avec de grandes hu‚es pleines de joie. Le jeune homme devint plus pƒle encore, ce qu'on e–t cru impossible, et son oeil se voila un instant sous sa paupiŠre. L'officier vit ce mouvement de piti‚, le premier que son s‚vŠre compagnon e–t laiss‚ ‚chapper, et voulant profiter de cet amollissement de son ƒme:

--Venez, venez, monseigneur, dit-il, car voil… qu'on va assassiner aussi le grand pensionnaire.

Mais le jeune homme avait d‚j… ouvert les yeux.

--En v‚rit‚! dit-il. Ce peuple est implacable. Il ne fait pas bon de le trahir. --Monseigneur, dit l'officier, est-ce qu'on ne pourrait pas sauver ce pauvre homme, qui a ‚lev‚ Votre Altesse? S'il y a un moyen, dites-le, et duss‚-je y perdre la vie ...

Guillaume d'Orange, car c'‚tait lui, plissa son front d'une fa‡on sinistre, et r‚pondit:

--Colonel van Deken, allez, je vous prie, trouver mes troupes afin qu'elles prennent les armes … tout ‚v‚nement. --Mais laisserai-je donc monseigneur seul ici, en face de ces assassins? --Ne vous inqui‚tez pas de moi plus que je ne m'en inquiŠte, dit brusquement le prince. Allez.

L'officier partit avec une rapidit‚ qui t‚moignait bien moins de son ob‚issance que de la joie de n'assister point au hideux assassinat du second des frŠres. Il n'avait point ferm‚ la porte de la chambre que Jean, qui par un effort suprˆme avait gagn‚ le perron d'une maison situ‚e presque en face de celle o— ‚tait cach‚ son ‚lŠve, chancela sous les secousses qu'on lui imprimait de dix c“t‚s … la fois en disant:

--Mon frŠre, o— est mon frŠre? --Un de ces furieux lui jeta bas son chapeau d'un coup de poing.

Un autre lui montra le sang qui teignait ses mains, celui-l… venait d'‚ventrer Corneille, et il accourait pour ne point perdre l'occasion d'en faire autant au grand pensionnaire, tandis que l'on traŒnait au gibet le cadavre de celui qui ‚tait d‚j… mort. Jean poussa un g‚missement lamentable et mit une de ses mains sur ses yeux.

--Ah! tu fermes tes yeux, dit un des soldats de la garde bourgeoise, eh bien! je vais te les crever, moi!

Et il lui poussa dans le visage un coup de pique sous lequel le sang jaillit.

--Mon frŠre! cria de Witt essayant de voir ce qu'‚tait devenu Corneille, … travers le flot de sang qui l'aveuglait, mon frŠre! --Va le rejoindre! hurla un autre assassin en lui appliquant son mousquet sur la tempe et en lƒchant la d‚tente.

Mais le coup ne partit point. Alors le meurtrier retourna son arme, et la prenant … deux mains par le canon il assomma Jean de Witt d'un coup de crosse. Jean de Witt chancela et tomba … ses pieds. Mais aussit“t, se relevant par un suprˆme effort:

--Mon frŠre! cria-t-il d'une voix tellement lamentable que le jeune homme tira le contrevent sur lui.

D'ailleurs il restait peu de chose … voir, car un troisiŠme assassin lui lƒcha … bout portant un coup de pistolet qui partit cette fois, et il tomba pour ne plus se relever. Alors chacun de ses mis‚rables, enhardi par cette chute, voulut d‚charger son arme sur le cadavre. Chacun voulut donner un coup de masse, d'‚p‚e ou de couteau, chacun voulut tirer sa goutte de sang, arracher son lambeau d'habits. Puis quand ils furent tous deux bien meurtris, bien d‚chir‚s, bien d‚pouill‚s, la populace les traŒna nus et sanglants … un gibet improvis‚, o— des bourreaux amateurs les suspendirent par les pieds. Nous ne pourrions dire si … travers l'ouverture du volet le jeune homme vit la fin de cette terrible scŠne, mais au moment mˆme o— il pendait les deux martyrs au gibet, il traversait la foule et gagnait le Tol-Hek toujours ferm‚.

--Ah! monsieur, s'‚cria le portier, me rapportez-vous la clef? --Oui, mon ami, la voil…, r‚pondit le jeune homme. --Oh! c'est un bien grand malheur que vous ne m'ayez pas rapport‚ cette clef seulement une demi-heure plus t“t, dit le portier en soupirant. --Et pourquoi cela? demanda le jeune homme. --Parce que j'eusse pu ouvrir aux messieurs de Witt. Tandis que, ayant trouv‚ la porte ferm‚e, ils ont ‚t‚ oblig‚s de rebrouusser chemin. Ils sont tomb‚s au milieu de ceux qui les poursuivaient. --La porte! la porte! s'‚cria une voix qui semblait ˆtre celle d'un homme press‚. Le prince se retourna et reconnut le colonel van Deken. --C'est vous, colonel? dit-il. Vous n'ˆtes pas encore sorti de la Haye? C'est accomplir tardivement mon ordre. --Monseigneur, r‚pondit le colonel, voil… la troisiŠme porte … laquelle je me pr‚sente; j'ai trouv‚ les deux autres ferm‚es. --Eh bien! ce brave homme va nous ouvrir celle-ci. Ouvre, mon ami, dit le prince au portier qui ‚tait rest‚ tout ‚bahi … ce titre de monseigneur.

William of Orange mounted his horse, and, followed by his officer, rode off at full speed toward his camp, in order to be with his troops when the news should arrive of the death of the de Witts. The murder of these men had greatly strengthened his position as Stadtholder. ---------------

IV

L'AMATEUR DE TULIPES ET SON VOISIN

Cornelius van Baerle, the godson of Corneille de Witt, and the custodian of their secret correspondence, was a young man of wealth and quiet tastes. He had declined to enter political life, and had retired to his ancestral home at Dordrecht where he spent his time and fortune in the cultivation of tulips. After creating several new species, he set to work to create a black tulip, for which the Horticultural Society of Harlem had offered a prize of 100,000 florins. In the house adjoining that of van Baerle, lived another tulip-grower, named Boxtel, who had not the wealth of van Baerle, and could not attain the same success. He became envious of his more fortunate rival. With a telescope he watched the garden and the glass-covered drying-room where van Baerle kept his bulbs and records. Van Baerle, absorbed in his work, was utterly ignorant of the hatred of his envious neighbor. When Corneille de Witt in January, 1672, had come to van Baerle, and, in the supposed secrecy of the drying-room, confided to his godson the state correspondence, Boxtel, telescope in hand, watched attentively all the movements. He saw the mysterious package pass from the hands of de Witt to those of van Baerle who enclosed it carefully in the drawer where he kept his best tulip bulbs. Boxtel guessed the nature of the documents, and determined to make use of this knowledge at the opportune time in order to ruin his rival. The day Craeke arrived at Dordrecht with the order from Corneille de Witt to destroy the papers, van Baerle was in his drying-room, oblivious of the world and its revolutions, but enraptured by his success in the world of tulips. Before him lay three bulbs which he was sure would produce the long-sought black tulip. ---------------------------

--Les admirables ca‹eux!...

Et Corn‚lius se d‚lectait dans sa contemplation, et Corn‚lius s'absorbait dans les plus doux rˆves. Soudain la sonnette de son cabinet fut plus vivement ‚branl‚e que d'habitude. Corn‚lius tressaillit, ‚tendit la main sur ses ca‹eux et se retourna.

--Qui va l…? demanda-t-il. --Monsieur, r‚pondit le serviteur, c'est un messager de la Haye. --Un messager de la Haye....Que veut-il? --Monsieur, c'est Craeke. --Craeke, le valet de confiance de monsieur Jean de Witt? Bon! qu'il attende. --Je ne puis attendre, dit une voix dans le corridor.

Et en mˆme temps Craeke se pr‚cipita dans le s‚choir.

Cette apparition presque violente ‚tait une telle infraction aux habitudes ‚tablies dans la maison de Corn‚lius van Baerle, que celui-ci, en apercevant Craeke qui se pr‚cipitait dans le s‚choir, fit de la main qui couvrait les ca‹eux un mouvement presque convulsif, lequel envoya deux des pr‚cieux oignons rouler, l'un sous la table voisine de la grande table, l'autre dans la chemin‚e.

--Au diable! dit Corn‚lius, se pr‚cipitant … la poursuite des ca‹eux, qu'y a-t-il donc, Craeke? --Il y a, monsieur, dit Craeke, d‚posant le papier sur la grande table o— ‚tait rest‚ le troisiŠme oignon, il y a que vous ˆtes invit‚ … lire ce papier sans perdre un seul instant.

Et Craeke, qui avait cru remarquer dans les rues de Dordrecht les sympt“mes d'un tumulte pareil … celui qu'il venait de laisser … la Haye, s'enfuit sans tourner la tˆte.

--C'est bon! c'est bon! mon cher Craeke, dit Corn‚lius, ‚tendant le bras sous la table pour y poursuivre l'oignon pr‚cieux; on le lira, ton papier.

Puis, ramassant le ca‹eu, qu'il mit dans le creux de sa main pour l'examiner:

--Bon! dit-il; en voil… d‚j… un intact. Diable de Craeke, va! entrer ainsi dans mon s‚choir! Voyons … l'autre, maintenant.

Et sans lƒcher l'oignon fugitif, van Baerle s'avan‡a vers la chemin‚e, et … genoux, du bout du doigt, se mit … palper les cendres qui heureusement ‚taient froides.

Au bout d'un instant, il sentit le second ca‹eu.

--Bon, dit-il, le voici.

Et le regardant avec une attention presque paternelle:

--Intact comme le premier, dit-il.

Au mˆme instant, et comme Corn‚lius, encore … genoux, examinant le second ca‹eu, la porte du s‚choir fut secou‚e si rudement et s'ouvrit de telle fa‡on … la suite de cette secousse, que Corn‚lius sentit monter … ses joues, … ses oreilles la flamme de cette mauvaise conseillŠre que l'on nomme la colŠre.

--Qu'est-ce encore? demanda-t-il. Ah ‡a! devient-on fou c‚ans?

--Monsieur! monsieur! s'‚cria un domestique se pr‚cipitant dans le s‚choir avec le visage plus pƒle et la mine plus effar‚e que ne les avait Craeke. --Et bien? demanda Corn‚lius, pr‚sageant un malheur … cette double infraction de toutes les rŠgles. --Ah! monsieur, fuyez, fuyez vite! cria le domestique. --Fuir et pourquoi? --Monsieur, la maison est pleine de gardes des Etats. --Que demandent-ils? --Ils vous cherchent. --Pour quoi faire? --Pour vous arrˆter. --Pour m'arrˆter, moi? --Oui, monsieur, et ils sont pr‚c‚d‚s d'un magistrat. --Que veut dire cela? demanda van Baerle en serrant ses deux ca‹eux dans sa main et en plongeant son regard effar‚ dans l'escalier. --Ils montent, ils montent! cria le serviteur. --Oh! mon cher enfant, mon digne maŒtre, cria la nourrice en faisant … son tour son entr‚e dans le s‚choir. Prenez votre or, vos bijoux, et fuyez, fuyez! --Mais par o— veux-tu que je fuie, nourrice? demanda van Baerle. --Sautez par la fenˆtre. --Vingt-cinq pieds. --Vous tomberez sur six pieds de terre grasse. --Oui, mais je tomberai sur mes tulipes. --N'importe, sautez.

Corn‚lius prit le troisiŠme ca‹eu, s'approcha de la fenˆtre, l'ouvrit, mais … l'aspect du d‚gƒt qu'il allait causer dans ses plates-bandes bien plus encore qu'… la vue de la distance qu'il lui fallait franchir:

--Jamais, dit-il.

Et il fit un pas en arriŠre.

En ce moment on voyait poindre … travers les barreaux de la rampe les hallebardes des soldats. La nourrice leva les bras au ciel. Quant … Corn‚lius van Baerle, il faut le dire … la louange non pas de l'homme, mais du tulipier, sa seule pr‚occupation fut pour ses inestimables ca‹eux. Il chercha des yeux un papier o— les envelopper, aper‡ut la feuille de la Bible d‚pos‚e par Craeke sur le s‚choir, la prit sans se rappeler, tant son trouble ‚tait grand, d'o— venait cette feuille, y enveloppa les trois ca‹eux, les cacha dans sa poitrine et attendit. Les soldats, pr‚c‚d‚s du magistrat, entrŠrent au mˆme instant.

--Etes-vous le docteur Corn‚lius van Baerle? demanda le magistrat, quoiqu'il conn–t parfaitement le jeune homme; mais en cella il se conformait aux rŠgles de la justice, ce qui donnait, comme on le voit, une grande gravit‚ … l'interrogation. --Je le suis, maŒtre van Spennen, r‚pondit Corn‚lius en saluant gracieusement son juge, et vous le savez bien. --Alors livrez-nous les papiers s‚ditieux que vous cachez chez vous. --Les papiers s‚ditieux? r‚p‚ta Corn‚lius tout abasourdi de l'apostrophe. --Oh! ne faites pas l'‚tonn‚. --Je vous jure, maŒtre van Spennen, reprit Corn‚lius, que j'ignore complŠtement ce que vous voulez dire. --Alors je vais vous mettre sur la voie, docteur, dit le juge: livrez- nous les papiers que le traŒtre Corneille de Witt a d‚pos‚s chez vous au mois de janvier dernier.

Un ‚clair passa dans l'esprit de Corn‚lius.

--Oh! oh! dit van Spennen, voil… que vous commencez … vous rappeler, n'est-ce pas? --Sans doute ; mais vous parliez de papier s‚ditieux, et je n'ai aucun papier de ce genre. --Ah! vous niez? --Certainement.

Le magistrat se retourna pour embrasser d'un coup d'oeil tout le cabinet.

--Quelle est la piŠce de votre maison qu'on nomme le s‚choir? demanda-t-il. --C'est justement celle o— nous sommes, maŒtre van Spennen.

Le magistrat jeta un coup d'oeil sur une petite note plac‚e au premier rang de ses papiers.

--C'est bien, dit-il, comme un homme qui est fix‚.

Puis se retournant vers Corn‚lius.

--Voulez-vous me remettre ces papiers? dit-il. --Mais je ne puis, maŒtre van Spennen. Ces papiers ne sont point … moi: ils m'ont ‚t‚ remis en d‚p“t, et un d‚p“t est sacr‚. --Docteur Corn‚lius, dit le juge, au nom des Etats, je vous ordonne d'ouvrir ce tiroir et de me remettre les papiers qui y sont renferm‚s.

Et du doigt le magistrat indiquait juste le troisiŠme tiroir d'un bahut plac‚ prŠs de la chemin‚e.

C'‚tait dans ce troisiŠme tiroir, en effet, qu'‚taient les papiers remis par Corneille de Witt … son filleul, preuve que la police avait ‚t‚ parfaitement renseign‚e.

--Ah! vous ne voulez pas? dit van Spennen voyant que Corn‚lius restait immobile de stup‚faction. Je vais donc l'ouvrir moi-mˆme.

Et ouvrant le tiroir dans toute sa largeur, le magistrat mit d'abord … d‚couvert une vingtaine d'oignons, rang‚s et ‚tiquet‚s avec soin ; puis le paquet de papier demeur‚ dans le mˆme ‚tat exactement o— il avait ‚t‚ remis … son filleul par le malheureux Corneille de Witt. Le magistrat rompit les cires, d‚chira l'enveloppe, jeta un regard avide sur les premiers feuillets qui s'offraient … ses regards, et s'‚cria d'une voix terrible:

--Ah! la justice n'avait donc pas re‡u un faux avis! --Comment! dit Corn‚lius, qu'est-ce donc? --Ah! ne faites pas davantage l'ignorant, monsieur van Baerle, r‚pondit le magistrat, et suivez-nous. --Comment! que je vous suive! s'‚cria le docteur. --Oui, car au nom des Etats, je vous arrˆte.

On n'arrˆtait pas encore au nom de Guillaume d'Orange. Il n'y avait pas encore assez longtemps qu'il ‚tait stathouder pour cela.

--M'arrˆter? s'‚cria Corn‚lius; mais qu'ai-je donc fait? --Cela ne me regarde point, docteur, vous vous en expliquerez avec vos juges. --O— cela? --A la Haye.

Corn‚lius, stup‚fait, embrassa sa nourrice, qui perdait connaissance, donna la main … ses serviteurs, qui fondaient en larmmes, et suivit le magistrat, qui l'enferma dans une chaise comme un prisonnier d'‚tat, et le fit conduire au grand galop … la Haye.

V

UNE INVASION

Boxtel knew that van Baerle had found the bulb of the black tulip, and had denounced him to the police in the hope that, after the arrest of the master of the house, he could enter the garden unnoticed and steal the famous bulbs. The day of the arrest he remained in bed, pretending to be sick. ------------------

La nuit vint. C'‚tait la nuit qu'attendait Boxtel.

La nuit venue, il se leva.

Il avait bien calcul‚: personne ne songeait … garder le jardin; maison et domestiques ‚taient sens dessus dessous.

Il entendit successivement sonner dix heures, onze heures, minuit.

A minuit, le coeur bondissant, les mains tremblantes, le visage livide, il prit une ‚chelle, l'appliqua contre le mur, monta jusqu'… l'avant-dernier ‚chelon et ‚couta.

Tout ‚tait tranquille. Pas un bruit ne troublait le silence de la nuit.

Une seule lumiŠre veillait dans toute la maison.

C'‚tait celle de la nourrice.

Ce silence et cette obscurit‚ enhardirent Boxtel.

Il enjamba le mur, s'arrˆta un instant sur le faŒte; puis, bien certain qu'il n'avait rien … craindre, il passa l'‚chelle de son jardin dans celui de Corn‚lius et descendit.

Puis, comme il savait o— ‚taient enterr‚s les ca‹eux de la future tulipe noire, il courut dans leur direction, suivant n‚anmoins les all‚es pour n'ˆtre point trahi par la trace de ses pas, et, arriv‚ … l'endroit pr‚cis, avec une joie de tigre, il plongea ses mains dans la terre molle.

Il ne trouva rien et crut s'ˆtre tromp‚.

Cependant, la sueur perlait instinctivement sur son front.

Il fouilla … c“t‚: rien.

Il fouilla … droite, il fouilla … gauche: rien.

Il fouilla devant et derriŠre: rien.

Il faillit devenir fou, car il s'aper‡ut enfin que dans la matin‚e-mˆme la terre avait ‚t‚ remu‚e.

En effet, pendant que Boxtel ‚tait dans son lit, Corn‚lius ‚tait descendu dans son jardin, avait d‚terr‚ l'oignon et l'avait divis‚ en trois ca‹eux.

Boxtel ne pouvait se d‚cider … quitter la place. Il avait retourn‚ avec ses mains plus de dix pieds carr‚s.

Enfin il ne lui resta plus de doute sur son malheur.

Ivre de colŠre, il regagna son ‚chelle, enjamba le mur, ramena l'‚chelle de chez Corn‚lius chez lui, la jeta dans son jardin et sauta aprŠs elle.

Tout … coup il lui vint un dernier espoir.

C'est que les ca‹eux ‚taient dans le s‚choir.

Il ne s'agissait que de p‚n‚trer dans le s‚choir comme il avait p‚n‚tr‚ dans le jardin.

L… il les trouverait.

Au reste ce n'‚tait guŠre plus difficile.

Les vitrages du s‚choir se soulevaient comme ceux d'une serre.

Corn‚lius van Baerle les avait ouverts le matin mˆme et personne n'avait song‚ … les fermer.

Le tout ‚tait de se procurer une ‚chelle assez longue, une ‚chelle de vingt pieds au lieu d'une de douze.

Boxtel avait remarqu‚ dans la rue qu'il habitait une maison en r‚paration; le long de cette maison une ‚chelle gigantesque ‚tait dress‚e.

Cette ‚chelle ‚tait bien l'affaire de Boxtel, si les ouvriers ne l'avaient pas emport‚e.

Il courut … la maison, l'‚chelle y ‚tait.

Boxtel prit l'‚chelle et l'emporta … grande peine dans son jardin; avec plus de peine encore, il la dressa contre la muraille de la maison de Corn‚lius.

Boxtel mit une lanterne sourde tout allum‚e dans sa poche, monta … l'‚chelle et p‚n‚tra dans le s‚choir.

Arriv‚ dans ce tabernacle, il s'arrˆta, s'appuyant contre la table; les jambes lui manquaient, son coeur battait … ‚touffer.

Dans le jardin, Boxtel n'‚tait qu'un maraudeur; dans la chambre, Boxtel ‚tait un voleur.

Cependant, il reprit courage; il n'‚tait pas venu jusque-l… pour rentrer chez lui les mains nettes.

Mais il eut beau chercher, ouvrir et fermer tous les tiroirs; il trouva ‚tiquet‚es comme dans un jardin des plantes, la Joannis, la Witt, la tulipe bistre, la tulipe caf‚ br–l‚; mais la tulipe noire ou plut“t des ca‹eux o— elle ‚tait encore endormie, il n'y en avait pas de traces.

Et cependant, sur le registre des graines et des ca‹eux tenu en partie double par van Baerle avec plus de soin et d'exactitude que le registre commercial des premiŠres maisons d'Amsterdam, Boxtel lut ces lignes:

"Aujourd'hui, 20 ao–t 1672, j'ai d‚terr‚ l'oignon de la grande tulipe noire que j'ai s‚par‚ en trois ca‹eux parfaits."

--Ces ca‹eux! Ces ca‹eux! hurla Boxtel en ravageant tout dans le s‚choir, o— les a-t-il pu cacher?

Puis tout … coup se frappant le front … s'aplatir le cerveau:

--Oh! mis‚rable que je suis! s'‚cria-t-il; ah! trois fois perdu Boxtel, est-ce qu'on se s‚pare de ces ca‹eux, est-ce qu'on les abandonne … Dordrecht quand on part pour la Haye, est-ce que l'on peut vivre sans ses ca‹eux, quand ces ca‹eux sont ceux de la grande tulipe noire? Il aura eu le temps de les prendre, l'infƒme! Il les a sur lui, il les a emport‚s … la Haye!

C'‚tait un ‚clair qui montrait … Boxtel l'abŒme d'un crime inutile.

--Eh bien! aprŠs tout, dit l'envieux, s'il les a, il ne peut les garder que tant qu'il sera vivant et...

Le reste de sa hideuse pens‚e s'absorba dans un affreux sourire.

--Les ca‹eux sont … la Haye, dit-il; ce n'est donc plus … Dordrecht que je puis vivre.

A la Haye pour les ca‹eux! … la Haye!

Et Boxtel, sans faire attention aux richesses immenses qu'il abandonnait, tant il ‚tait pr‚occup‚ d'une autre richesse inestimable, Boxtel sortit, se laissa glisser le long de l'‚chelle, reporta l'instrument de vol o— il l'avait pris, et, pareil … un animal de proie, rentra rugissant dans sa maison.

VI

LA CHAMBRE DE FAMILLE

A minuit, on frappa … la porte du Buytenhoff. C'‚tait Corn‚lius van Baerle que l'on amenait. Quand le ge“lier Gryphus re‡ut ce nouvel h“te et qu'il eut vu sur la lettre d'‚crou la qualit‚ du prisonnier:

--Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de ge“lier; ah! jeune homme, nous avons justement ici la chambre de famille; nous allons vous la donner.

Et enchant‚ de la plaisanterie qu'il venait de faire, le farouche orangiste prit son falot et les clefs pour conduire le filleul dans la chambre du parrain.

Sur la route qu'il fallait parcourir pour arriver … cette chambre le d‚sesp‚r‚ fleuriste n'entendit rien que l'aboiement d'un chien, ne vit rien que le visage d'une jeune fille.

Le chien sortit d'une niche creus‚e dans le mur, en secouant une grosse chaŒne, et il flaira Corn‚lius afin de le bien reconnaŒtre au moment o— il serait ordonn‚ de le d‚vorer.

La jeune fille, quand le prisonnier fit g‚mir la rampe de l'escalier sous sa main alourdie, entr'ouvrit le guichet d'une chambre qu'elle habitait dans l'‚paisseur de cet escalier mˆme. Et la lampe … la main droite, elle ‚claira son charmant visage rose encadr‚ dans d'admirables cheveux blonds … torsades ‚paisses.

C'‚tait un bien beau tableau … peindre et en tout digne de maŒtre Rembrandt que cette spirale noire de l'escalier illumin‚e par le falot rougeƒtre de Gryphus avec la sombre figure du ge“lier au sommet, la m‚lancholique figure de Corn‚lius qui se penchait sur la rampe pour regarder; au-dessous de lui, encadr‚ par le guichet lumineux, le suave visage de Rosa; puis, en bas, tout … fait dans l'ombre, … cet endroit de l'escalier o— l'obscurit‚ faisait disparaŒtre les d‚tails, les yeux d'escarbou.

Mais ce que n'aurait pu rendre dans son tableau le sublime maŒtre, c'est l'expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand elle vit ce beau jeune homme pƒle monter l'escalier lentement et qu'elle put lui appliquer ces sinistres paroles prononc‚es par son pŠre:

--Vous aurez la chambre de famille.

Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n'avons mis … la d‚crire. Puis Gryphus continua son chemin, Corn‚lius fut forc‚ de le suivre, et cinq minutes aprŠs il entrait dans le cachot, qu'il est inutile de d‚crire, puisque le lecteur le connait d‚j…. Gryphus, aprŠs avoir montr‚ du doigt le lit au prisonnier, reprit son falot et sortit.

