Part 1
This Etext is in French, the English version is Etext #965
La Tulipe Noire Alexandre Dumas (PŠre) (1802-1870)
Text entered by Penelope Papangelis Proofread by Maurice M. Mizrahi
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I
Les deux frŠres
Le 20 ao–t 1672, la ville de la Haye, si vivante, si blanche, si coquette que l'on dirait que tous les jours sont des dimanches, la ville de la Haye, avec son parc ombreux, avec ses grands arbres inclin‚s sur ses maisons gothiques, la ville de la Haye gonflait toutes ses artŠres d'un flot noir et rouge de citoyens press‚s, haletants, inquiets,--lesquels couraient, le couteau … la ceinture, le mousquet sur l'‚paule ou le bƒton … la main, vers le Buytenhoff, formidable prison o—, depuis l'accusation d'assassinat port‚e contre lui par le chirugien Tyckelaer, languissait Corneille de Witt, frŠre de l'ex-grand pensionnaire de Hollande.
Holland had reestablished the stadtholderate under the leadership of William of Orange. The former chiefs of the republic, Jean and Corneille de Witt, unjustly accused of betraying their country to France, had been forced to resign and sentenced to perpetual banishment. Corneille de Witt had also been falsely accused of planning to assassinate William of Orange, and had been thrown into prison and tortured. When the story opens Corneille is still in prison, awaiting his brother Jean, who is to accompany him into exile. The Orange party wished the death of the de Witts and had stirred up the populace, which was kept from breaking into the prison only by state troops under the command of Tilly. ---------------
--Mort aux traŒtres! cria la compagnie des bourgeois exasp‚r‚e.
--Bah! vous dites toujours la mˆme chose, grommela l'officier, c'est fatigant!
Et il reprit son poste en tˆte de la troupe, tandis que le tumulte allait en augmentant autour du Buytenhoff.
Et cependant le peuple ‚chauff‚ ne savait pas qu'au moment mˆme o— il flairait le sang d'une de ses victimes, l'autre passait … cent pas de la place derriŠre les groupes et les cavaliers pour se rendre au Buytenhoff.
En effet, Jean de Witt venait de descendre de carrosse avec un domestique et traversait tranquillement … pied l'avant-cour qui pr‚cŠde la prison.
Il s'‚tait nomm‚ au concierge, qui du reste le connaissait, en disant: --Bonjour, Gryphus, je viens chercher pour l'emmener hors de la ville mon frŠre Corneille de Witt condamn‚, comme tu sais, au bannissement.
Et le concierge, espŠce d'ours dress‚ … ouvrir et … fermer la porte de la prison, l'avait salu‚ et laiss‚ entrer dans l'‚difice, dont les portes s'‚taient referm‚es sur lui.
A dix pas de l…, il avait rencontr‚ une belle jeune fille de dix-sept … dix-huit ans, en costume de Frisonne, qui lui avait fait une charmante r‚v‚rence; et il lui avait dit en lui passant la main sous le menton:
--Bonjour, bonne et belle Rosa; comment va mon frŠre? --Oh! monsieur Jean, avait r‚pondu la jeune fille, ce n'est pas le mal qu'on lui a fait que je crains pour lui: le mal qu'on lui a fait est pass‚. --Que crains-tu donc, la belle fille? --Je crains le mal qu'on veut lui faire, monsieur Jean. --Ah! oui, dit de Witt, ce peuple, n'est-ce pas? --L'entendez-vous? --Il est, en effet, fort ‚mu; mais quand il nous verra, comme nous ne lui avons jamais fait que du bien, peut-ˆtre se calmera-t-il. --Ce n'est malheureusement pas une raison, murmura la jeune fille en s'‚loignant pour ob‚ir … un signe imp‚ratif que lui avait fait son pŠre. --Non, mon enfant, non; c'est vrai ce que tu dis l….
Puis continuant son chemin: --Voil…, murmura-t-il, une petite fille qui ne sait probablement pas lire et qui par cons‚quent n'a rien lu, et qui vient de r‚sumer l'histoire du monde dans un mot. Et toujours aussi calme, mais plus m‚lancolique qu'en entrant, l'ex-grand pensionnaire continua de s'acheminer vers la chambre de son frŠre.
The mob pressed upon the soldiers, but was forced back. Tilly declared that he had been ordered to protect the prison, and that he would do so, unless the order was revoked. The populace then started for the council hall to force the deputies to countermand the order. --------
Jean de Witt ‚tait arriv‚ … la porte de la chambre o— gisait sur un matelas son frŠre Corneille, auquel le fiscal avait, comme nous l'avons dit, fait appliquer la torture pr‚paratoire.
L'arrˆt du bannissement ‚tait venu, qui avait rendu inutile l'application de la torture extraordinaire. Corneille, ‚tendu sur son lit, les poignets bris‚s, les doigts bris‚s, n'ayant rien avou‚ d'un crime qu'il n'avait pas commis, venait de respirer enfin, aprŠs trois jours de souffrances, en apprenant que les juges dont il attendait la mort avaient bien voulu ne le condamner qu'au bannissement.
La porte s'ouvrit, Jean entra, et d'un pas empress‚ vint au lit du prisonnier, qui tendit ses bras meurtris et ses mains envelopp‚es de linge vers ce glorieux frŠre qu'il avait r‚ussi … d‚passer, non pas dans les services rendus au pays, mais dans la haine que lui portaient les Hollandais.
Jean baisa tendrement son frŠre sur le front, et reposa doucement sur le matelas ses mains malades.
--Corneille, mon pauvre frŠre, dit-il, vous souffrez beaucoup, n'est-ce pas? --Je ne souffre plus, mon frŠre, puisque je vous vois. --Oh! mon pauvre cher Corneille, alors, … votre d‚faut, c'est moi qui souffre de vous voir ainsi, je vous en r‚ponds. --Aussi, ai-je plus pens‚ … vous qu'… moi-mˆme, et tandis qu'ils me torturaient, je n'ai song‚ … me plaindre qu'une fois pour dire: Pauvre frŠre! Mais te voil…, oublions tout. Tu viens me chercher, n'est-ce pas? --Oui. --Je suis gu‚ri; aidez-moi … me lever, mon frŠre, et vous verrez comme je marche bien. --Vous n'aurez pas longtemps … marcher, mon ami, car j'ai mon carrosse au vivier, derriŠre les pistoliers de Tilly. --Les pistoliers de Tilly? Pourquoi donc sont-ils au vivier? --Ah! c'est que l'on suppose, dit le grand pensionnaire avec ce sourire de physionomie triste qui lui ‚tait habituel, que les gens de la Haye voudront vous voir partir, et l'on craint un peu de tumulte. --Du tumulte? reprit Corneille en fixant son regard sur son frŠre embarrass‚; du tumulte? --Oui, Corneille. --Alors, c'est cela que j'entendais tout … l'heure, fit le prisonnier comme se parlant … lui-mˆme. Puis revenant … son frŠre: --Il y a du monde sur le Buytenhoff, n'est-ce pas? dit-il. --Oui, mon frŠre. --Mais alors, pour venir ici... --Eh bien? --Comment vous a-t-on laiss‚ passer? --Vous savez bien que nous ne sommes guŠre aim‚s, Corneille, fit le grand pensionnaire avec une amertume m‚lancolique. J'ai pris les rues ‚cart‚es. En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place … la prison. Tilly dialoguait avec la garde bourgeoise. --Oh! oh! fit Corneille, vous ˆtes un bien grand pilote, Jean; mais je ne sais si vous tirerez votre frŠre du Buytenhoff. --Avec l'aide de Dieu, Corneille, nous y tƒcherons du moins, r‚pondit Jean; mais d'abord un mot. --Dites.
Les clameurs montent de nouveau.
--Oh! oh! continua Corneille, comme ces gens sont en colŠre! Est-ce contre vous? est-ce contre moi? --Je crois que c'est contre tous deux, Corneille. Je vous disais donc, mon frŠre, que ce que les orangistes nous reprochent au milieu de leurs sottes calomnies, c'est d'avoir n‚goci‚ avec la France. --Les niais! --Si l'on trouvait en ce moment-ci notre correspondance avec monsieur de Louvois, si bon pilote que je sois, je ne sauverais point d'esquif si frˆle qui va porter les de Witt et leur fortune hors de la Hollande. Cette correspondance, qui prouverait … des gens honnˆtes combien j'aime mon pays et quels sacrifices j'offrais de faire personnellement pour sa libert‚, pour sa gloire, cette correspondance nous perdrait auprŠs des orangistes, nos vainqueurs. Aussi, cher Corneille, j'aime … croire que vous l'avez br–l‚e avant de quitter Dordrecht. --Mon frŠre, reprit Corneille, votre correspondance avec monsieur de Louvois prouve que vous avez ‚t‚ dans les derniers temps le plus grand, le plus g‚n‚reux et le plus habile citoyen des sept Provinces Unies. J'aime la gloire de mon pays; j'aime votre gloire surtout, mon frŠre, et je me suis bien gard‚ de br–ler cette correspondance. --Alors nous sommes perdus pour cette vie terrestre, dit tranquillement l'ex-grand pensionnaire en s'approchant de la fenˆtre. --Non, bien au contraire, Jean, et nous aurons … la fois le salut du corps et la r‚surrection de la popularit‚. --Qu'avez-vous donc fait de ces lettres, alors? --Je les ai confi‚es … Corn‚lius van Baerle, mon filleul, que vous connaissez et qui demeure … Dordrecht. --Oh! le pauvre gar‡on, ce cher et na‹f enfant! ce savant qui, chose rare, sait tant de choses et ne pense qu'aux fleurs qui saluent Dieu, et qu'… Dieu qui fait naŒtre les fleurs! Vous l'avez charg‚ de ce d‚p“t mortel; mais il est perdu, mon frŠre, ce pauvre cher Corn‚lius! --Perdu? --Oui, car il sera fort ou il sera faible. S'il est fort, il se vantera de nous; s'il est faible, il aura peur de notre intimit‚; s'il est fort, il criera le secret; s'il est faible, il le laissera prendre. Dans l'un et l'autre cas, Corneille, il est donc perdu et nous aussi. Ainsi donc, mon frŠre, fuyons vite, s'il en est temps encore.
Corneille se souleva sur son lit et, prenant la main de son frŠre, qui tr‚ssaillit au contact des linges:
--Est-ce que je ne connais pas mon filleul? dit-il; est-ce que je n'ai pas appris … lire chaque pens‚e dans la tˆte de van Baerle, chaque sentiment dans son ƒme? Tu me demandes s'il est faible, tu me demandes s'il est fort? Il n'est ni l'un ni l'autre, mais qu'importe ce qu'il soit! Le principal est qu'il gardera le secret attendu que ce secret, il ne le connait mˆme pas. Jean se retourna surpris. --Oh! continua Corneille avec son doux sourire, je vous le r‚pŠte, mon frŠre, van Baerle ignore la nature et la valeur du d‚p“t que je lui ai confi‚. --Vite alors! s'‚cria Jean, puisqu'il en est temps encore, faisons-lui passer l'ordre de br–ler la liasse. --Par qui faire passer cet ordre? --Par mon serviteur Craeke, qui devait nous accompagner … cheval et qui est entr‚ avec moi dans la prison pour vous aider … descendre l'escalier. --R‚fl‚chissez avant de br–ler ces titres glorieux, Jean. --Je r‚fl‚chis qu'avant tout, mon brave Corneille, il faut que les frŠres de Witt sauvent leur vie pour sauver leur renomm‚e. Nous morts, qui nous d‚fendra, Corneille? Qui nous aura seulement compris? --Vous croyez donc qu'ils nous tueraient s'ils trouvaient ces papiers?
Jean, sans r‚pondre … son frŠre, ‚tendit la main vers le Buytenhoff, d'o— s'‚lan‡aient en ce moment des bouff‚es de clameurs f‚roces.
--Oui, oui, dit Corneille, j'entends bien ces clameurs, mais ces clameurs, que disent-elles?
Jean ouvrit la fenˆtre.
--Mort aux traŒtres! hurlait la populace. --Entendez-vous maintenant, Corneille? --Et les traŒtres, c'est nous! dit le prisonnier en levant ces yeux au ciel et en haussant ces ‚paules. --C'est nous, r‚peta Jean de Witt. --O— est Craeke? --A la porte de votre chambre, je pr‚sume. --Faites-le entrer, alors. --Jean ouvrit la porte; le fidŠle serviteur attendait en effet sur le seuil. --Venez, Craeke, et retenez bien ce que mon frŠre va vous dire. --Oh! non, il ne suffit pas de dire, Jean; il faut que j'‚crive, malheureusement. --Et pourquoi cela? --Parce que van Baerle ne rendra pas ce d‚p“t ou ne le br–lera pas sans un ordre pr‚cis. --Mais pourrez-vous ‚crire, mon cher ami? demanda Jean, … l'aspect de ces pauvres mains toutes br–l‚es et toutes meurtries. --Oh! si j'avais plume et encre, vous verriez! dit Corneille. --Voici un crayon, au moins. --Avez-vous du papier? car on ne m'a rien laiss‚ ici. --Cette Bible. D‚chirez-en la premiŠre feuille. --Bien. --Mais votre ‚criture sera illisible. --Allons donc! dit Corneille en regardant son frŠre. Ces doigts qui ont r‚sist‚ aux mŠches du bourreau, cette volont‚ qui a dompt‚ la douleur, vont s'unir d'un commun effort, et, soyez tranquille, mon frŠre, la ligne sera trac‚e sans un seul tremblement.
Et en effet, Corneille prit le crayon et ‚crivit. Alors on put voir sous le linge blanc transparaŒtre les gouttes de sang que la pression des doigts sur le crayon chassait des chairs ouvertes. La sueur ruisselait des tempes du grand pensionnaire. Corneille ‚crivit:
"Cher filleul, Br–le le d‚p“t que je t'ai confi‚, br–le-le sans le regarder, sans l'ouvrir, afin qu'il te demeure inconnu … toi-mˆme. Les secrets du genre de celui qu'il contient tuent les d‚positaires. Br–le, et tu auras sauv‚ Jean et Corneille. Adieu et aime-moi. Corneille de Witt. 20 ao–t 1672."
Jean, les larmes aux yeux, essuya une goutte de ce noble sang qui avait tach‚ la feuille, la remit … Craeke avec une derniŠre recommandation, et revint … Corneille, que la souffrance venait de pƒlir encore, et qui semblait prŠs de s'‚vanouir.
--Maintenant, dit-il, quand ce brave Craeke aura fait entendre son ancien sifflet de contre-maŒtre, c'est qu'il sera hors des groupes, de l'autre c“t‚ du vivier... Alors nous partirons … notre tour.
Cinq minutes ne s'‚taient pas ‚coul‚es, qu'un long et vigoureux coup de sifflet per‡a les d“mes de feuillage noir des ormes et domina les clameurs du Buytenhoff. Jean leva ses bras au ciel pour le remercier.
--Et maintenant, dit-il, partons, Corneille.
II
Rosa
The mob extorted from the deputies the order to withdraw the troops and brought it in triumph to Tilly. ---------------
Il le prit avec stupeur, jeta dessus un regard rapide, et tout haut:
--Ceux qui ont sign‚ cet ordre, dit-il, sont les v‚ritables bourreaux de monsieur Corneille de Witt. Quant … moi, je ne voudrais pas pour mes deux mains avoir ‚crit une seule lettre de cet ordre infƒme. Et repoussant du pommeau de son ‚p‚e l'homme qui voulait le lui r‚prendre:
--Un moment, dit-il, un ‚crit comme celui-l… est d'importance et se garde.
Il plia le papier et le mit avec soin dans la poche de son justaucorps. Puis se retournant vers sa troupe:
--Cavaliers de Tilly, cria-t-il, file … droite!
Puis … demi-voix, et cependant de fa‡on … ce que ses paroles ne fussent pas perdues pour tout le monde:
--Et maintenant, ‚gorgeurs, dit-il, faites votre oeuvre.
Un cri furieux compos‚ de toutes les haines avides et de toutes les joies f‚roces accueillit ce d‚part. Les cavaliers d‚filaient lentement. Le comte resta derriŠre, faisant face jusqu'au dernier moment … la populace.
Comme on voit, Jean de Witt ne s'‚tait pas exag‚r‚ le danger quand, aidant son frŠre … se lever, il le pressait de partir. Corneille descendit donc, appuy‚ au bras de l'ex-grand pensionnaire, l'escalier qui conduisait dans la cour. Au bas de l'escalier, il trouva la belle Rosa toute tremblante.
--Oh! monsieur Jean, dit celle-ci, quel malheur! --Qu'y a-t-il donc, mon enfant? demanda de Witt. --Il y a que l'on dit qu'ils sont all‚s chercher au Hoogstraet l'ordre qui doit ‚loigner les cavaliers du comte de Tilly. --Oh! oh! fit Jean. En effet, ma fille, si les cavaliers s'en vont, la position est mauvaise pour nous. --Aussi, si j'avais un conseil … vous donner...dit la jeune fille toute tremblante. --Donne, mon enfant. --Eh bien! monsieur Jean, je ne sortirais point par la grande rue. --Et pourquoi cela, puisque les cavaliers de Tilly sont toujours … leur poste? --Oui, mais tant qu'il ne sera pas revoqu‚, cet ordre est de rester devant la prison. --Sans doute. --En avez-vous un pour qu'il vous accompagne jusque hors de la ville? --Non. --Eh bien! du moment o— vous allez avoir d‚pass‚ les premiers cavaliers vous tomberez aux mains du peuple. --Mais la garde bourgeoise? --Oh! la garde bourgeoise, c'est la plus enrag‚e. --Que faire, alors? --A votre place, monsieur Jean, continua timidement la jeune fille, je sortirais par la poterne. L'ouverture donne sur une rrue d‚serte, car tout le monde est dans la grande rue, attendant … l'entr‚e principale, et je gagnerais celle des portes de la ville par laquelle vous voulez sortir. --Mais mon frŠre ne pourra marcher, dit Jean. --J'essaierai, r‚pondit Corneille avec une expression de fermet‚ sublime. --Mais n'avez-vous pas votre voiture? demanda la jeune fille. --La voiture est l…, au seuil de la grande porte. --Non, r‚pondit la jeune fille. J'ai pens‚ que votre cocher ‚tait un homme d‚vou‚, et je lui ai dit d'aller vous attendre … la poterne. Les deux frŠres se regardŠrent avec attendrissement, et leur double regard, lui apportant toute l'expression de leur reconnaissance, se concentra sur la jeune fille. --Maintenant, dit le grand pensionnaire, reste … savoir si Gryphus voudra bien nous ouvrir cette porte. --Oh! non, dit Rosa, il ne voudra pas. --Eh bien! alors? --Alors, j'ai pr‚vu son refus, et tout … l'heure, tandis qu'il causait par la fenˆtre de la ge“le avec un pistolier, j'ai pris la clef au trousseau. --Et tu l'as, cette clef? --La voici, monsieur Jean. --Mon enfant, dit Corneille, je n'ai rien … te donner en ‚change du service que tu me rends, except‚ la Bible que tu trouveras dans ma chambre: c'est le dernier pr‚sent d'un honnˆte homme; j'espŠre qu'il te portera bonheur. --Merci, monsieur Corneille, elle ne me quittera jamais, r‚pondit la jeune fille. Puis … elle-mˆme et en soupirant: --Quel malheur que je ne sache pas lire! dit-elle. --Voice les clameurs qui redoublent, ma fille, dit Jean; je crois qu'il n'y a pas un instant … perdre. --Venez donc, dit la belle Frisonne, et par un couloir int‚rieur, elle conduisit les deux frŠres au c“t‚ oppos‚ de la prison.
Toujours guid‚s par Rosa, ils descendirent un escalier d'une douzaine de marches, traversŠrent une petite cour, et la porte cintr‚e s'‚tant ouverte, ils se retrouvŠrent de l'autre c“t‚ de la prison dans la rue d‚serte, en face de la voiture qui les attendait, le marchepied abaiss‚.
--Eh! vite, vite, vite, mes maŒtres, les entendez-vous? cria le cocher tout effar‚.
Mais aprŠs avoir fait monter Corneille le premier, le grand pensionnaire se retourna vers la jeune fille.
--Adieu, mon enfant, dit-il; tout ce que nous pourrions te dire ne t'exprimerait que faiblement notre reconnaissance. Nous te recommandons … Dieu, qui se souviendra, j'espŠre, que tu viens de sauver la vie de deux hommes.
Rosa prit la main qui lui tendait le grand pensionnaire et la baisa respectueusement.
--Allez, dit-elle, allez, on dirait qu'ils enfoncent la porte.
Jean de Witt monta pr‚cipitamment, prit place prŠs de son frŠre, et ferma le mantelet de la voiture en criant:
--Au Tol-Hek!
Le Tol-Hek ‚tait la grille qui fermait la porte conduisant au petit port de Schweningen, dans lequel un petit bƒtiment atttendait les deux frŠres.
La voiture partit au galop de deux vigoureux chevaux flamands et emporta les fugitifs. Rosa les suivit jusqu'… ce qu'ils eussent tourn‚ l'angle de la rue. Alors elle rentra fermer la porte derriŠre elle et jeta la clef dans un puits.
The infuriated mob broke into the Buytenhoff and searched the cells. --------------
III
LES MASSACREURS
Les rugissements de la foule ‚clataient comme un tonnerre, car il lui ‚tait bien d‚montr‚ que Corn‚lius de Witt n'‚tait plus dans la prison. En effet, Corneille et Jean avaient pris la grande rue qui conduit au Tol-Hek, tout en recommandant au cocher de ralentir le pas de ses chevaux pour que le passage de leur carrosse n'‚veillƒt aucun soup‡on. Mais arriv‚ au milieu de cette rue, quand il vit de loin la grille, le cocher n‚gligea tout pr‚caution et mit le carrosse au galop.
Tout … coup il s'arrˆta.
--Qu'y a-t-il? demanda Jean en passant la tˆte par la portiŠre.
--Oh! mes maŒtres, s'‚cria le cocher, il y a ...
La terreur ‚touffait la voix du brave homme.
--Voyons, achŠve, dit le grand pensionnaire. --Il y a que la grille est ferm‚e. --Comment! la grille est ferm‚e? Ce n'est pas l'habitude de fermer la grille pendant le jour. --Voyez plut“t.
Jean de Witt se pencha en dehors de la voiture et vit en effet la grille ferm‚e.
--Va toujours, dit Jean, j'ai sur moi l'ordre de commutation, le portier ouvrira.
La voiture reprit sa course, mais on sentait que le cocher ne poussait plus ses chevaux avec la mˆme confiance. Puis en sortant sa tˆte par la portiŠre, Jean de Witt avait ‚t‚ vu et reconnu par un brasseur qui poussa un cri de surprise, et courut aprŠs deux autres hommes qui couraient devant lui. Au bout de cent pas il les rejoignit et leur parla; les trois hommes s'arrˆtŠrent, regardant s'‚loigner la voiture, mais encore peu s–rs de ceux qu'elle renfermait. La voiture, pendant ce temps, arrivait au Tol-Hek.
--Ouvrez! cria le cocher. --Ouvrir, dit le portier paraissant sur le seuil de sa maison, ouvrir, et avec quoi? --Avec la clef, parbleu! dit le cocher. --Avec la clef, oui; mais il faudrait l'avoir pour cela. --Comment! vous n'avez pas la clef de la porte? demanda le cocher. --Non. --Qu'en avez-vous donc fait? --Dame! on me l'a prise. --Qui cela? --Quelqu'un qui probablement tenait … ce que personne ne sortit de la ville. --Mon ami, dit le grand pensionnaire sortant la tˆte de la voiture et risquant le tout pour le tout, mon ami, c'est pour moi Jean de Witt et pour mon frŠre Corneille, que j'emmŠne en exil. --Oh! monsieur de Witt, je suis au d‚sespoir, dit le portier se pr‚cipitant vers la voiture, mais sur l'honneur, la clef m'a ‚t‚ prise. --Quand cela? --Ce matin. --Par qui? --Par un jeune homme de vingt-deux ans, pƒle et maigre. --Et pourquoi la lui avez-vous remise? --Parce qu'il avait un ordre sign‚ et scell‚. --De qui? --Mais de messieurs de l'h“tel de ville. --Allons, dit tranquillement Corneille, il paraŒt que bien d‚cid‚ment nous sommes perdus. --Sais-tu si la mˆme pr‚caution a ‚t‚ prise partout? --Je ne sais. --Allons, dit Jean au cocher, Dieu ordonne … l'homme de faire tout ce qu'il peut pour conserver sa vie; gagne une autre porte. --Ah! dit le portier, voyez-vous l…-bas? --Passe au galop … travers ce groupe, cria Jean au cocher, et prends la rue … gauche; c'est notre seul espoir.
Le groupe dont parlait Jean avait eu pour noyau les trois hommes que nous avons vus suivre des yeux la voiture, et qui depuis ce temps et pendant que Jean parlementait avec le portier s'‚tait grossi de sept ou huit nouveaux individus. Ces nouveaux arrivants avaient ‚videmment des intentions hostiles … l'endroit du carrosse. Aussi, voyant les chevaux venir sur eux au grand galop, se mirent-ils en travers de la rue en agitant leurs bras arm‚s de bƒtons et criant:
--Arrˆte! arrˆte!
La voiture et les hommes se heurtŠrent enfin. Les frŠres de Witt ne pouvaient rien voir, enferm‚s qu'ils ‚taient dans la voiture. Mais ils sentirent les chevaux se cabrer, puis ‚prouvŠrent une violente secousse. Il y eut un moment d'h‚sitation et de tremblement dans toute la machine roulante, qui s'emporta de nouveau, passant sur quelque chose de rond et de flexible qui semblait ˆtre le corps d'un homme renvers‚, et s'‚loigna au milieu des blasphŠmes.
--Oh! dit Corneille, je crains bien que nous n'ayons fait un malheur. --Au galop! au galop! cria Jean. --Mais, malgr‚ cet ordre, tout … coup le cocher s'arrˆta. --Eh bien? demanda Jean. --Voyez-vous? dit le cocher.
Jean regarda.
Toute la populace du Buytenhoff apparaissait … l'extr‚mit‚ de la rue que devait suivre la voiture.
--Arrˆte et sauve-toi, dit Jean au cocher; il est inutile d'aller plus loin; nous sommes perdus. --Les voil…! les voil…! criŠrent ensemble cinq cents voix. --Oui, les voil…, les traŒtres! les meurtriers! les assassins! r‚pondirent ceux qui couraient aprŠs la voiture.