Chapter 7
FLORIA, =avec une joie et un rire féroces.=--Enfin!... C'est fait!... Enfin!... Enfin!... Ah! c'est fait!...
SCARPIA.--A moi!... Je suis mort!...
FLORIA.--J'y compte bien! Ah! bourreau! Tu m'auras torturée pendant toute une nuit, et je n'aurais pas mon tour?... =(Elle se penche sur lui, les yeux dans les yeux.)= Regarde-moi bien, bandit!... me repaître de ton agonie, et meurs de la main d'une femme, lâche! Meurs, bête féroce, meurs désespéré, enragé! Meurs!... Meurs!... Meurs!...
SCARPIA, =sur le meuble et reprend le couteau. Ils se regardent ainsi dossier du canapé, et d'une voix étouffée.=--Au Secours!... A moi!...
FLORIA. =remontant vers la porte où elle écoute.=--Crie! Le sang t'étouffe! On ne t'entendra pas!... =(Scarpia, par un dernier effort, se redresse presque debout. Elle bondit sur le meuble et reprend le couteau. Ils se regardent ainsi une seconde, lui suffoquant, elle menaçante. Après un effort inutile, il retombe sur le canapé de dos, en poussant un gémissement sourd, et de là glisse à terre. Elle repose le couteau sur le meuble, froidement.)= A la bonne heure!... =(Elle fait glisser le flambeau pour éclairer son visage. Il expire.)= A présent, je te tiens quitte! =(Sans le quitter des yeux, elle essuie ses doigts à la nappe, au bord extrême de la table. Puis, au bout de cette table, prend une carafe et mouille une serviette avec laquelle elle essuie une tache de sang sur sa robe; tord la serviette et la jette du côté de l'alcôve. Elle tourne la table et va à la glace qui est sur la console, là elle prend un des flambeaux à une seule bougie qui est sur la console et rajuste ses cheveux devant la glace.)= Et c'est devant ça que tremblait toute une ville! =(Roulement de tambour lointain. Trompettes battant la diane. Tressaillant.)= La diane!... Le jour!... déjà?...
=Elle remonte entre la table et le mort et souffle le candélabre à sa portée. Elle prend sur la table le sauf-conduit qu'elle glisse dans son sein. Elle tend l'oreille vers la porte du fond. Elle va sortir, puis, aperçoit la bougie allumée, va pour l'éteindre et se ravise. Elle rallume l'autre flambeau, les place à terre, l'un à gauche, l'autre à droite du mort, cherche autour d'elle, aperçoit le crucifix dans l'alcôve, le décroche, le pose sur la poitrine de Scarpia. Puis se relève et gagne la porte du fond qu'elle ouvre doucement; le vestibule est noir. Elle écoute et sort, refermant la porte sur elle au moment où les tambours de la citadelle battent à leur tour.=
RIDEAU
ACTE V
PREMIER TABLEAU
_La chapelle des condamnés à mort au château Saint-Ange. Fenêtre grillée au fond. Rétable à droite. Porte à gauche._
Scène première
MARIO, =endormi,= UN GUICHETIER, UN AIDE, DEUX CARABINIERS, SPOLETTA
=Un sergent entre et descend vers Mario.=
SPOLETTA, =secouant doucement Mario pour le réveiller.=--Chevalier!... Chevalier!...
MARIO, =se réveillant en sursaut.=--Hein?... Plaît-il?... Ah! c'est vous, capitaine! Je dormais si bien... Le moment est-il venu?... Et ne me réveillez-vous d'un si bon sommeil que pour m'en faire connaître un autre plus profond?...
SPOLETTA, =désignant la porte qui est restée entr'ouverte.=--Non, monsieur, c'est quelqu'un qui voudrait...
MARIO.--Oh! si celui-là est encore un de ces moines blancs qui veulent à tout prix me faire implorer la miséricorde de Dieu, pour avoir tenté de sauver Angelotti, je m'y refuse énergiquement. Je vous en prie, capitaine, épargnez-moi leurs instances inutiles et leurs chants lugubres. La mort est assez fâcheuse par elle-même sans qu'on l'attriste encore par de telles cérémonies.
=Il s'étend de nouveau pour se rendormir.=
SPOLETTA.--Les moines blancs sont partis, monsieur, sur l'ordre de Son Excellence, et pour une raison que vous saurez tout à l'heure. Ce n'est pas d'eux qu'il s'agit, mais d'une personne que vous verrez sans doute avec plus de plaisir.
MARIO, =vivement, sur son séant.=--Floria?
SPOLETTA.--Oui, monsieur!
MARIO, =se tournant vers la porte.=--Oui! qu'elle vienne! Où est-elle? Floria! Ma chérie... Mon amour!... Mais viens donc... Viens donc!
=Sur un signe de Spoletta, le guichetier ouvre la porte toute grand à Floria.=
Scène II
LES MÊMES, FLORIA
=Floria, courant à lui, et, agenouillée, le prenant dans ses bras.=--Tu m'as donc pardonné?
MARIO.--Oh! ma chère âme! C'est à toi de me pardonner un mouvement de colère bien injuste, bien ingrat, que je me suis assez reproché. Et au moment de nous dire adieu...
FLORIA, =bas à son oreille, avec un coup d'oeil aux personnages qui, sur l'ordre muet de Spoletta, gagnent la porte.=--Non!... Non!... Pas adieu!...
MARIO.--Comment?
FLORIA, =de même.=--Tais-toi! Attends... Attends qu'ils Sortent. =(En rapprochant son visage de celui de Mario, elle frôle le front de celui-ci qui n'est pas maître d'un petit mouvement de douleur. Vivement.)= Tu Souffres?...
MARIO, =prenant sa main qu'il porte à ses lèvres.=--Un peu, oui.
FLORIA.--Ah! mon amour, je vais pouvoir te soigner, te guérir!... Dans quelques instants, nous serons loin de cette horrible ville, et de tout péril! =(Les voyant tous sortis, sauf Spoletta.)= J'ai ta grâce!
MARIO.--Ma grâce?
FLORIA.--Entière!...
MARIO.--De Scarpia?
FLORIA.--De Scarpia! N'est-ce pas, capitaine, n'est-ce pas qu'il est sauvé?
SPOLETTA.--Son Excellence, monsieur, m'a effectivement donné des ordres qui confirment tout ce que dit madame.
FLORIA.--Tu vois!...
MARIO, =à Spoletta.=--Et quels ordres?
FLORIA.--On doit faire semblant de te fusiller, pour l'apparence, tu comprends. Mais les fusils ne seront chargés qu'à poudre, à poudre seulement, et, pour plus de sûreté, c'est le capitaine qui doit les charger lui-même. N'est-ce pas, capitaine? Dites-le-lui bien; dites-le, il a l'air de ne pas me croire.
SPOLETTA.--Chargés de ma propre main, monsieur. C'est l'ordre formel de Son Excellence...
FLORIA.--Tu vois bien! Le capitaine te le dit. Alors, on te conduit sur la plate-forme, sans témoins... Les soldats tirent... tu tombes comme s'ils t'avaient tué. Le capitaine congédie ses hommes; les portes du château nous sont ouvertes; nous montons dans ma voiture et nous partons ensemble pour aller où nous voudrons! et libres, libres!... Quel bonheur!
MARIO.--Est-ce possible?
FLORIA.--Tiens, le sauf-conduit =(Elle le lui donne.)= qui nous ouvre les portes du château, de la ville, et qui nous assure le passage jusqu'à l'a frontière.
MARIO.--A toi?
FLORIA.--Et à toi? Lis donc: _La, signora Tosca, et le cavalier qui l'accompagne._
MARIO.--En effet. Et signé Scarpia?
FLORIA.--Tu vois bien!
SPOLETTA.--Et si vous m'en croyez, monsieur, vous avez tout intérêt à ne pas attendre le grand jour. Plus tôt nous agirons, mieux cela vaudra.
FLORIA, =vivement.=--Ah! je crois bien! Vite, vite, capitaine, tout de suite!
SPOLETTA, =à Mario.=--Mes hommes sont déjà sur la plate-forme. J'ai mis les fusils en lieu sûr. Je vais m'assurer que la place est déserte et je reviens vous prendre.
FLORIA.--Oui, oui, c'est cela, capitaine, allez vite! Ah! que je vous suis reconnaissante!
=Spoletta sort.=
Scène III
FLORIA, MARIO
MARIO, =dès que Spoletta est sorti, il saisit violemment la main de Tosca.=--Malheureuse! De quel prix as-tu payé mon salut?
FLORIA.--D'un coup de couteau!
MARIO.--Tu l'as tué?
FLORIA.--Ah! si je l'ai tué! =(Avec une joie sauvage.)= Oh! ça, oui, je l'ai bien tué!
MARIO.--Et tu es la? Mais on va découvrir ce mort, tu es perdue.
FLORIA.--Non, mon Mario, non, je ne suis pas perdue. Devant moi il a donné l'ordre qu'on le laissât reposer! Il repose! Personne ne s'étonnera qu'ayant veillé toute la nuit il dorme jusqu'à l'heure du repas, midi, une heure. Nous avons donc six ou sept heures devant nous, quatre au pis aller. Et, dans quatre heures, nous serons à Civita-Vecchia où nous trouverons un navire en partance, un bateau, une barque?... Avant qu'on ait découvert ce mort nous serons loin, bien loin, hors d'atteinte, en pleine mer!...
MARIO.--Ah! vaillante femme. Tu es bien une Romaine. Une vraie Romaine d'autrefois!
=La porte s'ouvre.=
FLORIA.--Spoletta!
Scène IV
LES MÊMES, SPOLETTA, SOLDATS, au fond, dans le vestibule.
SPOLETTA.--Vous êtes prêt, monsieur?
FLORIA, =joyeusement.=--Oui, capitaine. Oui!... =(Elle aperçoit les soldats et change de ton.)= Oui, nous sommes prêts! =(Bas à Spoletta, en tenant Mario serré dans ses bras, pour les soldats, témoins, comme si elle lui faisait ses derniers adieux.)= Ne puis-je pas vous accompagner?
SPOLETTA, =bas.=--Oh! non, madame. Il vaut mieux ne pas vous montrer, et ne venir là qu'après les, coups de feu.
FLORIA, =de même.=--De ce côté, n'est-ce pas, la plate-forme?
SPOLETTA, =de même.=--De ce côté! Vingt marches à monter.
FLORIA, =de même.=--Bien! Ne me faites pas trop attendre.
SPOLETTA, =de même.=--C'est l'affaire de cinq minutes au plus!... =(Haut à Mario.)= Allons, monsieur.
FLORIA, =dans les bras de Mario.=--Joue bien ton, rôle! Tombe sur le coup... Et fais bien le mort.
MARIO.--Sois tranquille!
FLORIA.--Va, va vite! Nous aurons le temps de nous embrasser en route!
SPOLETTA, =aux soldats.=--Portez armes!
=Ils sortent avec Mario. Tous disparaissent.=
Scène V
FLORIA, seule.
=Silence d'un moment.=
FLORIA.--Sûrement, avec les chevaux de poste que nous trouverons sur la route, nous pouvons être à Civita-Vecchia dans quatre heures!... Ah! Dieu! quand je verrai les côtes d'Italie s'effacer au loin! Quelle délivrance... =(Silence.)= Ah! je les entends marcher là-haut, sur la plate-forme... Ils s'arrêtent!... C'est le moment... Pourvu, maintenant, que l'on ne s'avise pas de réveiller l'autre, pour quelque affaire!... =(Silence.)= Eh bien, qu'est-ce qu'ils attendent?... Cela devrait être fait déjà!... Un retard peut tout perdre... Et puis, c'est odieux cette attente!... Cela serre le coeur... J'ai beau savoir que ce n'est qu'un jeu... la pensée qu'on va tirer sur lui!... Ah! mon Dieu! Mais allez donc, allez donc! Finissez donc!... =(Détentions. Elle pousse un cri d'effroi involontaire.)= Ah!... Je suis folle... C'est fait!... Allons, maintenant! Ah! son manteau que j'oubliais!
=Elle prend le manteau et sort vivement par la gauche.=
DEUXIEME TABLEAU
_Plate-forme du château Saint-Ange, côté sud. Au fond, le parapet et les canons. Et, en perspective la ville, entre le colysée et le dôme de Saint-Pierre, éclairée par le soleil levant. Au premier plan, à gauche, un grand mur montant jusqu'aux frises. A droite, mur et grande échauguette qui sert de couronnement à un escalier praticable par où l'on vient de l'étage inférieur. Au deuxième plan, passage praticable entre l'échauguette et le parapet. Il fait à peine jour au lever du rideau, et la scène va s'éclairant de plus en plus._
Scène première
SPOLETTA, MARIO, SOLDATS, FLORIA
=Mario est étendu, immobile, à gauche de la scène, en avant du grand mur. Les soldats sont à droite, au fond, entre le parapet et l'échauguette Spoletta, penché sur Mario, dont la tête est tournée du côté du mur. Un sergent, une lanterne à la main, attend.=
SPOLETTA, =après un temps, se relevant, aux soldats.=--C'est inutile... Vous pouvez vous retirer.
=Le sergent remonte et sort avec les hommes par la droite.=
FLORIA, =paraît sur le seuil de l'échauguette, le manteau sur le bras.=--C'est bien cela... C'est la plate-forme!... =(l'apercevant.)= Ah! c'est vous?... Capitaine... vos hommes sont partis?
SPOLETTA.--A l'instant!
FLORIA.--Où est-il?
SPOLETTA.--Là!
FLORIA.--Ah!... bien! Voyez si le chemin est libre!... =(Spoletta sort par la droite, deuxième plan. Elle va à Mario.)= C'est moi... Ne bouge pas!... Un soldat qui passe... Attends!... =(Elle suit des yeux le soldat.)= Bien!... Il s'éloigne... =(Elle redescend. Quatre hommes paraissent à droite, premier plan, conduits par un sergent, deux avec des lanternes. Vivement.)= Reste encore... Voici des lumières!... =(Les yeux toujours tournés vers le côté où les hommes ont disparu.)= Reste encore... Ils pourraient te voir. Attends qu'ils aient tourné le mur... Là... bien, les voici qui disparaissent... le dernier... maintenant... bien! Tiens, voilà le manteau. =(Elle le lui jette les yeux tournes vers le fond.)= Jette-le sur tes épaules et lève-toi!... Vite! à présent!... Vite! vite donc! =(Elle se retourne et le voit immobile.)= Mais lève-toi donc!... Tu ne m'entends donc pas?... Mario!... Mario!... =(Effrayée, elle court à lui.)= Evanoui?... Mario!... =(Elle retourne vivement le corps, la tête de Mario apparaît livide et son bras fouettant l'air vient retomber sur le sol avec un bruit mat.)= Du Sang!... Mort!... Mon Mario!... Tué!... Tué!... Ils me l'ont tué! =(Spoletta reparaît avec Schiarrone et les quatre porteurs, le sergent et des soldats. Elle bondit vers lui.)= Assassin! Assassin... qui devais le sauver!
SPOLETTA.--Vous le faire croire et le fusiller, comme Palmieri! c'était l'ordre du maître!...
FLORIA.--Ah! le tigre! Et je ne peux plus le tuer!
=Mouvement de tous.=
SPOLETTA, SCHIARRONE et UN OFFICIER.--Le tuer?
FLORIA,--Oui, je l'ai tué, votre Scarpia... Tué, tué, entendez-vous? D'un coup de couteau dans le coeur, et je voudrais encore l'y plonger et l'y tordre... Ah! vous fusillez... Moi, j'égorge! =(Deux hommes, sur un geste de Spoletta s'élancent, par la gauche.)= Oui, allez! Allez voir ce que j'ai fait de ce monstre... dont le cadavre assassine encore...
SCHIARRONE.--Misérable femme!
SPOLETTA, =l'arrêtant.=--Eh! Ne vois-tu pas que la douleur trouble sa cervelle et qu'elle nous conte ses rêveries!
SCHIARRONE.--Et si elle l'a tué, pourtant?
SPOLETTA.--Elle le payera trop peu de sa vie.
FLORIA.--Prends-la donc! Que je n'aie plus l'horreur de vous voir, bandits qui faites de telles choses, peuple pourri qui les accepte... soleil infâme qui les éclaire!
=Voix confuses. Cris dehors. Roulement de tambours.=
SPOLETTA, =vivement.=--Eh bien?
UN OFFICIER.--C'est vrai!
TOUS.--Oh!
SPOLETTA.--Frappé?
L'OFFICIER,--Mort!
=Cris de colère.=
SPOLETTA, =à Floria qui, pendant ce temps, a gagne le fond.=--Ah! Démon!... je t'enserrai rejoindre ton amant!
FLORIA, =debout sur le parapet.=--J'y vais, canailles!
=Elle se lance dans le Vide.=
RIDEAU
The play _la Tosca_ is entered according to act of Congress in the year 1909, by the late V. Sardou's heirs, in the office of the Librarian of Congress at Washington. All rights reserved.