La troisième jeunesse de Madame Prune
Chapter 10
Et qu'elle est mignonne, surprise ainsi! Je ne l'avais jamais vue dans cette humble robe de coton bleu, ni ne me l'étais représentée lavant elle-même ses fines chaussettes à orteil séparé, faisant acte de ménagère économe. Pauvre petite saltimbanque, somme toute, malgré ses falbalas de métier, pauvre petite, obligée peut-être de compter beaucoup pour faire marcher le ménage à trois: elle, la vieille dame et le chat...
Vite elle veut s'habiller, un peu confuse, mettre une belle robe pour m'offrir le thé:
--Non, je t'en prie, garde ton costume d'enfant du peuple, ma petite Pluie-d'Avril; je te trouve plus réelle ainsi, et plus touchante; reste comme ça!
* * * * *
En montant chez madame Prune, une sorte de pressentiment m'était venu du trop galant spectacle qui pouvait m'y attendre. C'était l'heure de la baignade, que les Nippons, les soirs d'été, pratiquent sans mystère. Dans ce haut faubourg, où les moeurs sont demeurées plus simples qu'en ville, cela se passait encore au temps de Chrysanthème; des personnes sans malice, tant d'un sexe que de l'autre, se rafraîchissaient dans des cuves de bois, ou des jarres de terre cuite, posées sur les portes ou dans les jardinets, et leurs visages, émergeant de l'eau claire, témoignaient d'un innocent bien-être... Si madame Prune aussi, me disais-je, allait être dans son bain!...
Et elle y était!
Quand j'eus fait tourner le mécanisme à secret du portillon, j'aperçus dès l'abord une cuve, qui m'était depuis longtemps connue, et d'où s'échappait une nuque charmante, comme sortirait une fleur d'un bouquetier. Et la baigneuse, spirituelle et enjouée même dans les occurrences les plus prosaïques de la vie, s'amusait gracieusement toute seule à faire: «Blou, blou, blou, brrr!» en soufflant à grand bruit sous l'eau.
XLII
1er juillet
Combien c'est changé dans les sentiers de la montagne! Une folle végétation herbacée a tout envahi; elle a presque submergé les tombes, comme une innocente et fraîche marée verte, venue en silence de partout à la fois. Quand je monte aujourd'hui chez la mousmé Inamoto, sous un ciel pesant et chargé d'averses, mes pieds s'embarrassent dans les gramens, les fougères, et, le long du mur qui enferme le bois, on ne voit plus la foulée que j'avais faite.
La mousmé Inamoto, je ne me figurais pas qu'elle serait là, à m'attendre, et je me sens tout saisi d'apercevoir, au-dessus du mur gris, son front, ses deux yeux qui me regardaient venir.
--C'est moi que tu attends? Tu savais donc?
--Hier, dit-elle, quand les canons ont tiré, j'ai reconnu le grand vaisseau de guerre français. Il n'y a que le tien si grand et peint en noir.
Moi qui craignais de ne pas la retrouver, ou d'être désenchanté en la revoyant! Je crois seulement qu'elle a un peu grandi, comme les fougères de son parc, mais elle est même plus jolie, et j'aime encore davantage l'expression de ses yeux.
De nouveau nous voilà donc ensemble et à l'abri de l'autre côté du mur; installés sur la terre et les herbages, la tête pleine de choses que nous voudrions exprimer, mais obligés de nous en tenir à des mots bien simples, à des tournures bien enfantines, qui ne rendent plus rien du tout.
Et à peine suis-je assis, pan, je reçois une claque sur la main gauche, pan, une autre sur la main droite. «Qu'est-ce qui te prend, petite mousmé? Autrefois tu étais si correcte.» Ah! les moustiques... Cet hiver ils n'étaient pas nés. En une minute, sortis par centaines des épaisses verdures, les voici assemblés autour de nous comme un nuage, et c'est pour m'en débarrasser, toutes ces gifles amicales. Alors, moi aussi je lui rendrai la pareille, et pan sur ses mains, et pan sur ses bras nus, où chaque piqûre fait une grosse cloche instantanée, plus rose que l'ambre de sa chair... Avec la plupart des dames nipponnes de ma connaissance, un tel jeu dégénérerait tout de suite; avec madame Prune par exemple, je ne m'y aventurerais point; mais, avec Inamoto, cela ne risque pas d'être plus qu'un chaste enfantillage.
--Demain, dit-elle, j'apporterai deux éventails, un pour toi, un pour moi; s'éventer très fort, c'est ce qu'il y a de mieux; comme ça ils s'en vont tous.
XLIII
2 juillet.
Madame L'Ourse, elle, n'a point grandi comme la mousmé Inamoto, mais il me semble qu'elle s'est encore défraîchie et que son sourire, toujours prometteur, me montre des dents plus longues. Cependant je continue de fréquenter sa vieille petite boutique, aux poutres noircies et mangées par le temps, d'abord parce qu'elle est sur le chemin de la nécropole surplombante, presque dans son ombre, ensuite parce qu'on y trouve maintenant ces beaux lotus, qui sont incomparables dans les vieux cloisonnés de ma chambre de bord.--Je suis persuadé que certaines formes très anciennes des vases de Chine furent inventées uniquement pour les lotus.
Fleurs de juin et de juillet, fleurs de plein été, ces grands calices roses épanouis sur tous les lacs japonais. Madame Chrysanthème jadis en mettait chaque matin dans notre chambre, et leur senteur, plus encore que la guitare triste de ma belle-mère, me rappelle le temps de mon ménage de poupée,--au premier étage, au-dessus de chez M. Sucre et madame Prune.
Mais avions-nous autrefois, dans cette baie, une si énervante chaleur? Je n'en ai pas souvenance, non plus que de ces accablants ciels d'orage. On étouffe entre ces montagnes. Nos pauvres matelots fatigués ne reprennent point leur mine, loin de là; Nagasaki, en cette saison, est un mauvais séjour pour des anémiés de Chine qui doivent continuer de vivre, ici comme là-bas, dans une caisse en fer. Entre autres, on vient d'emporter à l'hôpital le fiancé breton qui m'avait confié la petite caisse de présents et la robe blanche. Quant à notre amiral, que le Japon avait miraculeusement remis lors de notre dernier voyage, voici qu'il nous inquiète de nouveau; lui qui, à la fin de l'hiver, avait retrouvé son bon air de gaîté--et ne manquait jamais, quand je rentrais à bord, de s'informer, sur différents tons impayablement graves, de la santé de madame Prune,--on ne l'entend plus plaisanter ni rire; les plis de lassitude et de souffrance ont reparu sur sa figure.
XLIV
3 juillet.
Une déception de coeur m'attendait aujourd'hui au temple du Renard, chez madame La Cigogne, à qui je m'étais fait un devoir d'aller sans plus tarder offrir mes hommages d'arrivée.
Par un temps lourd, sous ces nuées basses emplies d'orage qui ne nous quittent plus, j'avais pris les sentiers de l'ombreuse montagne. Ils étaient tout changés, comme ceux qui mènent chez Inamoto, tout envahis d'herbes folles et de longues fougères; on y rencontrait de grands papillons singuliers, qui se posaient avec des airs prétentieux sur les plus hautes tiges, comme pour se faire voir; on y respirait une humidité chaude, saturée de parfums de plantes; sous la voûte des verdures étonnamment épaissies, tout semblait tiède et mouillé; on se serait cru en pays tropical à la saison malsaine.
En arrivant là-haut, j'avais aperçu de loin madame La Cigogne, comme aux aguets, sous sa véranda qui était enguirlandée des mêmes roses qu'en hiver, toujours ces roses pâlies à l'ombre des arbres, mais plus largement épanouies en cette saison, plus nombreuses, et s'effeuillant sur le sentier, comme des fleurs qui seraient en train de mourir pour s'être trop prodiguées.
Toutefois cette dame n'avait manifesté qu'avec froideur en me voyant approcher, et s'était contentée de m'indiquer une humble place dans un coin.
Ses yeux restaient fixés, là-bas en face de nous, sur le temple ouvert où trois dames de qualité, accompagnées d'un petit garçon de quatre ans au plus, venaient de tomber en oraison, après avoir sonné le grelot de bois de mandragore suspendu à la voûte, sonné, sonné à toute volée, comme pour une communication urgente au Dieu de céans. C'étaient visiblement des personnes très cossues, appartenant à un monde où mes relations ne m'ont pas permis de me faire présenter. Face à l'autel, agenouillées et à quatre pattes, elles s'offraient à nous vues de dos, ou plutôt de bas de dos, et leurs prosternements le nez contre le plancher nous révélaient chaque fois des dessous d'une élégance on ne peut plus comme il faut. Leur enfant, juponné en poupée, semblait prier comme elles avec une conviction touchante; mais, chez lui au contraire, les dessous avaient été supprimés, à cause de la température sans doute, et, à chacun de ses plongeons, sa robe de soie se relevait pour nous montrer, avec une innocente candeur, son petit derrière.
Que pouvaient-elles bien avoir à solliciter du Dieu étrange, symbolisé sur l'autel par ces deux ou trois objets aux formes d'une simplicité si mystérieuse? Quelles conceptions particulières de la divinité tourmentaient leurs petits cerveaux, sous leurs coques de cheveux bien lustrées? Quelles angoisses de l'au-delà et de la grande énigme les retenaient tant de minutes à genoux devant ce Dieu si inattentif, si fuyant et mauvais, qu'il fallait constamment rappeler à l'ordre en claquant des mains ou en ressonnant la cloche de madragore?...
Elles se relevèrent enfin, leur dévotion finie, et ce fut un instant d'anxiété pour madame La Cigogne, qui, de plus en plus en arrêt, s'avança jusque dans le chemin. Viendraient-elles se restaurer dans l'humble maison-de-thé, les si belles dames, ou bien redescendraient-elles simplement vers Nagasaki, par le sentier de mousses et de fougères?...
Oh! joie!... Plus d'hésitation, elles venaient! Alors madame La Gigogne tomba soudain à quatre pattes, le visage extasié, murmurant à mi-voix des choses obséquieuses qui coulaient comme l'eau d'une fontaine.
Elles étaient du reste agréables à regarder venir, les visiteuses, agréables à regarder franchir le torrent, par le vieil arceau de granit tout frangé de branches retombantes. Jolies toutes trois, les yeux bridés juste à point pour imprimer à leur figure le sceau de l'extrême Asie; fines et presque sans corps, habillées de soies rares, qui tombaient en n'indiquant point de contours et dont les traînes, garnies de bourrelets, s'étalaient avec une raideur artificielle; coiffées et peintes à ravir, comme les dames que représentent les images de la bonne époque purement japonaise. La pagode ouverte, derrière elles formait un fond d'une religiosité ultra-bizarre et lointaine. Au-dessus, c'était la demi-nuit des ramures, des feuillées touffues et d'un coin de montagne qui s'enfonçait dans les grosses nuées très proches. Au-dessous, c'était la dégringolade rapide du torrent et du sentier, plongeant tous deux côte à côte dans une obscurité plus sombrement verte encore, sous des futaies plus serrées,--parmi ces roches polies, grisâtres, qui semblent des fronts ou des dos d'éléphants, vautrés dans l'épaisseur des fougères.
Elles s'avançaient doucement, les trois belles dames, avec des vagues sourires, l'âme peut-être encore en prière chez le Dieu qui règne ici. Et les gentilles cascades, enfouies sous les herbes et les scolopendres, leur jouaient une marche d'entrée calme et discrète, comme en tapotant sur des lames de verre.
A la place d'honneur elles s'assirent, et madame La Cigogne, toujours à quatre pattes, reçut de leur part une commande longue, bourrée de détails, confidentielle même, semblait-il, et entremêlée de saluts, que l'on n'en finissait pas de s'adresser et de se rendre. J'observai que l'on ne se parlait qu'en _dégosarimas_, ce qui est la manière la plus élégante, et ce qui consiste, comme chacun sait, à intercaler ce mot-là entre chaque verbe et sa désinence. Je n'avais jamais entendu madame La Cigogne s'exprimer avec autant de distinction, ni s'affirmer si femme du monde.
Mais qu'est-ce qu'elles avaient bien pu commander, ces dames? Madame La Cigogne, maintenant affairée, venait de se retrousser les manches, de se laver les mains à la source jaillissant du plus voisin rocher, et commençait de pétrir à pleins doigts, dans une grande cuve de porcelaine, une matière dense, lourde et noirâtre, qui semblait très résistante.
De ce pétrissage résultèrent bientôt une vingtaine de boules sombres, grosses comme des oranges; madame La Cigogne, qui les avait tant tripotées, paraissait ne plus oser les toucher du bout de l'ongle, maintenant qu'elles étaient à point; pour éviter même un frôlement, elle les servit aux dames à l'aide de bâtonnets, avec des précautions de chatte qui a peur de se brûler; et ces boules faisaient pouf, pouf, en tombant dans les assiettes, comme des choses très pesantes, comme des pelotes de mastic ou de ciment.
Après avoir grignoté quelques menues sucreries, chacune de ces femmes distinguées, avec mille grâces, avala une demi-douzaine de ces objets compacts et noirs. Des autruches en seraient mortes sur le coup. L'enfant aux dessous simplifiés en avala trois. Et, quand il s'agit de régler, ce fut un dialogue dans ce genre:
--Combien dégosarimas vous devons-nous[7]?
--C'est dégosarimas deux francs soixante quinze.
Mais bien entendu la grossière traduction que j'en donne n'est que trop impuissante à rendre le jeu des intonations adorables, tout ce que madame La Cigogne, rien que par sa façon de filer chaque syllabe, sut mettre de ménagements discrets dans la révélation de ce chiffre, et sa révérence un peu mutine, esquissée sur la fin de la phrase pour y ajouter du piquant, l'agrémenter d'un tantinet de drôlerie.
Ces dames, ne voulant pas être en reste de belles manières, offrirent alors l'une après l'autre leurs piécettes de monnaie, le petit doigt levé, imitant l'espièglerie d'un singe qui présenterait un morceau de sucre à un autre singe en faisant mine de le lui disputer par petite farce amicale...
Il n'y a qu'au Japon décidément que se pratique l'aimable et le vrai savoir vivre!
Quand les belles se furent enfin retirées, madame La Cigogne, après un long prosternement final, essaya bien de se rapprocher de moi et de m'amadouer par quelques chatteries. Mais le coup était porté. Je savais maintenant n'être pour elle qu'un de ces flirts que l'on avoue à peine devant les personnes vraiment huppées de la clientèle.
XLV
25 juillet.
Les papillons du sentier de madame La Cigogne n'étaient encore que de vulgaires insectes, comparés à celui qui paradait ce soir au-dessus du jardinet de ma belle-mère.
Dans le demi-jour habituel de la maison, nous prenions le thé de quatre heures assis sur les nattes blanches, à même le plancher, agitant négligemment des éventails, tant pour nous rafraîchir que pour intimider quelques moustiques indiscrets. Madame Prune,--car elle était là, s'étant remise à fréquenter assidûment chez madame Renoncule depuis mon retour dans le pays,--madame Prune, si sujette aux vapeurs pendant la période caniculaire, écartait d'une main les bords de son corsage afin de s'éventer l'estomac, et faisait ainsi pénétrer dans son intimité d'heureux petits souffles fripons, que toutefois la ceinture serrée à la taille empêchait pudiquement de se risquer trop bas. Trois de mes jeunes neveux, enfants de cinq ou six ans, étaient assis avec nous, bien sages et luttant contre le sommeil. Nous regardions tous, comme toujours, l'éternel paysage factice, qui est l'orgueil du logis, les arbres nains, les montagnes naines, se mirant dans la petite rivière momifiée aux surfaces ternies de poussière. Un rayon de soleil passait au-dessus de ces choses nostalgiques, sans les atteindre, une traînée lumineuse qui n'effleurait même pas la cime des rocailles verdies de moisissure, des cèdres contrefaits aux airs de vieillard, et rien, dans ce site morbide, ne laissait prévoir la visite du papillon qui nous arriva tout à coup par-dessus le mur. C'était un de ces êtres surprenants, que font éclore les végétations exotiques: des ailes découpées, extravagantes, trop larges, trop somptueuses pour le frêle corps impondérable qui avait peine à les maintenir. Cela volait gauchement et prétentieusement, jouet de la moindre brise qui d'aventure aurait soufflé; cela restait, comme avec intention, dans le rayon de soleil, qui en faisait une petite chose éclatante et lumineuse, au-dessus de ce triste décor tout entier dans l'ombre morte. Et le voisinage de ce trompe-l'oeil, qu'était un tel jardin de pygmée, donnait à ce papillon tant d'importance qu'il semblait bien plus grand que nature. Il resta longtemps à papillonner pour nous, à faire le précieux et le joli, sans se poser nulle part. En d'autres pays, des enfants qui auraient vu cela se seraient mis en chasse, à coups de chapeau, pour l'attraper; mes petits neveux nippons, au contraire, ne bougèrent pas, se bornant à regarder; tout le temps, les cercles d'onyx de leurs prunelles roulèrent de droite et de gauche dans la fente étroite des paupières, afin de suivre ce vol qui les captivait; sans doute emmagasinaient-ils dans leur cervelle des documents pour composer plus tard ces dessins, ces peintures où les Japonais excellent à rendre, en les exagérant, les attitudes des insectes et la grâce des fleurs.
Quand le papillon eut assez paradé devant nous, il s'en alla, pour amuser ailleurs d'autres yeux. Et jamais je n'avais si bien compris qu'il y a d'innocents petits êtres purement décoratifs, créés pour le seul charme de leur coloris ou de leur forme... Mais alors, tant qu'à faire, pourquoi ne les avoir pas inventés plus jolis encore? A côté de quelques papillons ou scarabées un peu merveilleux, pourquoi ces milliers d'autres, ternes et insignifiants, qui sont là comme des essais bons à détruire?
Rien n'est déroutant pour l'âme comme d'apercevoir, dans les choses de la création, un indice de tâtonnement ou d'impuissance. Et plus encore, d'y surprendre la preuve d'une pensée, d'une ruse, d'un calcul indéniables, mais en même temps naïfs, maladroits et à vue courte. Ainsi, entre mille exemples, les épines à la tige des roses semblent bien témoigner que, des millénaires peut-être avant la création de l'homme, on avait prévu la main humaine, seule capable d'être tentée de cueillir. Mais alors pourquoi n'avoir pas su prévoir aussi le couteau ou les ciseaux, qui viendraient plus tard déjouer ce puéril moyen de défense?...
Ma belle-mère, après le départ du papillon, avait retiré de l'étui de soie rouge sa longue guitare, qui maintenant me charme ou m'angoisse. Les cordes commencèrent à gémir quelque chose comme un hymne à l'inconnu. Et les prunelles d'onyx des trois enfants, qui n'avaient plus à regarder que le jardin vide, s'immobilisèrent de nouveau; mais ils ne s'endormaient plus; leurs jeunes cervelles félines, sournoises et sans doute supérieurement lucides, s'intéressaient à l'énigme des sons, se sentaient en éveil et captivées, sans pouvoir bien définir...
De tous les mystères au milieu desquels notre vie passe, étonnée et inquiète, sans jamais rien comprendre, celui de la musique est, je crois, l'un de ceux qui doivent nous confondre le plus: que telle suite ou tel assemblage de notes,--à peine différent de tel autre qui n'est que banal,--puisse nous peindre des époques, des races, des contrées de la terre ou d'ailleurs; nous apporter les tristesses, les effrois d'on ne sait quelles existences futures, ou peut-être déjà vécues depuis des siècles sans nombre; nous donner (comme par exemple certains fragments de Bach ou de César Franck) la vision et presque l'assurance d'une survie céleste; ou bien encore (comme ce que me chante la guitare de cette femme), nous faire entrevoir les dessous féroces, épeurants et à jamais inassimilables, de toute japonerie...
XLVI
RAPATRIEMENT DE ZOUAVES
Août.
«Amiral,
»Je reçois votre dépêche et viens de la communiquer à notre bataillon; il a poussé un hourra en votre honneur.
»Vous ne vous étiez pas trompé, le salut de notre drapeau était le salut de la 2e brigade à nos frères de la flotte qui, après nous avoir si bien tracé notre devoir au début de la campagne, ont ensuite pendant des mois accepté la charge lourde, pénible et ingrate d'assurer notre bien-être.
»Mais, dans l'esprit de tous, ce salut devait aussi et surtout aller à vous, amiral, dont nous avons senti vibrer l'ardent amour de la patrie, à vous que nous aimons tous et que aurions été heureux de servir... Etc.
»LE COLONEL ***
»Commandant le *** régiment de marche.»
* * * * *
Quand j'ai relu cette lettre toute militaire, toute simple et vibrante aussi, que notre cher amiral a gardée parmi ses papiers de souvenir, la scène de ce départ de zouaves s'évoque soudainement à ma mémoire.
Un cadre sinistre, extra lointain: le golfe de Petchili. Une mer inerte, sous la lourdeur d'un ciel incolore qui semblait couver de la fatigue et de la fièvre. Et là tout à coup, dans l'atmosphère sourde, au milieu du silence accablé, une clameur magnifique et jeune; quelques centaines de naïfs enfants de France, donnant de la voix éperdument, tandis que s'inclinaient sous leurs yeux, pour un adieu grandiose, ces loques sublimes qui s'appellent des drapeaux.
Ceux qui criaient ainsi à pleine poitrine étaient des matelots et des zouaves. Les zouaves s'en retournaient vers leur village natal, ou vers leur seconde patrie algérienne. Les matelots, eux, restaient; pendant de longs mois indéterminés, leur exil devait durer encore. Et cela se passait, ces hourras et cet adieu, au fond d'un golfe étouffant de la mer Jaune, à la saison des orages de juillet, pendant l'horrible canicule chinoise. Notre _Redoutable_--tandis que son équipage, pour une minute, se grisait ainsi de juvénile enthousiasme--languissait immobile, semblait mort, entre les eaux couleur de boue et le ciel plombé; et, comme chaque jour, ses murailles de fer condensaient la chaleur mouillée où s'anémiaient à la longue les robustes santés et pâlissaient les pauvres figures de vingt ans. Au contraire, le paquebot plus léger, qui allait emporter ce millier de zouaves, évoluait en ce moment avec un air d'aisance sur la mer amollie; il manoeuvrait de façon à passer à poupe de notre cuirassé énorme, pour ce salut que doivent à l'amiral ceux qui ont fini et qui vont partir.
Nous connaissions de longue date ces zouaves-là, et une sorte de fraternité particulière les unissait à nos hommes. C'est nous qui, l'année précédente, les avions installés, au pied de la Grande Muraille, dans le fort chinois où ils avaient habité durant l'hiver; c'est nous ensuite qui avions assuré leur ravitaillement et leurs communications avec le reste du monde, dans ce recoin perdu. Quand enfin quelques-uns des leurs étaient tombés sous les balles russes, nous étions venus assister aux funérailles, notre amiral lui-même conduisant le deuil--un cortège que je revois encore, sous les nuages blêmes d'un matin de novembre, aux premiers frissons de l'automne, pendant que s'effeuillaient sur nous les tristes saules de la Chine... Et, en reconnaissance de cela et de mille choses, leur bataillon s'appelait «le bataillon de l'amiral Pottier».
Maintenant l'heure sonnait pour eux de quitter l'affreux Empire jaune. A part une vingtaine, qui dormaient en terre d'exil, dans le petit cimetière improvisé de Ning-Haï, ils s'en retournaient vers l'Europe. Nos matelots, toute la nuit d'avant, sur une mer remuée et dangereuse, avaient peiné pour embarquer leurs munitions, leurs bagages,--et ils avaient fait cela avec l'abnégation habituelle, sans un murmure, sans se demander: «Pourquoi s'en vont-ils, les zouaves; pourquoi s'en vont-ils, tous les soldats, tandis qu'il n'est pas question de retour pour nous, les marins, fatalement voués, de par les conditions mêmes de cette campagne très spéciale, aux besognes obscures et aux épuisantes fatigues?...»