La troisième jeunesse de Madame Prune
Chapter 12
Pour être aperçu d'elle qui ne m'attend point, il faut me risquer jusque dans la cour de la pagode où elle demeure, et me poster au guet, derrière le tronc d'un cèdre de cinq cents ans. Jamais je n'avais fait une station si longue, caché et observant tout, dans ce lieu vénérable où vit Inamoto, ce lieu où son âme s'est formée, singulière et tellement respectueuse de tous les antiques symboles d'ici. L'herbe pousse entre les larges dalles de cette cour, où les fidèles ne doivent plus beaucoup venir; des cycas se dressent au milieu, sur des tiges géantes, et l'arbre qui m'abrite étend des branches horizontales étonnamment longues, qui se seraient brisées depuis un siècle si des béquilles ne les soutenaient de place en place. On est environné de terrasses qui supportent des bouddhas en granit et des tombes: on est dominé par toute la masse de la montagne emplie de sépultures. Juste devant moi, il y a le vieux temple de cèdre, jadis colorié, doré, laqué, aujourd'hui tout vermoulu et couleur de poussière; de chaque côté de la porte close, les deux gardiens du seuil, enfermés dans des cages comme des bêtes dangereuses, dardent depuis des âges leurs gros yeux féroces, et maintiennent leur geste de furie.
Je veille comme un trappeur en forêt. Au Japon, rien de bien terrible ne peut se passer, je le sais bien; mais je regretterais tant de lui causer le moindre ennui, à la pauvre petite innocente que je suis venu troubler!... Personne... Aucun bruit, que celui de la chute légère des feuilles d'octobre. Et tant de calme autour de moi, tant de calme que l'attitude de ces deux forcenés dans leur cage ne s'explique plus... Ce silence commence de m'inquiéter. Est-ce que tout serait abandonné alentour, et ma petite amie envolée...
Avec un gémissement de vieille ferrure, la porte du temple enfin s'ouvre, et c'est Inamoto elle-même qui paraît, en robe simplette, les manches retroussées, un balai à la main, poussant les feuilles mortes en jonchée sur les marches. Oh! si jolie, entre les deux grimaces atroces des divinités du seuil, qui grincent les dents derrière leurs barreaux!
Un brusque nuage rose apparaît sur ses joues; en moins d'une seconde, elle a jeté son balai à terre, baissé l'une après l'autre ses deux manches pagodes, pour courir vers moi, dans un élan d'enfantine et franche amitié...
Mais comme elle m'étonne de n'avoir pas peur, elle si craintive d'ordinaire!...
C'est que je suis tombé, paraît-il, à un moment choisi comme à miracle: ses petits frères, à l'école; sa servante, en ville; son père, qui ne sort jamais, jamais, parti depuis un instant pour conduire à sa dernière demeure un ami bonze. Verrouillé, le grand portail en bas, par où quelque pèlerin aurait pu venir. Donc c'est la sécurité complète et nous sommes chez nous.
De l'île sacrée, j'ai apporté pour elle une petite déesse de la mer, en ivoire, qu'elle cache dans sa robe. Et elle rit, de son joli rire de mousmé, qui n'est pas banal comme celui des autres; elle rit parce qu'elle est contente, émue, parce qu'elle est jeune, parce que le soleil est clair, le temps limpide et berceur.
--Veux-tu venir voir notre temple? propose-t-elle.
Et nous pénétrons dans le vieux sanctuaire obscur, empli de symboles agités, de formes contournées, de gestes menaçants qui s'ébauchent dans l'ombre. Un peu de paix seulement vers le fond, où des lotus d'or, dans de grands vases, s'étalent et se penchent avec une grâce de fleurs naturelles, devant une sorte de tabernacle voilé d'ancien brocart. Mais sur les côtés, des dieux de taille humaine, rangés contre les murs, gesticulent avec fureur. Et, au plafond, embusqués entre les solives, des êtres vagues, moitié reptile, moitié racine ou viscère, nous regardent avec de gros yeux louches.
--Veux-tu venir voir ma maison? dit-elle ensuite.
Et j'entre, après m'être poliment déchaussé, dans un logis centenaire, mais propre et blanc, où la nudité des parois et l'élégance d'un vase de bronze, empli de fleurs, témoignent de la distinction des hôtes. L'autel des ancêtres, en laque rouge et or, très enfumé par l'encens, est encore fort beau, et très longues sont les généalogies inscrites sur les saintes tablettes.
Épouvantée tout à coup, comme de quelque sacrilège commis en me montrant cela, ma petite amie me regarde, au fond des yeux, avec une interrogation ardente.--Mais non, mes yeux à moi n'expriment rien d'ironique, du respect au contraire, et je ne souris pas. Alors, sa jeune conscience aussitôt se calme; elle m'ouvre des coffrets en forme d'armoire, enfermant chacun une divinité dorée qu'elle vénère.
Bientôt l'heure d'aller ouvrir le portail en bas de la cour, à cause des petits frères qui vont rentrer de l'école. Et elle me reconduit, par le sentier vertical aux marches de terre, jusqu'à la jungle murée, là-haut, où se donnaient nos rendez-vous autrefois, et d'où je m'en irai par escalade comme j'étais venu.
Ainsi nous nous retrouvons ensemble, dans ce même bois, qui nous réunira encore presque chaque soir pendant au moins trois semaines,--quand j'avais si bien cru que c'était fini, qu'entre nous était tombé le rideau de plomb d'une séparation sans retour, sans lettres possibles, aggravé d'immédiat et éternel silence...
* * * * *
--Quel dommage, me dit une heure plus tard mademoiselle Pluie-d'Avril, assise sur les nattes blanches de son logis, avec M. Swong dans les bras,--quel dommage que tu ne sois pas venu tout droit chez nous ce matin!... Ma grand'mère t'aurait indiqué... Tu serais allé vite à la pagode du Cheval de Jade, où il y avait une grande fête et des danses religieuses; nous y étions presque toutes, les meilleures danseuses de Nagasaki, et moi je me tenais en haut, comme sur un nuage; je faisais le rôle d'une déesse, et je lançais des flèches d'or. Mais, ajoute-t-elle, demain après-midi, tu m'entends bien, c'est la fête des guéchas et des maïkos; ça ne se fait qu'une fois l'an; nous sortirons toutes en beau costume, par groupes, sous des dais magnifiques, et nous représenterons des scènes de l'histoire, sur des estrades que l'on nous aura préparées dans les rues. Ne va pas manquer ça, au moins!
En approchant de chez madame Renoncule, je faisais de louables efforts pour être ému. C'est que, vraisemblablement, j'allais y rencontrer les époux Pinson, ma belle-mère m'ayant annoncé autrefois qu'ils viendraient avec l'automne s'installer auprès d'elle.
Frais superflus, inutile dérangement de coeur: à la suite d'un pèlerinage efficace à certain temple, très recommandé pour les cas rebelles comme le sien, madame Chrysanthème, après quatorze ans de mariage stérile, s'était tout à coup sentie dans une position intéressante très avancée, qui n'avait pas permis de songer à un plus long voyage.--Et ce n'est pas sans une teinte d'orgueil maternel que madame Renoncule me fait part de telles espérances.
Allons, le sort en est jeté, nous ne nous reverrons point. Après tout, c'est plus correct ainsi. Et puis, il faut savoir se mettre à la place de son prochain: M. Pinson n'aurait-il pas éprouvé quelque gêne à m'être présenté?
* * * * *
Mon Dieu, qu'est-ce qu'il se passe donc chez madame Prune? Ce n'est pas le même incident que chez madame Chrysanthème, les suites d'un pèlerinage trop efficace?... Non, vraiment je me refuse à le croire... Cependant je vois sortir de chez elle un médecin; puis deux commères affairées qui ont des visages de circonstance. Et je presse le pas, très perplexe.
L'aimable femme est étendue sur un matelas léger; les formes, dissimulées par un _fton_,--qui est une couverture avec deux trous garnis de manches pour passer les bras.--La tête, qui repose sur un petit chevalet en bois d'ébène, me paraît plutôt engraissée, mais avec je ne sais quoi de calmé, de moins provocateur dans le regard. Et je m'étonne surtout du peu d'émotion que paraît causer ma présence.
Deux dames agenouillées s'occupent à lui faire avaler une prière, écrite sur papier de riz qu'elles pétrissent en boule, comme une pilule. Et debout se tient une personne que je n'avais pas vue depuis quinze ans, mais qui certes me reconnaît, et qu'un grain de beauté sur la narine gauche me permet aussi d'identifier au premier coup d'oeil: mademoiselle Dédé, l'ancienne servante du ménage Sucre et Prune, devenue aujourd'hui une imposante matrone, un peu marquée, mais agréable encore.
Avec un sourire spécial, gros de confidences intimes, mademoiselle Dédé, qui a vu mon émoi, me donne d'abord à entendre que ce n'est rien de grave.
Dans le jardin où elle me reconduit ensuite,--car je ne prolonge pas davantage une entrevue qui semble à peine plaire,--elle m'explique comment madame Prune, après une jeunesse interminable, vient de traverser enfin, et victorieusement du reste, certaine crise, certain tournant de la vie par où les autres femmes passent toutes, mais en général nombre d'années plus tôt.
Elle me conte aussi qu'elle-même, Dédé-San, après avoir consacré quatorze années de sa jeunesse à l'une des maisons les mieux fréquentées du Yochivara, se voit aujourd'hui revenue de tant d'illusions, de tant et tant qu'elle a résolu de se retirer, avec son petit pécule, sous l'égide indulgente de madame Prune.
LIII
Mercredi, 16 octobre.
--Ne va pas manquer cela, au moins! m'avait dit hier mademoiselle Pluie-d'Avril, en me parlant de la fête d'aujourd'hui.
Et le beau soleil de une heure me trouve à flâner, dans les rues par où les petites fées doivent passer.
Un premier dais, là-bas, s'avance lentement, suivi d'un cortège de curieux. Il est rond et semble une immense ombrelle plate. Au-dessus tremble une folle végétation de lotus roses, plus grands que nature. Il est très nettement cerclé par un large bourrelet de velours funéraire, où se reconnaît le goût de ce peuple pour la couleur noire et aussi pour la précision des contours. Un seul homme porte péniblement l'édifice, par une hampe centrale, comme serait le manche d'un parasol. Et des draperies de brocart d'or, qui retombent en rideaux à demi fermés, laissent entrevoir là-dessous cinq ou six dames nobles d'autrefois, ayant bien douze ans chacune: des figures qui paraissent encore plus enfantines, encadrées par de si solennelles perruques,--et peintes, et attifées avec quel art stupéfiant et lointain!... Mais je ne connais personne dans ce petit monde. Passons.
Un quart d'heure après, rencontre d'un nouveau dais, cerclé de velours noir comme le précédent, mais au-dessus duquel des branches d'érable à feuilles rouges, en place des lotus, simulent une broussaille de forêt. On me sourit là dedans; deux ou trois des invraisemblables petites bonnes femmes, aperçues entre les rideaux de brocart, me disent bonjour: danseuses, que j'ai vaguement connues dans quelque maison-de-thé. Mais ce n'est pas ce que je cherche. Passons encore!
Troisième dais qui apparaît dans le lointain, avec aussi son bourrelet noir. Il est surmonté, celui-là, d'un cerisier en fleurs, chaque rameau tout neigeux de frais pétales blancs; un cerisier si bien imité qu'il apporte presque une impression de printemps frileux au milieu de ce tiède automne. C'est du reste le dais le plus riche, et aussi le plus suivi: derrière, cheminent une centaine d'enfants, mouskos[8] ou mousmés, qui viennent sans doute de s'échapper de l'école, car ils ont encore sur le dos leur carton et leurs livres... Oh! mais qu'est-ce qu'il y a là-dessous, quels étranges petits êtres?... Des petits guerriers d'autrefois, armés de pied en cap, portant beau et farouche, mais lilliputiens, et paraissant plus comiques encore auprès du solide garçon qui tient à l'épaule la hampe du dais somptueux.
Et un de ces petits personnages, qui ressemble au chat botté, passe entre les rideaux sa tête casquée, pour me faire signe, et encore signe, avec une singulière insistance.--Est-ce possible? Pluie-d'Avril!... Pluie-d'Avril en samouraï à deux sabres! Non, jamais je ne l'avais vue si étonnante et si drôle; une cuirasse, toute une armure, un casque et des cornes; sur le minois, des traits au pinceau pour donner l'air terrible qu'ont les guerriers des vieilles images, et, par je ne sais quel procédé spécial, des sourcils remontés jusqu'au milieu du front. Auprès d'elle, son amie Matsuko, en samouraï également, la figure aussi peinturlurée dans le genre féroce, et les sourcils changés de place. Et puis trois ou quatre nobles douairières, dans les douze ou treize ans, fort blasonnées, avec des robes à traîne.
Cette fois, je fais cortège, bien entendu.
A certain carrefour, le mieux fréquenté de la ville, une estrade était dressée, sur laquelle tous ces petits guignols exquis prennent place avec dignité.
Alors commence une scène historique de haute allure. Pluie-d'Avril, qui a le premier rôle et brandit son sabre en beaux gestes du tragédie, déclame tout le temps sur sa plus grosse voix de moumoutte en colère. Une voix qu'elle tire on ne sait comment du fond de son gosier menu. Une voix qui, parfois, tourne, se dérobe en son de petite flûte, en fausset de petit enfant,--et c'est alors qu'elle est le plus adorablement impayable, ma sérieuse tragédienne.
LIV
Jeudi, 17 octobre.
Dans le cabinet particulier de la maison-de-thé, où je les ai mandées aujourd'hui pour leur faire compliment, elles arrivent languissantes et en négligé intime, mes deux petites amies, Pluie-d'Avril et Matsuko qui ne boude plus. Elles n'ont apporté ni masques ni guitares, sachant bien que ce n'est point comme autrefois pour leurs chants et leurs danses, mais pour elles-mêmes que je continue de venir les voir, en vieux camarades que nous sommes à présent.
Mais sont-elles changées! Ce n'est pas seulement la fatigue d'hier, il y a autre chose... Ah! leurs sourcils qui manquent! Elles les avaient rasés, les petites barbares, pour s'en mettre de postiches à deux centimètres plus haut! Les voilà donc presque vilaines, jusqu'à ce qu'ils aient repoussé. Et puis, aucun apprêt dans la chevelure, point de coques élégantes ni de piquets de fleurs; les cheveux encore tout collés et tout plats, comme la veille sous les casques lourds, elles ressemblent à deux pauvres petites moumouttes qui seraient tombées à l'eau et en garderaient encore le poil mouillé. Presque vilaines, oui, mais fines et mignonnes créatures quand même.
Elles m'ont apporté leurs photographies promises, auxquelles il s'agit maintenant de mettre la dédicace. Et, sur leur ordre, des mousmés servantes déposent à leurs côtés, par terre, une boîte à écrire en laque, avec pinceaux délicats, encre de Chine, godets, l'attirail qu'il faut. C'est par terre aussi qu'elles sont assises, et c'est par terre aussi que tout cela va se passer, bien entendu. D'abord elles discutent gravement sur les termes, et même, je crois, sur certain point obscur d'orthographe. Et puis, à main levée, à main sûre et vive, elles tracent de haut en bas, sur les petits cartons où est leur image, un grimoire sans doute fort aimable, que je me ferai traduire plus tard.
A présent, laissons-les se reposer, d'autant plus que le soleil d'automne rayonne dehors, mélancolique et doux, et qu'Inamoto m'attend sur la délicieuse montagne,--où partout les fougères sont devenues longues, longues, dans leur dernier développement de fin d'été, et où déjà les sentiers se parent de tapis couleur de rouille et d'or, à la chute des feuilles mortes.
* * * * *
Qu'elles auront donc passé vite et légèrement, ces trois dernières semaines dans la ville de madame Prune. Est-ce possible qu'elles soient déjà si près de finir?
Aujourd'hui, vrai dimanche d'automne, premier jour sombre, froid; les montagnes alentour, comme écrasées sous un ciel bas et lugubre.
Et puis, éternels changements de la vie maritime: hier, on était encore tout à la joie de cette dépêche, annonçant le retour du _Redoutable_ en France; aujourd'hui, découragement sans bornes en présence d'un nouveau contre-ordre qui maintient le navire et son équipage une troisième année dans les mers de Chine. Mes plus proches camarades et moi, nous rentrerons quand même au printemps prochain, par quelque paquebot, avec notre amiral dont nous composons la suite; mais nos pauvres matelots resteront à bord, exilés pour une année de plus, y compris le mélancolique fiancé, avec sa petite caisse de présents et sa pièce de soie blanche pour la robe de mariée.
De toute façon, si le _Redoutable_ plus tard revient à Nagasaki, je n'y serai plus, et quand il quittera ce pays mercredi prochain pour faire route vers l'Annam, il me faudra dire l'éternel adieu à toute japonerie...
Aujourd'hui, mon suprême rendez-vous dans la montagne avec Inamoto, ma gentille amie, que son père emmène demain je ne sais où, dans l'intérieur de l'île, bien loin d'ici. Sous le ciel obscur, je m'achemine donc une dernière fois vers le vieux parc abandonné, là-haut, en pleine ville des morts. Par ce temps gris, automnal pour la première fois de la saison, je retrouve dans les chemins grimpants, parmi les feuilles mortes et les longues fougères somptueuses, mes nostalgies de l'automne passé. Combien m'étaient déjà familières les moindres choses de ces parages, chaque tournant des sentiers, chaque tombe enlacée de son lierre japonais aux feuilles en miniature, et les vieux petits bouddhas de granit au sourire d'enfant mort, et les lichens vert pâle sur le tronc des grands cèdres... Vraiment je n'arrive pas à me figurer que tout cela, je ne le reverrai jamais, jamais plus.
De l'autre côté du mur aux fines capillaires, Inamoto m'attendait, agitée, inquiète, disant que je n'étais pas à l'heure, que son père allait l'appeler, qu'on aurait à peine le temps de se voir.
Est-ce possible qu'au fond de sa petite âme il y ait eu sincèrement un peu d'amitié pour moi? Il le faut bien, à ce qu'il semble, pour qu'elle soit tout le temps revenue. Et d'ailleurs je ne crois pas que l'affection ait toujours besoin de paroles, de connaissance approfondie, ni même de cause raisonnable quelconque; elle peut jaillir comme cela, d'un regard, d'une expression d'yeux, d'un rien moindre encore, qui échappe à toute analyse.
Et maintenant il va falloir se séparer d'une façon brusque et absolue sans même de lettres pour se rappeler l'un à l'autre, sans communication possible, jamais. C'est comme une brutale coupure de sabre, entre nos deux existences pendant un an rapprochées.
On l'appelle d'en bas, dans la cour de la pagode, sur un ton de commandement. Elle répond: «Oui, mon père, je viens.» Je n'avais jamais entendu sa voix, à elle, vibrer si loin, une voix claire et jolie. Allons, il faut se dire adieu. Et je l'embrasse, ce que je n'avais pas osé faire encore; une embrassade de bonne amitié attristée. Elle croit devoir me rendre mon baiser,--et s'y prend avec tant de gentille gaucherie, comme un bébé qui ne sait pas!... On dirait qu'elle n'a jamais de sa vie embrassé personne.
Au fait, s'embrassent-ils entre eux, les Japonais? Je ne l'ai jamais vu. Même les petites mamans nipponnes, qui sont si tendres, n'ont jamais, en ma présence, mis un baiser sur la joue de leur enfant-poupée.
On appelle à nouveau d'en bas. Elle va quitter Nagasaki tout à l'heure, son petite bagage prêt, ses socques et son parapluie; impossible de prolonger... Et l'instant de la séparation s'éclaire tout à coup d'une sorte de feu de Bengale, comme pour un effet au théâtre: c'est le soleil couchant qui, au bas de l'horizon, vient d'apparaître dans une déchirure du grand nuage en voûte fermée; alors les mille tiges des bambous ont l'air d'avoir été soudainement peintes à l'or rouge. Elle se sauve, la mousmé, qui aujourd'hui ne pourra même pas, comme les soirs habituels, risquer les yeux par-dessus l'enclos pour surveiller ma fuite au milieu des tombes. Et, en escaladant le mur, j'arrache cette fois une poignée de capillaires, que j'emporte.
Il y a maintenant un reflet d'incendie sur la montagne des morts, que le soleil illumine en plein; la nécropole où j'aimais tant venir se met en frais pour mon dernier soir.
Je m'en allais avec lenteur, dans les petits sentiers encombrés de fougères, et, m'étant retourné par hasard, voici que j'aperçois, là-bas au-dessus du mur, les cheveux noirs, le gentil front et les deux yeux qui avaient coutume de me regarder descendre. Elle est donc revenue sur ses pas, la mousmé!... Et le sentiment qui l'a ramenée là me touche infiniment plus que tout ce qu'elle aurait pu me dire. J'ai envie de remonter. Mais elle me fait signe: non, trop tard, et il y a un danger, adieu!...
Pourtant, je l'oublierai dans quelques jours, c'est certain. Quant à ces capillaires que j'ai prises, par quelque rappel instinctif de mes manières d'autrefois, il m'arrivera bientôt de ne plus savoir d'où elles viennent, et alors je les jetterai--comme tant d'autres pauvres fleurs, cueillies de même, dans différents coins du monde, jadis, à des heures de départ, avec l'illusion de jeunesse que j'y tiendrais jusqu'à la fin...
LV
Lundi, 28 octobre.
Encore les nuages bas et sombres, avec un de ces premiers brouillards qui annoncent l'hiver.
Pour moi, l'âme de ce pays s'en est un peu allée hier au soir avec la mousmé Inamoto, je le sens bien.
J'ai préféré ne pas retourner seul dans son vieux parc, ni dans la nécropole alentour, et ma promenade d'aujourd'hui, sans but, sur une montagne à peu près déserte que je ne connaissais point, m'a fait rencontrer par hasard le sentier des cadavres... Ils passaient devant moi, tandis que j'étais assis tout au bord du chemin, sous la véranda d'une maison-de-thé isolée, misérable et de mauvais aspect, où l'on avait paru très surpris de me voir. Ils passaient chacun dans une espèce de grande cuve enveloppée de drap blanc et attachée à un bâton que deux portefaix à mine spéciale tenaient sur l'épaule. Sans cortège, seuls et sournois, ils allaient se faire brûler, un peu plus haut, dans la brousse, me frôlant presque de leur linceul drapé,--moi qui ne savais pas, moi qui trouvais seulement un peu étranges et inquiétantes ces cuves enveloppées, allant toutes vers le même endroit comme à un rendez-vous. Au cinquième qui passa, le brusque soupçon vînt me faire frissonner: j'avais senti une odeur de pourriture humaine.
--Qu'est-ce qu'ils emportent, ces hommes? demandai-je à la vieille pauvresse qui versait mon thé.
--Comment, tu ne sais pas?
Et elle acheva sa réponse par une plaisanterie macabre, fermant les yeux, ouvrant sa bouche édentée et s'affaissant tout de travers, la tête dans sa main... Oh! non, j'aurai préféré n'importe quels mots à cette mimique effroyable... Horreur, j'étais à deux pas des bûchers, dans la maison-de-thé des brûleurs et des croque-morts!
En me sauvant, par le sentier de descente, j'en croisai encore un autre, qui montait à la fête avec son petit. Sa cuve était énorme, à celui-là, et il devait peser lourd, si l'on en jugeait par l'expression angoissée des deux portefaix en sueur; quant à son petit, un enfant tout jeune sans doute, il s'en allait dans un seau, également enveloppé de linge blanc, que l'un des deux croque-morts s'était pendu à la ceinture. Et, tant le chemin était étroit, il fallut me jeter dans les épines et les fougères pour n'être point frôlé. Quelle figure cela pouvait-il avoir, ce qui était accroupi dans cette cuve, quelle sorte de grimace cela pouvait-il bien faire à madame la Mort?...
Ainsi j'avais habité longuement Nagasaki à plusieurs reprises, sans découvrir où on les brûlait, tous ces cadavres, avant de les promener si allègrement en ville dans leur gentille châsse, avec cortège de fleurs artificielles et de mousmés en robe blanche. Non, ce n'était qu'aujourd'hui, par ce temps brumeux d'hiver, rendant lugubres toutes choses, et à la veille même de m'en aller pour toujours, que je devais tomber par hasard sur le lieu clandestin de cette cuisine...
LVI
Mardi, 29 octobre.